ENTRE SEGOÏSTES ET SARKOPHAGES… chroniques de campagne électorale (2007)

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Chronique de campagne — 1.

J’entends ici et là dans les conversations, y compris chez des militants supposés avisés, l’étrange proposition selon laquelle Nicolas Sarkozy risque d’arriver au pouvoir. Cette terrible éventualité justifierait, si j’ai bien compris, un vote « utile » (je trouve que l’on n’a pas suffisamment développé le concepts de « vote décoratif », mais passons).

Où donc les personnes qui tiennent pareil langage ont-elles passé ces dernières années ? Aux Galapagos ? Admettons que la fréquentation prolongée des tortues géantes ralentisse (par mimétisme) les échanges neuronaux (sans parler de la poste) et affranchissons-les sans plus attendre : Nicolas Sarkozy EST au pouvoir !

Excusez-moi, c’est un peu brutal, je m’en rends compte, mais de toute façon vous l’auriez appris un jour ou l’autre.

Reconnaissons, à la décharge de nos émigrés récents, que l’intéressé lui-même, Nicolas Sarkozy donc, semble tout faire pour entretenir l’aveuglement schizophrénique de ses contemporains. Certes, il utilise sa charge de ministre de l’Intérieur pour voyager à l’œil et fliquer les conseillers de sa principale rivale, mais il se garde bien de mettre en avant une vérité qui n’a pas atteint les Galapagos : Sarkozy est le seul candidat qui a déjà appliqué son programme ! Lire la suite

DANS UNE RÉVOLTE, ON EST AVEC LES RÉVOLTES OU AVEC LE POUVOIR! (2006)

Je republie ce texte issu de l’Assemblée de Montreuil, dont je ne suis pas l’auteur, ainsi que quelques documents concernant ses activités.

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Tract de l’Assemblée de Montreuil

Dans une société qui ne propose que la soumission à un prof, un patron, un flic, un contrôleur, un maton, un juge, l’État… on a toujours raison de se révolter.

On a raison de se révolter contre les assassinats commis par la police : Bouna Traore et Zyed Benna (15 et 17 ans) morts dans un transformateur le 27-10-05 à Clichy-sous-Bois, en fuyant les flics qui ont choisi de ne pas les secourir. Ils s’ajoutent à la longue liste macabre des centaines de jeunes tués par les forces de l’ordre.

On a raison de se révolter contre le racisme, institutionnel ou pas, contre les contrôles d’identité, contre le harcèlement de la police et de la justice, les rafles et les déportations de sans-papiers, les expulsions de squatteurs sous prétexte de « sécurité ».

Nous n’oublions pas Éric Blaise condamné à quatre mois dont deux ferme pour avoir tiré sur des canettes avec un pistolet à billes, retrouvé mort au matin du 13-11-05 à Fleury-Mérogis. La direction parle de suicide : « dans une crise de delirium, il se serait cogné la tête contre les murs de sa cellule ». Œdème cérébral dira l’autopsie. La famille se bat pour connaître la vérité. Il avait 28 ans…

Nous n’oublions pas la vengeance policière et judiciaire contre les émeutiers ou prétendus tels, les 5 000 gardes à vue, les 850 condamnations à des peines de prison ferme dont 120 mineurs.

Nous n’oublions pas Reda (21 ans) qui a eu la main arrachée par une grenade à Toulouse, le 7 novembre 2005. Sa mère déclare : « La grenade il l’a prise pour l’éloigner, parce qu’elle était tombée près d’un groupe d’enfants. Tous ses doigts sont restés sur place. Pour les secours, ni le Samu, ni les pompiers, personne s’est déplacé, c’est des jeunes qui l’ont emmené. Les CRS rigolaient. » (Radio Canal-Sud 12.11.05)

Ni Jérémy (20 ans), condamné à 4 ans ferme à Arras pour participation à l’incendie qui a détruit deux magasins d’ameublement, ni Hussein (23 ans), condamné à 1 an ferme à Bobigny, accusé d’avoir prêté un bidon d’essence à des copains, ni ces centaines d’autres condamnés à des peines ferme de 3 à 9 mois pour une poubelle incendiée, ni les deux de Toulouse condamnés à 3 mois ferme pour avoir montré leur cul aux CRS !

On a raison de se révolter contre un pouvoir et des politiciens qui, tout en leur interdisant le RMI et en organisant la précarité avec le contrat première embauche (CPE), nouvelle version du CIP, reprochent aux jeunes de trafiquer, et contre des patrons qui délocalisent leurs boîtes à sueur tout en se plaignant que la jeunesse n’aime pas le travail surexploité (qui en voudrait ?).

Parce que la guerre contre les pauvres et le mouvement social s’amplifie, parce que l’État cherche à prévenir et à diviser tout mouvement de résistance en jetant les individus les uns contre les autres, que les gouvernements successifs empilent les nouvelles lois répressives : antiterroristes, de « prévention de la délinquance », contre l’immigration. Parce qu’il va mettre encore plus de keufs partout (école, trains,…) et qu’il construit de nouvelles prisons pour les jeunes.

Parce que nous voulons sortir du piège à rats de ce système qui rend la vie toujours plus invivable et détruit une à une toutes les garanties qu’avait gagnées le mouvement ouvrier par ses luttes…

Nous manifestons notre solidarité aux jeunes poursuivis suite aux émeutes, et dont les procès continuent.

Prochain rendez-vous : 13 février 2006 à 13h au tribunal de Bobigny (M° Bobigny-Picasso) pour le procès de trois frères accusés de rébellion à agents.

Nous nous réunissons chaque semaine, sans organisations ni partis, pour échanger des informations, préparer des actions, et briser l’isolement qui nous démobilise.

Réunions ouvertes chaque jeudi à 19 h, à la Bourse du travail de Montreuil, 24 rue de Paris, métro Croix de Chavaux, ligne 9.

