DOMMAGES DE GUERRE. Chap. II. Kosovo : un néocolonialisme à la conquête de l’Est.

 

Dommages de guerre

 

Je donne ici le deuxième chapitre, « Néocolonialisme », de mon livre Dommages de guerre [Paris-Pristina-Belgrade-1999], paru chez L’insomniaque éditeur, en l’an 2000.

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

 

 

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« Civiliser, c’est avant tout civiliser la guerre. Au besoin par la guerre. »

André Glucksmann, « Merci l’Amérique », L’Express, 17 juin 1999.

 

 

À la fin du dix-neuvième siècle, les commissaires aux Affaires indiennes du gouvernement américain sont unanimes : les Indiens vivent sous l’emprise de coutumes déplorables, dont il importe de les détacher, au besoin par la force. « La possession communautaire de grandes étendues de terres […] les ont empêchés d’acquérir une compréhension de ce qu’est la propriété individuelle[1] ». La meilleure méthode consiste à les enfermer dans des réserves, « tout en leur donnant […] une éducation et en les habituant à l’idée de la propriété privée[2].

Le 27 janvier 1825, le Président Monroe expose sa politique devant le Congrès : « L’expérience a amplement démontré que, dans leur état actuel, il est impossible de les incorporer à notre système. […] Le seul moyen d’y parvenir consiste à doter chaque tribu d’un bon titre à une portion adéquate de terres sur lesquelles elle consentirait à se rendre, et à lui fournir un système de gouvernement interne qui protégera sa propriété de toute invasion et fera obstacle, grâce au déroulement régulier du progrès et de la civilisation, à la dégénérescence qui a généralement accompagné cette transition d’un état à un autre… […] En adoptant ce type de gouvernement, elles se donneront un mouvement qui sera en harmonie avec le nôtre, et son effet bénéfique se fera sentir à travers tout notre territoire[3] ».

Retournement de l’histoire : Monroe, dont le nom est demeuré synonyme d’hostilité aux ingérences réciproques des États-Unis et de l’Europe, donne — à propos des Indiens — une formulation prémonitoire de ce qu’est aujourd’hui, mutatis mutandis, la « doctrine Clinton » dans les Balkans. La principale différence est de taille : le partage de Yalta une fois rendu caduque par l’implosion du bloc de l’Est, le « territoire » des États-Unis d’Amérique tend à recouvrir celui de la planète.

Je crains que certains lecteurs soient tentés de m’abandonner dès à présent à des rapprochements métaphoriques qu’ils jugent excessifs. Non qu’ils doutent que la Maison Blanche ou le Pentagone puissent couvrir ou ordonner des atrocités de toute nature ; le traitement du « problème noir » et l’invasion du Viêt-nam, parmi tant d’autres exemples, les en ont convaincus. Ce qu’ils répugnent à concevoir, c’est qu’il subsiste en Europe de l’Est des poches d’arriération telles que la propriété privée y soit inconnue, ou simplement mal considérée. L’hypothèse paraît en effet peu crédible.

