1990 : L’irruption dans Paris d’une violence venue des banlieues

La France connaît, en novembre 1990, Lionel Jospin étant ministre de l’Éducation, son énième mouvement lycéen. Celui-ci réclame un mois durant la réfection de locaux souvent vétustes, l’embauche de nouveaux professeurs et l’allègement des classes, soit — à partir d’une situation matérielle effectivement dégradée — un programme une fois pour toute caricaturé dans la formule : « Nous voulons, nous aurons, des gommes et des crayons ! »

Le ras-le-bol lycéen rencontre, parfois de manière violemment antagonique, la rage des banlieues (des émeutes ont eu lieu à Vaulx-en-Velin). C’est, à cette échelle, la première explosion d’une violence que l’on retrouvera, plus exacerbée, plus massive et plus sélective au printemps 2005, lorsque des bandes de jeunes de banlieue attaqueront les manifestations lycéennes, tabassant et dépouillant, sans plus guère s’attaquer aux vitrines, véhicules et policiers, cibles de 1990.

La mobilisation de 1990 culmine les 12 et 16 novembre. Le 12, trois cent mille jeunes défilent dans toute la France. De violents affrontements ont lieu à Paris (plus de cent policiers blessés) ; de nombreux manifestants, que l’on qualifie de « casseurs » pour mieux les opposer à leurs camarades, sont déférés à la justice et souvent lourdement condamnés. Un magistrat parisien, M. Ducoudray use à leur propos d’une formule qui reste dans l’histoire, en traitant les accusés de « déchets de la basse humanité ».

Capture d’écran 2014-11-21 à 20.07.56Le texte qui suit a été publié dans la première livraison de Mordicus (n° 1, décembre 1990), journal d’agitation et de critique sociale, au collectif duquel j’ai participé depuis l’origine jusqu’à avril 1991. On vérifiera à sa lecture qu’il était possible de publier dans cette revue, à chaud, l’amorce d’une critique de la violence que certain ex-« mordicant » préfère oublier, peut-être pour mieux se flatter de l’incarner au terme d’un long cheminement autocritique, d’autant plus méritoire qu’il serait original[1].

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ÉCOLE ET COLÈRE

 

Les lycéens et collégiens qui sont descendus dans la rue cet automne se foutaient éperdument du budget de l’Éducation nationale, comme ceux de 1986 se foutaient de la loi Devaquet qu’ils n’avaient pas lue, pas plus que ceux de 1974 n’avaient lu la circulaire Fontanet ou ceux de 1975 la réforme Haby…

Comme dans les années 70, les lycéens veulent d’abord sécher les cours, crier, courir, être ensemble. Il faut être d’humeur bien chagrine pour ne pas reconnaître là une révolte contre ce monde et ses écoles. Que cette révolte soit inconsciente ou plus précisément honteuse d’elle-même et avance sous les masques de l’époque n’a rien d’étonnant. Même au plus fort de l’agitation post-soixantuitarde, les lycéens ont généralement cédé à l’exigence de « sérieux » que les adultes attendent d’eux. Encore ne faut-il pas prendre au pied de la lettre la déclaration bien raisonnable et en bon français que l’on fera devant les caméras de télévision. Entre soi, on assume plus librement l’aspect de joyeuse déconnade des grèves et des manifs. Par ailleurs, la dégradation des conditions de vie est bien réelle depuis vingt ans. Il ne s’agit pas seulement de plafonds qui fuient, mais aussi du racket, des bagarres, bref d’une violence sordide sécrétée par ce monde, dont le rejet ne peut être réduit à un réflexe sécuritaire.

Faut-il regretter que ce mouvement éclate, à la surprise générale, sur un aussi pauvre mot d’ordre que « Du pognon pour l’éducation » ? Rien n’indique que cette espèce de degré zéro de la fausse conscience, dépourvue de justification comme d’imagination, ait été particulièrement propice aux récupérations politiciennes des JC ou de SOS-PS. Elle a, en tout cas, sérieusement embarrassé le ministre Jospin, obligé de lancer à la télévision des appels pressants à des revendications précises, qu’il pourrait donc satisfaire pour interrompre le mouvement.

