Deux rencontres aux “Rencontres”: Tania Magy et Sonia Martins Mateus

De cette cinquième édition des « Rencontres du Maquis pour l’émancipation » dans l’Hérault, d’ailleurs riche en débats sur (contre) la résilience et l’effondrisme (collapsologie), sur les rapports entre anthropologie et anarchie, et sur la vasectomie (Élodie Serna a présenté son excellent livre Opération vasectomie, paru chez Libertalia[1]), je retiendrai deux rencontres dans les rencontres.

Tania Magy

Avec Tania Magy tout d’abord, qui présentait justement un court-métrage tourné avec des collégiens et collégiennes Roms : Nous les enfants gitans. Le film ne m’a pas complètement convaincu, probablement biaisé qu’il est par son origine (une commande institutionnelle), mais j’ai pu bavarder un moment avec Tania et j’ai acheté son livre pour en savoir davantage.

Ça n’est pas seulement parce qu’elle se déplace souvent en roulotte, mais l’expression qui me vient à l’esprit en prenant connaissance de son témoignage est : « femme-orchestre ». « Artiste, voyageuse, anthropologue [pas moins de deux doctorats] », comme le précise le titre de son bouquin (voir couverture ci-dessous), mais encore vidéaste, militante à la Confédération nationale du travail (CNT-AIT, à Pau) au sein de laquelle elle a créé une section des gens du voyage, Tania Magy a su faire des armes de tout ce qui aurait pu – dans le monde comme il va – la marginaliser, et donc la neutraliser : origine, culture, goûts érotiques. Le tout avec un mélange, que je crois n’avoir jamais rencontré, entre une constante mise en scène de soi et une parfaite humilité.  

Voyageurs et voyageuses en chambres, découvrez cette sœur errante, cette voyageuse de l’esprit, en lisant son livre et en consultant son blogue : vous pourrez vous y abonnez à sa lettre d’information Fraiches et pas chères (spécimen ci-après).

Éditions La Cause du poulailler (Coirac)

Sonia Martins Mateus

Avec Sonia Martins Mateus ensuite, autre « femme-orchestre », qui utilise de nombreuses techniques et considère, elle-aussi, ses origines (portugaises, en l’espèce) comme une matière à sublimer dans l’alchimie créative : de ce qui pourrait plomber nos semelles faire les éclats d’or d’un regard.

Je suis souvent réfractaire à la forme dite « installation », tant on en a abusé (et du public également) pour faire passer pour création sensible un geste minimaliste qui semble répondre davantage à la possibilité d’investir un espace (en général vaste et séduisant par lui-même) qu’à une nécessité intérieure (reproche que je ferais à Anne Imhof, dont j’ai publié, il y a peu, des photos de l’exposition au Palais de Tokyo). Le travail de Sonia Martins Mateus échappe à cette critique en ce qu’elle mêle toujours des techniques différentes et « installe » parmi des éléments « de décor » (parpaings, pierres) des objets qu’elle a réalisés : je pense à ces serpents ou à cette salamandre en céramique. Le travail des mains, de la glaise, du feu est toujours présent.

L’une des techniques utilisées par Sonia qui me touche particulièrement est le transfert de photographies sur plâtre, qui produit ce que j’appellerai des « pierres de mémoires » où s’impriment comme sur les murs de Pompéi les silhouettes nostalgiques du passé.

Je vous invite à consulter le site de Sonia Martins Mateus, auquel j’emprunte quelques images, une très belle présentation de son travail (format pdf), et À l’ombre de la pierre. Mémoire d’un caillou (format pdf), réflexion à partir de l’architecture du village d’origine de sa famille, où vous croiserez l’anthropologue Jeanne Favret-Saada et d’autres sorcelleries.

Comme d’habitude, cliquez sur les images pour les AGRANDIR.

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[1] Élodie Serna sera le jeudi 16 octobre à la librairie « L’Hydre aux mille têtes », à Marseille.