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Le 2 février 2006, le ministre de l’Intérieur Sarkozy a déclaré qu’« un premier ressortissant étranger impliqué dans les violences en banlieue a pris l’avion aujourd’hui » en direction du Mali et que « six autres sont prêts à suivre ».

Agé de 22 ans, le jeune expulsé avait été condamné en novembre à 4 mois de prison avec sursis et 3 ans d’interdiction du territoire français par le tribunal de grande instance de Bobigny, pour « usage d’engins incendiaire ».

  Sarkozy s’est plaint que pour les six autres expulsables « les procédures étaient un peu longues ».

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Banlieues, lycéens, étudiants, chômeurs, sans-papiers… Exploités d’aujourd’hui et de demain… mêmes révoltes : même ennemi

Manifestation à Paris, samedi 25 février, 14h, Stalingrad, rendez-vous devant la Rotonde.

Nous étions une quarantaine, mais pas en quarantaine, bien au contraire ! Plus en ballade qu’en manifestation à proprement parler, nous avons distribué nos tracts en rencontrant des habitants du XIXe arrondissement.

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Jugement pour les 3 frères de Montreuil

La relaxe a été prononcée pour les infractions de violences. En revanche, la rébellion, l’outrage et les menaces de mort ont été retenues.

Les 3 frères ont été condamnés à la meme peine : 5 mois avec sursis assortis de 2 ans de mise à l’épreuve et de 2 obligations (travailler ou rechercher un emploi et indemniser les « victimes »).

Concernant l’indemnisation des « victimes », les 3 frères ont été condamnés à payer solidairement :

 350 Euros à un policier et 400 à un autre en réparation du préjudice moral subi.

 500 Euros à 4 (ou 5 ?) policiers, ceux pour lesquels les 3 infractions (rébellion, outrages et menaces) ont été retenues.

 150 Euros à une policière (pour menaces semble t’il). Une autre policière plaignante n’a pas eu de chance : pas de prime, sa plainte a été déclarée irrecevable. Chacun des 8 agents reconnus victimes recevra en outre 100 Euros sur la base de l’article 475.1 du code pénal.

Les 3 frères ont fait appel. Il faut rappeler que lors de l’interpellation à leur domicile l’un des frères a eu la main brisée et 21 jours d’ITT et qu’une enquete est en cours concernant ces faits commis par les policiers.   [c.r. de F.]

SOYONS RÉALISTES, INVENTONS LES POSSIBLES (2006)

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Texte distribué dans les manifestations anti-CPE de mars 2006.

 

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Le capitalisme en crise cherche à détruire le droit du travail, compromis résultant des luttes ouvrières des XIXe et XXe siècles dans les pays industrialisés. Par la même occasion, il veut sauter cette étape du développement dans les pays dits « émergents » comme la Chine.

L’idéal des patrons, c’est d’égaliser par le bas les conditions de travail sur toute la planète en les ramenant à la condition du journalier agricole, embauché le matin, remercié le soir, ce que les ministres appellent « égalité des chances ».

Le capitalisme tend donc à réaliser — pour son propre compte — le mot d’ordre d’abolition du salariat qui était celui de l’Internationale ouvrière. Mais bien sûr, ce qu’il veut abolir ce sont les garanties liées au salariat. Cette blague ! Ils ne vont pas supprimer l’exploitation du travail, c’est de ça qu’ils vivent !

et nous, ce que nous voulons, c’est abolir toute exploitation, et le travail comme activité séparée de la vie, travail vendu en échange d’un droit de vivre précaire.

Il sera bien moins difficile — et mille fois plus passionnant ! — de changer le monde que d’essayer de faire changer d’avis les patrons et les ministres ! Leur boulot, c’est de faire marcher le système, pas de nous rendre service.

La patronne du Medef Laurence Parisot entonne le vieux refrain de la morale libérale (et religieuse) : les pauvres sont pauvres parce que c’est la nature des choses. Elle déclare : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » [Le Figaro économie, 30 août 2005]

Le flic de la bande, lui, avoue plus crûment la régression sociale nécessaire. Dans une parodie de langage contestataire, Sarkozy parle de « rupture », assure qu’« une autre réalité est possible »…

L’« autre réalité » qu’il contribue à bâtir, c’est celle d’une société policière : vidéosurveillance et biométrie ; harcèlement raciste des jeunes et des immigrés ; justice « voiture-balais » de la police (on l’a vu après le mouvement lycéen du printemps 2005 et plus sauvagement encore contre les émeutiers de novembre) ; tracasseries racistes contre les couples « mixtes » qui se marient ou reconnaissent un enfant ; dépistage et psychiatrisation des enfants rebelles dès l’école primaire ; répression de toute contestation sociale sous couvert d’« antiterrorisme »…

Les figures épouvantails de l’étranger, du pauvre, du jeune sont remises au goût du jour et croisées avec celle du « terroriste ». Le capitalisme met en scène l’insécurité qu’il a créée. Il fait en sorte que les institutions crées pour atténuer les effets de la précarité aient désormais pour effet de la renforcer et de l’encadrer. Le flicage ASSEDIC des chômeurs comme les emplois corvéables CNE et CPE sont des pièces de ce dispositif.

Le PS, qui se donne des airs contestataires à propos du CPE, n’a rien à dire contre l’exploitation capitaliste. Par ailleurs, il a laissé voter (ses députés se sont abstenus !) la loi « antiterroriste » du 23 janvier 2006 qui permet aux flics de tirer lors des contrôles routiers (art. 4), allonge encore la durée de la garde à vue et créé une cour d’assises spéciale en matière de terrorisme pour les mineurs (art. 15).