La cuisse de Bakounine

Les collégiens d’aujourd’hui ne sortent pas tout armés de la cuisse de Bakounine. Leur mouvement appelle la critique et non le mépris. Quant à la réfutation de la notion d’éducation, les révolutionnaires — libertaires ou ultra-gauche — seraient mal venus de reprocher aux lycéens de ne l’avoir pas élaborée, quand eux-mêmes s’en abstiennent, soit qu’il aient à fourguer sur la question quelque vieillerie début de siècle, soit qu’ils n’aient pas trouvé pour leurs propres gosses de garderie plus avantageuse que l’école dite gratuite et obligatoire, soit encore qu’il s’agisse — plus prosaïquement — de leur gagne-pain.

Genoux, cailloux, zouloux

L’originalité de ce mouvement c’est bien le surgissement dans ses marges d’une nouvelle génération de casseurs. Garçons en majorité, âgés de 15 à 17 ans, le plus souvent Noirs ou Beurs, ils viennent de banlieue et prennent possession des rues de Paris, cassant et pillant tout ce qui peut l’être. Deux cents lors de la manif du 5 novembre, ils étaient cinq cents le 12, évoluant par petits groupes de copains, très mobiles. Leurs exploits ont provoqué une telle surprise, mêlées de panique, que personne n’a vraiment osé entonner le refrain, usé jusqu’à la corde en 86, des « provocateurs ». Ce sont désormais des « zonards » ou, selon le mot d’un militant JC, des « parascolaires ». Encore un mensonge : ces mômes vont au collège comme tous ceux de leur âge. Mentent pareillement les pédagogues qui pleurent sur ces « exclus du système scolaire ». Quitter l’école à 16 ans ne fait pas d’un gosse un « exclu », mais un produit de l’Éducation nationale.

Le 12 novembre dernier, pour la première fois, les enfants des pauvres et des immigrés que l’on s’applique à chasser de Paris depuis vingt ans sont venus mettre à sac les beaux quartiers. Flics, politiciens et technocrates ne sont pas près d’oublier cette réjouissante leçon d’urbanisme !

Reste que pour nous, qui étions parmi le millier d’incontrôlés ridiculisant en tête de manif les grandes manœuvres FASP-SOS-JC, le bilan est plus nuancé que celui des blessés[2]. On peut déplorer que beaucoup de jeunes casseurs se servent mieux de leurs jarrets que de leurs cervelles : tel manifestant autonome l’a appris à ses dépens qui n’a dû son salut qu’à une fuite éperdue devant une bande qui lui reprochait, par une casse inconsidérée, de provoquer une charge de flics, lesquels ne cogneraient que sur les Noirs et les Arabes ! Argument qu’un jeune Beur du service d’ordre de SOS m’avait assené hargneusement une semaine plus tôt. Étrange identité de vue entre casseur et anticasseur, néo-racisme « antiraciste » justifiant que les seuls Noirs et Beurs puissent tenir le haut du pavé, côté foutoir ou côté flicard.

Ce fameux lundi, une certaine violence — frisant parfois l’hystérie — était bien propre à dégriser ses apologistes en chambre. Certes, comme dit la chanson, quand il s’agit de rosser les cognes, tout le monde se réconcilie ! Mais la jolie bataille du pont de l’Alma ne peut faire oublier que ni les ridicules bastons entre chefs de bandes ni leurs prétentions hégémoniques, pas plus que les corrections justement données à tant de cameramen et de photographes ne contrebalancent l’immunité de flics en civil ou en uniforme circulant dans la manif.

Cette rage confuse semble irrécupérable par quiconque, et c’est rassurant. Nos maîtres et leurs sociologues sont extrêmement emmerdés, et c’est réjouissant.

Mais très insuffisant.

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[1] « À moins de sombrer dans des incantations irresponsables et suicidaires, la volonté de confrontation avec les institutions ne pourra faire l’économie d’une critique de la violence. Il s’agit de rompre avec l’imagerie à la Mordicus qui refuse de voir que les manifestations les plus spectacularisées (les rodéos, les incendies de voitures, les affrontements ritualisés) sont prisonnières, pour la plupart, du spectacle et de la marchandise. » Serge Quadruppani, La Fabrique de la haine, coll. L’Esprit frappeur, 2002, p. 190.

