«Communisation» (suite) Une lettre d’André Dréan

J’ai reçu d’André Dréan le texte/lettre suivant, qui répond aux critiques de Lola Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22(celle de 2012 et l’ajout acerbe d’aujourd’hui). André m’ayant laissé libre de l’usage que je pourrais vouloir en faire, j’ai décidé de le publier (j’ai simplement omis les formules amicales conclusives). [Et, sans le vouloir! la fin de l’avant-dernière phrase, que je rétablis, avec mes excuses…]

Lola ayant de son côté évoqué la perspective d’une réponse actuelle et probablement collective au texte d’André publié ici-même (« Les voies de la communisation ne sont pas impénétrables », je me suis engagé à le publier.

Si ce blogue a vocation à accueillir (aussi) des textes qui ne sont pas de moi, et avec lesquels je ne suis pas nécessairement d’accord, sur des sujets théoriques variés — il y en aura donc d’autres sur la critique du marxisme, de l’anarchisme, et de la « communisation » — je n’envisage pas d’héberger indéfiniment les échanges entre deux personnes.

C’est le moment de signaler que vient de se créer opportunément un forum d’échanges sur la communisation.

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«COMMUNISATION»: deux textes de 2012

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La publication récente du texte d’André Dréan à propos de certains « communisateurs », et de la théorie de la « communisation » en général, a suscité des réactions agacées de la part de camarades qui le jugent inutilement et « réductivement » polémique.

D’autres lectrices et lecteurs se sont plaints d’être contraint(e)s de prendre en marche une polémique théorique dont on ne leur fournit pas les tenants et aboutissants. Sans prétendre pouvoir atteindre cet objectif (il faut pour cela, entre autres, suivre les liens indiqués dans les textes[1]), il m’a semblé utile de publier ici deux textes qui datent de 2012 — ce que j’avais négligé de faire à l’époque : le premier est celui d’une brochure du même André Dréan, le second une réponse que Lola lui avait adressée. Elle y a ajouté un court commentaire introductif.

Les allusions faites — par l’un et l’autre — à l’un de mes textes renvoient à «“Communisation” : l’impensable projet » (sur ce blogue).

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ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Les Systèmes d’échange locaux (SEL)

Économie de la misère

Le texte ci-dessous est extrait de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999, pp. 48-51). Il a été republié dans la deuxième livraison d’un fort stimulant bulletin, intitulé Sortir de l’économie. Ses animateurs lui ont adjoint pour l’occasion le sous-titre suivant : «…ou l’économisme pour la misère».

On peut télécharger les numéros de Sortir de l’économie.

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Généralement incapables d’éviter le piège de l’évaluation du travail échangé (biens ou services), soumis de surcroît à des contraintes administratives, les SEL ou systèmes d’échange locaux ont créé des monnaies à validité limitée dans le temps, donc impossible à capitaliser, et qui étaient, avant la mise en service de l’euro, « indexées » sur le franc.

Le grain [de sel] a dans l’esprit des adhérent-e-s une valeur similaire au franc, lit-on dans un guide rédigé par des créateurs de SEL ; de plus lorsque les échanges sont déclarés pour les impôts ou la TVA, ils sont déclarés en convertissant les sommes en unité de mesure en sommes en francs. Mais il est clair que les grains et les francs ne sont pas du tout la même chose. Alors il vaut mieux éviter d’écrire ou de dire « 1 grain = 1 franc ». La valeur, c’est le service apporté[1] .

Or c’est bien cette activité monétaire qui séduit une partie de la gauche alternative et certains économistes. L’expérience plus ancienne des réseaux d’échange de savoir, créés au début des années 80 dans la région parisienne, et dont le mouvement fédérateur revendique 40 000 membres en 1994, n’a suscité ni le même intérêt, malgré un recrutement large, ni les mêmes espoirs, pour la raison qu’il n’y est pas question de battre monnaie[2].

