Benjamin Péret, encore et toujours… [à Nantes, les 19 et 20 novembre]

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Programme

Samedi 19 novembre – 13h00 à minuit

13h30 : ouverture du salon

14:00 : discussion autour de la Révolution espagnole de 1936

16h30 : table-ronde autour du livre et de son économie
intervenants : Gérard Lambert (ancien libraire), les Hobos (distributeurs), Jean-Pierre Duteuil (éditions Acratie) et Charlotte (éditions Libertalia)

19h apéritif dinatif et déclamatoire

21h : projection dur film sur Benjamin Péret,  « Je ne mange pas de ce pain-là » de Rémy Ricordeau puis discussion avec son réalisateur.

Dimanche 20 novembre – 10h à 20h

10h : rendez-vous devant B17 pour une déambulation en hommage à Benjamin Péret dans le centre-ville de Nantes

12H banquet festoir et attentatif

14h : conférence et discussion avec René Chérel autour de Benjamin Péret et le colonialisme

16h00 présentation du livre « Benjamin Péret, l’astre noir du surréalisme »  par son auteur Barthélémy Schwartz

16h30 intermède chantationnant puis table-ronde autour de l’actualité de Benjamin Péret avec Barthélémy Schwartz, Jean-Pierre Duteuil et Rémy Ricordeau

19h apéritif cloturatoire et rangeant

BENJAMIN PÉRET NOUS ÉCLAIRE ! — Un film ~ Un livre

Avec Benjamin Péret, on ne peut s’attendre à ce qu’une année soit « civile », ou — plus sottement encore — « scolaire ».

L’«année Péret» a commencé en 2015, avec la sortie d’un magnifique documentaire de Rémy Ricordeau (et la reparution des Rouilles encagées, chez Prairial[1]) ; elle se poursuit en ce mois d’octobre 2016, avec la parution chez Libertalia d’un livre de Barthélémy Schwartz — cotoyé durant quelques milliers d’heures à Oiseau-tempête, actuel coanimateur de L’Échaudée —, intitulé Benjamin Péret, l’astre noir du surréalisme.

Le livre est en librairies à partir d’aujourd’hui jeudi 20 octobre.

Toutes les bonnes raisons de se réjouir de ce regain d’intérêt pour Péret sont dans le film de Rémy Ricordeau (publié avec un livret), dont on pourra visionner ci-dessous la bande-annonce et un extrait.

 

Pour se procurer le film.

 

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Benjamin Péret est cet homme qui pouvait écrire…

Vierge Marie

sur qui je pisse

après l’amour

Je vous encule

je vous dévore

comme un cochon

…et publier la très austère brochure Manifeste des exégètes, reproduite intégralement sur ce blogue, pour expliquer son éloignement de la IVe Internationale.

Il est aussi, après une passage météoritique au parti communiste, allé rejoindre la Révolution espagnole — dans les rangs du POUM, groupe marxiste antistalinien, puis avec les anarchistes —, ce qui, même si l’on ne peut exiger de l’héroïsme de tous et toutes, reste un fameux discriminant pour la période considérée !

Il n’a pas manqué d’ouvrages de et même sur Péret. Aucun de ces derniers n’était plus, à ma connaissance, disponible, même si la publication des Cahiers Benjamin Péret (n° 1 il y a quatre ans) était un signe annonciateur bienvenu.

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La parution du texte de Barthélémy Schwartz — dont j’avais lu plusieurs chapitres avant publication, et que j’ai eu le plaisir de signaler à Libertalia — est une vraie et bonne nouvelle éditoriale. Ce qui n’est pas si fréquent.

Travailleur pauvre, poète et intellectuel sans prétention, militant sans limite ; révolutionnaire sans concession, anticlérical farouche et internationaliste pratiquant, Péret est un exemple lumineux dans les temps de médiocrité et de compromis idéologiques que nous vivons.

L’honneur des poètes, et disons-le : l’honneur du surréalisme.

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[1] Pourquoi Diable ne pas avoir conservé le titre original et sa contrepèterie : Les Rouilles encagées ?