ÉROS ET CLASSES SOCIALES : ÉCULONS LES PONCIFS! Échanges avec Agnès Giard (2009)

Je reproduis ci-dessous les éléments d’une correspondance avec Agnès Giard, journaliste animatrice du blog « Les 400 culs » sur le site du journal Libération, les questions qu’elle m’a posées, les réponses envoyées par moi, et la citation qu’elle en a faite sur son blog.

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Premier courriel d’A. Giard

Le 21 décembre 2008 14:43, Agnès Giard a écrit :

Cher Claude,

Ça y est ! Profitant d’un moment de répit, j’ai commencé à lire Je chante le corps critique.

Le chapitre sur la mécanique des femmes m’a complètement transportée et je lui consacrerai un article à part entière, en vous citant d’abondance car il est impossible de vous rendre hommage avec autant de talent.

En revanche, le chapitre sur le queer m’a un peu troublée. Je n’ai pas compris votre position.

Accepteriez-vous de répondre à quelques questions, car je projette de faire un autre article sur votre livre en traitant ce point particulier…

Voici mes questions, si vous avez le temps d’y répondre :

1/ Vous associez le mouvement queer au carnaval. Vous rappelez que le carnaval sert — traditionnellement — de fête défoulatoire, cathartique, qui ne renverse l’ordre social (marqué par les inégalités) que le temps d’une journée. Le carnaval n’est subversif qu’en apparence. Le carnaval ne fait qu’entériner les inégalités… Le mouvement queer, ce serait la même chose : il ne ferait que renforcer les différences homme-femme et la discrimination qui frappe les travs, les trans, les homos et les femmes ?

2/ Est-ce que pour vous, les queer — ces hommes et ces femmes qui bidouillent leur corps ou se travestissent (“drag kings, gouines-garous, femmes à barbe, trans-pédés sans bites, handi-cyborgs”) — sont juste des freaks, des “monstres” de cirque ? Vous semblez les mettre dans le même panier.

3/ Vous faites allusion à la démocratisation (relative) des comportements sexuels hors-norme (SM, échangisme, travestissement, bisexualité, transsexualité, etc.) : « la démocratisation et la banalisation de ce carnaval potentialisent-elles ses effets ? ». Je n’ai pas très bien compris cette phrase.

4/ Vous semblez opter pour l’autre théorie : « Cette débauche d’énergie carnavalesque conserve sa fonction d’exutoire et par là même d’entretien de l’ordre social dont elle met en scène la subversion ou l’inversion ». Pensez-vous que nous ne sommes pas un peu plus libres, libérés, qu’à l’époque où les homos et les femmes en pantalon se faisaient mettre en prison ?

5/ Cette liberté sexuelle plus grande ne semble pas vous plaire… Pourquoi?

J’espère que vous pardonnerez la naïveté de mes questions.

Il y a bien sûr beaucoup de travers dans notre société actuelle et je suis la dernière à penser que nous vivons une ère de liberté totale, mais il me semblait du moins qu’il y avait des choses intéressantes dans la notion de « jeu » proposé par le mouvement queer.

Aussi votre avis m’importe-t-il beaucoup pour y voir plus clair.

 

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Deuxième courriel d’A. Giard

Le 13 janvier 2009 14:22, Agnès Giard a écrit :

Cher Claude

J’ai lu attentivement votre texte [reproduit ci-dessous]. Il est passionnant et votre critique de Beatriz Preciado me semble très juste[1]… Mais j’ai quelques réticences par rapport au point suivant :

Vous prétendez que les « minorités sexuelles » se proclament « révolutionnaires ». Il me semble qu’elles réclament juste le droit de baiser tranquillement dans leur coin sans être dérangées et sans déranger les autres… Il n’y a aucune volonté de changer la société, là-dedans, n’est-ce pas ? Juste le désir de ne pas être mis en prison, voilà tout.

Voici donc trois questions complémentaires, pour mieux saisir votre pensée.

