“Élise sur les chemins” ~ par Bérengère Cournut

 

Il y a des personnes comme ça ; on les aime et elles le savent, mais elles ont besoin de vérifier.

Elles sont capables de changer de couleur de cheveux, d’orientation sexuelle ou de dessert préféré, rien que pour pouvoir demander : — Et comme ça, tu m’aimes ?

Bérengère Cournut est sinon une personne – je la connais trop peu pour m’avancer – au moins une autrice « comme ça ». Du coup, son dernier récit, Élise sur les chemins (Le Tripode), elle a décidé de l’écrire façon Chanson de Roland. En vers libres…

Non, Sophie le vers libre n’est pas exactement le contraire du vers consigné. C’est une question de rimes. On distingue les rimes riches (le genre sapée), les rimes dites « suffisantes » (tout juste la moyenne) et les rimes pauvres (la honte ! rien à se mettre), en fonction du nombre de sons ou phonèmes qu’elles partagent. N’étant pas spécialiste de métrique, je vous fais grâce du problème de l’enjambement, que Bérengère Cournut elle-même semble avoir traité par-dessous la jambe. Je dois pourtant faire part ici d’une impression fugace, mais répétée, de « rimaison » dans le texte d’icelle. Comme si la rime se dérobait au regard à peine entrevue… Quoi qu’il en soit, je n’ai pas compté le nombre de vers, pas plus que l’autrice n’a compté (je crois) ses pieds sur ses doigts. Il y en a moins, c’est sûr, que dans la Chanson de Roland (entre 4 000 et 9 000, selon les versions).

Cournut s’est installée paisiblement dans la confrérie des écrivain·e·s qui vous emportent où elles veulent, comme elles veulent, dès les premières pages. Ce conte pour adultes, vaut invitation dans la tribu des Reclus, celle d’Élisée, le géographe libertaire ; nous y sommes introduit·e·s par Élise, une petite sœur (« Élise-lise Élise et moi », serinait un tube de ma jeunesse). La petite refait (en petit) une partie du périple du grand, pour aller à sa rencontre. Assez de chemin pour croiser une femme serpent, que vous reconnaîtrez faccccilement à sa faççççon de s’exprimer… Il est question, comme d’habitude, oserais-je dire « sans en être accablé » (comme disait le général de Gaulle), de nature, d’enfance, de féminité naissante, de rapports humains forts (et parfois violents), d’un bonheur qui se construit à la fois trempé dans la vie de la tribu familiale et dans le contact avec le monde extérieur. Un monde dont on dessine la carte, aussi tendre que possible sans mentir.

Ayant dit le bien que je pense de ce livre, je dois confier qu’il a été pour moi l’occasion d’une (petite) humiliation. Vous avez peut-être, comme moi, découvert tardivement le sens réel de telle expression, mal entendue dans l’enfance. Ainsi, (je l’ai déjà raconté ailleurs, mais c’est le privilège de l’âge) j’entendais ma mère (qui jurait comme un charretier) user – croyais-je ! – de l’interjection « Putain de Samer ! » Je m’imaginais naïvement que mon excellente génitrice faisait ainsi référence aux péripatéticiennes d’une ville de Mésopotamie, connues pour leur particulière débauche. M’aurait-on dit alors qu’il fallait entendre « Putain de sa mère ! » que j’aurais moins bien compris encore le sens de l’expression. J’ai saisi beaucoup plus tard ; et aujourd’hui encore, je trouve la formule inversée « Sa mère la pute ! » plus compréhensible (à défaut d’être élégante).

Pareillement, je ne m’étais guère interrogé sur un syntagme maintes fois rencontré à propos des personnes dotées du pouvoir de détecter les sources : « Une baguette de coudrier ». J’ai toujours cru, jusqu’à la brutale révélation apportée par Élise sur les chemins [1], que coudrier était un métier, une fonction.

Et qu’était donc censé faire votre coudrier ? demanderez-vous (avec une nuance ironique qui ne me plaît guère).

C’est bien facile : le coudrier coudre.