Les sociétés humaines n’en sont qu’à la préhistoire capitaliste : il n’est écrit dans aucun ciel, dans aucun traité de magie que l’histoire humaine doit s’arrêter aux start up, aux centrales nucléaires et à François Hollande.

Face au raidissement autoritaire des gestionnaires capitalistes, de « droite » ou de « gauche », le seul parti pris raisonnable est d’imaginer une autre forme de vie sociale fondée sur la solidarité, qui exclue l’exploitation, organise les activités socialement indispensables, et permette à chacun(e) de vivre sa différence parmi ses semblables humains.

Il y a tant de choses passionnantes à vivre, à inventer ; tellement de gens à rencontrer, à aimer, à enseigner, à écouter ; tellement d’enfants à regarder grandir, à bercer, à nourrir… Allez ! la vie est trop courte pour la laisser boulotter par le travail !

Pour que l’utopie soit la sœur de l’action, il est possible de commencer tout de suite, dans chaque mouvement de résistance sociale, à expérimenter de nouveaux rapports : se réunir sans les vieilles organisations, occuper des lieux privés ou publics et en faire des lieux de vie et de libre expression, vérifier dans les risques partagés et les victoires communes que l’on gagne à se connaître.

Déjà, des expulsions de sans-papiers ont été empêchées, des gamins tirés des griffes des flics, des vidages de squats et des rafles empêchés ou sabotées. N’oublions pas non plus que le CIP de 1994 a été retiré, parce que le gouvernement de l’époque a craint une extension du mouvement, l’union des précaires, chômeurs et jeunes scolarisés dans les universités occupées et dans les émeutes. Il n’y a pas de fatalité historique : sinon, la Bastille serait encore une prison !

 

Ne laissons pas aux publicitaires de supermarché le soin d’« augmenter le goût de la vie[1] » !

ANPE-ASSEDIC-CNE-CPE-UMP-PS-ÉTAT-TAF : Radions-les tous !

Impossible de faire l’économie d’une révolution dans un monde où l’injustice est monnaie courante

Comité Pour l’Extension des Émeutes (CPEE)

Paris, le 7 mars 2006

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[1] Allusion à un slogan publicitaire de la chaîne de supermarchés Monoprix.

Mars 2006 : Occupation de la Sorbonne

Je donne ici deux témoignages concernant le mouvement dit «anti-CPE» : le plus complet émane d’une personne qui a rejoint l’occupation de la Sorbonne le vendredi soir 10 mars 2006 ; l’autre d’une personne restée à l’extérieur.

On gardera en mémoire la charmante formule du recteur de la Sorbonne cherchant, selon une stratégie éprouvée, à trier entre bons étudiants occupants et méchants occupants obstinés : « Des casseurs, des voyous, des anarcho-syndicalistes qui veulent la révolution mondiale ». (Libération, 13 mars 2006).

L’imagination au vouloir

Ceux qui veulent être (dés-)informés sur ce qu’il s’est passé du mercredi 8 mars jusqu’au 11 mars autour et dans la Sorbonne, trouveront quantité de matière un peu partout dans la presse et sur de nombreux sites.

Je ne vais pas refaire le film des événements, simplement raconter ce que j’ai vu de mes yeux, rien d’autre que ma subjectivité.

Ce texte est destiné à ceux qui ne pouvaient être là.

Mercredi 8 mars 2006

Quand j’arrive vers 21h quelques dizaines de personnes se rassemblent, après avoir désespérément cherché une issue pour entrer, devant l’accès principal de la Sorbonne occupée à ce moment depuis quelques heures.

Vers 22 h, 80 intermittents nous rejoignent aux cris de « étudiants intermittents solidarité ».

Une quinzaine de minutes plus tard nous sommes vite encerclés comme des oies par des CRS et des Gardes Mobiles qui resserrent leur étau, nous encadrent et nous refoulent vers le RER St Michel sans trop faire usage de la force, ce soir là en tout cas (les CRS ont leurs casques, les GM non). Je n’ai pas vu d’interpellations.

Jeudi 9 mars

Je me pointe vers 21.30h ; il y a déjà entre 300 et 400 personnes rue de la Sorbonne devant l’entrée, un groupe d’une trentaine de CRS en barrent l’accès.

Un escadron de GM est déployé au sommet de la rue empêchant une jonction avec la place de la Sorbonne.

L’ambiance n’a rien à voir avec le soir précèdent ; les keufs sont en tenue complète, carapacés et ostensiblement menaçants ; pourtant les soutiens aux occupants sont souriants mais déterminés. Les occupants sont aux fenêtres et nous encouragent.

Vers 23 h, les GM postés au sommet de la rue commencent à pousser, nous résistons tant bien que mal, ça pousse, ça contre pousse, les bleus ont la gravité pour eux (rue en pente) et parviennent en 10 minutes à rejoindre leurs collègues déployés devant l’entrée principale.

Ils attrapent 2 ou 3 gars qui sont au contact, j’apprendrai plus tard de la bouche de l’un d’entre eux, qu’ils ont été menottés et frappés puis relâchés ; ça frotte, ça fritte mais ce n’est pas non plus le matraquage de masse.

Soudainement, après quelques jets de canettes et d’une poubelle tombée de la fenêtre les surplombant, les GM balancent leurs lacrys, la rue de la Sorbonne est noyée dans un épais nuage de gaz, nous y avons tous droit, c’était un gaz puissant qui montait direct à la tête et provoquait une nausée violente ; surtout ça bloquait momentanément la respiration, il n’avait pas l’odeur de celui utilisé habituellement, toutefois l’effet se dissipait rapidement.

Évidemment, la préparation à la lacrymogène masquait une charge, celle là violente, des coups pleuvent et on se replie sur la rue des Écoles, puis sur le Boul’mich.

Au coin de la rue Racine, une barricade de fortune est érigée à la hâte, quelques escarmouches ont lieu à distance, les keufs n’allant pas au bout de leur chasse.

