INSOUTENABLE CAPITALISME. Sur le «développement durable» (2005)

Cet article a été publié dans Le Monde libertaire (6 au 12 novembre 2003)

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Créer de nouveaux mots, en charger d’autres d’un sens inattendu sont autant de moyens communs à la poésie et à la propagande. Cette dernière dispose toutefois de moyens infiniment plus puissants de diffusion et de persuasion. Un beau matin, vous vient à l’esprit et aux lèvres un vocable, une expression, dont vous ignorez le sens exact et l’origine : chacun l’emploie autour de vous, à la radio, dans la presse et au café. Ainsi en va-t-il du concept de « développement durable », désormais d’usage courant chez les idéologues de la gestion capitaliste (en place ou postulants), d’Attac au gouvernement Raffarin, du MEDEF à la Confédération paysanne… C’est l’histoire et le sens de ce concept (parfois indiqué dans la suite sous les initiales DD) que je souhaite interroger ici.

 

Dirty Harry

Fin 1948, l’équipe du président américain Harry Truman, qui vient d’être réélu, prépare le discours d’investiture qu’il doit prononcer le 20 janvier de l’année suivante. Il est prévu qu’il annonce la contribution des USA à la reconstruction de l’Europe via le plan Marshall, le soutien à l’ONU et la création d’une nouvelle organisation de défense commune, l’OTAN. Un conseiller suggère d’ajouter à cette liste un quatrième point concernant « une extension aux nations défavorisées de l’aide technique […] jusqu’ici accordée à certains pays d’Amérique latine. […] Au lendemain du discours présidentiel, la presse américaine fit ses gros titres sur le “Point IV[1]”. »

Dans une tradition qui ne se démentira pas sous les gouvernements Bush, père et fils, le président plaide la pureté de ses motivations : « L’ancien impérialisme [tiens !] — l’exploitation au service du profit étranger — n’a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c’est un programme de développement fondé sur les concepts d’une négociation équitable et démocratique. » Si le sens aujourd’hui courant de « développement » apparaît dès le début du XXe siècle, on le trouve ici dans le voisinage des mots « équitable », que nous verrons accolé au mot « commerce », et « démocratie », mis à toutes les sauces. De plus, le texte du point IV parle d’aider « la croissance des régions sous-développées », et c’est, semble-t-il, l’une des premières apparitions du concept de « sous-développement ». Voici donc situé, à la Maison Blanche, la première mise en forme, un peu brouillonne, du concept politique de développement, présenté comme une solution de remplacement démocratiquement acceptable à l’« ancien impérialisme ». On peut d’ailleurs juger de la sincérité des présentations pédagogiques du DD à l’omission délibérée de cette origine[2].

Trente-cinq ans plus tard, en 1983, l’Assemblée générale des Nations unie réclame la création d’une Commission mondiale sur l’environnement et le développement. Celle-ci publie un rapport (1988) intitulé Our Common Future (Notre avenir à tous). Prétendant concilier le développement industriel capitaliste et les préoccupations écologiques, la commission propose le concept de sustainable development, qui se traduit littéralement par « développement soutenable », formule d’ailleurs retenue dans la traduction française réalisée par l’ONU[3].

En français, soutenable est d’un emploi rare. Le mot s’applique à un raisonnement ou à un argument. Il peut aussi être utilisé comme équivalent de supportable. Insoutenable se dit d’un spectacle affreux dont on détourne le regard. Bref, le rapprochement développement/soutenable n’était guère heureux dans la langue de Proudhon. L’usage journalistique et politicien lui a donc substitué « développement durable », qui frôle cette fois le pléonasme (même si durable est une traduction correcte de sustainable). En effet un développement suppose par définition un déroulement dans le temps, donc une durée minimale. Qu’importe ! Plus le concept est creux et plus il sera aisé d’emploi.

En 1990 encore, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) élabore une nouvelle variante : le « développement humain ». Il suppose rien moins que l’accès aux soins, à l’éducation, à un revenu suffisant, « la liberté politique, économique et sociale, […] la créativité, la productivité, le respect de soi et la garantie des droits humains fondamentaux. » En un mot : le bonheur, lequel, on l’aura compris cette fois, dépend du dé-ve-lo-ppe-ment ! Comme le souligne Gilbert Rist, « déclarer le “développement” “humain” c’était à nouveau le rendre souhaitable ».

 

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Le développement est à sens unique

On va voir que le discours des patrons libéraux est en pleine harmonie avec la doctrine Truman et celle des Nations unies. Il s’agit, pourrait-on dire, de renoncer, en paroles, à l’« ancien » capitalisme, celui de l’exploitation au service du profit d’où qu’il soit, pour une exploitation équitable et démocratiquement négociée. Comprenez qu’on va pouvoir licencier proprement, en limitant les rejets de colère dans l’atmosphère sociale…. C’est Denis Kessler qui l’explique, en 2001, aux adhérents du MEDEF, dont il est à l’époque vice-président[4] : « L’économique est essentiel, le profit est une condition nécessaire de tout développement, mais l’éthique du développement durable demande que l’on intègre les dimensions sociales et écologiques dans toutes nos décisions. […] Nous devons faire du développement durable un instrument de conquête du marché et de développement de l’entreprise. Nous n’avons d’ailleurs pas le choix dans le contexte actuel de mondialisation. Déjà certains de nos concurrents étrangers, mais aussi un certain nombre d’entreprises françaises, ont su s’emparer de ces thèmes pour conquérir des marchés, pour gagner dans la concurrence mondiale. […] En effet, la démarche de développement durable permet à terme la réduction des coûts. »