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L’ASTRE NOIR DU SURRÉALISME

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Sans doute, mais Péret était facilement irascible. Ses colères sont restées fameuses et ses rancunes durables. Tristan Tzara se fera traiter de «sale flic» chaque fois qu’il le croisera parce que, à la fin de Dada, il avait eu la mauvaise idée d’appeler la police pour expulser les futurs surréalistes lors de la soirée du Cœur à barbe. Après la Seconde Guerre mondiale, Tzara se fera régulièrement apostropher par Péret, notamment à la Rhumerie de Saint-Germain-des-Prés devant des clients médusés. Le même incident se renouvellera aux Deux Magots en présence de Sonia et Vera Pedrosa Martins de Almeida, les deux nièces brésiliennes du poète surréaliste. Leur oncle se dressera d’un bond pour cueillir fraîchement l’ancien dadaïste par un retentissant : «Tzara, flic stalinien ! Tzara, flic stalinien* !» Georges Hugnet, que «la seule présence de Péret, rencontré par malchance, faisait fuir, littéralement pris de panique**», note Jean-Louis Bédouin, sera également l’objet de ses détestations. «Péret, rapporte Guy Prévan, pouvait apercevoir quelqu’un dans un troquet et déclarer soudainement, en même temps qu’il commençait à se lever : “Je vais lui casser la gueule, c’est un stalinien !” (heureusement, ses amis le retenaient)***. »

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Loin de conduire ses partisans à se séparer de la société existante et à se réfugier dans une sorte de tour d’ivoire, loin des marécages ensorcelés, l’humour noir œuvrait au contraire comme un révélateur, au sens photographique, délibérément focalisé sur les nœuds problématiques. De ce point de vue, cet humour était une forme de critique permanente de l’ordre social, souvent au goût amer puisqu’il mettait à nu les contradictions essentielles du monde réel sans certitude pour ses auteurs d’être entendus, et encore moins compris de leurs contemporains. Il y avait aussi dans l’humour noir, notait pour sa part Péret, «la fusion du tragique et de l’humour». Comment ne pas évoquer, ici, la figure du jeune Killian Fritsch, lecteur des deux Karl, Marx et Korsch, auteur en Mai 68 de la fameuse inscription «Sous les pavés, la plage», qui s’est suicidé deux ans plus tard, notez l’ironie, en se jetant sous le métro parisien, station Gaîté** ?

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Benjamin Péret a vécu près d’un tiers de ses années surréalistes à l’étranger. Pourtant il n’était pas un «poète voyageur». Si l’auteur du Passager du transatlantique ne recherchait pas l’aventure, il ne la fuyait pas non plus. Il était parti vivre au Brésil par amour pour Elsie qu’il aurait suivie jusqu’au bout du monde. Plus tard, c’est la révolution espagnole qui l’hypnotisera, l’attirant à Barcelone. Puis il quittera la France pour fuir la guerre et le régime du maréchal Pétain et ce sera son long exil mexicain. Dans les années 1950, il retournera une seconde fois au Brésil pour assister au mariage de son fils Geyser. À part un bref voyage aux Canaries avec André Breton en 1935, il s’est surtout déplacé dans les marges de l’espace-temps géopoétique du surréalisme, souvent en décalage avec le groupe. Hormis ces voyages, l’homme était de nature plutôt casanier.

Pour être «dans le coup», selon sa formule, il se familiarisait avec les langues des pays qu’il découvrait, car, note Jean-Louis Bédouin, «il souffrait au milieu d’un peuple différent du sien, de se sentir un étranger*». Les langues qu’il a apprises recouvrent la carte de ses voyages, situés pour l’essentiel dans les mondes ibériques d’Europe et d’Amérique. Témoignages intimes des pérégrinations de ce poète qui ne se considérait pas comme un bourlingueur : Elsie Houston, sa première femme, était brésilienne, et Remedios Varo, la seconde, espagnole.

