DOMMAGES DE GUERRE. Chap. III. «“Réalisme” et résignation».

Dommages de guerre

 

Je donne ci-dessous le troisième chapitre de Dommages de guerre, «“Réalisme” et résignation», édité en l’an 2000 par L’Insomniaque. Ce chapitre est particulièrement consacré à l’analyse de l’attitude des libertaires français face à la guerre menée au Kosovo.

[C’est au moment de transférer les textes depuis mon ancien site sur le présent blogue que je constate qu’à la suite d’une confusion, et sans doute d’un splendide acte manqué, ce texte avait été remplacé sur le site par un double de l’enregistrement — sur le même sujet — d’une émission de Radio libertaire. Voici le tir rectifié.]

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

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Oh! ne les faites pas lever!

C’est le naufrage…

Arthur Rimbaud, Les Assis.

Responsable du projet « Santé mentale » mis en place cinq ans plus tôt en Bosnie par Médecins du monde, un psychiatre décrit ainsi, en 1999, les détériorations men­tales subies par les réfugiés du Kosovo fuyant l’armée, les milices serbes, et les bombardements de l’OTAN : « La réponse aiguë, avec sidération, perte des repères temporo-spatiaux, perte de la notion même de l’événement traumatique, au cours du premier mois ; le stress post-traumatique, qui peut prendre place au cours de la phase qui va de un à six mois après le traumatisme ; et, au-delà de six mois, des troubles de l’adaptation[1]. » On ne peut qu’être frappé de l’exactitude avec laquelle la description de la première phase, dite aiguë, s’ap­plique, en France, aux milieux révolutionnaires et singulière­ment au mouvement libertaire[2] qu’on aurait pu croire immu­nisé contre la résignation par une haine de l’État et un antimilitarisme constitutifs. Et pourtant…

La sidération est, d’après Littré, l’état d’anéantissement produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. Quel terme pourrait mieux caractériser l’apathie quasi générale des révolutionnaires, en ce printemps 1999 où le plus prosaïque des bombardements est vendu par les états-majors et la télévision comme une version domestique de la Guerre des étoiles, la bonne conscience humanitaire en sus ? Les primitifs superstitieux levaient avec terreur leur regard vers les cieux; anarchistes farouches, antifascistes radicaux et contempteurs maniaques du spectacle (le concentré et le diffus) baissent le nez devant leur écran de télévision, acceptant les sanglants augures qu’il dispense dans un halo bleuté avec la même résignation, la même abdication de la pensée, la même crédulité que la plus sotte des midinettes consultant l’horoscope. Ah non ! décidément, le monde n’est pas tendre à qui prétend le bouleverser, et la vie même semble se rire de qui veut la changer, prouvant — dès qu’elle cesse d’être quotidienne — qu’elle peut être pire encore qu’à l’accoutumée. N’allez pas dire au plus debordiste des révolutionnaires que c’est là précisément la réaction qu’on attend de lui, l’absence de réaction devrais-je dire! Il s’y connaît en complot. Il s’est méfié de tout : du journal, de la police, et même de la météorologie nationale ! Cette fois, le temps est à la guerre, ses rhumatismes le lui confirment. Et si malgré tout le soupçon lui vient que le monde en guerre est mené par ces maîtres qu’hier il affectait de mépriser, et que l’écœurante bouillie de sang, de larmes, de sperme (en parts égales ; faire revenir) qu’on lui sert à l’heure des repas a la même origine, et par tant la même fonction hypnotique qu’elle a toujours eue, il se cabre, se maîtrise, et peut-être s’estime pour cela. C’est ici que le comportement des militants se démarque de celui des réfugiés; si ces derniers présentent des troubles de l’adaptation, la guerre provoque chez les militants un grave prurit d’adaptation au monde. Car enfin, peut-on toujours douter ? Est-il sain ou raisonnable de toujours dire non ? La critique n’est-elle pas quelquefois trop aisée, quand l’art de la guerre est, lui, toujours difficile ? N’y a-t-il pas de la grandeur dans le renoncement, comme il y a de la douceur dans l’abandon… Eh pardieu, ce sont de grandes et bonnes questions de psychologie religieuse, mais les révolutionnaires sidérés ne se les posent pas. Ils jouissent simplement du plaisir — certes un peu coupable, mais la transgression est une épice — de ressentir enfin la même chose que leurs semblables, au même moment, devant le même écran, qu’ils croient scruter, quand en vérité c’est l’écran qui les surveille.