[2] 104 policiers blessés selon la Préfecture, 222 selon la FASP (syndicat policier proche de la gauche). À titre indicatif : 116 flics avaient été blessés le 23 mars 1979, lors de la marche des sidérurgistes sur Paris.

 

Ce texte a été repris dans Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, éditions Noesis-Agnès Viénot, 2001 (épuisé).

Banlieues : « Justice » ordinaire pour état d’exception (2005)

Après l’heure d’hiver, l’heure d’avant-hier ! Le gouvernement couvre le feu avec de l’huile, il fallait y penser ! On appliquera donc, partout où les préfets le jugeront utile une loi d’exception organisant « l’état d’urgence » élaborée pendant la guerre coloniale en Algérie. Quelles que soient leur origine ethnique (cet adjectif signifie « culturelle »), les jeunes des banlieues apprécieront.

Tandis que les flics utilisent des balles en caoutchouc, pour la première fois sur une aussi grande échelle, les autorités pourront, dans les jours qui viennent, décréter le couvre-feu, interdire certains quartiers à certaines personnes, censurer la presse (on connaît déjà le cas de médias personnels, des « blogs », suspendus et dont les animateurs ont été poursuivis).

Les jeunes se sont jetés dans l’émeute, pour des raisons faciles à imaginer, comme des prisonniers qui brûlent tout ce qu’ils ont sous la main, y compris ce qui leur sert tous les jours. Le risque est de se retrouver coincés dans une impasse. L’émeute pour l’émeute se consume elle-même et réduit ses chances de s’étendre, autrement que géographiquement, en exaspérant des gens qui ne lui sont pas hostiles à priori. Peut-être l’état d’urgence permettra-t-il de sortir des cités et de la banlieue…

En attendant, l’institution judiciaire se fait comme d’habitude la voiture balais des forces de police. Une camarade a assisté aux audiences de comparution immédiate du 7 novembre à Bobigny (exemple à suivre les lendemains d’émeute pour celles et ceux qui le peuvent). Son compte rendu est édifiant.

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J’ai assisté aux audiences d’une chambre sur 3 et jusqu’à 18h alors qu’elles vont se poursuivre tard dans la soirée (il restait 10 dossiers pour cette seule chambre) le compte-rendu est donc à compléter !

Le procureur a systématiquement demandé du ferme avec maintient en détention, il réclamait ouvertement des exemples : « il est important que les prévenus et les personnes présentes dans la salle comprennent qu’il s’agit de faits graves et que le législateur a prévu des peines lourdes… ». A plusieurs reprises (et pas seulement dans cette chambre semble-t-il) le seul fait de s’être trouvé dans la rue était utilisé comme élément à charge des prévenus. La dénonciation anonyme valait pour preuve, toujours selon le procureur, dans ce département où « la population craint les représailles ». La fermeté exigée par Clément  était donc au rendez-vous :

-  6 mois avec sursis pour un lycéen interpellé à Montreuil qui a avoué avoir lancé une pierre sur un motard après avoir été aspergé de lacrymo alors qu’il rentrait chez lui. Il était bien amoché : nez cassé et  bleus au visage.

-  2 mois fermes pour avoir prétendument retourné une voiture toujours à Montreuil pour un étudiant. Il a été pris dans la fuite générale à l’arrivée des flics avec un mineur qui a avoué, l’aveu est donc contagieux.

-  Un jeune homme arrêté en bas de chez lui au Blanc-Mesnil pour avoir prétendument caillassé les camions d’une entreprise installée dans la rue a été maintenu en détention. Le report ne lui était pas imputable, c’est le tribunal qui n’avait pas réussi à vérifier son état civil mais rien n’y a fait malgré la présence de sa famille. En plus il nie les faits et les témoignages des employés de l’entreprise en question sont contradictoires, plusieurs d’entre eux ne l’ayant pas reconnu lors de  la confrontation.

-  4 mois fermes pour avoir prétendument incendié une poubelle à Pantin.