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Rare Blanc d’Europe à être introduit à sa demande dans les cérémonies religieuses noires, Péret a vécu comme un choc poétique le spectacle des crises de possession rituelles auxquelles il a assisté. Lui, le mangeur de curés, qui ne manquait aucune occasion, même au Brésil, de s’en prendre aux prêtres et au catholicisme, s’est mis à étudier ces cérémonies. Entre novembre 1930 et janvier 1931, pendant qu’à Paris le gouvernement français préparait les fastes de l’Exposition coloniale et les surréalistes le tract Ne visitez pas l’Exposition coloniale!, Benjamin Péret, cosignataire du tract, publiait dans le Diário da Noite de São Paulo une série d’articles* documentés sur les rites noirs au Brésil.

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D’après ses amis surréalistes, Péret faisait rarement allusion à ses activités politiques dans les réunions du groupe. Il avait une manière à lui de cloisonner ses différents mondes*. Les jeunes surréalistes qui avaient rejoint le surréalisme dans les années 1950 ignoraient souvent les détails de ses «vies parallèles». Ils savaient qu’il militait dans un groupuscule léniniste, le Fomento Obrero Revolucionario (FOR), animé par un Espagnol, Grandizio Munis, rencontré durant la révolution espagnole. Cela suffisait à la plupart pour avoir une idée de ses activités militantes sans se sentir concerné davantage. Inversement, Péret évoquait peu le surréalisme dans les réunions politiques. C’est le souvenir conservé par Ngo Van** qui l’avait rencontré à Paris après la guerre, après avoir quitté l’Asie pour fuir, jeune trotskiste cochinchinois, le double acharnement policier du gouvernement colonial français et du communisme d’Hô Chi Minh.

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L’ouvrage de Barthélémy Schwartz (328 p., 18 €) se complète d’un cahier d’illustrations en couleurs de 32 pages, d’un index, d’une chronologie et d’une bibliographie, et se clôt sur une courte anthologie de poèmes de Péret.

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Les dessins qui apparaissent entre les extraits du texte de Barthélémy Schwartz sont de Carotide. Pour contacter l’auteure:

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UN RÊVEUR CAPTIF Magnifique opus de Barthélémy Schwartz (2012)

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J’ai rencontré Barthélémy Schwartz il y a une quinzaine d’années, à l’époque où la revue Oiseau-tempête, au collectif de rédaction de laquelle je ne participais pas encore, a publié mes premières contributions (des tracts). Par la suite, nous avons passé quelques centaines d’heures en réunions hebdomadaires et au téléphone.

À Oiseau-tempête, tout était longuement débattu : textes, dessins et autres contributions graphiques, que nous voulions davantage que des « illustrations ». Mais la touche finale de la maquette de la revue, nous la devions à Barthélémy[1], et c’est à elle (donc à lui) que la revue devait son allure et une bonne partie de son succès — sa cohérence, même ; parfois plus « visuelle » que réelle.

Barthélémy a publié dans la revue des dizaines de dessins et de collages , qui contribuaient à son originalité. J’ignorais alors qu’il avait, comme on le dit d’un criminel, « un passé » dans les marges de la bande dessinée, même s’il lui arrivera par la suite d’y faire des allusions.

En même temps que les éditions Ab irato poursuivent leurs activités, avec Ève, sa compagne, Barthélémy a lancé une nouvelle revue, intitulée L’Échaudée, qu’il place résolument dans la continuité d’Oiseau-tempête [2]. La filiation est certes justifiée par sa présence, et celle de certains « Oiseaux » comme Charles Reeve, et par l’esprit général de la nouvelle publication. Cependant, le fait qu’il ne s’agisse plus d’une revue « à collectif de rédaction », mais dirigée par deux personnes, entraîne nécessairement — à mes yeux du moins — un affaiblissement du contenu politique et de sa cohérence. Charbonnier (et charbonnière) étant maîtres chez eux, Ève et Barthélémy publient ce que bon leur semble, y compris de ses propres travaux en cours, ce qui peut donner lieu à quelques incongruités (je pense à une série de dessins empruntés à des BD militaires retravaillées, publiée dans le numéro un, dont il a convenu qu’elle aurait pu rester sans inconvénient dans ses cartons). Pourquoi m’attarder sur cet épisode ? D’abord parce qu’il est toujours préférable de montrer que l’écho donné à un travail ne s’apparente pas à un « copinage » niaiseux et dépourvu d’esprit critique. Ensuite, parce que L’Échaudée publie dans sa deuxième livraison[3] plusieurs pages de l’ouvrage que je souhaite évoquer ici, et dont le titre est celui du présent billet.