« Des gens qui ne pouvaient rien faire agissent, écrit à propos des SEL Bernard Maris, économiste et universitaire, collaborateur du magazine de gauche Charlie-Hebdo (sous le pseudonyme d’« Oncle Bernard »). Pourquoi ne pouvaient-ils pas agir ? Parce qu’on ne leur donnait pas de droits d’échange [sic]. Car qui donne des droits d’échange ? M. Trichet, chef de la Banque de France[3].» On reconnaît ici le raisonnement de la Banque mondiale, à la nuance près que — miraculeusement — les populations précarisées des pays industriels réinventent seules l’économie sans autorisations ni subventions. Ainsi s’approprient-elles pleinement une monnaie, qui pour être de fantaisie n’en est pas moins une monnaie, donc une représentation — désormais conviviale — de l’abstraction qui mène le monde capitaliste : la valeur. Point du tout contradictoires avec un libéralisme Keynésien bien compris, les systèmes d’échanges locaux rencontrent certes encore l’hostilité de l’État français jacobin et des artisans qui s’estiment directement concurrencés, cependant qu’ailleurs le gouvernement écossais reconnaît au contraire l’existence légale des LETS (Local Exchange Trade System, ancêtres des SEL français) et des monnaies qu’ils créent[4].

Les promesses « pédagogiques » de ce type d’expérience n’ont pas échappé à tous les économistes. « L’émergence de nouvelles pratiques monétaires dans les Sel, remarque M. Servet, directeur du Centre Walras (université Lyon II), reflète la recherche de nouvelles valeurs : la confiance, le lien de dette soumis à la confiance, la proximité, la communauté. En ce sens, les Sel traduisent la recherche d’une qualité monétaire et redonnent un caractère social à la monnaie[5]. » « Au fond, ajoute Denis Clerc, directeur de la revue Alternatives économiques, les initiateurs du système ont éprouvé, à leur échelle, les vertus d’une relance économique, que l’État se refuse à effectuer : solvabiliser une demande par la création d’un instrument monétaire[6]. » Jusqu’à Mme Mitterrand, pythie zapatiste de la social-démocratie, qui déclare à propos des SEL que «la finalité commune [des expériences alternatives], c’est de donner à l’argent sa véritable raison d’être, pour qu’il devienne un outil au service de l’homme, et pas une entité désincarnée qui affole le monde[7]

On a pu, probablement à juste raison, reprocher par ailleurs aux SEL de corrompre, par le consentement à la valeur, monétairement sanctionnée, des systèmes d’entraide préexistants[8]. Il faut mentionner néanmoins des témoignages attestant d’évolutions inverses : «Une fois que des personnes ont fait largement connaissance […], elles n’éprouvent plus le besoin de signer des bons d’échanges, tout devient cadeau. Le SEL servirait-il d’étape pédagogique à l’apprentissage et à la redécouverte du don[9] ? » Ce peut être le cas, sans doute, dans une société où les anciennes solidarités paysannes et ouvrières se sont délitées, et où l’isolement fait du club de célibataires et — pire — du Minitel ou d’Internet l’étape obligée de rencontres amicales ou galantes.

Que l’idéologie de la valeur et de la consommation, donc aussi du salariat, tende à régenter tous les rapports sociaux, y compris les plus « intimes », ce ne sont pas les débats sur les « petits boulots » et autres « tâches sociales de proximité » à créer ou à rémunérer qui en feront douter, déboucheraient-ils sur une «économie du bonheur [sic] qui prendrait acte de tous les profits individuels et collectifs, matériels et symboliques associés à l’activité» qu’appelle de ses vœux le sociologue Bourdieu[10]. Après tout, s’assurer qu’un voisin âgé ou malade a de quoi manger et se soigner, balayer la neige devant sa porte, indiquer le chemin à un voyageur, ces gestes pourraient «mériter salaire», puisque indéniablement ils constituent des « services rendus » à des individus ou à la collectivité. On considérerait tout aussi logiquement — un peu comme on incite des paysans à se muer en « jardiniers du paysage » — que la jolie fille qui égaye un matin de printemps par le jeu de ses cuisses, exhibées jusqu’au sillon fessier, participe à l’embellissement des rues, donc à l’élévation du moral des actifs. Une incarnation nouvelle du mobilier urbain, en quelque sorte, dont la rétribution n’aurait rien d’illégitime ! Le dit « travail ménager », presque toujours imposé au seul sexe féminin, pourrait être également rémunéré en fonction de son évidente importance sociale[11]… Il faut craindre pourtant qu’à salarier la vie comme elle va, tarifer les dévouements et « solvabiliser » les désirs, on redécouvre plus ou moins naïvement les catégories classiques de la domesticité et de la prostitution. Malheur aux femmes alors ! premières victimes désignées d’une modernisation par l’économie — donc d’un renforcement — des rôles sexués traditionnels.