-  Un jeune homme est formellement identifié par les policiers en patrouille pour avoir lancé une bouteille sur leur véhicule brisant la vitre conducteur, selon leur propre procès verbal, cela se passait à 18h. Deux heures plus tard ils choppent le jeune homme en question et l’embarquent. Là selon leur dires le comico aurait été cerné par ses amis ce qui aurait provoqué une bagarre à l’intérieur avec bris d’une vitre. Il se trouve que ce jeune homme travaillait à 18h selon le témoignage de son employeur et que l’attaque du comico c’est 2 potes qui lui ont amené un sandwich ! Il est relaxé pour le jet de bouteille mais prend 1 mois ferme pour la vitre.

-  A Villemomble les policiers toujours aussi nyctalopes (cherchez pas la contrepèterie, j’ai pas envie de rire) identifient un jeune homme à capuche en pleine nuit alors qu’il leur lance une pierre qui ne les atteint pas (ils devaient être vraiment loin). Ils ripostent au flash-ball à 2 reprises quand même pour venger le trottoir et vont chercher le jeune homme chez lui au réveil. Il se trouve qu’il est traité pour une luxation de l’épaule mais qu’importe : 3 mois dont 2 avec sursis. L’aggravante majeure, proc et juge l’ont répété, c’est de ne pas avoir voulu donner le nom du pote chez qui il a passé la soirée.

-  Le dernier était d’Aulnay, il avait l’étrange habitude d’avoir dans le coffre de sa Clio (voiture peu commune, vous en conviendrez avec le juge) : un torchon (oulàlà !!), un bidon vide en cas de panne d’essence (je vous jure, ils en ont parlé pendant une heure !), un autre bidon (je cite le pv des flics) « à moitié plein d’un liquide bleu et qui portait l’inscription ‘liquide de refroidissement’ », et encore un (vraiment, quel abus) avec un « liquide incolore et inodore kon n’a pas pu identifier », toujours selon le pv qui a du être rédigé par un flic qui met pas beaucoup d’eau dans son pastis ! Bref, tout ça confirmait selon les enquêteurs le témoignage anonyme faisant état d’une clio qui vendait de l’essence aux jeunes du coin… Tout ça sans rire ! Il a quand même été relaxé.

Sinon j’ai glané dans les couloirs :

-  un jeune interpellé dans une rue où un peu plus tôt des molotov ont été lancés. Il déclare qu’il passe par là et n’y était pas au moment des faits. Il n’a pas de trace d’essence sur les mains ou les vêtements, juste sous les semelles comme ce doit être le cas des flics qui l’interpellent puisqu’il y en a plein la rue : 10 mois dont 6 avec sursis. Et évacuation de la salle trop réactive au goût du président, tenez-vous le pour dit.

-  A Montreuil un jeune homme est interpellé chez ses parents tôt le matin, il aurait retourné une voiture la nuit précédente. Ses frères aînés veulent qu’il prenne un pull pour ne pas avoir froid : la main fracassée et 3 semaines d’ITT pour l’un, 4 jours pour le second, outrage et rébellion pour tout le monde ! Finalement, après quelques heures de garde à vue, le premier est blanchi : c’est pas lui qui a retourné la voiture ! Le papa peut récupérer deux de ses fils qui sont quand même convoqués pour l’outrage, celui qui est le plus amoché reste au dépôt et ne me demandez pas pourquoi. Ils devaient passer aujourd’hui à 13h30. Mais la police nationale n’avait pas dit son dernier mot et voilà que ce matin les flics – de Bobigny cette fois –  viennent rechercher le premier fils pour une nouvelle voiture qu’il aurait cramé en sortant du dépôt (au même moment où son père le ramenait à la maison). Voilà le topo, j’ai flanché avant que l’affaire passe : l’avocate voulait demander un report, y aura peut être de l’info plus tard.

Je tombe des nues ! ? ! ? (2005)

Je reproduis ici un tract rédigé par des camarades de (ou proches de) la revue L’Envolée à propos des récentes émeutes [de 2005]. Je le reproduis comme contribution au débat qui doit avoir lieu entre les ennemis du système capitaliste, et malgré des divergences d’appréciation sur lesquelles j’essaierai de revenir ultérieurement.

Il est bon de redire au moins que pour une partie de la jeunesse la « garde à vue » n’est jamais qu’un moment particulier d’une garde à vie permanente dans des banlieues reléguées.