Selon John Elkington, créateur d’un cabinet d’expertise londonien spécialiste du DD, c’est après les émeutes de Seattle, en 1999, que les multinationales ont pris conscience de l’ampleur de la contestation « antimondialiste » et surtout de ce qu’elle était le fait de « personnes qui n’étaient pas toutes opposées à une certaine mondialisation, mais qui critiquaient la manière[5] » Il s’agissait donc pour les patrons de grandes firmes internationales de diviser le mouvement antimondialiste en séduisant son aile réformiste, dont ils reprendraient par ailleurs les slogans. Un an après Seattle, 200 entreprises (dont Monsanto, Shell, etc.) regroupées au sein du World Business Council for Sustainable Development signent ainsi un engagement à contribuer au DD. Le président de ce Conseil mondial des patrons répétait en 2003 que le développement durable résume les politiques nécessaires à l’élaboration d’un monde « prospère et politiquement stable », la seconde qualité étant favorable à la première. Comme l’explique le ministère français de l’Écologie et du DD, cette vision « repose en fait sur une nouvelle forme de gouvernance, où la mobilisation et la participation de tous les acteurs de la société civile aux processus de décision doit prendre le pas sur le simple échange d’informations [sic]. Le développement durable entend promouvoir la démocratie participative et rénover l’approche citoyenne. » Ce programme rejoint évidemment celui d’Attac, qui prétend convaincre les États de mettre en place un dispositif « de soumission de la finance aux exigences de la justice sociale et du développement soutenable[6]. » Selon l’économiste René Passet (celui qui se vantait, après l’assassinat de Carlo Giuliani, d’avoir négocié le parcours des manifs avec les flics de Gênes, pour isoler les « violents »), « il s’agit de modifier la logique du système ». Mais pas le système ! Aussi lorsqu’il intitule un article : « Néolibéralisme ou développement durable, il faut choisir », c’est le « choix » entre la classe économique et la classe « affaires » d’un même train, lancé sans conducteur dans une direction que les voyageurs n’ont pas choisie.

Or il ne suffit pas même, comme le pensent certains alternaïfs, de se demander : Quel développement voulons-nous ? Nous agissons et pensons dans un système déterminé, le capitalisme, dont le mouvement propre est précisément de se développer en contrôlant peu à peu— par l’économie, le salariat et la démocratie parlementaire — la totalité des activités humaines et la totalité de la planète. Dans ce cadre, le développement n’a qu’un seul sens possible. Il assigne comme but à l’humanité entière de participer à la croissance capitaliste. Il ne peut exister de multinationales douces, d’exploitation supportable, ou de croissance économique prudente. Nouvel habillage du « progrès », le développement est un slogan publicitaire pour un système qui n’a que trop duré ! Seule une rupture radicale avec l’exploitation et la dilapidation des ressources naturelles et humaines pourra nous permettre de poser autrement demain les questions dont le capitalisme fait aujourd’hui des pièges sans issue.

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[1] Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences-Po, 2001, p. 117. Je suis l’historique proposé par G. Rist ; les citations des déclarations de Truman et des textes des Nations unies en sont extraites.

[2] Un ex. parmi bien d’autres : la fiche mise en ligne par le ministère français de l’Écologie et du Développement durable (eh oui !) n’en souffle mot.

[3] On trouvait déjà l’expression dans un document des Nations unies (1979) et dans un document commun aux Nations unies et au WWF (1980), mais c’est de 1983 que date l’essor médiatique du concept.

[4] Discours à Clermont-Ferrand, 13 novembre 2001.

[5] Le Monde, 19 février 2002.

[6] Séminaire international Attac, Paris, 25 janvier 1999.

 

Pendant la guerre : l’état d’exception s’installe (2003)

Cet article a été publié dans Le Monde libertaire du 10 au 16 avril 2003.

Sur ce sujet voir également sur ce blogue «Le Mandat d’arrêt européen » (2006) et la note qui le complète..

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Réunis en Congrès à Versailles, le 17 mars dernier, députés et sénateurs ont adopté deux révisions constitutionnelles, l’une concerne la décentralisation, l’autre — qui nous occupe ici — la création d’un mandat d’arrêt européen.

Envisagé dès 1999 dans le cadre d’un futur « espace judiciaire européen », l’euro-mandat a fait l’objet d’une décision-cadre de la Commission européenne dès après l’attentat du 11 septembre 2001. Il s’agissait de profiter de l’émotion suscitée dans l’opinion publique occidentale et des consignes de la Maison Blanche pour amorcer ce que Colin Powell, secrétaire d’État américain, appellera en janvier 2003 « tisser la lutte antiterroriste dans la toile même de nos institutions nationales et internationales ».

Le futur mandat d’arrêt européen (il donnera bientôt lieu au vote d’une loi modifiant le code de procédure pénale) rompt avec un principe du droit d’extradition : l’exception des infractions politiques. La délégation de l’Assemblée nationale pour l’Union européenne l’enterrait sans remords dans un rapport de décembre 2002 : « Le progrès que constitue le mandat d’arrêt européen, fondé sur la confiance mutuelle que s’accordent les pays de l’Union, justifie cependant que cette règle soit écartée entre États membres[1]. » Or, dans le même temps où l’on décrète qu’il ne saurait exister d’infractions politiques entre voisins démocrates, la définition que donne la Commission européenne du « terrorisme » en fait un joker susceptible de qualifier et de réprimer tout acte de contestation sociale. Lire la suite

TROMPERIE SUR LA MARCHANDISE. Contre-attaque (2001)

Cet article a été publié dans la revue Oiseau-tempête, été 2001, pp. 5-9. Il est donc normal qu’il ne prenne pas en compte les sévères luttes internes qui ont agité l’association Attac et ont vu la mise en causes des méthodes de certains de ses animateurs.

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Directeur du Monde diplomatique, président de l’Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens (Attac), Bernard Cassen donne dans un petit ouvrage publié par cette association une leçon de manipulation politique sous l’apparence d’une critique des tenants du libéralisme sauvage :

«Il est bien connu en politique que la meilleure stratégie de défense consiste souvent à détourner l’attention en parlant d’autre chose que du sujet, à attaquer des épouvantails que l’on se fabrique pour la circonstance: il y a en rhétorique, de faux ennemis, comme il y a des faux amis dans le lexique[1]. »

La leçon porte d’autant mieux que l’auteur en fournit, dans le même opuscule, l’illustration pratique immédiate, en proposant à la vindicte des militants d’Attac un superbe épouvantail : « les marchés ». Ce qui est supposé donner un peu de chair à cette silhouette, c’est que c’est l’ennemi lui-même, voulant trop bien faire, qui l’aurait révélé comme cible : «À force de nous dire que “ce sont les marchés qui gouvernent” […] l’adversaire —le capital financier, les “marchés” — est enfin clairement identifié[2]. »

Pauvres de nous qui ignorions jusqu’ici quel pouvait être notre « adversaire » ; le voilà identifié, et clairement encore : c’est le capital financier.