La petite troupe reflue doucement vers le carrefour St Germain – St Michel, une banque est inaugurée, quelques étudiants zélés expriment leur mécontentement, sans conséquences.

Nous nous retrouvons tous place St Michel, où une autre mini barricade est montée, les civils s’apprêtent à entrer en action ; je me trace vers minuit trente.

Je comprends à ce moment là que la situation a changé, que les valets de l’État ont décidé de réprimer sournoisement, qu’il y a des consignes de modération, les schmidts auraient pu faire beaucoup plus mal et serrer en nombre.

Vendredi 10 mars – Samedi 11 mars

Alors qu’au cours les deux soirées précédentes je n’avais pas vu un reporter, il y a des cars régie partout dans un écrin bleu marine de bus de GM, ils s’étaient pas trompés, ils allaient l’avoir leur putain de scoop.

C’est ce qui me marque lorsque j’arrive sous une pluie battante et glaciale à la Sorbonne après le boulot vers 17.30h.

J’appelle un frangin qui a réussi à se glisser à l’intérieur avec les 300 autres dans l’après midi, il me dit qu’ils sont coupés du monde, que le ravitaillement commence à faiblir et que les esprits s’échauffent.

Le bâtiment est hermétiquement cerné par la maréchaussée.

Place de la Sorbonne, ça commence à s’attrouper, une barricade légère mais bien ficelée coupe la circulation sur le Boul’mich à la hauteur de la place, nous sommes derrière et nous attendons la tombée de la nuit, nous sommes 200 à 300 personnes tout au plus. J’aperçois Mélanchon sur la place.

On a l’impression que rien ne se passe, nous commençons à douter, « qu’est ce qu’on fout » commencent à dire certains, allons prendre un café pour se réchauffer, il est 18.30h.

A 19h, je fais un aller retour chez moi pour me débarrasser de mon sac à boulot et changer de fringues, à 20h15 je suis de retour sur les lieux.

21h : la situation est toujours calme mais on sent un fort sentiment d’exaspération et de frustration traverser les rangs, les visages se ferment, les mâchoires se tendent et les regards s’aiguisent…

Les GM sont retranchés derrière des barrières métalliques au sommet de la rue de la Sorbonne, la place reste libre d’accès.

Toujours cette sensation d’attente inactive, mais il y a maintenant 500 ou 600 personnes au moins rassemblées sur la place et sur le boulevard, « allez, on boit une bière ! – d’accord ! »

21h30 : Un échafaudage couvre la façade de la chapelle, des tôles à la base en défendent l’accès. Un frelot me dit « ça été chaud des étudiants, des petits cons de soc-dems ne voulaient pas qu’on touche aux tôles, maintenant on contrôle l’entrée et on bouge plus, on peut entrer dans la Sorbonne mais il faut escalader la corniche ! »

Je regarde vers le haut, ça me calme direct, le vide, pas mon truc et puis une chaise vient de tomber d’une fenêtre sur les GM, une clameur s’élève de toute la place. Ce soir la loi de la gravitation universelle jouera en notre faveur, le speed est lancé, c’est parti !

Et ça continue d’entrer dans l’échafaudage à la queue leu leu, je vois un pote qui redescend qui me dit « pas de blem, y a pas de vide à aucun moment, c du flan », ça me démange trop je dis à mon pote à l’entrée « je faire une ballade dedans et je reviens », il est 22h.

Une première échelle, deux, trois, quatre, j’enjambe un parapet et me voilà en haut, les schmidts se blottissent le long des murs sous la pluie d’objets qui les darde depuis les étages, ça gueule et il y a cet orchestre qui sera la cornemuse des émeutiers une bonne partie de la nuit, une émeute en musique, voilà ce qu’il s’est passée ce soir là, à l’extérieur en tout cas.

Un pote m’indique la fenêtre par laquelle on entre, à ce moment je viens d’entrer dans une bulle temporelle, j’en ressens immédiatement les effets, plus de courbatures ni même de vapeurs de bière.

Je me glisse entre des armoires et des tables qui barricadent l’accès puis pénètre dans la bibliothèque, tous les livres sont là, dorés sur tranche ; aux fenêtres une génération spontanée de jeunes révoltés balancent ce qu’ils trouvent sur les keufs tandis que des étudiants cherchent à les en empêcher.

Je tiens ici à dire que de toute la nuit j’ai vu 2 bouquins abîmés, pas un de plus, même les plus enragés n’y ont pas touché.

J’ai trop envie de participer à la curée quand je m’aperçois que c’est rempli de photographes qui mitraillent à bout portant les assiégés, je lâche l’affaire.

On me dit que la plupart des gens sont dans l’amphi près du hall principal. En bas, un feu consume des tracts de l’uni au centre de la cour.

Certains sont dans un état de surexcitation dépassée. Ils voient des fachos et des flics partout, s’organisent en petites patrouilles de service d’ordre, font régner un arbitraire insignifiant au regard de leur force musculaire, la plupart sont des membres ou proches de l’Unef, pas vraiment des gladiateurs les petits, 3 ou 4 dizaines tout au plus avec du chatterton comme brassard.

Dans l’amphi Descartes, c’est la récréation, ça mange, ça rigole.

Une copine qui est à l’intérieur depuis 48h me livre ses impressions, elle m’explique que les AG de l’après midi ont toutes capoté, que les positions sont antagonistes et qu’il est impossible de dialoguer ; elle semble usée par ces deux journées.

Je retourne dans les étages pour évaluer la situation, la colère continue de pleuvoir sur les bleus, un GM fuit à cloche pied à l’arrière tandis que la relève remplace ceux qui n’en peuvent plus, cette noria a duré 3 heures.

