ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le plaisir utile

 

Économie de la misère

 

Ce texte constitue le cinquième chapitre de la première partie de mon livre Économie de la misère (Éditions La Digitale ; disponible).

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Le plaisir utile

Si la publicité utilise largement le ressort érotique, par l’instrumentalisation du corps féminin (découpé, dénudé, provocant, toujours disponible), s’il semble que l’idéologie productiviste ait contaminé, via les modèles fournis par la pornographique et la sexologie, les comportements amoureux de certains de nos contemporains, on ne recense pas (encore) de cas de stimulation érotique directe des travailleurs sur les lieux de production. Il n’est pas fréquent non plus que l’exercice d’une activité érotique satisfaisante soit, fût-ce sous le couvert d’une respectable conjugalité, avancé comme motif d’une action revendicative, même si la grève et l’émeute sont autant d’occasions de rencontres amoureuses. Il existe pourtant, à ma connaissance, au moins deux cas de grèves « amoureuses », menées à la fin des années 70, en Italie et à Londres. Des ouvriers d’une usine de Pesaro se plaignirent qu’à dater de l’installation de nouvelles machines à encoller, leur libido ait anormalement diminué. Attribuant, à tort ou à raison, ce phénomène aux ondes électromagnétiques émises par les machines, ils se mirent en grève jusqu’au remplacement de celles-ci. Dans l’usine Londonienne de British Leyland, les ouvriers refusèrent le travail de nuit au motif qu’il compromettait leur vie amoureuse et conjugale. « Love first », titra joliment le Times [1].

Les réflexions des auteurs cités dans le chapitre précédent [non reproduit ici] attestent d’une relation certaine — par eux plus ou moins gaiement assumée — entre la question du travail (nécessité, discipline, principe de réalité) et celle du plaisir (épanouissement personnel, érotisme, émancipation des femmes). Afin peut-être de ne pas heurter de front la morale bourgeoise ou pour présenter leur critique du travail sous un jour plus pragmatique qu’utopique, des militants révolutionnaires, parfois médecins[2], seront « amenés à envisager non seulement la nécessité du repos musculaire, mais aussi l’utilité du plaisir », selon la formule du Dr Pierrot (1871-1950), auteur d’une brochure intitulée Travail et surmenage [3], largement citée dans l’Encyclopédie anarchiste. Ancien cofondateur du groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), qui devait évoluer du socialisme vers l’anarchisme, Pierrot estime que « l’observation médicale se heurte à la morale officielle [qui] fait du travail l’idéal de la vie ». La paresse s’explique, selon lui, comme une répugnance peut-être inconsciente envers une besogne déplaisante, dont le but et par conséquent l’intérêt échappent à l’ouvrier parcellaire, et dont par surcroît le profit est accaparé par un patron parasite. « Si les hommes voyaient le but de leur besogne, s’ils pouvaient comprendre dans son ensemble et dans ses parties un ouvrage qu’ils auraient reconnu eux-mêmes utile et beau, s’ils savaient que le fruit de leur propre travail profitât réellement à eux et à la communauté, alors ils pourraient s’intéresser à leur œuvre et s’adonner avec joie à un labeur librement consenti. »

Mais s’il conclut que « le plaisir est ou devrait être la base même de l’activité humaine », l’anarchiste se juge tenu de prêcher la modération. Dès lors que c’est en tant que médecin, c’est-à-dire en tant que dépositaire d’un savoir scientifique, qu’il formule ses recommandations, peut-être attend-on de lui qu’il indique les limites au-delà desquelles le plaisir — perdant son utilité — devient malsain ? « Si je prends comme exemple l’acte vénérien, il est certain que sa répétition trop fréquente en diminue la jouissance. Un fatigué génital [sic] ressent de la lassitude musculaire et cérébrale et aussi une certaine tristesse vague. C’est cette tristesse que les individus prennent parfois pour du remords, surtout lorsque l’acte ne s’accompagne pas de sentiments affectifs[4] ». Dans un texte de 1949 publié en espagnol dans la revue C.N.T. (organe de la Confédération national du travail anarcho-syndicaliste), Pierrot se réfère explicitement à l’idéal fouriériste du travail attrayant : « La fonction de la surabondance serait d’assurer à tous un superflu nécessaire aux joies de la vie et dont chacun aura libre disposition selon ses goûts. Ainsi l’inégalité n’existera plus et l’envie ne pourra plus s’exercer, puisque chacun pourra satisfaire ses goûts, par exemple soit en déplacements, en excursions ou en voyages, soit en réceptions amicales ou en joies amoureuses, soit en études ou en jouissances artistiques, soit en des marottes particulières[5]. »