Lorsque, par extraordinaire, l’un des auteurs invités de Bernard Cassen s’aventure à affirmer qu’« à travers la finance, c’est le capitalisme qui est visé, parce que la spéculation n’est rien d’autre qu’une forme exacerbée de la mise en valeur du capital », il se croit obligé d’atténuer ce que cette révélation pourrait avoir de traumatisant, en la faisant précéder d’un constat désolé :

« Puisque la totale liberté du capital conduit à l’anarchie financière et à la régression sociale, il faut en tirer les conséquences[3]. »

Et en effet, puisque le capitalisme se révèle — en novembre 2000 ! — conduire à « l’anarchie financière [sic] et à la régression sociale [sic] », il va bien falloir en tirer les conséquences… Peut-être faut-il reconnaître dans l’étonnement douloureux du trotskiste Michel Husson (Attac, LCR, AC!, etc.), auteur de ces lignes, non la démagogie simplette du militant pédago, mais la marque de la méthode scientifique matérialiste ? Après tout, si le capitalisme n’avait pas conduit à la régression sociale, il n’y aurait eu aucune conséquence à en tirer… Ça valait le coup d’attendre !

La conquête des esprits

« Tromperie sur les mots, tromperie sur la marchandise : les ultralibéraux ont compris que la conquête des esprits passait par le balisage du terrain lexical», écrit encore Cassen. On voit que les postaliniens[4] poursuivent eux-mêmes un « balisage » entrepris de longue date en pratiquant, grâce à « l’arme terminologique », une double tromperie : sur leur propre marchandise d’une part, et sur la nature du capitalisme, royaume de la marchandise, d’autre part. Le Monde diplomatique se flatte ainsi d’avoir inventé le terme « pensée unique », qui vient remplacer l’idéologie dominante. Cette dernière expression évoque trop brutalement la domination d’une classe, constitutive d’un système, quand on veut bien, au Diplo, dénoncer une « dictature » des marchés interne au capitalisme, sorte de tumeur qu’il suffira d’exciser sans risque vital pour l’organisme. Au passage, pour sacrifier le terme d’idéologie (ensemble d’idées figées), on donne acte aux marchés (?), aux ultralibéraux (?) qu’ils développent une pensée, fut-elle unique.

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Attentifs aux signes de renouveau du mouvement social (décembre 1995), comme au succès, aussi considérable qu’inattendu, d’une critique désamorcée de l’économie (L’Horreur économique, novembre 1996; 500 000 ex. vendus), les animateurs du Monde diplomatique proposent, par la voix d’Ignacio Ramonet, de « Désarmer les marchés » (décembre 1997), en créant « en liaison avec les syndicats et les associations à finalité culturelle, sociale ou écologique, […] un formidable groupe de pression civique ». Lire la suite

GEORGE W. BUSH ET LE PARADOXE DU MENTEUR (2003)

Cet article a été publié dans Le Monde libertaire du 9 au 15 octobre 2003

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On connaît le paradoxe du menteur, qui proclame : « Je mens ! » Or, s’il ment en affirmant mentir, c’est donc qu’il dit la vérité… C’est donc bien un menteur ! La Maison Blanche s’est fourvoyée, après le 11 septembre, dans une impasse logique de même nature en croyant pouvoir s’affranchir des convenances démocratiques sur la vérité due aux populations. On se souvient que Bush annonçait « une longue campagne sans précédent. […] Des frappes spectaculaires, diffusées à la télévision, et des opérations secrètes, secrètes jusque dans leur succès. […] Nous consacrerons [à la lutte] toutes les ressources à notre disposition, […] tous les outils du renseignement, […] et toute arme nécessaire de guerre[1]. » Cela signifiait en clair : « Nous vous informons qu’à partir d’aujourd’hui les nécessités de la lutte antiterroriste justifient que c’est nous qui déciderons en secret du contenu de la vérité. » L’état de guerre permanent justifiait l’état d’exception permanent.

J’avais, dans ces colonnes, estimé que le pari de l’administration Bush était risqué, et déjà en partie perdu, du fait de l’opposition se manifestant aux États-Unis[2]. Ces derniers mois, le début d’enlisement des troupes US en Irak, son coût humain et financier ont provoqué un retour critique sur les justifications de la guerre et fragilisé encore la position de la Maison Blanche et du Pentagone. Ils ont été amenés à reconnaître certains mensonges, se sont trouvés incapables d’en expliquer d’autres, voire même acculés à annuler certains projets. Au-delà de l’anecdote, ces maladresses et ces abandons éclairent les liens entre démocratie capitaliste, vérité et économie. Lire la suite

Permanente et tournante, c’est la nouvelle guerre mondiale ! (2003)

Texte publié en deux articles dans Le Monde libertaire (n° 1307, 13 au 19 février 2003 et n° 1308, 20 au 26 février 2003). Le premier reprenait le texte d’un exposé introduisant une réunion publique organisée par le groupe d’Ivry-sur-Seine de la Fédération anarchiste, le 4 février 2003.

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La guerre menée depuis dix ans en Irak par la coalition anglo-américaine va sans doute prendre dans les semaines qui viennent une ampleur nouvelle. Un cycle nouveau de conflits a commencé avec la première guerre dite « du Golfe », pour se poursuivre au Kosovo et en Afghanistan. Mode de régulation traditionnel des crises, la guerre connaît un emploi différent dans le système capitaliste moderne, non plus moment exceptionnel d’exacerbation de la violence et des replis nationalistes, mais état permanent, mode d’exercice quotidien de la domination.

 

NATURE DES GUERRES MODERNES

De la guerre du Golfe, en 1991, j’avais dit qu’il s’agissait de la première « guerre mondiale dans un seul pays ». La seconde a eu lieu au Kosovo et en Yougoslavie, en 1999 ; la troisième, en Afghanistan, après le 11 septembre 2001. On voit qu’il s’agit désormais d’une guerre mondiale tournante, dont le théâtre d’opérations se déplace de pays en pays, au gré des intérêts américains et des occasions qui leur sont fournies par des conflits locaux ou des actions terroristes.

On peut avancer l’hypothèse que la guerre suivante aura lieu en Iran, pays indiqué comme cible par Georges Bush dans son récent discours sur l’état de l’Union avant même la Corée du Nord.

Le 11 septembre 2001 a été un traumatisme, non seulement pour les victimes et leurs proches, mais pour tous les Américains et pour l’équipe Bush. Cependant, le complexe militaro-industriel, les pétroliers, le Pentagone et l’équipe Bush, ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer de ce qui pouvait apparaître comme une défaite militaire et politique.