Ca grimpe toujours dans l’échafaudage, des esprits frais rallient l’intérieur, un gars déboulent avec un grand sac rempli de bouffe ; dans l’amphi, dans les salles de cours, ça tartine du fromage et du pâté, ça picole un peu, ça fumaille.

En parallèle aux combats sur la place, c’est la cinquième dimension !

Le ravitaillement massif permet à certains de prendre des forces. Dans l’amphi, un type tente de prendre la parole dans le brouhaha, personne ne l’écoute trop occupé à se nourrir ou se désaltérer.

Mon pote me dit : « vas y prend la parole, fais un truc ». J’y crois pas vraiment, je m’assois au milieu de l’amphi, je réfléchis, je sèche et puis je me lance.

Il s’agit pas ici de faire culminer mon ego, mais je crois que cette prise de parole a lancé l’AG vers 23.15-30h et elle a tenue jusqu’à 3 h du matin, on sentait que tout le monde voulait causer mais ça buttait sur la forme, les petits bureaucrates cramponnés à leur mégaphone empêchaient tout échange ou dialogue.

Je dis, à peu près, que les occupants de la Sorbonne ont appelé hier à faire de cette fac le lieu de convergence des luttes en cours, que nous vivons un moment historique et qu’on ne peut pas le gâcher, alors qu’il faut s’unir un minimum et discuter sur le fond sans chef ni président de séance, et je finis avec le vieux slogan « soyons réalistes, demandons l’impossible », c’est bateau, un brin démago mais ça marche ! Ils se détendent, un type enchaîne, puis une charmante étudiante à la voix de sirène et la magie s’opère, c’est une affaire qui roule.

Les prises de paroles défilent et chacun livre finalement ses positions individuelles qui deviennent par la force du groupe ainsi constitué des problématiques collectives, la liste des revendications s’allongent à tel point que c’est un inventaire qui énumère à peu près tous les maux qui rongent nos corps, nos cœurs, ceux de nos frères des cités, de nos sœurs en rétention, d’un petit boulanger qui raconte comment le boulot lui rend la vie intolérable.

Certains expliquent que les CDI c’est aussi l’exploitation, un quinquagénaire dit qu’il faut créer une commission de rédaction pour faire sortir toutes ces merveilleuses idées de cette enceinte.

Dehors ça chauffe et dedans, ça respire, ça conspire, des devenirs s’esquissent, la nébulosité disparaît.

Les petits bureaucrates, de guerre lasse, s’effondrent psychologiquement, ils sont dépassés, vaincus, il ne leur reste plus qu’à boire comme tout le monde le champagne et le vin récupérés dans les caves, de se goinfrer de friandises arrachées aux distributeurs, bref de jouir de l’instant sans entraves ni latex.

Et ça a duré ainsi jusqu’aux préparatifs des casqués qui ne laissaient aucun espoir quant à la pérennité de cette occupation, cette assemblée en a été d’autant plus riche et créative, c’était dans l’urgence, nous avions tous conscience de vivre un moment rarissime, une ivresse émancipatrice et évanescente.

Entre temps mon poto et moi étions allez faire un tour du coté de la terrasse par laquelle débouchaient les gens arrivant des échafaudages, on a bédave tranquilles en admirant le rougeoiement du firmament parisien, au son décroissant de l’orchestre ; les flics avaient tari le flot des nouveaux arrivants et du ravitaillement en prenant position devant la chapelle, coupant aussi toute retraite, on étaient là coincés dans cette bicoque multiséculaire se prenant à rêver que ça durerai tout le week-end ; c’était sans compter avec la ténacité de l’ennemi.

Sur la place et le Boul’mich, les derniers manifestants se dispersaient après avoir lutté pendant des heures, les flics éteignaient le feu de joie qui avait, tout au long des combats, dévoré le bitume du boulevard, notre heure était venue.

Ils ont pris position par centaines avec des haches et des béliers, nous savions que c’était la fin mais qu’est ce qu’on aura kiffé !

Vers 3h30, je traverse la bibliothèque en disant aux membres du comité de rédaction constitué pendant l’assemblée qui s’y étaient réunis, « c’est parti », en fait j’y croyais à moitié, me sentant un peu comme les gamins qui quelques heures plus tôt couraient en tout sens, redoutant les bleus.

Pourtant, les reflets des visières abaissées trahissaient leur présence à chaque issue. Quelques braves ont bien tenté de barricader d’urgence les 2 portes du hall principal mais les keufs ont eu vite fait de faire voler en éclats ces derniers vains efforts pour entretenir la flamme de la Sorbonne libre.

A 3h45, presque tout le monde s’est retrouvé dans la cour principale, on était bien gazés, nous nous sommes dirigés vers les marches de la chapelle et y avons attendus les chiens policiers, leur chef leur tenait la laisse courte mais ils écumaient visiblement de rage, babines retroussées, une poignée de lascars leur a résisté jusqu’au contact.

Leur chef a tenté dans un pathétique mégaphone rouge de nous parler ; hué, il a préféré lâcher ses caniches ; nous scandions « police nationale, milice du capital ! », tous, les apprentis bureaucrates, les hommes libres, les jeunes étudiantes flippées ; les lascars préféraient les insulter directement, ils n’ont pas manqué de panache, ils connaissent, courageux et téméraires.

A 4h, dans un mouvement tournant ils nous ont délogés des marches puis savamment dirigés, nous mordant les mollets et aboyant, vers l’entrée principale, à coups de bouclier, de tonfas et surtout de gazeuses.

En moins de cinq minutes, nous nous retrouvions le cul par terre, sur la place, la bulle temporelle venait de crever. Nous chantions : « Nous reviendrons ».

Épilogue : depuis, tous les soirs nous jouons au chat et à la souris dans le quartier latin ; méfie-toi gros matou, nous avons de petites dents mais elles poussent tout au long de nos vies.

