Morale bio et tics du capital (2003)

Ce texte a été publié dans la revue Oiseau-tempête, n° 10, printemps 2003.

 

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Les industriels philanthropes de la fin du XIXe siècle conciliaient leurs convictions religieuses, leur souci de l’ordre et leur appétit de profit en pratiquant une bienfaisance hygiéniste et moralisatrice. La bienséance idéologique est devenue à la fois un argument de vente et un outil de la collaboration de classes.

« Par l’acte d’achat, écrivent fort justement les rédacteurs d’une “Plate-forme pour le commerce équitable”, le consommateur soutient un système économique. Acheter des produits issus du commerce équitable est une manière de réduire les inégalités dans le monde.[…] Le “consom’acteur” est né ! »

« Moi, quand je consomme, je m’engage ! » confirme une Ève-croquant-la-pomme (bio), en clignant un œil coquin sur la couverture d’une brochure publicitaire pour le « Codevi solidaire Biocoop du Crédit coopératif ». Le secteur des produits « biologiques » offre sans doute la gamme la plus large des produits alimentaires, ménagers ou bancaires par l’achat et l’usage desquels le consom’acteur démocrate manifeste aux yeux du monde globalisé son citoyennisme quotidien. C’est ainsi que les magasins du réseau Biocoop commercialisent une « banane bio équitable ». Grâce aux inventeurs de ce fruit-concept, la République n’a plus honte de s’afficher bananière[1] : « En consommant des produits bio labellisés Max Havelaar, vous participez concrètement à l’amélioration des conditions de vie de 700 000 producteurs du Sud […], favorisant ainsi un développement durable de l’agriculture biologique. »

La nouvelle (fausse) conscience écologiste ne se préoccupe pas seulement de ce qu’ingère le citoyen : l’étron lui-même est un étalon civique. « En mettant Bio Bloc-WC dans votre cuvette, vous contribuerez à nettoyer la canalisation WC de votre habitat, vous tendrez à décongestionner les égouts de votre commune. Vous ferez une action Bio-Citoyenne. »

Le comble semble atteint avec « Chien citoyen® »[2], « premier ramasse-crottes écologique utilisant des sacs à base d’amidon de maïs (sans OGM), 100% biodégradables et 100% compostables », dont la sobre devise est : « Élégance et citoyenneté » !

Il va de soi que ni l’alimentation saine ni même le traitement des déjections humaines et canines, et à plus forte raison les échanges inégaux Nord-Sud ne sont des problèmes négligeables. On se borne à constater ici que le capitalisme excelle à capter des préoccupations honorables (souci de ne pas s’empoisonner, de ne pas contribuer à la dégradation de l’environnement ou de ne pas accroître l’exploitation des plus pauvres), fabrique avec elles de l’angoisse et de la culpabilité, contre lesquelles il produit et vend des amulettes baptisées Codevi ou ramasse-crottes.

Le même système peut inventer le licenciement éthique. Kodak a ainsi renvoyé un M. Szabo, au motif qu’il avait répondu négativement sur l’Intranet « à une note interne de soutien à un employé faisant son coming-out, [note] destinée aux cadres[3] », incident d’autant plus « troublant » selon le chargé des relations publiques de la firme à Rochester (New York), qu’il s’est produit « lors de la Journée nationale du coming-out ».

Certes, ajoute le chargé, M. Szabo « a le droit de s’exprimer sur la question gay [sic], mais il aurait dû le faire auprès de son superviseur [le psychanalyste n’eut-il pas été encore préférable ?], et pas en diffusant sa réponse à un millier d’employés. […] [On] lui a proposé de rédiger et de signer une rétractation publique et de participer à un programme de sensibilisation. Il […] a refusé nos propositions. Il est essentiel pour la compagnie de veiller à garder un espace de travail dénué de toute hostilité. » La droite religieuse ayant eut le culot de présenter le licencié comme une victime du politically correct (ces gens ne reculent devant rien !), des organisations militants pour les droits civiques (notamment Human Rights Campaign, HRC) ont appelé à soutenir Kodak, l’une des rares grosses firmes américaines à avoir mérité la note 100 sur 100, attribuée par HRC, qui évalue « la politique sociale des entreprises envers les gays et les lesbiennes ».

Faudrait-il être aussi étroit d’esprit et cul-serré que M. Szabo pour trouver grotesque la « note de soutien » de cadres à l’un des leurs (Vas-y John ! Dis-nous comment tu prends ton pied, c’est bon pour la boîte !) et l’orwellienne « Journée du coming-out », assortie comme il se doit — pour les récalcitrants — de rétractations et de programmes de sensibilisation ? On comprend la colère (ou qui sait ? l’ironique jubilation) des intégristes catholiques reconnaissant les armes de toujours de l’Inquisition maniées par les DRH post-modernes…

La souplesse et la perversité du système se vérifient : l’entreprise assume la lutte contre les discriminations et harcèlements sur les lieux de travail — sauf bien entendu lorsqu’elle les utilise ou les organise aux fins de management[4]. Elle institue au passage un délit d’opinion et garantit la cohésion du groupe producteur. Le citoyen est encouragé à tout dire de ses goûts et opinions à son patron gay friendly ou à son banquier bio. L’exploitation garantit la paix de l’âme comme la paix sociale.

NB. Tous les passages soulignés dans les citations le sont par moi.

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[1] République bananière ; régie par les intérêts privés et la prévarication (Petit Robert).

[2] Publicité relevée dans Bio contact, mars 2002. Sans vouloir susciter des querelles de propriété intellectuelle, je note qu’une « Société centrale canine » a organisé, le 29 janvier 2001, un colloque au Sénat sous le titre « Quelle place pour le chien citoyen ? ».

[3] Selon le magazine Têtu (janvier 2003), qui rapporte l’anecdote sans la commenter (mais sous le titre approbateur par défaut : « Kodak renvoie un homophobe »), M. Szabo aurait diffusé le message suivant : « S’il vous plaît, ne m’envoyez plus ce type d’informations : je trouve cela dégoûtant et choquant. »

[4] Cf. par ex. Terreur au travail, Marie Muller, Fayard, 2002.