Jusqu’alors la guerre tournante devait se trouver des prétextes plus ou moins présentables. La guerre du Golfe a été décrétée « guerre juste » par François Mitterrand ; il s’agissait de libérer le Koweït. En 1999, dans les Balkans, c’est le concept de « guerre humanitaire » qui a été utilisé par les militaires et les publicistes démocrates. Il s’agissait cette fois d’abattre le régime de Milosevic et de répondre à l’apartheid et à l’épuration ethnique dont étaient victimes les Kosovares. Le 11 septembre a donné à George W. Bush un prétexte valable indéfiniment, et en tous lieux. C’est le joker du terrorisme. Lire la suite

Euro-lois scélérates (2001)

La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.

La question, riposta Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître… un point c’est tout.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir

 

Ce texte, rédigé en octobre 2001, est le premier où j’analyse la législation « antiterroriste » européenne, intégrée par la suite au droit français. Il a été publié dans un hors série gratuit de la revue Oiseau-tempête diffusé en décembre 2001, dont l’article phare est intitulé « Le grand jeu » (4 pages, format A 3). « Fidèle à lui-même, dit le chapeau de présentation, l’Oiseau-tempête annonce l’ouragan où grondent les mutineries. » Le texte « Attac ? Assis ! Couché ! » figurait dans un encadré.

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uit jour après les attentats contre le Pentagone et le World Trade Center, bien avant donc que le gouvernement Jospin remette sur le métier l’œuvre du ministre Peyrefitte [1]dans une version social-démocrate de la loi « Sécurité et liberté », la Commission européenne publiait une « proposition de décision-cadre relative à la lutte contre le terrorisme », assortie d’une autre concernant un mandat d’arrêt européen. Ces dispositions, qui rappellent les lois scélérates de 1893-1894 visant les menées anarchistes, permettront de qualifier de « terroriste » tout acte de contestation. Elles éclairent le sens de l’état de guerre d’un nouveau genre décrété par G. W. Bush, relayé par les instances européennes : la paix des marchés, c’est la guerre sociale ! L’épouvantail du terrorisme aux mille visages permet au capitalisme de tomber le masque démocrate.

La commission européenne estime que dans l’esprit des législations actuelles, « la plupart des actes terroristes sont fondamentalement des infractions de droit commun qui prennent un caractère terroriste en raison des motivations de leur auteur. » Elle s’appuie notamment sur le récent Terrorism Act britannique qui définit le terrorisme comme une action « visant à influencer le gouvernement ou à intimider tout ou partie du public ». À rebours du sens commun qui perçoit immédiatement le caractère politique de telles « motivations », la commission rappelle que la Convention pour la répression du terrorisme de 1977 dénie tout caractère politique aux actes qualifiés de terroristes et aux motivations de leurs auteurs. Le dernier mot reste bien à Humpty Dumpty : qui détient le pouvoir décide du sens. Le « terroriste » est qualifié tel en fonction de ses « motivations », mais c’est le pouvoir qui décrète la nature réelle de celles-ci.

On comprend que par de tels amateurs de sémantique le 11 septembre ait été accueilli, au milieu de larmes de circonstance, comme une aubaine véritable. S’apprêtant à dresser la liste des infractions terroristes « les plus graves », les commissaires notent, bonhommes, que « nombre d’entre elles seront probablement considérées comme des infractions de droit commun dans les codes pénaux des États membres. » La décision-cadre prévoit que « lorsqu’elles sont commises intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leur population ([…] y compris les minorités), en vue de les menacer et de porter gravement atteinte aux structures politiques, économiques ou sociales de ces pays ou de les détruire, elles doivent être considérées comme des infractions terroristes. Il s’agit notamment du meurtre, des dommages corporels, de l’enlèvement, de la prise d’otages, de l’intimidation, du chantage, du vol simple ou qualifié ; de la fabrication, la possession, l’acquisition, le transport ou la fourniture d’armes ou d’explosifs; de la capture illicite d’installations publiques, de moyens de transport publics, d’infrastructures, de lieux publics et de biens (publics ou privés) [sont ici visées en jargon eurotraduit : les occupations] ou des dommages qui leur sont causés. Cela pourrait couvrir des actes de violence urbaine, par exemple. Lire la suite

L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE, un rapport patronal (2004)

Du texte qui suit, on pourrait dire qu’il a été trouvé sur le disque dur d’un ordinateur patronal, comme les manuscrits de certains récits de voyage sont supposés avoir été découverts dans un coffre, au fond d’un grenier. Il est bien normal que les conventions littéraires suivent l’évolution des techniques.

D’ailleurs, tout les documents cités en référence sont scrupuleusement exacts (le lecteur pourra aisément se reporter aux originaux). Le sort des urnes n’a certes pas favorisé [immédiatement !] les projets des patrons dynamiques du mystérieux cercle « L’esprit d’Entreprise ».

Il me semble cependant que leur rapport sur l’avenir du capitalisme en France, dont personne n’a jusqu’ici jugé bon de faire état, n’a rien perdu de son intérêt. C’est pourquoi je le mets aujourd’hui à la disposition du public.

 

Claude GUILLON

Juin 2004

 

 

[Dix ans plus tard, on reconnaîtra des personnages qui n’ont pas cessé de nuire, et des questions qui n’ont pas fini de se poser.]

 

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L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE

ET LES ENJEUX ÉLECTORAUX DE L’ANNÉE 2002

 

Cercle L’Esprit d’Entreprise

 

Qui sait si une étude plus approfondie et plus complète des lois naturelles qui gouvernent l’activité humaine ne rapprochera pas peu à peu de l’économie politique l’élite dirigeante du socialisme ?

Gustave de Molinari

Esquisse de l’organisation politique et économique de la société future (1899)

 

 

À l’approche de plusieurs échéances électorales, alors que le principal regroupement d’entrepreneurs français a fait connaître son projet de société — d’autant plus remarqué qu’il apparaît comme le seul cohérent, voire le seul existant —, nous nous proposons d’étudier dans cette note[1] les aspects de la situation présente qui peuvent éclairer le positionnement des entrepreneurs de notre pays.

Nous traiterons successivement de la politique du Medef, de l’action du gouvernement en place depuis 1997, et de l’état des forces sociales, souhaitant que ces réflexions, que nous avons voulues sans ambages, puissent aider nos sympathisants à clarifier leurs positions dans le débat professionnel et public.