Certains anarchistes n’hésitent pourtant pas à défendre le travail (et l’effort militant) contre les perversions de la mollesse, du stupre et de la fornication. Dans L’Éthique du Syndicalisme, c’est à titre de référence négative que Pierre Besnard (1886-1947) cite le droit à la paresse : « Il faut que chacun d’entre nous soit cet exemple contagieux, dont parlait Montesquieu […]. Cela se fait avec des individus normaux et sains, avec des hommes qui ont le souci du travail créateur et non avec des anormaux et des paresseux. […]. On ne s’étonnera pas que, contrairement à Paul Lafargue, auteur plus fantaisiste que marxiste, je ne revendique pas le droit à la paresse pour la classe ouvrière, mais celui au loisir sain, reposant et éducateur[6]. » Revenant quant à lui sur l’expérience des anarchistes espagnols, dont le rôle durant la révolution de 1936 fut prépondérant (jusqu’à la militarisation du mouvement sous l’égide des staliniens espagnols et soviétiques), Diego Abad de Santillan écrit : « En 1936, nous pouvions donner une forte impulsion au développement économique de l’Espagne parce que nous ajoutions à l’outillage existant la ferveur de la foi et l’intensification des efforts. […] Nous nous [en] sentions capables […], mais à travers l’instrument dont nous disposions, l’organisation syndicale [la C.N.T.] et non à travers les idylliques communes libertaires de nudistes et de pratiquants de l’amour libre[7]. »

Loin de la synthèse passionnelle imaginée par Fourier entre effort et plaisir, que reprenait à son compte (avec modération) le Dr Pierrot, mais aussi contre la pudibonderie surannée et le pseudo-réalisme des néo-proudhoniens, d’autres révolutionnaires explorent une troisième voie. Désir et plaisir ne seraient plus simplement utiles, encore moins incarneraient-ils la subversion ou le péché : ils seraient en eux-mêmes constitutifs de l’ordre social. On pourra s’étonner de trouver le surréaliste André Breton parmi ceux qui envisagent un tel renversement de perspective, au prix — dérisoire — d’une bonne gestion, qu’il semble approuver d’avance.

« Il est bien certain, affirme-t-il tout d’abord, qu’aux célèbres “À chacun selon ses capacités”, “ses œuvres” ou “ses besoins” (matériels), non seulement le surréalisme mais toute la poésie digne de ce nom tend à substituer un “À chacun selon ses désirs”. Est-ce beaucoup plus ambitieux, si l’on y réfléchit ? Qui dit qu’il ne suffirait pas d’une bonne gestion générale pour que le désir entre dans l’ordre ? Moyennant l’abolition des “verboten” en toutes langues, je ne doute pas que la pointe extrême et jusqu’à la plus asociale du désir ait tôt fait de se résorber[8]. »

Le psychanalyste Wilhelm Reich (1897-1957), disciple dissident de Freud, fondateur à Berlin de l’Association pour une politique sexuelle prolétarienne (Sexpol), bientôt exclu du parti communiste puis de l’Association psychanalytique internationale, formalisera à partir de son expérience clinique et militante une conception renouvelée de l’ordre social naturel, reposant sur le doublet : « économie sexuelle »—« démocratie du travail ». « Pour l’individu avec une structure génitale[9], la sexualité est une expérience agréable, et rien que cela ; le travail est une activité vitale heureuse et une manière de s’accomplir. Mais pour l’individu moralement structuré, c’est un devoir ennuyeux ou seulement un moyen de gagner sa vie[10]. » La prétention pseudo-scientifique (et les tracasseries staliniennes) ont fait oublier à Reich les conditions sociales concrètes dans lesquelles l’individu moyen exerce une activité salariée sans intérêt. Il est naïf — ou pervers — d’imaginer qu’une vie érotique satisfaisante (à supposer qu’elle se réduise à l’orgasme normalisé que Reich croit pouvoir quantifier à l’aide de ses appareils de mesure) métamorphose une tâche inepte, fut-elle effectuée dans un système démocratisé, en moyen d’épanouissement. C’est pourtant ce que le Dr Reich explique au « petit homme » : « [L’économie sexuelle] voudrait que tu vives ta sexualité la nuit pour ne pas en être obsédé le jour et pour te permettre d’accomplir ta tâche[11]. » Mais c’est, dès les années 30, lorsqu’il s’adresse aux jeunes du Parti communiste, que Reich résume le plus simplement sa conception de la vie saine : « Nous avons intérêt à ce que la capacité de travail de chaque militant du parti dure le plus longtemps possible, c’est pourquoi une vie sexuelle à peu près réglée est une des conditions les plus importantes. On croit gagner des forces en éliminant totalement la vie sexuelle. C’est une erreur. En vérité, lorsqu’on restreint trop sa vie sexuelle, c’est l’intensité du travail qui en pâtit : et l’on rattrape largement, grâce à la vigueur du travail que procure une vie sexuelle à peu près satisfaisante le temps que l’on perd dans sa vie privée, parce qu’on travaille alors vite et mieux[12]. » Ainsi le désir rentrerait-il dans l’ordre, selon la vision de Breton, résorbé, épuisé (de préférence la nuit), laissant à l’énergie vitale toute latitude de s’exprimer dans le militantisme social et dans le travail salarié.