Il faut préciser que si c’est un service rendu à L’Échaudée de signaler sa parution aux lectrices et lecteurs, ça n’est pas nécessairement un service rendu au Rêveur captif, tant le format réduit de la revue par rapport au livre en « écrase » les dessins. Il faut impérativement feuilleter le livre en librairie.

J’ai écrit « dessins ». Il convient de préciser, pour autant que cela soit possible avec des mots, de quoi il s’agit. L’auteur utilise des procédés mixtes, combinant dessins, collages et photos, le tout en noir et blanc. S’agit-il encore de « bande dessinée » ? Voilà un débat qui ne m’intéresse guère, n’étant pas spécialiste, et convaincu par ailleurs que les formes les plus classiques (le roman, en littérature, par exemple) peuvent être subverties, voire dynamitées, sans perdre de temps à critiquer des étiquettes.

Dans la production romanesque, la dite « autofiction » donne le plus souvent des résultats assez pitoyables, pour ne rien dire des « confession » (J’ai vingt cinq ans et je baise mon prof de droit) et des « autoanalyses » (J’ai accompagné la mort de ma mère pendant six mois, bien qu’elle m’ait livrée au voisin du dessus entre l’âge de 10 ans et il y a six mois). Ici, l’exploration du rêve et par le rêve de la jeunesse de l’auteur en banlieue parisienne, de ses rapports avec son père, et avec les auteurs qui l’ont marqué nous emporte aussitôt. Pour évoquer et représenter les rêves dont il se sait captif, Schwartz use de toute la liberté et de toute la fantaisie du rêve lui-même, que les dessins et les collages servent merveilleusement.

L’Alice que nous devenons ne croise aucun lapin retardataire, mais les adultes et leurs discours terroristes sont largement aussi effrayants que la Reine ; quant au vol au-dessus des cités, il évoque davantage le 11 septembre que la fée Clochette…

Le Rêveur captif est aussi, et cela n’a rien d’accessoire, un objet magnifiquement édité par L’Apocalypse, peut-être trop cher (29 €) pour qu’on l’achète pour soi, mais idéal à offrir à quelqu’un que l’on aime. À défaut de vous rendre ce bienfait, on vous le prêtera.

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[1] Également auteur régulier d’articles.

[2] « Vous avez aimé Oiseau-tempête ? laissez-vous tenter par L’Échaudée ! »

[3] À peine sortie de l’imprimerie au moment où je rédige ce billet… Je n’ai pas eu le temps d’en consulter l’intégralité. Je recommande toutefois, sans plus attendre, un entretien fort intéressant avec Ken Knabb sur le mouvement « Occupy ».

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J’ai retrouvé, en classant quelques papiers, un inédit de Barthélémy, griffonné sur un coin de table pendant l’une des réunions d’Oiseau-tempête. J’ignore s’il l’a repris ailleurs. Je le donne ici (sans autorisation !).

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L’«ÉCONOMIE RÉELLE» : UNE FICTION CAPITALISTE. Notes succinctes sur le peu de réalité de l’économie (2008)

 

 

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uel réel ? « Crise financière » oblige, on entend et on lit partout en cet automne 2008 qu’il faut — et qu’il suffirait de — « revenir à l’économie réelle ». La réalité ! Voilà qui sonne de manière rassurante. Quoi de plus intangible, de plus objectif que la réalité ?

Or, pour nous en tenir d’abord au vocabulaire, il se trouve que réalité vient de reellité (du bas latin realitas), qui signifie au XIVe siècle « contrat rendu réel[1] ». À notre époque de médias de masses, la réalité du monde — et particulièrement de l’économie, qui est sa « loi naturelle » — c’est le contrat social, rendu « réel » par l’absorption quotidienne de la vérité télédiffusée du monde. Autrement dit : à chaque fois que j’allume la télévision ou la radio, que je me connecte sur le site d’un journal, je suis supposé confirmer mon acceptation du contrat social[2]. On voit que loin d’offrir un support matériel solide, tout est fiction dans cette reellité : fiction, le contrat social ; fictions, les « nouvelles » médiatiquement distillées, et fiction le récit capitaliste des temps héroïques où l’on ne pensait qu’à produire pour le bien de tous.