 

I. Le Medef et l’action publique entrepreneuriale

 

La création du Medef est apparue à beaucoup de jeunes entrepreneurs libéraux comme un repositionnement bienvenu, voire — selon une expression entendue à maintes reprises — comme une véritable et longtemps souhaitée « révolution culturelle ». Le changement de dénomination du principal syndicat patronal était particulièrement heureux[2]. D’autres initiatives l’étaient moins et auraient dû éveiller l’attention. S’il était sans doute indiqué de bousculer l’ancienne organisation du CNPF en commissions, qui pouvaient s’analyser comme une mosaïque de féodalités internes, on peut douter si la création de « Groupes de propositions et d’actions (GPA) » avait d’autre but que d’asseoir le pouvoir d’un homme, et d’autre avantage innovant qu’introduire avenue Pierre-I-de-Serbie un vocabulaire commun au militant gauchiste et au commando parachutiste.

Il nous faut, à ce stade de notre exposé, évoquer un questionnement que l’on ne manquera pas d’opposer à ce travail : nous n’avons nullement souci de nous inscrire dans des querelles de personnes, même si l’analyse de leur action s’inscrit dans la logique de notre réflexion. Nous nous préoccupons du calendrier électoral et non de celui des instances patronales. Pour injurieuse à l’égard des individus que puisse paraître cette affirmation, notre préoccupation est d’une autre ampleur : il s’agit de la pérennité — toujours remise en question — du système du monde qui fait que nous sommes quelque chose dans ce monde.

On voit par là que nous ne chercherons pas, en revanche, à écarter le reproche benêt d’« égoïsme », pour peu toutefois que cette qualité soit envisagée comme la base d’une saine et dynamique coopération entre les forces vives de la société, dont nous sommes.

La disparition de la droite du paysage politique — paradoxalement dissimulée par le système cohabitationniste : l’arbre Chirac cache un désert —, est probablement la meilleure excuse que pourrait mettre en avant l’équipe du Medef.

Certains dirigeants ont pu juger qu’il fallait pallier l’absence, peut-être irrémédiable, de la droite et apparaître, une fois l’entreprise audacieusement rebaptisée « cellule de base de la société » (M. Seillière), comme « une force de proposition ».

Observons cependant qu’il est délicat d’affirmer, même si cela est vrai, être « les seuls à ce jour à proposer une réforme des régimes de retraite, de la Sécurité sociale, de la formation professionnelle, une réforme des relations sociales [sic], des relations du travail […], des réformes institutionnelles en Europe » et d’assurer dans la même phrase : « Nous ne faisons pas de politique ».

Nous disons « délicat » et non « contradictoire », non pas que cette contradiction ait une chance d’échapper au commentateur le plus obtus ; elle saute aux yeux. Il ne s’agit pas de spéculer sur le caractère moral du mensonge, mais d’évaluer l’intérêt pratique de chaque mensonge particulier.

Or il apparaît qu’en se présentant concrètement comme le seul « parti » de droite porteur d’un projet capitaliste, baptisé « refondation sociale », les dirigeants du Medef ont pris, inconsidérément, le risque d’une stratégie qui — pour ne manquer ni de bien-fondés idéologiques ni d’effets positifs — expose l’ensemble des entrepreneurs à des conséquences imprévisibles. C’est selon une expression frappante de M. Seillière, qui se défend précisément d’y céder, la tentation d’une « aventure aventureuse ».

 

Des stratégies et des hommes

À lire les déclarations de ses promoteurs, on a pu se demander quels sont les ressorts réels de la stratégie de refondation sociale.

S’agit-il de négocier avec les partis de droite une reconversion politicienne ? Elle se heurterait sans doute à bien des craintes jalouses.

À moins que l’équipe dirigeante du Medef, enivré par ses propres discours, ait fini par considérer l’organisation comme à la fois le gouvernement (caché), la force vive et la tête pensante de la Nation… Ce qui est, on en conviendra, beaucoup pour un tandem !

Le cas particulier de la réforme proposée de la Sécurité sociale est un bon exemple de procédés que nous jugeons maladroits. Non que la refonte du système actuel, déficitaire et archaïque, ne soit un chantier prioritaire. On peut d’ailleurs admettre que M. Kessler peut faire là, comme dans le dossier du PARE (sur lequel nous reviendrons), un usage habile de la complaisance de la CFDT et de l’embarras des pouvoirs publics. De même, l’on peut comprendre la tentation de « passer en force » en s’appuyant sur ces éléments positifs. Fallait-il pour autant se mettre en situation d’être épinglé, y compris par les journalistes les plus complaisants, en qualité de président de la FFSA venu substituer les compagnies d’assurance au système étatique.

Attardons-nous sur l’une des réponses de M. Kessler au reproche d’être « juge et partie » formulé, sur LCI, par Isabelle Gounin (23 nov. 2001).

« Quand il y a un problème de catastrophe naturelle et de volcans en éruption, on va consulter un volcanologue, de façon à ce que celui-ci puisse donner sa science. […] Je suis fier, en ce qui me concerne, de pouvoir contribuer, en tant que responsable du MEDEF, à faire en sorte qu’émerge un système nouveau correspondant au nouvel univers des risques dans lequel nous sommes, au nouvel univers technologique, au nouvel univers européen. »

L’assimilation des problèmes économiques ou politiques à des faits de nature est de tradition libérale, et nous ne trouvons rien à y redire. En revanche, la comparaison que M. Kessler induit entre le scientifique qui donne sa compétence pour prévenir une catastrophe (ou ses conséquences) et l’assureur dont le métier est de vendre des contrats, c’est-à-dire dont toute la « science » consiste à faire le meilleur profit possible sur un produit[3], cette comparaison, disons-nous, est désastreuse. L’image du volcanologue/scientifique, d’ailleurs paré d’une aura de gratuité idéale très discutable (lorsqu’un scientifique n’est pas salarié par un trust, c’est qu’il est subventionné par l’armée) est fatale à celle du commercial.

Il eut été facile de contourner cette difficulté en confiant le soin de la communication du projet à une personnalité moins évidemment bénéficiaire de ses retombées.

Nous avons dit qu’il n’est pas de la vocation du présent rapport de figurer comme pièce à charge dans quelque procès intenté à tel ou tel des dirigeants actuels du Medef. Cependant, l’objectif que nous nous sommes fixé — proposer une évaluation de l’action publique de cette organisation, de ses conséquences et implications — nous amène logiquement au listing critique de déclarations, communiqués et autres discours. De l’énumération au bêtisier, nous devons reconnaître que le pas se trouve aisément franchi, sans avoir à nous en excuser.

La stratégie, et cela est particulièrement sensible dans le domaine de la communication, est aussi un problème d’hommes. Si nous avons dû juger sans indulgence certaines prises de position de M. Kessler, la confusion d’expression dont il arrive à M. Seillière de faire preuve aurait pu alerter depuis longtemps une équipe moins soumise à la volonté d’un homme, et plus soucieuse de l’image managériale ainsi diffusée.