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[1] SEL mode d’emploi, col., 1997, p. 27.

[2] Sur ces réseaux, cf. Libération, 8 novembre 1994, et Le Monde, 29-30 octobre 1995.

[3] Charlie-Hebdo, 10 juillet 1996. « Anti-économie, anti-capitalisme », « fondamentalement, le SEL est une société anarchiste » affirme M. Maris, dont on peut douter des compétences en matière d’anarchisme puisqu’il se prononce ailleurs en faveur d’un « gouvernement [mondial] unique qui permettra de gérer, entre autres, les fantastiques problèmes écologiques qui se posent à la Terre. », Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie ! (avec Phil. Labarde), Albin Michel, 1998, p. 24. Philippe Val, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, fustigera pour sa part dans les SEL une visée « absolument contraire à l’éthique républicaine qui fonde tout ce qui reste de gauche dans le monde », des expériences « tolérables […] comme réserves d’Indiens, pauvres parcs à déchets humains [sic] abrutis par leur isolement. […] ; la version en poil de chèvre, la version misérable du terrorisme libéral » (14 janvier 1998).

[4] Silence, n° 320, Lyon, avril 1998.

[5] Alternatives économiques, n° 157, mars 1998.

[6] S.E.L. Pour changer, échangeons, numéro hors-série de la revue Silence.

[7] Libération, 2 avril 1998.

[8] Cf. Dréan André, « Les SEL manquent de sel », Oiseau-tempête, n° 3, printemps 1998.

[9] Plassard François (SEL de Toulouse), Silence hors série, op. cit. « Certains SEL, comme à Grenoble, écrit Michel Bernard (SEL Croix-Rousse, Lyon), ont choisi d’ouvrir dans leur catalogue une rubrique “gratuit” ».

[10] Bourdieu Pierre, Contre-feux, Liber-Raisons d’agir, 1998, p. 46.

[11] C’est ce que réclame, par exemple, la Coordination allemande des associations indépendantes de chômeurs, qui propose la création d’une allocation d’existence, tandis que les garantistes français (CARGO), espagnols (association Baladre) et les Invisibles italiens préfèrent associer la revendication du revenu au concept d’une e nouvelle citoyenneté. Lettre rapide d’AC ! n° 90, février 1999.

La grande misère du républicanisme critique, par André Dréan

On trouvera ci-dessous un texte d’André Dréan qui répond à un article d’Alain Brossat publié dans le journal anticarcéral L’Envolée (« La peine infinie », n° 18, novembre 2006, pp. 17-20).

Il m’a semblé utile d’élargir sa diffusion alors (septembre 2010) que le républicanisme critique manifeste une poussée aiguë, que des organisations de gauche et d’extrême gauche, sans parler du journal Libération, entonnent des hymnes à la République, à la Nation et à l’ordre social afférent.

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La grande misère du républicanisme critique

Lors de la manifestation du 4 septembre 2010 contre la « xénophobie d’État », l’une des redondances à la mode chez les « démocrates critiques », l’ARAC ou (prenez votre souffle !) Association républicaine des anciens combattants et victimes de guerre, des combattants pour l’amitié, la solidarité, la mémoire, l’antifascisme et la paix (je vous ai épargné les capitales) déclarait dans un tract : « L’Arac ne peut se taire et laisser faire ce qui conduit à mettre la paix civile en péril »…

Un tract anonyme, intitulé « Bla bla bla…» lui répondait (et à un vieux chant révolutionnaire) par une question tout à la fois impertinente et bien venue : « À quand la fin des Républiques, de la Justice et du Travail ? »

Le militant Paolo Persichetti à la situation duquel était consacré l’article de M. Brossat a été condamné par contumace à vingt-deux ans et demi de prison en 1987 par un tribunal italien, pour actes de terrorisme. Arrêté en France, où il enseignait, en 2002, et livré à la Justice italienne, il est libérable en 2017. En 2006, l’équivalent local de la Juge d’application des peines chargée de son dossier, Albertina Carpitella, refusait de lui accorder une permission de sortie.