 

Le réel capitaliste, c’est le travail exploité

Lisons le discours de Nicolas Sarkozy, président de la République française, le 25 septembre 2008. Quelle est la fiction qu’il bâtit ? Le monde enchanté du capital, revu par un Walt Disney plus niais que nature :

« La génération qui avait vaincu le communisme [qui ? où ? de quoi parle-t-il ?] avait rêvé d’un monde où la démocratie et le marché résoudraient tous les problèmes de l’humanité. […]

« Pendant plusieurs décennies, on a créé les conditions dans lesquelles l’industrie se trouvait soumise à la logique de la rentabilité financière à court terme. […]

« Mais ce système, il faut le dire parce que c’est la vérité, ce n’est pas l’économie de marché, ce n’est pas le capitalisme. L’économie de marché, c’est un marché régulé, mis au service du développement, au service de la société, au service de tous. […] L’économie de marché, c’est la concurrence qui réduit les prix, qui élimine les rentes et qui profite à tous les consommateurs. […]

« La crise financière [coupure dans la version du {Monde}] n’est pas la crise du capitalisme. C’est la crise d’un système qui s’est éloigné des valeurs les plus fondamentales du capitalisme, qui a en quelque sorte trahi l’esprit du capitalisme. Je veux le dire aux Français : l’anticapitalisme n’offre aucune solution à la crise actuelle[3]. »

Le directeur du Bureau international du travail (BIT) Juan Somavia ne dit pas autre chose, qui affirme : « Nous devons revenir à la fonction première et légitime de la finance, qui est de promouvoir l’économie réelle, de prêter aux entrepreneurs qui investissent, innovent, créent des emplois, produisent[4]. »

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Constatant qu’aux États-Unis, « le 1% le plus riche de la population gagne plus de 16% du revenu national, contre 7% après guerre », l’économiste Daniel Cohen conclut : « C’est une véritable perversion du capitalisme traditionnel[5]. »

Nous sommes donc invités à comprendre que le capitalisme des origines, fondamentalement bon (pour tous !), s’est ou a été perverti, probablement par l’avidité des banquiers et des traders. On trouvait bon qu’ils affirment dans les années 1980 « Greed is good », la cupidité est une bonne chose, mais la crise est là, qui montre que l’on s’est détourné de la production d’objets de consommation et de la finance qui lubrifiait les chaînes de montage pour tomber dans la «folie» des marchés (Sarkozy).

Il y a dans ce récit plusieurs mensonges historiques et théoriques, emboîtés comme poupées gigognes, que je vais tenter de distinguer les uns des autres.

 

Des fictions gigognes

On prétend que le fondement du capitalisme serait la production de biens de consommation.

C’est doublement inexact.

Tout d’abord, le fondement du capitalisme, son ressort si l’on veut, n’est pas la « production », mais l’exploitation du travail.

Notez que tout le monde s’y perd un peu. Ainsi un Alain Badiou, qui-sait-de-quoi-Sarkozy-est-le-nom, a oublié de quoi le capitalisme est fait : « La foule abasourdie […] voit passer des chiffres aussi gigantesques qu’obscurs et y compare machinalement les ressources qui sont les siennes, ou même, pour une part très considérable de l’humanité, la pure et simple non-ressource qui fait le fond amer et courageux à la fois de sa vie. Je dis que là est le réel, et que nous n’y aurons accès qu’en nous détournant de l’écran du spectacle […]. Il n’y a donc rien de plus “réel” dans la soute de la production capitaliste que dans son étage marchand ou son compartiment spéculatif[6]. » Ainsi, le réel capitaliste serait non pas l’exploitation du travail, mais la différences des fortunes, la pauvreté, ou le fait d’être à l’écart de l’économie.