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[1] Libération, 28 octobre 1978. L’anecdote italienne est rapportée par le dirigeant stalinien Giovanni Berlinguer. Plus récemment, Pierre Larrouturou, partisan de la semaine de quatre jours, fait davantage confiance aux réformes qu’aux luttes sociales : « La réduction du temps de travail peut même déboucher sur un baby boom ! Des sociologues le pensent sérieusement ». Libération, 10 septembre 1997.

[2] La Doctoresse Madeleine Pelletier, féministe et néo-malthusienne, membre du Parti communiste mais collaboratrice de la presse anarchiste, fait débuter sa plaquette Le travail, Ce qu’il est, ce qu’il doit être (La Brochure mensuelle, n° 85, janvier 1930) par la phrase suivante : « L’homme est naturellement paresseux, le travail régulier est une conséquence de la civilisation. » Née en 1874, Madeleine Pelletier est morte en décembre 1939 à l’Asile de Perray-Vaucluse où, malade, elle purgeait une peine de prison, à elle infligée en application de la loi de 1920, pour avoir pratiqué des avortements.

[3] Pierrot Marc Dr, Travail et surmenage, 1911, aux Temps nouveaux.

[4] Des sentiments affectueux eussent évité un air de redondance, mais reconnaissons que cette dernière observation de Pierrot ne manque pas de pertinence.

[5] « Le facteur moral et le besoin de liberté dans l’évolution sociale et les possibilités d’élaboration d’une société future », publié en français dans Quelques études sociales, La Ruche ouvrière, 1970, p. 57.

[6] L’Éthique du Syndicalisme, édité par la Confédération générale du travail syndicaliste révolutionnaire (CGTSR), 1938, p. 20-22.

[7] Guérin, op. cit., p. 664, lettre du 10 juillet 1965.

[8] Entretien avec Claudine Chonez, Gazette des Lettres, 31 juillet 1948. C’est moi qui souligne. Breton introduit une distinction entre le désir, positif même dans sa « pointe » asociale, et la licence « qui est fautive. Parce qu’elle se cache, parce qu’elle est ruse […]. »

[9] C’est-à-dire, pour Reich, l’hétérosexuel(le) capable d’orgasme profond dans le seul coït phallus/vagin. L’individu moralement structuré, lui, souffre d’une cuirasse caractérielle qui lui interdit de décharger ses tensions et de goûter le plaisir, orgastique ou esthétique.

[10] La Fonction de l’orgasme (1947), L’Arche, 1970, p. 146.

[11] Écoute petit homme (1945), Payot, 1972, p. 52.

[12] Le Combat sexuel de la jeunesse (1932), Éditions Gît-le-Cœur, 1971, p. 91.

DIFFAMATION PUBLIQUE SUR INDYMEDIA, SOUS COUVERT DE CRITIQUE FÉMINISTE — CENSURE ET MACHISME DE CE MÉDIA (avril-mai 2013)

Gueule rougeJe regroupe ci-dessous trois articles successifs publiés sur mon ancien site à propos d’une diffamation anonyme publiée sur Indymedia Paris. Le/la ou les auteurs — toujours anonymes — de cette diffamation se sont assez vite et publiquement rétractés.

Par contre, les misérables crétins d’Indymédia Paris refusèrent et d’appliquer les consignes des diffamateurs repentis et de s’excuser. Pire, ils affirmèrent hautement leur mépris pour quelqu’un (moi) qui réagissait si vivement « à la première petite critique ». En l’espèce : « harcèlement sexuel » !

On voit entre quelles mains se trouvait la contre-information à Paris.

Indymedia Paris a aujourd’hui disparu, avantageusement remplacé par Paris-luttes.infos (voir lien dans la colonne de droite).

Deux bonnes nouvelles.

Le premier texte ci-dessous a été publié en ligne le 28 avril 2013. À noter: rien n’indique — malgré le pseudonyme employé — que mon diffamateur anonyme soit du genre féminin.

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Il y a un moment que j’avais l’intention d’ouvrir une rubrique « Fan Club » sur ce site. Tout le monde sait — c’est une façon de parler ! — que je me suis fait éclater le foie par un flic en civil en 1996 ou que le livre Suicide, mode d’emploi est interdit de facto depuis 1995. Mais certaines amabilités, au détour d’un forum Internet ou dans un ouvrage obscur, échappent probablement à la majorité de mes lectrices et lecteurs. Tel personnage me traite de violeur d’enfants (en série), tel autre d’assassin (en série aussi !), tel autre d’antisémite — oh ! je suppose que oui : aussi. Bien entendu, plus j’écris sur les droit des enfants (notre premier livre avec Yves Le Bonniec), plus je revendique le droit pour chacun(e) de décider de l’heure et du moyen de sa mort, plus je dénonce les provocations antisémites d’un Dieudonné, et plus de telles « révélations » ont de l’intérêt pour les crétins et les salauds qui les font. Presque toujours sous couvert de l’anonymat.