Alain, le 14 mars 2006

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Accès et ravitaillement par l’échafaudage ou la déconfiture des collants de l’Unèfles

Durant l’occupation, le double problème du ravitaillement et des troupes fraîches s’est posé. Quelques sacs de bouffe avaient été montés jeudi sous le nez des gendarmes mobiles à l’aide de ficelles : rien de consistant.

Vendredi soir, des manifestants ont arraché les tôles qui masquaient l’entrée de l’échafaudage du ravalement de la chapelle de la Sorbonne (face à vous sur la place quand vous venez du boulevard Michel). La chapelle jouxte les bâtiments de la Sorbonne.

Au début, quelques manifestant(e)s font l’escalade ; certain(e)s rentrent dans la Sorbonne en passant par une corniche puis par une fenêtre ; les autres se promènent, prennent des photos ou scandent des slogans depuis les différents “étages”.

A un moment, on assiste au premier rang, côté rue de la Sorbonne (en pente vers la rue des Écoles) à un échange entre flics (une femme chef) et des étudiants ; la dame flic montre les échafaudages. Peu après, les étudiants-responsables-avec une carte en cours de validité de la Sorbonne et de l’Unef propagent la vanne suivante : « Les flics ont promis que nous pourrions ravitailler l’intérieur si nous dégageons l’échafaudage. D’ailleurs, c’est très dangereux, il risque de s’écrouler si trop de personnes montent. »

D’engueulades en intimidations physiques, mais sans coups échangés, nous prenons le contrôle de la “porte”, dont la largeur est bientôt doublée par l’arrachage d’une autre portion de tôle.

Du coup, une bonne centaine de gars et de filles montent, soit pour la ballade (on peut accéder à une sorte de terrasse entre la chapelle et la Sorbonne), soit pour pénétrer dans le bâtiment universitaire, soit pour balancer de l’échafaudage ou de la terrasse des planches sur les flics (c’est bien ce qu’ils voulaient éviter !).

Au moment où j’y passe, il y a sur cette petite terrasse des gens très variés d’allure et d’âge : jeune lycéenne (apparemment puisque masquée), jeune banlieusard exubérant, le visage découvert, qui saute de joie et balance en rigolant tout ce qui lui tombe sous la main, et donc leur tombe sur la gueule, d’autres gens qui regardent, discutent, prennent des photos avec leur portables.

Un accès très facile est possible (ce que nous ignorions au départ, comme tout le monde) par une grille qui donne sur une partie de toit, en contrebas de la terrasse.

C’est par là que passent une centaine de personnes, qui apportent le ravitaillement nécessaire.

C’est donc par l’échafaudage interdit que la Sorbonne a été ravitaillée, sans négociation avec les flics, et contre les magouilles des collants de l’Unèfles.

(Témoignage anonyme.)

Communiqués du Comité d’occupation de la Sorbonne en exil (COSE – 2006)

Je reproduis ici les communiqués (dont j’ai eu connaissance) diffusés par un certain nombre des occupant(e)s de la Sorbonne, durant le mouvement dit «anti-CPE». Certains ont été photocopiés et diffusés sous forme de tract ; j’en ai recopié plusieurs à partir de versions manuscrites (j’ignore si des versions “papier” ont circulé). Pour cette dernière catégorie, il est possible que le travail de copiste ait entraîné quelques altérations. Les mots douteux ou ajoutés pour la lisibilité sont indiqués entre crochets. Les erreurs seront, si nécessaire et possible, corrigées par la suite.

 

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RECTIFICATIF

Quelques erreurs s’étant malencontreusement immiscées dans les comptes rendus médiatiques, le Comité d’occupation de la Sorbonne en exil (COSE) tient à faire les rectifications suivantes :

1. Il est bien vrai que nous avons projeté chaises, échelles et extincteurs sur les gendarmes mobiles qui fermaient à nos camarades l’accès de la Sorbonne. En revanche, aucun livre n’a été déplacé. Notre but était de faire reculer les flics afin de libérer l’entrée, et l’on voit mal ce que de tels Robocops pourraient craindre fût-ce d’un pavé de sociologie. On prétend que nous aurions abîmé quelques uniformes avec nos projectiles. Ceux qui matraquent et humilient nos frères et nos sœurs chaque jour dans tout le pays peuvent commencer à compter leurs blessés. Ils nous indiffèrent.

2. Reconnaissons-le. Certains d’entre-nous ont effectivement tenté de s’opposer à ces jets, qu’ils assimilaient à de la « violence ». Ce réflexe conditionné est à mettre sur le compte de l’éducation castratrice que nous recevons, de la pacification que nous subissons. Ces oppositions doivent aussi beaucoup à la confusion et au manque de discussions, qui auraient à coup sûr convaincu chacun de l’impérieuse nécessité de ce geste.

3. S’il avait manqué un seul argument pour en finir avec tout le bon sens citoyen des opposants en question, l’irruption par effraction des CRS dans la faculté, armés et non-détenteurs d’une carte d’étudiant de la Sorbonne, ainsi que l’utilisation de haches pour fracturer des portes en bois massif l’a fourni. Par là, l’État a montré qu’il se place délibérément sur le terrain de la casse, terrain qu’il serait déraisonnable, pour nous, de déserter.

4. La Sorbonne est un bâtiment qui nous tient à cœur, pour sa vétusté autant que pour son caractère labyrinthique. C’est pourquoi les dégradations furent limitées au strict nécessaire (ouverture de portes, nettoyage du local de l’UNI, etc.), c’est pourquoi aussi nous ne l’avons pas brûlée.

5. Durant l’occupation, le sénateur Mélenchon s’est introduit dans les bâtiments grâce à la complicité de quelques infiltrés de l’UNEF. Sa venue a spontanément déclenché son expulsion, devant la grossièreté d’une telle manœuvre de récupération. Le fait qu’il soit entré avec l’aide de la police (et non, comme tout le monde, par l’échafaudage) dit assez l’ignominie du personnage.