Il ne s’ensuit pas, à mon avis, que le militant révolutionnaire doive se sentir sommé d’approuver toute espèce de révolte quelle que soit la forme qu’elle prend et ce qu’elle produit réellement dans la société. Le fait que les émeutiers aient des ennemis assez débectants n’y change rien. Quant à « la gauche », à laquelle certains s’adressent encore, elle prouve – mais c’est la énième fois – qu’elle est incapable du minimum quand il s’agit de défendre les dites « libertés démocratiques ».

Je m’associe à la conclusion de ce texte (même si la revendication de l’« amnistie » peut paraître décalée par rapport au degré de guerre sociale où nous en sommes. Ça n’empêche pas d’avoir comme slogan « Libérez les prisonniers »).

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Non, les « jeunes » des banlieues ne sont pas devenus méchants. Bien au contraire, cela fait longtemps qu’ils sont trop calmes face à un acharnement policier qui n’a jamais hésité à employer toute la force brutale pour étrangler et maintenir dans l’ordre social des centaines de milliers de pauvres pour qui plus rien n’est possible. Ce n’est pas une accumulation sociologique hasardeuse qui a mené à l’élaboration et à l’application de textes de lois relatifs à la gestion des travailleurs, des chômeurs et des précaires. Dans les années 60, l’Etat faisait construire des cités béton proches des sites industriels pour « loger » les ouvriers souvent immigrés dont ils avaient besoin. Au début des années 80, délocalisations, informatisation, etc. obligent, il n’y avait plus de travail pour les habitants de ces cités qu’il fallait du coup gérer : c’était le début d’une politique de la ville réfléchie et appliquée au travers des Contrats Locaux de Sécurité. Ces contrats encadrent depuis vingt-cinq ans les conditions de « vie » dans les quartiers populaires. Leurs objectifs : étendre toujours plus le contrôle, non seulement en multipliant la présence des forces de l’ordre sur le « terrain » mais en transformant progressivement le plus grand nombre posible en « citoyen », c’est à dire en délateur et relais local de la police.

La police en uniforme à qui l’État a donné de plus en plus de pouvoir et de moyens pour exercer son autorité : contrôles au faciès permanents, perquisitions à tout-va, garde à vue pour un oui ou pour un non, comparutions en justice pour outrage et rebellion,… et rares sont les quartiers qui n’ont pas à déplorer un des leurs tué par la police.

Le travail de police assuré par des associations de quartiers qui, pour recevoir quelques subventions, doivent travailler main dans la main avec les maires, les commissaires et assurer une surveillance de proximité pour maintenir l’ordre en dénonçant tous les comportements jugés incontrôlés ou dangereux pour le pouvoir en place.

Le travail de police de l’institution scolaire à qui il est demandé de signaler tout écart de conduite aux pouvoirs publics ; une des fonctions de l’école est de détecter et de ficher ce qu’ils appellent les « signes d’une délinquance juvénile », ce qui contribue en fait à renvoyer les plus démunis dans des classes relais, des centres éducatifs fermés, des prisons pour mineur grâce à l’abaissement de l’âge pénal à treize ans. Des parents d’élèves sans-papiers sont même interpellés à la porte des écoles…

Le travail de police des éducateurs de rue, des médiateurs qui sont sommés de donner les noms des familles en difficulté à la mairie, les désignant comme étant de fauteurs potentiels de trouble avec la menace pour les familles de suppression des allocations familiales, accréditant l’idée que c’est une poignée de « voyous » qui seraient responsables de tous les maux.

Le travail de police des sociétés de transports en commun qui pratiquent des prix exorbitants, qui inondent leurs réseaux de vigiles et de contrôleurs et qui invitent leurs conducteurs à assurer la surveillance de la fraude qui est passible d’incarcération.

Le travail de police de colocataires qui signalent au force de l’ordre la présence « illégale » et pénalement répréhensible de personnes dans les halls d’immeuble et qui pratiquent légalement la dénonciation anonyme.

Le travail de police des commerçants, des vigiles, des maîtres-chiens…

Après quinze jours d’émeute, « l’opinion » admet « que c’est dur de vivre dans les banlieues, mais que c’est pas en brûlant tout que cela va s’arranger et que ces jeunes sont des voyous qui se livrent à une compétition dans la destruction aveugle, et qu’ils sont forcément manipulés par des mafias ou des intégristes ».