Interrogé sur l’utilisation par le gouvernement serbe, à des fins de propagande, d’un slogan publicitaire de sa marque (Just do it !) un responsable de Nike déclare, exprimant sans le savoir un désarroi partagé par beaucoup de révolutionnaires : « C’est tellement loin de nous, de tout ce qu’on est, de tout ce qu’on veut faire, qu’il n’y a rien à dire, rien à en penser[3]» C’est qu’en effet, du côté de l’OTAN, le chantre du social-libéralisme Tony Blair n’hésite pas, lui non plus, à pratiquer le détournement idéologique, affirmant sans vergogne : « Nous ne nous battons pas pour des territoires mais pour des valeurs. Pour un nouvel internationalisme. » Le terme, explique doctement le journaliste du Monde tout juste revenu de son Robert en douze volumes, « a quelque chose à la fois de suranné et de sulfureux, qui évoque les premiers temps du mouvement ouvrier et l’ère des révolutions[4]. »

C’est reparti comme en 14 !

Guerre, révolution, et mouvement ouvrier au début du XXe siècle, l’évocation n’est pas si désuète que les maîtres du monde la dédaignent. Ainsi découvre-t-on que la formation universitaire de Jamie Shea l’a préparé à jouer quotidiennement sur CNN le représentant de commerce de l’OTAN. Sa thèse d’histoire contemporaine à Oxford s’intitule « Les intellectuels européens et la guerre de 14-18 [5] ».

La Première Guerre mondiale fut la défaite, définitive à ce jour, de l’internationalisme révolutionnaire. La pitoyable répétition du Kosovo montre que ce qui se joua, et fut perdu alors, n’a été ni compris ni dépassé. Au contraire, devrais-je dire, puisque les débats du début du siècle (qui se prolongèrent jusque dans les années 1930) eurent lieu au grand jour, relavés malgré la censure par les personnalités en vue du mouvement et par sa presse, tandis que bien des libertaires actuels ont jugé plus prudent de confiner leurs états d’âme dans les conversations particulières (pas avec n’importe qui !) ou le bulletin intérieur de leur groupe. Tel militant d’une organisation ayant pris position clairement contre la guerre peut parfaitement laisser entendre en privé qu’il se félicite de la correction infligée « aux Serbes » ; face à un opposant, il se retranchera discrètement derrière la position confédérale. Lorsque la discussion s’affiche, elle ne vise pas à combattre les thèmes de la propagande officielle dans l’esprit de militants hésitants, mais à justifier une confusion que l’on s’avoue incapable de dissiper. L’inconséquence est revendiquée comme un providentiel antidote du dogmatisme ! Lire la suite

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. II. Kosovo : un néocolonialisme à la conquête de l’Est.

 

Dommages de guerre

 

Je donne ici le deuxième chapitre, « Néocolonialisme », de mon livre Dommages de guerre [Paris-Pristina-Belgrade-1999], paru chez L’insomniaque éditeur, en l’an 2000.

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

 

 

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« Civiliser, c’est avant tout civiliser la guerre. Au besoin par la guerre. »

André Glucksmann, « Merci l’Amérique », L’Express, 17 juin 1999.

 

 

À la fin du dix-neuvième siècle, les commissaires aux Affaires indiennes du gouvernement américain sont unanimes : les Indiens vivent sous l’emprise de coutumes déplorables, dont il importe de les détacher, au besoin par la force. « La possession communautaire de grandes étendues de terres […] les ont empêchés d’acquérir une compréhension de ce qu’est la propriété individuelle[1] ». La meilleure méthode consiste à les enfermer dans des réserves, « tout en leur donnant […] une éducation et en les habituant à l’idée de la propriété privée[2].

Le 27 janvier 1825, le Président Monroe expose sa politique devant le Congrès : « L’expérience a amplement démontré que, dans leur état actuel, il est impossible de les incorporer à notre système. […] Le seul moyen d’y parvenir consiste à doter chaque tribu d’un bon titre à une portion adéquate de terres sur lesquelles elle consentirait à se rendre, et à lui fournir un système de gouvernement interne qui protégera sa propriété de toute invasion et fera obstacle, grâce au déroulement régulier du progrès et de la civilisation, à la dégénérescence qui a généralement accompagné cette transition d’un état à un autre… […] En adoptant ce type de gouvernement, elles se donneront un mouvement qui sera en harmonie avec le nôtre, et son effet bénéfique se fera sentir à travers tout notre territoire[3] ».

Retournement de l’histoire : Monroe, dont le nom est demeuré synonyme d’hostilité aux ingérences réciproques des États-Unis et de l’Europe, donne — à propos des Indiens — une formulation prémonitoire de ce qu’est aujourd’hui, mutatis mutandis, la « doctrine Clinton » dans les Balkans. La principale différence est de taille : le partage de Yalta une fois rendu caduque par l’implosion du bloc de l’Est, le « territoire » des États-Unis d’Amérique tend à recouvrir celui de la planète.