6. Notre expulsion n’entame en rien notre détermination, bien au contraire. Nous reviendrons quand nous le déciderons.

Paris, le dimanche 12 mars 2006

Comité d’Occupation de la Sorbonne en Exil Communiqué n° 1 [diffusé sous forme de tract]

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Communiqué du COSE [à propos de l’occupation du Collège de France, à Paris, le lundi 13 mars]

(recopié à partir d’une version manuscrite)

Nous avons occupé le Collège de France car c’est pour nous une nécessité vitale. Si nous voulons que le mouvement contre le CPE devienne intéressant il doit s’étendre aux lycéens, professeurs, intermittents, chômeurs, etc. [Il faut] qu’il revendique l’héritage des émeutes de novembre. Il faut qu’il varie ses moyens d’action, pratique des manifestations sauvages et les occupations. L’urgence c’est de se libérer de l’emprise des bureaucraties, des AG et des manifs plan-plan.

Le capital n’a pas d’autres choix pour sa survie que d’intensifier l’esclavage salarié. Que ce salut signifie condamner une grande partie de l’humanité, il le sait et cela ne l’arrête en rien.

Mais nous nous opposerons par tous les moyens à cette entreprise. Nous savons que nous n’aurons que ce que nous saurons prendre.

Grève illimitée jusqu’au retrait de la loi « sur l’égalité des chances » ! Ceci pour commencer. Que les occupations se multiplient ! Que la situation devienne incontrôlable ! Nous ne demandons rien de mieux.

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J’insère ici une motion votée en AG le vendredi 17 mars 2006, à propos de la manifestation qui s’est déroulée la veille, jeudi 16 mars.

Je l’ai recopiée à partir d’une version manuscrite.

Les étudiants de la Sorbonne, réunis en AG tiennent à apporter les précisions suivantes à propos de la manif de jeudi.

1) Les 2 000 personnes environ qui s’étaient réunies devant la Sorbonne avaient participé dans leur écrasante majorité à la manifestation qui allait de place d’Italie à Sèvres-Babylone.

2) Toutes n’étaient pas étudiantes, toutes n’étaient pas françaises, certes, mais le contraire eut été étonnant, la lutte contre la loi [dite « sur l’égalité des chances »] concernant directement l’ensemble de la population. Nous nous félicitons de l’universalité de cette colère.

3) L’affrontement avec les forces de l’ordre et les destructions sont une réaction à la scandaleuse fermeture de la Sorbonne par la police. Tous ceux qui y ont participé, ainsi que tous ceux qui ont scandé « Libérez la Sorbonne » appartiennent entièrement au mouvement de lutte contre la loi sur l’égalité des chances, pluriel dans ses opinions et ses moyens d’action.
MISE AU POINT

La Sorbonne, avec ses airs d’éternité. Enceinte d’histoire suspendue. Couloirs de marbre comme un étang gelé. « Faute de soleil, sache mûrir sous la glace ». Il y a dix jours, un dégel, une soirée contre les siècles. Un feu de tables, les tracts de l’UNI : flamme plus haute qu’un homme, au milieu de la cour, la cour d’honneur. Ça ne murmure plus dans les amphis, dans les couloirs, ça ne discourt plus, ça s’entrechoque, à la recherche d’une composition. Ça commence. Ça jette, des cris, des extincteurs, des chaises, des échelles, sur les flics. Un monstre se réveille.

Le pouvoir est stupide. Il fait du footing. Il a cru anéantir, en nous expulsant, le souffle qui a émergé là. Bêtise. Bêtise lourde comme une unité centrale sur le casque d’un CRS. En nous exilant, il n’a fait qu’étendre au monde notre terrain d’action. Grâce lui soit rendue de nous avoir pris notre Sorbonne, de nous en avoir dépossédés. En u posant sa police, il l’a offerte à tus les dépossédés. À l’heure où nous écrivons, la Sorbonne n’appartient plus aux sorbonnards, elle appartient à tous ceux qui, par la parole ou le cocktail, entendent la libérer.

Depuis notre exil, donc, quelques pensées sur l’état du mouvement.

Mise au point n° 1 : Nous sommes en lutte contre une loi votée à la majorité par un parlement légitime. Notre seule existence prouve que le principe démocratique du vote à la majorité est contestable, que le mythe de l’assemblée générale souveraine peut être une usurpation. Il appartient à notre lutte de limiter autant que possible la tyrannie du vote majoritaire. Trop d’espace accordé aux assemblées générales nous paralyse, et ne sert qu’à conférer une légitimité de papier à quelques bureaucrates en herbe. Elles neutralisent toute initiative en instituant la séparation théâtrale entre les discours et les actes. Une fois votée la grève illimitée jusqu’au retrait de la loi sur l’égalité des chances, les assemblées générales doivent devenir un lieu de palabre, de mise en commun des pratiques, des idées, des désirs, un moment de notre constitution en force, non plus la scène de toutes les luttes de pouvoir, de toutes les intrigues pour emporter la décision.

Mise au point n° 2 : Les bureaucraties syndicales, bien qu’elles persistent dans leurs habituelles manipulations, ne sont pas un obstacle aussi sérieux au mouvement réel que les réflexes citoyens de pacification, diffus parmi nous. Durant la nuit de l’expulsion de la Sorbonne, une partie des étudiants ne savaient pas pourquoi ils étaient là ni ce qu’ils pouvaient faire, moins encore ce qu’ils devaient faire. Ils promenaient avec eux l’angoisse d’une liberté offerte mais impossible à saisir, faute de l’avoir désirée. Une semaine plus tard, au fil des occupations, des affrontements avec les forces de l’ordre, l’impuissance revendiquée laisse place au goût innocent de l’action directe. Le pacifisme retourne à ce qu’il n’aurait jamais du cesser d’être : une pathologie existentielle bénigne.