En second lieu, la tendance du capitalisme a s’émanciper du «réel» tangible du procès de production (la chaîne de montage) est aussi vieille que l’essor industriel. Elle est décrite par Marx au milieu du dix-neuvième siècle :

« À mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse réelle dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour — leur puissance efficace — n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production. […]

» Dans cette mutation, ce n’est ni le travail immédiat effectué par l’homme lui-même, ni son temps de travail, mais l’appropriation de sa propre force productive générale, sa compréhension et sa domination de la nature, par son existence en tant que corps social, qui apparaît comme le grand pilier fondamental de la production et de la richesse. Le vol du temps de travail d’autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même.

» Le développement du capital fixe [les machines] indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et, par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle du general intellect, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie[7]. »

Cette tendance capitaliste (s’émanciper de la matière) peut être lue dans la financiarisation croissante, mais elle se traduit surtout dans la fiction d’un capitalisme purement marchand, sans fabrication ni usines (fabless en novlangue). L’idéal étant la « firme creuse » (hollow corporation), centrée sur les tâches les plus éloignées de la production matérielle (conception, commercialisation…) et qui délègue les autres à la sous-traitance, délocalisée en fonction du moindre coût de production[8]. C’est déjà une manière pour le système de s’imaginer une second life virtuelle, dans une espèce de quatrième dimension où le travail productif n’apparaît jamais. Cette « refondation » présente l’avantage d’avouer sur quoi elle repose : rien, du rien.

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Enfin, le système capitaliste lui-même repose sur une parfaite abstraction : la valeur, dont l’argent est le support, de plus en plus souvent immatériel lui-même, à l’heure des cartes à puces. Sans l’abstraction de la valeur, pas de capitalisme, pas de prétendue « économie réelle ».

 

La grenouille et le bœuf

La tendance du système capitaliste à ignorer les frontières date de ses origines. L’expansion géographique, que l’on nomme aujourd’hui « mondialisation », est déjà repérée par Marx comme constitutive du système. Dans le terme mondialisation, on peut entendre aussi l’inévitable limite du processus. Une fois que le système a gagné l’ensemble de la planète — c’est fait ! — que lui reste-t-il comme possibilités ? Chercher d’autres mondes habités ? Sans être écartée, la perspective n’est pas centrale. Il semble bien que sa réaction, au sens chimique, soit plutôt de se détruire lui-même, ou si l’on veut d’imploser. Peut-être est-ce là ce que vise le sociologue altermondialiste Immanuel Wallerstein, lorsqu’il déclare :

« La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alors, et l’on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l’usage du mot “crise” à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin[9]. »

La question qui est posée ici est celle de l’irrationalité constitutive du système.

Un Sarkozy essaie de faire croire que c’est «l’idée que les marchés ont toujours raison [qui] était une idée folle (discours du 25 septembre 2008).»

On peut qualifier cette idée de « folle », et elle a en effet prospéré, par exemple chez les dirigeants de l’Agence américaine de projets de recherche avancée pour la défense (Darpa). S’inspirant des spéculations sur les prix du marché pétrolier, les concepteurs prévoyaient d’offrir à des traders d’investir de l’argent sur un FutureMAP (Marché à terme appliqué à la prédiction). Les traders auraient intégré à leurs calculs les risques d’attentats terroristes, de guerres civiles, de coups d’État, etc. Le Pentagone aurait enregistré et « analysé » les tendances de ce nouveau marché. « Les marchés à terme ont prouvé qu’ils pouvaient prédire des choses comme le résultat des élections ; ils sont souvent meilleurs que les experts », affirmaient les concepteurs. Or, ce comble de la croyance imbécile dans l’économie comme lieu de production de la vérité, a été dénoncé en 2003 comme immoral et ridicule par l’opposition démocrate et la presse, et abandonné[10]. » Il est donc inexact de laisser entendre que seule la dite «crise financière» aurait servi de signal pour alerter les gestionnaires sur le caractère délirant de l’idée selon laquelle les marchés ont toujours raison. Il existe bien des modes de régulation mineure, de caractère politique et médiatique, qui cependant, et logiquement, ne remettent pas en cause le fonctionnement même du système.