On trouve pourtant une caricature de chef de tribu, le Premier ministre de Bulgarie Radu Vasile, pour lui donner corps en mai 1999, peut-être dans le seul but de flatter l’imaginaire des nouveaux conquérants : « Contrairement à d’autres pays d’Europe centrale […], la conception de la propriété privée était chez nous inexistante. Cela a sans doute freiné le processus de privatisation que nous souhaitons aujourd’hui relancer ; pour y arriver, il faut que chacun prenne conscience que l’intérêt général et l’intérêt particulier se confondent[4]. » Il est bon de décoder ici le message du chef, qui s’adresse dans un document publicitaire aux investisseurs occidentaux : il s’engage à faire en sorte que ses concitoyens se conduisent comme si leur intérêt propre, celui des mafias locales et ceux des États-Unis comme de l’Union européenne se recouvraient exactement. En échange de cette profession de foi, il est heureux d’annoncer, puisque l’argent attire l’argent, que les banquiers du monde ont déjà entamé la modernisation de la réserve qu’il dirige. Le regard distrait du lecteur français (qui se fiche de l’économie bulgare) glisse sur des chiffres et des sigles : 1,6 milliard d’euros sous forme d’aide directe de l’UE ; 2 milliards d’euros dans le secteur des transports ; 500 millions d’euros en assistance financière non remboursable avant l’an 2000 ; prêt de 200 millions d’euros de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) pour la réhabilitation des voies ferrées ; 300 millions de dollars remboursables en vingt ans et assortis d’une période de grâce de dix ans, prêtés par la Banque mondiale à la compagnie des chemins de fer. Encore quelques lignes de cet inhabituel déballage, concernant une donnée géostratégique mieux connue, le pétrole : « Les projets les plus significatifs concernent la mise en place d’un oléoduc traversant la Roumanie, la Hongrie et la Slovénie pour aboutir au port italien de Trieste. » Projets d’autant plus « significatifs » que « l’un des plus riches gisements de ces trois dernières décennies a été récemment découvert dans la Mer noire. » La région de la Mer noire est officiellement considérée comme « Zone de transport paneuropéen » (Pan European Transport Area) depuis la Conférence sur le transport paneuropéen d’Helsinki (1997).

Il arrive que, tout comme d’anciens chefs de tribu, les dirigeants locaux se plaignent que Washington ou Bruxelles les récompensent mal de leurs efforts. Ainsi le président roumain Constantinescu, invité en juillet 1999 à Salzbourg par le Forum économique mondial : « Nous avons bien appris la leçon de la démocratie occidentale, mais l’Occident a encore une longue route à parcourir pour nous comprendre aussi bien que nous le comprenons. » S’enhardissant, l’un de ses semblables, le président albanais, critique la mise en place d’une machine administrative liée à la reconstruction : « La tendance pour le Pacte de stabilité, note-t-il en connaisseur, est celle d’une bureaucratie lourde. Ce n’est pas très efficace[5]. » Lire la suite

ENTRE SEGOÏSTES ET SARKOPHAGES… chroniques de campagne électorale (2007)

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Chronique de campagne — 1.

J’entends ici et là dans les conversations, y compris chez des militants supposés avisés, l’étrange proposition selon laquelle Nicolas Sarkozy risque d’arriver au pouvoir. Cette terrible éventualité justifierait, si j’ai bien compris, un vote « utile » (je trouve que l’on n’a pas suffisamment développé le concepts de « vote décoratif », mais passons).

Où donc les personnes qui tiennent pareil langage ont-elles passé ces dernières années ? Aux Galapagos ? Admettons que la fréquentation prolongée des tortues géantes ralentisse (par mimétisme) les échanges neuronaux (sans parler de la poste) et affranchissons-les sans plus attendre : Nicolas Sarkozy EST au pouvoir !

Excusez-moi, c’est un peu brutal, je m’en rends compte, mais de toute façon vous l’auriez appris un jour ou l’autre.

Reconnaissons, à la décharge de nos émigrés récents, que l’intéressé lui-même, Nicolas Sarkozy donc, semble tout faire pour entretenir l’aveuglement schizophrénique de ses contemporains. Certes, il utilise sa charge de ministre de l’Intérieur pour voyager à l’œil et fliquer les conseillers de sa principale rivale, mais il se garde bien de mettre en avant une vérité qui n’a pas atteint les Galapagos : Sarkozy est le seul candidat qui a déjà appliqué son programme ! Lire la suite

Nazisme & stalinisme : le fin mot de l’histoire (1997)

Ce texte a été proposé en 1997 à la revue No Pasaran. Désaccord politique inexprimé ? Effet du désordre militant ? Il n’a pas, à ma connaissance, été publié. La mise au point qu’il tente me paraît avoir conservé toute son actualité.

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« Nous avons massacré une infinité de personnes […] ; ces vieilles affaires sont classées parce que nous avons beaucoup d’ordre » déclare le Père Ubu d’Alfred Jarry. Certaines réactions « de gauche » à la publication du Livre noir du communisme, semblent ressortir à la même philosophie énaurme.