1/ Vous partez du principe que les personnes qui ont des sexualités dites marginales (homosexualité, fétichisme, SM, notamment) se disent « subversifs ». Et vous soulignez à juste titre que ça n’a rien de subversif…

Le problème c’est que — à part les crétins qui confondent sexualité et engagement politique —, personne ne revendique sa sexualité comme un acte subversif… Il me semble que vous mettez du « subversif » là où il n’y en a pas. En clair : vous reprochez aux minorités sexuelles de tenir des propos qui ne sont pas forcément les leurs (mais les vôtres, finalement).

N’est-ce pas un peu abusif ?

2/ Vous semblez déplorer le fait que des compagnies comme IBM prennent en charge les frais médicaux des transsexuels. Effectivement, on peut difficilement dire qu’on est subversif quand on se fait payer ses hormones et sa mastectomie par la société… Mais les transsexuels ne sont pas forcément subversifs, n’est-ce pas ?

Leur vision de la femme (vagin) et de l »homme (pénis) semble au contraire plutôt conformiste, n’est-ce pas ?

3/ La prise en charge par l’entreprise des frais médicaux : cela ne vaut-il pas mieux que d’être obligé de se prostituer (au Bois de Boulogne ou ailleurs) ?

Est-ce qu’il ne vaut mieux pas banaliser la transsexualité, la ramener à ce qu’elle est (une chirurgie esthétique touchant les organes sexuels primaires et secondaires) et en montrer l’inanité, plutôt que de continuer à en faire une maladie mentale ?

 

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Mes réponses à Agnès Giard

Dans Je chante le corps critique, je m’intéresse, comme l’indique le sous-titre, aux « usages politiques du corps ». Ce qui signifie aussi à l’effet politique de certains usages du corps. J’essaie d’éviter, autant que possible, une approche moraliste pour procéder à une évaluation du potentiel subversif de telle ou telle pratique. Cependant, comme il n’existe pas d’instrument de mesure scientifique, je peux donner l’impression de formuler un jugement.

Comme vous l’avez bien compris, ce qui me gêne dans le carnaval, ça n’est pas sa gaîté, sa fantaisie ou son obscénité, c’est sa fonction de catharsis, c’est-à-dire de renforcement de l’ordre social par un défoulement circonscrit dans le temps. Or c’est au carnaval que me font irrésistiblement penser les innombrables groupes, sous-groupes et inframinorités érotiques, adoptant (au moins dans certaines occasions) des costumes et travestissements d’une provocante visibilité. Voyez l’énumération faite par Preciado des « multitudes queer » appelées à détruire « l’empire sexuel » : drag kings, gouines garous, femmes à barbe, trans-pédés sans bite, handi-cyborgs… Il en va de même à mes yeux des pratiques érotiques dites minoritaires (de groupe, SM, etc.).

Que ce carnaval ait lieu tous les week-end, voire tous les soirs de la semaine, et non plus une fois par an ouvre-t-il mécaniquement de nouvelles potentialités subversives ? Au risque de passer pour un rabat-joie, je ne vois pas de raison de le croire. D’autant que ces phénomènes ne concernent, pour des raisons évidentes, que la bourgeoisie et une frange de la classe moyenne. Précisons : les ouvrières qui travaillent de nuit ne peuvent pas sortir le soir, que ce soit en talons ou en godillot, en jupe courte ou avec une moustache ; elles s’en plaignent d’ailleurs à juste raison. On constate certainement un élargissement de la population concernée par ce qui était le fait, au dix-huitième siècle par exemple, d’une infime minorité d’aristocrates fortunés. Appelons cela « démocratisation », à condition de préciser qu’il s’agit d’un constat quantitatif et non d’une appréciation qualitative, positive. Il faut éviter de prendre telle soirée de club échangiste ou d’un bar lesbien pour une photographie de la société dans son entier. Quels que soient par ailleurs les remarques, critiques ou enthousiastes, que l’on puisse faire sur les pratiques qui s’y déroulent. Lire la suite