Et pourtant, les mouvements sociaux d’envergure, celui des sidérurgistes, des enseignants en 2003, des postiers, des lycéens en 2005, des traminots de Marseille, semblent impuissants face à la détermination de l’état qui continue de faire voter ses lois sur les privatisations, la décentralisation, les retraites, la réforme du code du travail, de l’éducation nationale, le durcissement du code pénal, les lois sur la prévention de la délinquance, le renforcement des lois anti-immigrés… Même deux millions de manifestants en 1995 se sont heurtés à un autisme imperturbable.

Alors que ceux qui ont la bonne méthode la donnent. Et en attendant, il est plus sage de ne pas donner de leçons à ceux qui expriment leur colère et de ne pas se transformer en criminologues, en militants experts, en sociologues en quête d’un terrain de lutte à vampiriser, ou en moraliste de gauche appelant une fois de plus l’état au secours pour rétablir l’ordre républicain. Qu’est-ce que ce « devoir républicain » pour des enfants de parents immigrés qui n’obtiendront la nationalité française qu’en échange d’une bonne conduite au risque de se faire expulser du territoire à leur majorité ? Qu’est-ce que ce « devoir républicain » pour des jeunes qui naviguent entre petits boulot de merde payés des miettes et allocations sociales ou RMA ?

Et puis, on peut remarquer que dans toute cette destruction on retrouve des cibles privilégiées : des locaux d’entreprises installées dans les zones franches, exonérées d’impôts en échange de création d’emplois dans les quartiers mais qui préfèrent embaucher ailleurs, une trésorerie principale, des commissariats, une ANPE, des écoles, des bus qui sont perçus comme des symboles de l’état, un laboratoire pharmaceutique, des dépôts de voitures appartenant à France Télécom, à l’EDF et à la police,des concessionnaires automobiles. Pas de pillages systématiques, pas d’accumulation de marchandises, mais la destruction.

Ah ! mais ils brûlent aussi les voitures des voisins, de ceux qui galèrent pour survivre… Primo, il n’y a jamais eu dans l’histoire de révoltes et de révolutions qui n’aient pas été génératrices de désordres et c’est dans le développement de l’émeute que se réfléchissent et se précisent les objectifs. Deuxio, c’est presque indécent de pleurer sur de la ferraille quand ça fait des années que la misère est orchestrée par les plus nantis qui ne se soucient guère de la vie des enfants des quartiers populaires. Tertio, c’est toujours la même rengaine du bouc émissaire et de la victime : il faut un responsable pour cacher sa propre misère, c’est forcément le plus pauvre. Ceux dont les voitures crament qui appellent à la responsabilité citoyenne se trompent de « tortionnaires » .

Le plus grand risque est que ce feu de vie ne dure qu’un instant, qu’il ne se propage pas et qu’il se fasse le lit d’un nouveau durcissement du contrôle social sur chacun de nous et particulièrement sur les mineurs cordialement invités dans les prisons en construction. Les policiers interpellent à la pelle, les tribunaux condamnent sans vergogne et le pouvoir décrète l’état d’urgence… Mesures d’une véritable guerre sociale. Ne laissons pas les émeutiers seuls face à la répression, ne laissons pas se développer la chasse aux étrangers, soyons présents dans les tribunaux, refusons concrètement le couvre-feu, occupons les rues,exigeons l’amnistie pour tous les émeutiers d’hier et de demain.

Ceux qui ne comprennent pas… (2005)

Je reproduis ci-dessous, à titre de document, le communiqué du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB) de novembre 2005. J’ai repris, pour lui donner un titre, le début de sa première phrase.

Il a le mérite de rappeler que la révolte des banlieues a une histoire.

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Ceux qui ne comprennent pas…

« Crevez en Paix mes frères, mais crevez en silence, qu’on ne perçoive que l’écho lointain de vos souffrances … »

Ceux qui ne comprennent pas aujourd’hui les causes des émeutes sont amnésiques, aveugles ou les deux. En effet cela fait 30 ans que les banlieues réclament justice. 25 années que des révoltes, des émeutes, des manifestations, des Marches, des réunions publiques, des cris de colère avec des revendications précises ont été formulés.