Dans le même temps où ses détracteurs se gaussent des « pseudo-révélations » d’un ouvrage, en effet très discutable (mais ce n’est pas le sujet du présent article), ils montrent que l’argumentaire philo-stalinien n’a guère varié depuis les années 50, où il devait combattre d’autres « pseudo-révélations », celles du transfuge Kravchenko.

Je me propose d’aborder quelques-unes des questions d’histoire et de théorie qui se trouvent re-posées dans la confusion des polémiques actuelles.

1. Le bolchevisme était-il l’antichambre du stalinisme ?

Après avoir effectivement triomphé de la révolution, les bolcheviks répandirent le mensonge d’une révolution triomphante. Dès 1918, les groupes anarchistes russes sont éliminés par les armes ; en 1925 il n’existe plus d’opposition. Cela ne signifie pas que selon les âneries d’un Glucksmann, « la Russie bolchevique a inventé les camps », elle s’est contenté de rouvrir les bagnes tsaristes, avant d’en créer d’autres. Or que peut-on lire aujourd’hui, dans une double page du Monde diplomatique (décembre 1997) hostile au Livre noir ? La déclaration de l’historien Michel Dreyfus, auteur d’une histoire de la CGT : « Dans la Russie marquée par l’absence de tradition démocratique, dès leur arrivée au pouvoir, les bolcheviks ont été entraînés dans un cycle de violences qu’ils n’ont pu arrêter. » Autrement dit, plus vulgairement : allez faire comprendre à des bouseux illettrés qu’on les fusille pour leur bien ! Très à plaindre, vraiment, ces pauvres… bolcheviks !

1 bis. L’attitude des anarchistes

Il n’est pas tout à fait exact d’avancer, comme le faisait un récent éditorial du Monde libertaire (20 au 26 novembre 1997), par ailleurs pertinent, que « les anarchistes ont lucidement dénoncé le totalitarisme communiste dès les premières années du régime ». Au moins faut-il préciser les choses : jusqu’en 1920, la quasi totalité des anarchistes français, parmi les principaux soutiens locaux de la révolution russe, s’interdisent de critiquer les exactions bolcheviks. « En ce qui concerne la dictature, écrit Sébastien Faure, je m’étais personnellement promis de n’en rien dire, tant j’avais le désir de ne pas prononcer une parole, de ne pas écrire une ligne qui pût être prise pour une désapprobation[1]. »

2. La comparaison entre nazisme et stalinisme.

De leur point de vue, les staliniens ont raison de s’offusquer ou de feindre de s’offusquer de la comparaison entre les deux systèmes. En effet, aussi neutre que soit en elle-même l’opération intellectuelle de comparer, son application a pour effet ici de faire perdre aux crimes nazis, précisément au génocide des juifs, le statut de crime des crimes, étalon décrété indépassable, donc incomparable de l’horreur humaine. Or il ne s’agit nullement, comme on l’entend répéter à l’envi, de nier une spécificité historique du génocide, mais de contester un statut moral particulier à ses victimes et à leurs bourreaux. Non bien sûr qu’elles méritent moins de compassion, et leurs bourreaux moins de réprobation, mais à l’inverse je ne vois pas de raison de considérer plus criminel le bourreau nazi que le bourreau stalinien, ou l’inquisiteur, ou quelque bourreau d’importance que l’histoire nous propose.

À ce point de la discussion, certains interlocuteurs font part de leur inquiétude (voire de leur certitude agressive !) que cet égalitarisme moral dans la condamnation des dictateurs et des tortionnaires n’aboutisse à la « banalisation » du génocide, donc du nazisme et de ses modernes admirateurs. Pour ne plus représenter l’incarnation du mal absolu, le nazisme deviendrait soudain aimable ! Par quel tour de passe-passe ? Personne ne le dit jamais… Or il se trouve que, depuis les années 50 notamment, c’est bel et bien le camp stalinien — dans tous les sens du terme — qui a profité de la diabolisation du nazisme pour nier d’abord, minimiser ensuite, ses propres crimes. Les polémiques présentes ramènent en lumière un argumentaire éculé. Lire la suite