L’exemple que nous citerons ici a été considéré par nous sans parti pris, et en tenant compte des inévitables maladresses ou lapsus qu’entraîne la prise de parole publique chez une personne qui n’a reçu ni don particulier ni formation adéquate. On tiendra compte également d’éventuels défauts de transcription, en notant que cet extrait d’un entretien entre M. Elkabbach et M. Seillière[4] a été reproduit depuis sur le site Internet du Medef, sans erratum ni commentaire.

Nous estimons qu’il mérite également d’être cité pour l’outrecuidance des prétentions de pouvoir qu’il manifeste. Non qu’il existe par nature une borne au pouvoir que peut légitimement se proposer d’exercer celui qui anime la société, la nourrit et prépare l’avenir de ses enfants, bref celui qui incarne, au plein sens du terme, l’esprit d’entreprise, auquel on sait que notre cercle est suffisamment attaché pour en avoir fait sa raison sociale. Il y a néanmoins quelque chose d’enfantin, donc de maladroit, donc de dangereux, à afficher des prétentions d’autant plus démunies de moyens qu’on ne s’adresse pas à une foule ou à des électeurs, mais à l’adversaire. L’ambition est une force, disait Clauzewitz, pourvu qu’elle ne se révèle que dans la victoire.

Le journaliste demande à M. Seillière quelle est la légitimité de son organisation comparée à celle des élus.

« Eh bien, écoutez, depuis des mois, des années, le politique, le législateur, l’administratif, pénètre [sic] dans le détail des entreprises pour régler et intervenir dans l’intimité du quotidien des entreprises. Eh bien les entreprises réclament de pouvoir, elles, dire aux politiques, de la façon la plus ferme, ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, non seulement dans l’entreprise où on doit nous laisser travailler sans s’occuper de nous, et bien entendu, s’occuper plus [sic], l’État n’est même pas capable de mettre les 35 heures [sic], comme vous le savez dans sa propre Fonction publique [;] alors qu’il nous laisse travailler et nous lui dirons comment nous voyons qu’il devrait travailler. »

Loin de la revendication positive de la place légitime de l’entrepreneur dans la société moderne, M. Seillière présente ce qu’il a appelé quelques instants plus tôt dans le même entretien sa « volonté d’ingérence dans le débat public » comme la riposte de dirigeants harcelés par le fisc, l’URSSAF et les médecins du travail. La tonalité poujadiste est probablement douce aux oreilles des patrons de PME ; elle n’atténue pas l’incongruité du terme « ingérence », ou pour mieux dire le contresens qu’il implique. L’ingérence s’entend en effet comme une pratique invasive dans un domaine (ou un territoire) extérieur à celui qui l’envisage. En parlant d’ingérence dans le débat public, M. Seillière, faute de disposer par ailleurs des divisions aéroportées nécessaires, s’avoue incapable de la justifier par ses propres moyens théoriques. Nous voici passés de l’ambition à l’esprit de revanche, l’un et l’autre étant également désarmés.

Ainsi donc, les entreprises « réclament »-t-elles par la voix de M. Seillière, de pouvoir dire aux politiques, « de la façon la plus ferme », ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Et ce « non seulement dans l’entreprise ». Ici, une espèce de hoquet théorique nous prive de la suite logique d’une phrase, qu’il est pourtant aisé de reconstituer : non seulement dans l’entreprise… mais partout ailleurs. S’est-on bien avisé que c’est à une parodie involontaire de pronunciamiento radiophonique, que s’est ainsi livré M. Seillière ? Le style factieux était-il le plus pertinent pour présenter, en tant qu’élément moteur de la société civile, des propositions de réformes ? La question se suffit à elle-même.

Dans le même entretien, M. Seillière promet il est vrai que, par sa voix, les entrepreneurs vont « se faire entendre lourdement ». C’est au moins un point de son programme immédiatement réalisé.

 

Les privatisations : l’exemple de British Railway

Interrogé sur un prétendu silence du Medef sur l’« échec » des chemins de fer anglais, dont la privatisation sous gouvernement conservateur est entérinée sous le gouvernement de Tony Blair, M. Kessler répond de la manière suivante[5] :

« L’entreprise British Railway marchait extrêmement mal avant sa privatisation. Et donc, ce n’est pas une panacée la privatisation. Après vous devez avoir le meilleur gestionnaire, vous devez avoir des gens qui font des choix, vous avez des gens qui doivent trouver des financements correspondants, etc. […] La seule différence entre un monopole public et l’entreprise privatisée, c’est que le monopole public survivra toujours parce que les contribuables viendront toujours renflouer les caisses. […] En ce qui concerne l’entreprise privée, lorsqu’elle a des difficultés, eh bien malheureusement elle disparaît, c’est ça qu’on appelle aussi la sanction du marché. Vous me parliez de la sanction de la concurrence, eh bien les gens qui sont privatisés, c’est-à-dire des hommes, des actionnaires de British Railway qui doivent effectivement se mordre les doigts d’avoir donné leur argent éventuellement à cette entreprise. Mais c’est eux qui portent la responsabilité de l’échec et ce n’est pas le contribuable. »

Il semble particulièrement mal venu d’envisager avec ce froid détachement tout médical rien moins que la disparition du réseau ferré national comme une conséquence possible, normale, et point si fâcheuse de sa privatisation ! Quant à ne prendre en considération comme étant touchés par la « sanction du marché » que les actionnaires, sans souffler mot ni des employés de British Railway ni des usagers, pour ne rien dire de la proportion d’entre ces derniers — heureusement faible — qui ont péri dans les accidents causés conjointement par les compressions de personnel, le souci de rentabilité et la vétusté du matériel, voilà ce qui s’appelle une bourde. On imagine le taux de sympathie que peut recueillir ce type de discours opposé au dernier docu-drame larmoyant d’un Ken Loach… En fait, n’importe quel auditeur non prévenu est amené à conclure que mieux vaut un service public imparfait et financé par l’impôt, qu’un système privatisé, condamné à moyen terme, entre les mains d’entrepreneurs cupides. En termes de communication, c’est un désastre.