15 ans déjà que le Ministère de la Ville a été créé pour répondre à l’exclusion et à la misère sociale des quartiers dits défavorisés. Les Ministres passent avec leurs lots de promesses : Plan Marshall, Zones franches, DSQ, ZEP, ZUP, Emploi-Jeunes, Cohésion Sociale, etc…. La banlieue sert de défouloir pour des ministres, élus et médias en mal de petites phrases assassines sur les « zones de non-droit », « les parents irresponsables », la mafiatisation et autres « dérives islamistes ».

Les habitant(e)s des quartiers et notamment les jeunes sont stigmatisés et désignés comme responsables de toutes les dérives de notre société. Ca ne coûte pas cher de donner des leçons de civisme et de montrer du doigt les « racailles » ou les « sauvageons » en les jetant à la vindicte populaire. Et ça peut rapporter gros. Les banlieues deviennent une problématique à part, dont on confie la gestion à la police et à la justice. Aujourd’hui, on nous présente ces « jeunes de banlieues » (sous-entendu ces noirs et ces arabes) qui brûlent comme des étrangers venus foutre le bordel en France.

Pourtant des Minguettes (1981) à Vaulx-en-Velin (1990), de Mantes-la-Jolie (1991) à Sartrouville (1991), de Dammarie-les-Lys (1997) à Toulouse (1998), de Lille (2000) à Clichy, le message est clair :

Assez des crimes policiers impunis, assez des contrôles au faciès, assez des écoles poubelles, assez de chômage programmé, assez de logements insalubres, assez des prisons, assez de hagra et d’humiliations ! Assez aussi des justices parallèles qui protègent les hommes politiques corrompus et qui condamnent systématiquement les plus faibles.

Ces cris là ont été ignorés ou étouffés.

Comme sont toujours étouffées les souffrances silencieuses des millions de familles, d’hommes et de femmes, qui subissent au quotidien des violences sociales bien plus dévastatrices qu’une voiture qui brûle.

A travers le couvre-feu, le gouvernement y répond par la punition collective et une loi d’exception qui donne les pleins pouvoirs à la police. On met le couvercle sur la marmite et cela marquera pendant longtemps les mémoires de nos quartiers.

Il n’y aura jamais de paix dans nos quartiers tant qu’il n’y aura pas de justice et de réelle égalité.

Aucune pacification ni aucun couvre-feu ne nous empêcheront de continuer à nous battre pour cela, même lorsque les caméras auront détourné les yeux…

PAS DE JUSTICE, PAS DE PAIX !

IL Y A URGENCE ! (2005)

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— Relégués en « banlieue », le plus souvent à la périphérie des grandes villes, isolés par un réseau serré de discriminations, les jeunes des familles immigrées peuvent, à juste raison et plus encore que les jeunes « seulement » pauvres, se sentir « mis au ban » de la société, comme les criminels du Moyen Age. On parlait alors de « blessures à banlieu », qui « donnaient lieu à la mise au ban », mise à l’écart, qu’une « rupture de ban » transformait en récidive. C’est pourquoi, aujourd’hui, le slogan « La révolte n’est pas un crime, libérez les prisonniers ! » a une particulière résonance.

Ajoutons que les jeunes jugés à la chaîne en comparution immédiate et envoyés des mois en prison pour un caillou ou un graffiti ont été, plus encore que d’habitude, arrêtés au hasard. La nuit, tous les capuchons sont gris.

— Le constant harcèlement policier qui vise ces jeunes fait de la garde à vue un moment particulier d’une garde à vie qui transforme des adolescents en condamnés à perpétuité. Un crétin se félicitait récemment que «la République ne tire pas sur ses enfants». C’est oublier pas moins de 196 assassinats commis par des policiers sur des jeunes entre 1980 et 2002 (La police et la peine de mort, Maurice Rajsfus, L’Esprit frappeur), dont plusieurs donnèrent lieu à des émeutes. C’est oublier aussi les centaines de balles en caoutchouc tirées contre les émeutiers ces dernières semaines, dont nous ne saurons jamais combien de blessés elles ont causés, qui auront préféré ne pas se faire connaître par prudence (ces balles en caoutchouc peuvent tuer et mutiler, on l’a vérifié dans les territoires occupés par l’armée israélienne).

