IL Y A URGENCE ! (2005)

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— Relégués en « banlieue », le plus souvent à la périphérie des grandes villes, isolés par un réseau serré de discriminations, les jeunes des familles immigrées peuvent, à juste raison et plus encore que les jeunes « seulement » pauvres, se sentir « mis au ban » de la société, comme les criminels du Moyen Age. On parlait alors de « blessures à banlieu », qui « donnaient lieu à la mise au ban », mise à l’écart, qu’une « rupture de ban » transformait en récidive. C’est pourquoi, aujourd’hui, le slogan « La révolte n’est pas un crime, libérez les prisonniers ! » a une particulière résonance.

Ajoutons que les jeunes jugés à la chaîne en comparution immédiate et envoyés des mois en prison pour un caillou ou un graffiti ont été, plus encore que d’habitude, arrêtés au hasard. La nuit, tous les capuchons sont gris.

— Le constant harcèlement policier qui vise ces jeunes fait de la garde à vue un moment particulier d’une garde à vie qui transforme des adolescents en condamnés à perpétuité. Un crétin se félicitait récemment que «la République ne tire pas sur ses enfants». C’est oublier pas moins de 196 assassinats commis par des policiers sur des jeunes entre 1980 et 2002 (La police et la peine de mort, Maurice Rajsfus, L’Esprit frappeur), dont plusieurs donnèrent lieu à des émeutes. C’est oublier aussi les centaines de balles en caoutchouc tirées contre les émeutiers ces dernières semaines, dont nous ne saurons jamais combien de blessés elles ont causés, qui auront préféré ne pas se faire connaître par prudence (ces balles en caoutchouc peuvent tuer et mutiler, on l’a vérifié dans les territoires occupés par l’armée israélienne).

— Émeutes et émotion ont la même racine (le verbe émouvoir). Pour autant, mieux vaut se garder des émotions lorsqu’on veut analyser un événement historique. Or les émeutes ont joué le rôle d’un écran sur lequel chacun a projeté ses fantasmes. Qu’il s’agisse d’émotions négatives (peur des « barbares », des Islamistes…), notamment véhiculées par la télévision ou d’un « esprit de contradiction radical » qui verse vite dans la contre-dépendance : puisque la télé (ou le PS ou…) pleure sur les écoles et les voitures brûlées, je les élève au rang d’icônes de la révolte. « Ils font ce que nous avons tous rêvé de faire », ai-je entendu. Je me souviens d’avoir [autocensuré], mais je n’ai jamais « rêvé » d’incendier un autobus ou un bureau de poste.

— Le mouvement de l’histoire ne se soucie pas de bienséance idéologique. Il ne s’ensuit pas que les acteurs ou les témoins d’un événement soient tenus à je ne sais quel « devoir de réserve ». Cette année, la révolte d’une partie des jeunes de banlieue (pour l’essentiel des garçons, âgés de moins de 20 ans) s’est manifesté spectaculairement à deux reprises. D’abord, au printemps, par des contremanifestations cassant les cortèges lycéens plus violemment et plus efficacement qu’une Compagnie républicaine de sécurité (c’était la première fois que des bandes agissaient de concert, sans se disperser en luttes fratricides), puis par les récentes émeutes. Je ne suis pas certain que les émeutiers « s’en prennent à l’État », sous prétexte qu’ils injurient le ministre de l’Intérieur ou qu’ils soient « entrés en politique » comme le supposait une historienne ; je crois plutôt qu’ils en veulent confusément à la « société » et aussi, comment se fermer les oreilles quand ce mot revient sans cesse dans leur bouche, à ceux qu’ils appellent « les Çéfrans » (ce qui n’a rien à voir avec un « racisme antiblanc » et n’empêche pas que la quasi totalité d’entre eux sont « Français » de nationalité).

— La preuve que l’adrénaline rend sot, on la trouve dans le nombre de militants (y compris à l’extrême gauche ou chez les anarchistes) qui proposent un « programme d’urgence » à base de revenu suffisant, de salariat garanti et de bons services publics. Pourquoi Diable voudrait-on que le capitalisme donne aux banlieues ce qu’il casse partout ailleurs? Autant proposer un gouvernement de crise avec le Père Noël aux Affaires sociales, Blanche Neige à l’Éducation, Spiderman à la Jeunesse et aux Sports, Gaspard, Melchior, et Balthazar à l’Intégration…

— Nous en sommes arrivés à un point où tout n’est qu’urgence ! Seules varient les échéances (hélas pas toujours prévisibles). Qu’il soit utile d’analyser, sans aucune omission, les formes de l’oppression et de la révolte, c’est une évidence. Mais l’heure n’est certainement pas aux ratiocinations amères et au repli universitaire et soi disant objectif.

Il était inévitable que les émeutes, circonscrites dans les banlieues ou les cités ghetto, s’éteignent faute de combustible. La pression policière, les réactions d’exaspération (potentiellement meurtrière), l’absence de perspective utopique sont autant de facteurs qui y ont contribué. L’émeute pour elle-même se consume elle-même.

L’état d’urgence décrété est à la fois une chance paradoxale de sortir de l’isolement (voir les incidents en centre ville à Toulouse et Lyon) et, pour nous, une réquisition à agir.

Les anarchistes espagnols appelaient « gymnastique révolutionnaire » la pratique des grèves, manifestations et insurrections. Aujourd’hui, les États démocratiques pratiquent une « gymnastique autoritaire », testant in vivo nouvelles armes policières et législations d’exception, sous couvert de pacification sociale ou d’antiterrorisme.

Nous n’avons d’autre choix que de nous déclarer nous aussi en État d’urgence.

On se bouge !

Individus, associations, organisations, revues, sites Internet, groupes musicaux…, toutes et tous doivent déclarer publiquement leur opposition aux lois d’exception.

Le couvre-feu on s’en fout ! Reprenons la rue ! Manifestons la nuit !

La révolte n’est pas un crime ! Libérez les prisonniers !

Abolissons tout État, d’urgence et sans exception !

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Paris, le 16 novembre 2005