Par contre, l’irrationalité constitutive du système capitaliste se lit dans son incapacité à prendre en compte des pans entiers du réel : la finitude de l’espace géographique disponible, le caractère épuisable et dégradable des ressources naturelles (pétrole, eau…), la fragilité des écosystèmes, etc.

La « folie » du système ne réside pas dans le fait que seuls 2% des transactions monétaires sont directement liés à la production, mais dans le fait qu’il faut procéder à une évaluation économique de l’activité des insectes pollinisateurs (153 milliards d’euros, soit 9,5% de la valeur de la production alimentaire mondiale) pour chiffrer le coût de l’emploi massif et systématique des insecticides industriels…

Comment aurait-on pensé à l’importance « économique » des abeilles dans la production alimentaire, puisqu’on ne les paye pas et qu’elles ignorent la grève ?

Tel a toujours été « l’esprit » du capitalisme.

Quant à la manière dont le capitalisme contemporain cherche à s’émanciper de la chair, du corps, j’y ai consacré une part importante de mon dernier opus Je chante le corps critique (H&O, 2008). Je me borne ici à y renvoyer le lecteur après quelques phrases de rappel.

Déclaré « obsolète » (démodé), le corps humain sera « augmenté », appareillé, « amélioré », de telle manière qu’on trouvera bientôt aussi peu de citoyens réfractaires aux exosquelettes (membres ajoutés) et aux micro-ordinateurs greffés qu’on en trouve aujourd’hui aux téléphones portables.

La fabrication — hélas bien avancée ! — d’un corps machinique auquel le vieux corps humain ne servira que de support est l’une des manières dont le capitalisme essaie de dépasser les limites biologiques et matérielles de l’humain.

C’est aussi la fin programmée de notre espèce.

Une broutille, en regard du formidable développement des secteurs de pointe : nanotechnologies, biométrie, robotique.

« La peur est la principale menace qui pèse aujourd’hui sur l’économie », fait dire à M. Sarkozy l’un de ses porte-plume. Il veut dire que la véritable crise qu’il redoute est une crise de confiance dans les « valeurs » de l’économie. Et il a raison. Vivement la crise !

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[1] Cf. « “Réalisme” et résignation », in Guillon Claude, Dommages de guerre (Paris-Prisitina-Belgrade-1999), L’Insomniaque, 2000.

[2] Le contrat social prend et prendra d’ailleurs de plus en plus la forme d’une espèce d’injonction thérapeutique : si je souhaite demeurer « en liberté », je dois accepter une exposition quotidienne aux «nouvelles» (et [accessoirement ?] aux ondes électromagnétiques). Le téléphone portable, via lequel je peux être connecté à Internet ou à des réseaux locaux, peut être considéré comme l’équivalent marchand et médiatique du bracelet électronique.

[3] La dernière phrase est probablement une tentative pour ramener à la raison les 13 pour cent d’électeurs qui, dans les sondages, se disent prêts à voter pour le candidat du Nouveau parti anticapitaliste à la prochaine élection présidentielle. Le Monde, 27 septembre 2008.

[4] Le Monde, 28 octobre 2008.

[5] Le Monde 2, 18 octobre 2008.

[6] Le Monde, 18 octobre 2008.

[7] Marx, Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »), Le chapitre du capital. VII, 3, Éditions sociales, 1980, t. II, p. 192, 193, 194. J’ai proposé de traduire le terme general intellect, qui figure en anglais dans le texte de Marx, par « intelligence sociale » ; Économie de la misère, La Digitale, 1999.

[8] Sur l’application de ces idéaux immatériels à la formation, cf. « Simulateurs de vol », Oiseau-tempête n° 10, 2003, repris in De Godzilla aux classes dangereuses, recueil de textes de Alfredo Fernandez, Claude Guillon, Charles Reeve, Barthélémy Schwartz, Éditions Ab irato, 2007.

[9] Le Monde, 12-13 octobre 2008.

[10] Je reprends ici l’essentiel d’une note de Je chante le corps critique. Les usages politiques du corps, H&O, 2008.