Je crains que certains lecteurs soient tentés de m’abandonner dès à présent à des rapprochements métaphoriques qu’ils jugent excessifs. Non qu’ils doutent que la Maison Blanche ou le Pentagone puissent couvrir ou ordonner des atrocités de toute nature ; le traitement du « problème noir » et l’invasion du Viêt-nam, parmi tant d’autres exemples, les en ont convaincus. Ce qu’ils répugnent à concevoir, c’est qu’il subsiste en Europe de l’Est des poches d’arriération telles que la propriété privée y soit inconnue, ou simplement mal considérée. L’hypothèse paraît en effet peu crédible.

On trouve pourtant une caricature de chef de tribu, le Premier ministre de Bulgarie Radu Vasile, pour lui donner corps en mai 1999, peut-être dans le seul but de flatter l’imaginaire des nouveaux conquérants : « Contrairement à d’autres pays d’Europe centrale […], la conception de la propriété privée était chez nous inexistante. Cela a sans doute freiné le processus de privatisation que nous souhaitons aujourd’hui relancer ; pour y arriver, il faut que chacun prenne conscience que l’intérêt général et l’intérêt particulier se confondent[4]. » Il est bon de décoder ici le message du chef, qui s’adresse dans un document publicitaire aux investisseurs occidentaux : il s’engage à faire en sorte que ses concitoyens se conduisent comme si leur intérêt propre, celui des mafias locales et ceux des États-Unis comme de l’Union européenne se recouvraient exactement. En échange de cette profession de foi, il est heureux d’annoncer, puisque l’argent attire l’argent, que les banquiers du monde ont déjà entamé la modernisation de la réserve qu’il dirige. Le regard distrait du lecteur français (qui se fiche de l’économie bulgare) glisse sur des chiffres et des sigles : 1,6 milliard d’euros sous forme d’aide directe de l’UE ; 2 milliards d’euros dans le secteur des transports ; 500 millions d’euros en assistance financière non remboursable avant l’an 2000 ; prêt de 200 millions d’euros de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) pour la réhabilitation des voies ferrées ; 300 millions de dollars remboursables en vingt ans et assortis d’une période de grâce de dix ans, prêtés par la Banque mondiale à la compagnie des chemins de fer. Encore quelques lignes de cet inhabituel déballage, concernant une donnée géostratégique mieux connue, le pétrole : « Les projets les plus significatifs concernent la mise en place d’un oléoduc traversant la Roumanie, la Hongrie et la Slovénie pour aboutir au port italien de Trieste. » Projets d’autant plus « significatifs » que « l’un des plus riches gisements de ces trois dernières décennies a été récemment découvert dans la Mer noire. » La région de la Mer noire est officiellement considérée comme « Zone de transport paneuropéen » (Pan European Transport Area) depuis la Conférence sur le transport paneuropéen d’Helsinki (1997).

Il arrive que, tout comme d’anciens chefs de tribu, les dirigeants locaux se plaignent que Washington ou Bruxelles les récompensent mal de leurs efforts. Ainsi le président roumain Constantinescu, invité en juillet 1999 à Salzbourg par le Forum économique mondial : « Nous avons bien appris la leçon de la démocratie occidentale, mais l’Occident a encore une longue route à parcourir pour nous comprendre aussi bien que nous le comprenons. » S’enhardissant, l’un de ses semblables, le président albanais, critique la mise en place d’une machine administrative liée à la reconstruction : « La tendance pour le Pacte de stabilité, note-t-il en connaisseur, est celle d’une bureaucratie lourde. Ce n’est pas très efficace[5]. » Lire la suite

Le « Sâr Cosy » , architecte d’intérieur de la bourgeoisie (2007)

DE SARKOZY AU SÂR COSY

Joséphin Péladan, écrivain prolixe de la fin du XIXe siècle (1858-1918), féru d’ésotérisme catholique (il fonda l’ordre de la Rose Croix), s’attribua le titre de « sâr », dont il fit précéder son nom.

Sâr est supposé signifier « roi » en assyrien (ce que je ne saurais certifier) ; notons que c’est également l’abréviation en français banal de « son altesse royale ». Le Sâr Péladan fut la risée des caricaturistes et des satiristes[1], dont l’anarchiste Laurent Tailhade ne fut pas le moins acharné.

En s’empressant, à peine élu président d’une république qui avait tout de même raccourci l’ancien monarque et révoqué les privilèges, d’afficher son goût pour le confort et le luxe des puissants, Nicolas Sarkozy s’est attribué de facto le titre de « Sâr Cosy[2] »

En passant ses premières vacances estivales du quinquennat dans une somptueuse (quoique fort laide) villa américaine, dont le loyer astronomique a été payé « par des amis », le Sâr Cosy confirme son inclination. Lire la suite