À l’occasion de la énième péripétie de « l’affaire Persichetti », Alain Brossat a noirci quelques pages dans le dernier numéro de « L’Envolée », sous le titre « La Peine infinie », censées dévoiler les traits caractéristiques de l’actuel système pénal et pénitentiaire. Mais ce que cet article révèle, ce sont les illusions que l’auteur entretient sur la nature même de la République. À savoir l’État dont les fondations, en particulier dans l’ordre de la représentation, ont été posées au cours de la période ouverte par la Renaissance et qui a culminé avec les Lumières. Époque d’ascension au pouvoir de la bourgeoisie, à l’ombre des monarchies administratives, dont les maîtres à penser sont Bodin, Hobbes, Locke, Montesquieu, Rousseau et Bentham, pour ne citer que les noms les plus connus en Europe. Le marquis Beccaria lui-même, que notre philosophe de Paris VIII appelle à la rescousse, à la suite de Negri, pour stigmatiser ce qu’il considère comme la remise en cause de « l’utopie pénitentiaire » issue de la révolution bourgeoise, fut l’un des idéologues de l’État moderne, véritable main de fer sous le gant de velours de l’aristocrate libéral, à la fois économiste, criminologue et moraliste. Comme Alain Brossat n’est, par malheur, pas le seul à repeindre sous des couleurs pastel l’histoire gorgée de sang de la domination du capital, sous prétexte d’en signaler les taches qui, aujourd’hui, en maculent le tableau idéal, il n’est pas inutile de revenir sur la généalogie de l’institution qui en est la protectrice, fondée sur le principe de la souveraineté du peuple. Le lecteur l’aura compris : mon objet n’est pas de nier les particularités de la domination modernisée mais de rappeler des banalités de base afin d’en entamer la critique générale. Le même lecteur m’excusera de la profusion de citations. Mais elles sont bien plus parlantes que bon nombre de commentaires et montrent à quel point les héritiers de Foucault, qui connaissent pourtant leurs classiques, peuvent parfois être frappés d’amnésie. Enfin, je ne saurais trop conseiller la lecture du principal ouvrage du marquis milanais, partisan des Lumières, « Le traité des délits et des peines », à ceux qui veulent savoir d’où provient le despotisme pénal et pénitentiaire que nous voyons aujourd’hui fleurir sous le drapeau de la démocratie d’État.

De prime abord, ce qui frappe « d’effroi » Alain Brossat, c’est que la juge d’application des peines de Viterbe maintienne Persichetti en cellule sous prétexte qu’il « n’a pas manifesté suffisamment de signes de repentance », « ne s’est pas assez explicitement dissocié de la position politique qui fonda les prises d’armes révolutionnaires dans l’Italie des années 1970 », etc. En d’autres termes, elle continue de le considérer comme l’un des ennemis potentiels de l’État, bien qu’il soit embastillé dans l’une des prisons les mieux verrouillées d’Italie et, par suite, incapable de participer à quelque « prise d’armes ». Alain Brossat analyse la décision de la juge comme l’exemple même du « retour vers les peines obscures dénoncées en leur temps par Beccaria ». En France, c’est toujours la même histoire avec les philosophes d’obédience républicaine : ils prennent la représentation avantageuse que la domination donne d’elle-même pour la réalité. Lorsque, dans des circonstances hors du commun ou présentées comme telles, elle apparaît sous la forme la plus brutale pour ce qu’elle est en dernière analyse, à savoir la coercition sans phrase exercée au nom de la raison d’État, ils y voient la violation des bases mêmes de la souveraineté du peuple, et donc du corpus de lois qui en découle. Face à l’apparition de Léviathan, le monstre étatique sorti des entrailles de la société bourgeoise, ils n’en croient pas leurs yeux et leurs oreilles et ils y détectent quelque « rechute » dans l’arbitraire propre à l’absolutisme d’antan.