Mise au point n° 3 : La lutte appartient à ceux qui la font, pas à ceux qui voudraient la contrôler.

Mise au point n° 4 : Le mouvement permanent, celui de la circulation de tout, est la condition paradoxale du maintien en l’état de la machinerie capitaliste. Tout aussi paradoxalement, l’interruption de son fonctionnement est la condition de tout début de bouleversement. Par le blocage, nous luttons contre le blocage absolu de la situation.

Mise au point n° 5 : Nous nous référons à 68, il est vrai, non à ce qui s’est effectivement passé en 68, à son folklore, à la Sorbonne occupée d’alors, aux barricades du Quartier latin, mais à ce qui ne s’est pas passé en 68, au bouleversement révolutionnaire qui n’a pas eu lieu. ON voudrait, en nous projetant dans le passé, nous extraire de la situation et nous faire perdre l’intelligence stratégique de celle-ci. En traitant 698 comme un simple mouvement étudiant, on voudrait éloigner la menace encore présente de ce que 68 a pourtant été, une grève sauvage générale, un éclat de grève humaine.

Mise au point n° 6 : L’idée de débattre démocratiquement, chaque jour, avec les non-grévistes, de la reconduction de la grève est une aberration. La grève n’a jamais été une pratique démocratique, mais une politique du fait accompli, une prise de possession immédiate, un rapport de force. Nul n’a jamais voté l’instauration du capitalisme. Ceux qui prennent parti contre la grève se placent pratiquement de l’autre côté d’une ligne de front, au travers de laquelle nous ne pouvons échanger que des invectives, des coups et des œufs pourris. Face aux référendums mis en place pour casser la grève, il n’y a pas d’autre attitude à adopter que leur annulation par tous les moyens.

Mise au point n° 7 : Une étrange idée hante ce mouvement, celui d’une occupation des facultés aux heures ouvrables. D’une occupation qui ne serait pas libération de l’espace. Où vigiles, pompiers, administrations, prétextes d’autorité et de sécurité continueraient à exercer leur empire infantilisant, où l’université resterait platement l’université. Il est vrai que cet espace une fois conquis, nous devrions le peupler, le peupler d’autre chose que du désir de retourner à la normale. Nous placer dans la perspective sereine qu’il n’y aura pas de retour à la normale. Puis habiter cette irréversibilité.

Mise au point n° 8 : Les coordinations nationales reflètent la stérilité d’une certaine idée, classique, de la politique. Les syndicalistes et les groupuscules gauchistes (PT, LCR, LO, UNEF, SUD, FSE, Combat, CRI, Groupe bolchevique) proposent à des AG atones des plates-formes pré-rédigées par leurs directions. Dans une ambiance qui fleure bon le énième congrès du PCUS, la coordination nationale ne déroule qu’un jeu de pouvoir soviétique entre « orgas ». Nous opposons à cela l’idée d’une coordination parallèle prenant exemple sur le mouvement lycéen de l’année dernière, une coordination ouverte qui n’est qu’un lieu itinérant d’élaboration stratégique nationale.

Mise au point n° 9 : Nous sommes les héritiers de l’échec de tous les « mouvements sociaux » non seulement depuis trois ans (profs, retraites, intermittents, LMD, EDF, lycéens), mais depuis 1986 au moins. De ces échecs, nous avons tiré les leçons. Le premier d’entre eux porte sur les médias. En se faisant écho du mouvement, les médias en deviennent de fait une composante qui, lorsqu’elle se retire (généralement au même moment que les bureaucraties syndicales) viennent provoquer son effondrement. La force d’un mouvement est sa puissance effective, non ce qui s’en dit, les ragots sur son compte. Le mouvement doit se garder par tous les moyens, fût-ce par la force, de l’emprise médiatique et élaborer une parole qui lui soit propre.

Mise au point n° 10 : Aucun des « mouvements sociaux » des dernières années n’a obtenu en des mois de « lutte » ce que les insurgés e novembre ont discrètement obtenu en trois semaines d’émeute – suspension de toutes les radiations des aides sociales dans les quartiers concernés, rétablissement du financement aux associations les plus absurdes. Et ce sans rien demander. Revendiquer, c’est formuler son existence dans les termes mutilants du pouvoir, c’est concéder à l’adversaire l’avantage du terrain. Même du point de vue de qui veut obtenir quelque chose c’est con.

Mise au point n° 11 : Finis les défilés, les journées d’action décrétées par les centrales. Des occupations et des manifestations sauvages ! L’assemblée des grévistes de Rennes préfère déjà les manifestations « à parcours intuitif », refuse de subir les parcours de la préfecture et la présence de ses sbires. Le service d’ordre a même changé de fonction, comme de nom : il s’appelle « service action » et s’organise pour l’affrontement avec les forces de l’ordre.

Mise au point n° 12 : Qu’on ne nous dise plus que ce que nous faisons est « illégitime ». Nous n’avons pas à nous envisager du point de vue des spectateurs de la lutte, ni à fortiori du point de vue de l’adversaire. La légitimité appartient à qui pense ses gestes. A qui sait ce qu’il fait, et pourquoi il le fait,. Cette idée de la légitimité est évidemment hétérogène à celle d’État, de majorité, de représentation. Elle n’obéit pas au même type de rationalité, elle pose sa propre rationalité. Si le politique consiste en la guerre entre différentes légitimités, entre différentes idées du bonheur, notre tâche est désormais de nous donner les moyens de cette lutte. Sans autre limite que ce qui nous paraîtra juste, et joyeux.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Paris, le lundi 20 mars 2006