— Émeutes et émotion ont la même racine (le verbe émouvoir). Pour autant, mieux vaut se garder des émotions lorsqu’on veut analyser un événement historique. Or les émeutes ont joué le rôle d’un écran sur lequel chacun a projeté ses fantasmes. Qu’il s’agisse d’émotions négatives (peur des « barbares », des Islamistes…), notamment véhiculées par la télévision ou d’un « esprit de contradiction radical » qui verse vite dans la contre-dépendance : puisque la télé (ou le PS ou…) pleure sur les écoles et les voitures brûlées, je les élève au rang d’icônes de la révolte. « Ils font ce que nous avons tous rêvé de faire », ai-je entendu. Je me souviens d’avoir [autocensuré], mais je n’ai jamais « rêvé » d’incendier un autobus ou un bureau de poste.

— Le mouvement de l’histoire ne se soucie pas de bienséance idéologique. Il ne s’ensuit pas que les acteurs ou les témoins d’un événement soient tenus à je ne sais quel « devoir de réserve ». Cette année, la révolte d’une partie des jeunes de banlieue (pour l’essentiel des garçons, âgés de moins de 20 ans) s’est manifesté spectaculairement à deux reprises. D’abord, au printemps, par des contremanifestations cassant les cortèges lycéens plus violemment et plus efficacement qu’une Compagnie républicaine de sécurité (c’était la première fois que des bandes agissaient de concert, sans se disperser en luttes fratricides), puis par les récentes émeutes. Je ne suis pas certain que les émeutiers « s’en prennent à l’État », sous prétexte qu’ils injurient le ministre de l’Intérieur ou qu’ils soient « entrés en politique » comme le supposait une historienne ; je crois plutôt qu’ils en veulent confusément à la « société » et aussi, comment se fermer les oreilles quand ce mot revient sans cesse dans leur bouche, à ceux qu’ils appellent « les Çéfrans » (ce qui n’a rien à voir avec un « racisme antiblanc » et n’empêche pas que la quasi totalité d’entre eux sont « Français » de nationalité).

— La preuve que l’adrénaline rend sot, on la trouve dans le nombre de militants (y compris à l’extrême gauche ou chez les anarchistes) qui proposent un « programme d’urgence » à base de revenu suffisant, de salariat garanti et de bons services publics. Pourquoi Diable voudrait-on que le capitalisme donne aux banlieues ce qu’il casse partout ailleurs? Autant proposer un gouvernement de crise avec le Père Noël aux Affaires sociales, Blanche Neige à l’Éducation, Spiderman à la Jeunesse et aux Sports, Gaspard, Melchior, et Balthazar à l’Intégration…

— Nous en sommes arrivés à un point où tout n’est qu’urgence ! Seules varient les échéances (hélas pas toujours prévisibles). Qu’il soit utile d’analyser, sans aucune omission, les formes de l’oppression et de la révolte, c’est une évidence. Mais l’heure n’est certainement pas aux ratiocinations amères et au repli universitaire et soi disant objectif.

Il était inévitable que les émeutes, circonscrites dans les banlieues ou les cités ghetto, s’éteignent faute de combustible. La pression policière, les réactions d’exaspération (potentiellement meurtrière), l’absence de perspective utopique sont autant de facteurs qui y ont contribué. L’émeute pour elle-même se consume elle-même.

L’état d’urgence décrété est à la fois une chance paradoxale de sortir de l’isolement (voir les incidents en centre ville à Toulouse et Lyon) et, pour nous, une réquisition à agir.

Les anarchistes espagnols appelaient « gymnastique révolutionnaire » la pratique des grèves, manifestations et insurrections. Aujourd’hui, les États démocratiques pratiquent une « gymnastique autoritaire », testant in vivo nouvelles armes policières et législations d’exception, sous couvert de pacification sociale ou d’antiterrorisme.

Nous n’avons d’autre choix que de nous déclarer nous aussi en État d’urgence.

On se bouge !

Individus, associations, organisations, revues, sites Internet, groupes musicaux…, toutes et tous doivent déclarer publiquement leur opposition aux lois d’exception.

Le couvre-feu on s’en fout ! Reprenons la rue ! Manifestons la nuit !

La révolte n’est pas un crime ! Libérez les prisonniers !

Abolissons tout État, d’urgence et sans exception !

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Paris, le 16 novembre 2005