Pourtant, Hobbes, dans « Le Citoyen ou les fondements de la politique », rédigé en pleine révolution anglaise et contre celle-ci, révèle avec la plus brutale franchise en quoi consiste le principe de la domination moderne qu’il appelle de ses vœux, domination basée sur le pacte par lequel les membres de l’État aliènent leur liberté individuelle au nom de leur sûreté collective, l’absence de contrainte étant synonyme chez lui de guerre de tous contre tous et de chacun contre lui-même. « Pour ce qu’en vertu du contrat, par lequel les citoyens se sont obligés l’un à l’autre d’obéir à l’État, c’est-à-dire à la souveraine puissance et de lui rendre obéissance générale […], naît l’obligation particulière de garder toutes et chacune des lois civiles, que ce pacte comprend toutes ensemble. Il est manifeste que le sujet qui renonce à cette générale convention de l’obéissance renonce en même temps à toutes les lois de la société civile. Ce qui est crime d’autant plus énorme que quelque autre offense particulière (…). C’est là proprement le péché qu’on nomme crime de lèse-majesté, que je définis comme l’action ou le discours par lequel tel citoyen ou tel sujet déclare qu’il n’a plus la volonté d’obéir au prince ou à l’assemblée que l’État a élevée à la souveraineté, ou dont il lui a commis l’administration […]. D’où je tire cette conséquence, que les rebelles, les traîtres et les autres convaincus de crime de lèse-majesté, ne sont pas punis par le droit civil, mais par le droit de nature, c’est-à-dire non en qualité de mauvais citoyens, mais comme ennemis de l’État et que la justice ne s’exerce pas contre eux par le droit de la souveraineté, mais par celui de la guerre. » Et d’ajouter ailleurs : « Dans l’état de nature, il ne faut pas mesurer le juste et l’injuste par les actions, mais par le dessein et la conscience de celui qui les pratique. »

Rousseau, dans le « Contrat social », ne dit rien d’autre lorsqu’il affirme : «Quiconque attaque le droit social devient par ses forfaits rebelle et traître à la patrie, il cesse d’en être membre en violant sa loi et même il lui fait la guerre. Alors la conservation de l’État est incompatible avec la sienne, il faut que l’un des deux périsse et quand on fait mourir le coupable, c’est moins comme citoyen que comme ennemi. Les procédures, les jugements sont les preuves et la déclaration qu’il a rompu le pacte social et, par conséquent, qu’il n’est plus membre de l’État (…).  Cet ennemi n’est plus personne morale et c’est donc le droit de la guerre que de tuer le vaincu.»

Beccaria, enfin, monté au pinacle par les citoyennistes pour la « douceur » des peines qu’il propose, va dans le même sens que ses prédécesseurs, comme Hobbes, et que ses contemporains des Lumières. Après des préambules de la veine de l’auteur de « Léviathan » sur l’origine du pacte social, donc sur la nécessité d’abandonner, au moins en partie, « leur liberté naturelle » afin de « jouir de la paix civile » et de « faire les lois civiles », il souligne, parmi les motifs qui justifient la peine de mort : « Les temps d’anarchie, où les lois se taisent et sont remplacées par le désordre et la confusion, si tel citoyen, quoique privé de sa liberté, peut encore, par ses relations et son crédit, porter quelque atteinte à la sûreté de son pays, si son existence peut produire quelque révolution dangereuse dans le gouvernement, il est, sans doute, nécessaire de l’en priver. Mais pendant le règne tranquille des lois, sous la douce autorité du gouvernement formé et approuvé par les vœux réunis des peuples […], bien défendu au dehors et soutenu dans son intérieur par la force et par l’opinion […], quelle nécessité d’ôter la vie au citoyen ? » Évidemment, lorsque la peine capitale n’est pas nécessitée par la raison d’État, il est inutile de l’appliquer. Voilà en quoi consiste la sagesse du criminologue des Lumières. Lire la suite