Kessler s’était déjà fait une espèce de célébrité en déclarant, à propos des tempêtes des 26 et 27 décembre 1999, qui avaient causé la mort de 88 personnes : « Ce sinistre est plutôt positif pour le produit intérieur brut (PIB) national[6]. »

Il n’est pas interdit de dire ce que tout le monde sait ; encore faut-il choisir et son interlocuteur et ses mots. Ainsi, à la question « Que va-t-il se passer si la droite l’emporte ? », Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’Industrie, répondait-il : « Rien. Leur politique économique ne sera pas très différente de la nôtre. » Il avait soin cependant de réserver cette évidence à un organe de presse[7] peu lu dans le prétendu « peuple de gauche ». Ça n’est pas par hasard si nous opposons deux hommes et deux méthodes ; chacun connaît les liens personnels et de travail qui unissent de longue date Dominique Strauss-Kahn et Denis Kessler. Leur collaboration a abouti, entre autres, à la publication d’un livre prémonitoire sur la question des retraites[8]. Non d’ailleurs que Dominique Strauss-Kahn ait toujours fait preuve de l’habileté et de la maîtrise que sa formation et les hautes fonctions auxquelles il était parvenu eussent pu faire attendre de lui. Disons néanmoins qu’entre le professeur et l’assistant, notre préférence va au premier, dont nous nous réjouissons que son retour dans la vie politique semble s’annoncer sous les auspices les plus rassurantes. Un partisan de l’économie de marché aussi talentueux, habitué — comme dirigeant du cabinet « DSK Consultants » — à travailler à Bruxelles, au service de grandes entreprises françaises, est évidemment, à nos yeux, un facteur d’équilibre déterminant pour une équipe gouvernementale social-démocrate. Se voyant confié demain le ministère de l’Économie, ou — à défaut, oserions-nous dire — Premier ministre dans un gouvernement socialiste, M. Jospin étant chef de l’État, Dominique Strauss-Kahn se trouverait en position de réaliser le programme que M. Kessler a chanté de ville en ville.


Quelle mobilité pour le « capital humain » ?

N’était sa grandiloquence cinématographique, nous aurions peu à reprocher au thème cher à M. Kessler du « Grand retour du capital humain[9] », par lequel il a choisi d’annoncer son projet de privatisation de l’enseignement, à partir du stade secondaire (les crèches, maternelles, et écoles primaires restant à la charge de l’État). Il est de bonne politique d’insister sur la nécessaire rationalisation des dépenses d’éducation et de santé (ces dernières d’ailleurs omises par M. Kessler) pour l’accroissement de la productivité du travail des générations prochainement impliquées sur le marché. En revanche, l’affirmation selon laquelle « les hommes seront demain aussi mobiles que les capitaux et les technologies » paraît d’anticipation banale ou sans contenu.

À moins qu’un esprit attentif songe à la mettre en relation avec la réponse — excessivement franche — faite à la question d’une journaliste[10] :

« F. Belkacem — Vouloir effacer un déficit de plus de 200 milliards de francs par an, c’est le montant actuel du déficit de l’État français, vous êtes d’accord. Mais c’est ni plus ni moins demander la suppression de plusieurs centaines de milliers d’emplois de fonctionnaires [souligné par nous]. Pourquoi est-ce que vous ne le dites pas clairement ça ?

Kessler — Nous le disons très clairement. »

La suite de l’entretien venait heureusement contredire cette prétention à l’absolue clarté du discours. Cependant, on peut douter de la nécessité et même — au regard des souvenirs de l’hiver 1995 — de l’innocuité de l’annonce d’une telle « mobilisation » du capital humain dans la fonction publique. Que celle-ci puisse être — outre les pesanteurs budgétaires ni supportables ni justifiables qu’elle entraîne — considérée comme un « réservoir de conflits », cela mérite en effet d’être discuté. Le morcellement et la privatisation progressive, très avancés par exemple dans le secteur des postes et télécommunications, semblent de loin préférables à des annonces provocatrices, d’ailleurs dépourvues de moyens. Ou bien elles passent inaperçu, comme cela semble avoir été le cas, ou bien elles risquent d’alimenter un climat social de méfiance armée.


Un capitalisme révolutionnaire ?

François Ewald, détaillant ce qu’il estime être les « succès » du Medef, s’attache à une question de sémantique politique qui retiendra notre attention.

Passons sur l’enthousiasme dont il fait montre pour le néologisme « refondation », effectivement promis à un brillant avenir, quand l’adjectif « refondateur », dont il est dérivé, n’avait guère porté chance aux minoritaires du Parti communiste qui l’employaient comme signe de ralliement.

Ewald avance que « le mot [refondation] vient prendre la place de celui désormais impossible de révolution. Quand la révolution n’est plus possible, ajoute-t-il, il faut refonder[11]. »

Il nous semble que M. Ewald, qui ne dissimule nullement, et c’est tout à son honneur, une jeunesse aux engagements tumultueux au sein d’une organisation marxiste finalement dissoute, laisse ici percer des nostalgies personnelles dont il ne mesure sans doute pas les implications pour un lecteur non averti.

Il n’est pas dans notre vocation d’entrepreneurs de nous avancer en rénovateurs — précisément — de systèmes de croyance collective. Nous nous féliciterons par exemple de ce que le mythe de la grève générale est tombé en désuétude, au moins dans nos sociétés développées, avec le vieux mouvement ouvrier et sa culture d’opposition. Faudrait-il lui trouver un substitut quand personne ne songe plus à faire référence à lui ?

Est-il plus raisonnable de convoquer l’épouvantail, mais c’est plutôt ici l’idéal révolutionnaire, dont seul le caractère impraticable justifierait le virage refondateur ?

Nous préférons pousser le principe de précaution jusqu’à écarter ce qui peut rappeler le prurit révolutionnaire[12]. Si refondation il doit y avoir, c’est pour renouveler les justifications du système que nous utilisons pour sa communication, et non parce qu’une stratégie alternative/adverse (la révolution) a échoué. Prenons garde également que l’argument des horreurs du régime soviétique, prototype de l’« épouvantail rouge », perd chaque année un peu plus de pertinence aux yeux des jeunes générations.

Partisans de la modernisation, bien sûr ! Du changement, naturellement ! Et « révolutionnaires » même, s’il s’agit, comme la publicité a su le faire dans les années 70 et 80, de qualifier tels pour les rendre désirables tous les objets de consommation, du tampon périodique au moulin à café. Mais écartons jusqu’à l’idée d’un bouleversement social. Et quant à la révolution, faisons plutôt, comme M. Ewald le suggère dans une première formulation maladroite, comme si le mot même était impossible !