Du verbe coudrer, ou peut-être coudrier (selon les formes régionales).

— Et que coudre-t-il, ce brave homme ?

Cela me semble aller de soi : des nappes. Phréatiques, de préférence.

D’ailleurs, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y a là quelque chose qui éclaire la sympathie – sinon inexplicable – entre le bois de coudrier et le don du sourcier. On voit bien qu’une « baguette de troène » ne fonctionnerait pas du tout… Bon ! J’ai eu tort, je le reconnais. Je n’en veux même pas à l’autrice (elle a sans doute été élevée à la campagne, et puis voilà…).

 

Bérengère – de Roncevaux – Cournut

Élise sur les chemins, Le Tripode, 2021, 172 p., 15 €.

 

Statut de l’ouvrage : acheté en librairie (chez Quilombo, excellente librairie de la rue Voltaire, 75011 Paris).

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[1] « Nous devons tous ramener / Feuilles de hêtre, frêne et châtaignier / Ainsi que chêne, tilleul et coudrier. » p. 67

J’ai au moins un·e Bérengère Cournut de retard!…

Pourquoi certains billets restent-ils en souffrance dans un purgatoire électronique? Les ordinateurs personnels ont-il un inconscient? Voici quelques-unes des questions qui ne seront pas abordées ici.

Au lieu de vous parler du dernier livre de Bérengère Cournut, qui vient d’obtenir le prix FNAC, je vous dirai quelques mot du (d’un?) précédent, que j’avais beaucoup aimé, Née contente à Oraibi (Éditions du Tripode) Et puis… Pourquoi certains billets… (voir plus haut).

Bérengère Cournut a imaginé une histoire qui vous donne envie d’être petit·e, pour qu’on vous la lise le soir.

Non. Ça n’est pas ça.

Disons plutôt que cette histoire crée l’impression que quelqu’un est en train de vous la lire, alors que c’est vous qui la lisez (et vous pouvez rester comme vous êtes, si vous êtes déjà grand·e !).

C’est une histoire d’initiation d’une très jeune puis moins jeune fille aux mystères de la vie, et c’est peut-être cette dimension qui vous fait sentir de nouveau petit·e (oui, je tourne autour de l’idée !). En somme, au fur et à mesure que grandit la jeune fille, vous rétrécissez comme Alice – dans une autre histoire initiatique.

La jeune fille appartient au peuple Hopi.

J’ai toujours aimé ce nom. Je le trouve très gai. Dans ma géographie humaine rêvée, les Hopi sont voisins des Youpla. Beaucoup plus loin au Nord, vous risquez de rencontrer les Sioux Ohglagla, réputés pour leur abord glacial…

(Pardon !)

La jeune fille appartient aussi à un clan. Le clan du papillon.

J’imagine, mais l’autrice reste très discrète sur ce point, que chaque geste, chaque pensée même, d’un·e membre du clan du papillon peut avoir des conséquences incalculables, y compris dans des régions très éloignées de celles où ils·elles vivent.

On pourrait presque dire que c’est une caractéristique de la vie humaine en société, comme la jeune Hopi va en faire l’expérience à maintes reprises, avant d’en admettre l’inéluctabilité, sinon la nécessité.

 

Costume indien Hopi, par Sophie Taeuber-Arp (1922)

La première question que l’on se pose, le livre reposé, est de savoir si l’autrice est elle-même Hopi, et si le magnifique cahier iconographique qui clôt le livre est en quelque sorte un album de famille. Il m’est impossible d’en décider à partir de la photographie mise à disposition par le service de presse de son éditeur, ou même en admirant (ci-après) sa prestation sur Arte…

Un indice troublant : le prénom Bérengère – plutôt d’origine germanique – réunit deux mots « ours » et « lance ». Or vous aurez, je vous le souhaite, l’occasion de découvrir que le clan de l’Ours joue un rôle fort important dans l’histoire narrée. Quant au reste, je n’ai pu obtenir qu’une information : l’autrice réside dans une ville fortifiée, où les hivers sont rudes.