 

Des points marqués

Il convient de relever, une fois posées les critiques précédentes, les points marqués par le Medef. Il s’agit essentiellement de l’imposition de thèmes idéologiques dans le débat public et dans les négociations entre partenaires sociaux. Ces thèmes peuvent se voir tout bonnement repris, par tel syndicat et par le gouvernement ; au moins apparaissent-ils incontournables.

Nous suivrons sur ce point l’analyse de François Ewald : « Il ne s’agit pas de dire que le Premier ministre [L. Jospin] épouserait désormais les thèses du Medef, mais que la problématisation des rapports de la loi et du contrat que le Medef a proposé est reconnue comme un problème réel auquel il convient de donner une solution[13]. »

Le meilleur exemple de ce processus est sans conteste la création du PARE, qui vient entériner l’idée d’une responsabilité individuelle du chômeur et la légitimité d’un dispositif de remise au travail plus strict, même si le système retenu n’est pas aussi coercitif que le souhaitait le Medef. Il peut d’ailleurs être porté conjointement au crédit de ce dernier et, dans une moindre mesure, à celui du gouvernement Jospin.

Au-delà du dispositif lui-même, le plus beau succès du Medef est d’avoir su optimiser la collaboration de la CFDT. On a pu entendre, par exemple, M. Trogrlic, secrétaire confédéral et responsable de la prospective économique de ce syndicat, donner la réplique à M. Kessler lors de l’Université d’été des maires (4 et 5 juillet 2001, à l’IEP de Paris), et faire ce vibrant éloge de la révision de la protection sociale acquise :

« L’assurance-chômage est l’assurance d’avoir un revenu et un salaire ; il faut la transformer en l’assurance d’avoir un emploi et de pouvoir être mobile à partir de celui-ci. C’est la raison pour laquelle je suis un fervent partisan du PARE. »

La CFDT fait d’ailleurs, sur son site Internet, la promotion du PARE (« Le bon plan pour l’emploi ») et de la refondation sociale. Mme Notat, qui en commente les « enjeux », a bien du mal à trouver les mots qui donneraient à ses mandants l’impression de divergences entre les deux organisations. Elle parle certes de « vraie confrontation », « sportive » de surcroît, mais ne trouve à reprocher aux patrons que « des logiques différentes » des siennes (elle s’abstient de dire en quoi) et « des positions parfois à l’emporte-pièce » ! Nous sommes heureusement plus proches de l’émulation du brain storming que de la lutte des classes.

Ajoutons qu’il importe peu que le Medef ait d’abord beaucoup emprunté à la CFDT, comme le laisse entendre Bernard Brunhes[14]. Il n’est que de voir l’écho médiatique obtenu par l’une et l’autre organisations pour voir laquelle a su le mieux tirer profit du fond idéologique commun.

 

II. Le bilan social-démocrate

La droite a pu longtemps faire croire, et peut-être y a-t-elle cru elle-même, que l’économie est une science — « le bon sens mis en lois », selon la formule d’un célèbre économiste anglais — et qu’elle en possédait seule les formules, les techniques et les spécialistes.

Durant la période des Trente glorieuses, une majorité de dirigeants d’entreprise ont ainsi pu faire coïncider idéalement leurs convictions politiques et leurs intérêts.

Qu’on le déplore ou que l’on s’en félicite, cette période est révolue.

Nous pensons que le développement du capitalisme moderne exige de se départir d’une vision, que nous appellerons faute de mieux « démocratique », des rapports entre politique(s) et entreprises, vision selon laquelle il serait bon ou même nécessaire pour nous qu’exercent le pouvoir politique des hommes qui affichent des choix idéologiques proches des nôtres.

Ainsi le citoyen naïf cherche-t-il sur les panneaux électoraux « le-candidat-qui-se-rapproche-le-plus-de-ses-opinions ».

Il ne s’agit pas de priver le dirigeant d’opinions. Il y a droit, de même que tout homme moderne revendique l’affection de ses proches, des soins de qualité, et des loisirs culturels. Ses opinions, ses convictions même, peuvent d’ailleurs utilement renforcer ses capacités d’affirmation sur le marché.

Le concept de « commerce équitable » peut être considéré comme un exemple très positif de potentialisation du marché (réel) par son contraire symbolique (la justice). De manière équivalente, éthique et « développement durable » se combinent pour le meilleur marché possible. Comme le notait M. Kessler, « Gagner la bataille du développement durable, c’est aussi gagner la bataille de l’éthique : c’est assurer l’acceptabilité sur le long terme des activités industrielles[15] […]. »

Clairement, ou si l’on veut brutalement formulée, la question qui se pose à nous en cette période électorale doit s’entendre ainsi : quelle est, du strict point de vue de l’affermissement de notre position dans la société française dans les mois et les années qui viennent, la meilleure configuration politique ?

À cette question, nous répondons — avec la conscience d’inviter le lecteur à reconnaître une évidence —  que la meilleure configuration politique, du point de vue de la pérennité capitaliste, est sans conteste le maintien aux affaires de la gauche social-démocrate.

Cette affirmation posée, quelques nuances doivent être apportées.

Le choix de la gauche social-démocrate s’impose pour deux raisons, si étroitement liées qu’elles dépassent en se confondant le banal constat de la fin de l’opposition droite-gauche.

  • La gauche française (et européenne) a, dans les deux dernières décennies, modernisé le système économique plus efficacement que la droite n’a et n’aurait pu le faire.
  • La droite française ne dispose plus ni d’un programme ni d’hommes pour l’incarner devant l’opinion. Ironie de l’histoire, elle se voit réduite — mais au bénéfice de la gauche —, au rôle de « repoussoir soviétique » (qui fait tant défaut à l’Occident depuis la chute du mur).

L’apparente sévérité, pour la droite, de cette analyse doit être atténuée, au plan moral au moins, puisqu’en bonne justice on ne saurait lui reprocher d’être constitutionnellement plus mal équipée que la gauche pour assurer l’ordre dans la production privée, dans la fonction publique, et dans l’opinion.

En même temps qu’il le phagocytait et le vidait de sa substance, le Parti socialiste a su, sous la direction de François Mitterrand, utiliser au mieux les dernières influences dont disposait le Parti communiste, ce qu’aucun gouvernement de droite n’aurait pu se flatter de faire.

De même, les grands chantiers de la privatisation et du démantèlement des archaïsmes dudit « service public » ont pu être entrepris avec de bonnes chances de succès par un gouvernement dirigée par M. Jospin, là où M. Juppé a jeté et jetterait immanquablement demain des centaines de milliers de mécontents dans la rue. Lire la suite