À toute corvée, ménagère ou rédactionnelle, il faut ce que l’on appelle un « déclencheur ». Le rôle du déclencheur est ici tenu par une dénonciatrice qui signe un texte sur le site Indymedia Nantes sous le pseudonyme — on n’est jamais trop prudent(e) — de « lamamaterielle ».

Le texte critique, avec plus ou moins de bienveillance, deux articles récemment publiés sur le féminisme et les Femen, l’un dans Courant alternatif (journal de l’Organisation communiste libertaire, sous la plume de Vanina [impossible ce jour d’établir une connexion , donc de créer un lien vers CA]), l’autre dans Le Monde diplomatique (sous la plume de Mona Chollet).

La rédactrice anonyme reproche, entre autres, aux deux auteures des articles d’avoir également cité positivement des passages de mes propres textes.

Or, l’anonyme le révèle aux deux gourdes abusées — et au passage, nous le verrons, à Corinne Monnet, militante féministe lyonnaise, qui m’avait demandé l’autorisation de reproduire un extrait des 42 bonnes raisons dans le recueil Au-delà du personnel [1] :

« Pas mal de monde tient Claude Guillon pour un harceleur de jeunes femmes, et cela depuis des années. Il n’est pas rare dans les cercles soucieux de féminismes de voir Claude Guillon comparé à une sorte de Weltzer Lang inconnu en quelque sorte. »

Admirez la précision quasi chirurgical des éléments matériels. Voilà ce que j’appelle un dossier bien ficelé : « Pas mal de monde », « depuis des années », « il n’est pas rare »… Lire la suite

CONTRACEPTION ET AVORTEMENT : LES PARADOXES DE LA LIBERTÉ (2010)

Capture d’écran 2014-11-11 à 11.34.13En octobre 2009, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), publiait un rapport intitulé Évaluation des politiques de prévention des grossesses non désirées et de prise en charge des interruptions volontaires de grossesse suite à la loi du 4 juillet 2001 [1], remis à la ministre de la Santé début février 2010.

Ce document, d’ailleurs remarquable, donne l’occasion de mettre à jour ses informations sur la loi et les comportements — notamment concernant les mineures — et aussi de s’interroger sur les limites de la vision étatique des rapports sociaux de sexe et des comportements féminins par rapport à la procréation. Vision qui s’annonce dès la première phrase de la synthèse : « Les questions relatives à la santé sexuelle et reproductive constituent un enjeu essentiel de santé publique (en gras dans l’original). »

Si elle est critiquable, il est néanmoins bon de garder présent à l’esprit le non-dit laïque et rationaliste de cette formulation : la « sexualité » est une composante de la santé (et non une manœuvre du Diable dont il faut se garantir) ; la santé sexuelle est un enjeu de santé publique (et non un problème moral à confier aux gens d’Église). Il s’agit d’une bonne illustration de la laïcisation de ces questions et du transfert de capacités de contrôle des prêtres aux médecins.

Le principal constat du rapport est le caractère paradoxal de la situation française. Paradoxe dont je discuterai la validité, ce qui n’entre pas complètement en contradiction avec le rapport, qui lui-même en atténue la portée.

En quoi y a-t-il paradoxe selon les rapporteuses ?

« La diffusion massive de la contraception n’a pas fait diminuer le nombre des IVG, qui se maintient aux environs de 200 000 par an » (p. 3)

Pour autant qu’il soit pertinent de comparer des statistiques dont la fiabilité n’est pas toujours établie, on estime que la France se situe, avec la Suède et le Royaume Uni parmi les sept pays européens ayant les taux de recours à l’IVG les plus élevés. (p. 59)

L’indication est pourtant précieuse, au moins en ce qui concerne la Suède et le Royaume Uni, ce dernier pays ayant précédé la France dans l’information sur la contraception et la libéralisation de l’avortement. On s’en souviendra au moment d’évaluer la marge de manœuvre offerte par une éventuelle « meilleure information ».

« 72% des IVG sont réalisées sur des femmes qui étaient sous contraception, et dans 42% des cas, cette contraception reposait sur une méthode médicale, théoriquement très efficace (pilule ou stérilet. » (p. 4)

« Moins de 5% des femmes déclarent ne pas utiliser de contraception alors qu’elles ont une activité sexuelle et ne souhaitent pas être enceintes. […]

[On note] une prédominance très nette de la contraception hormonale orale (pilule) laquelle représente près de 60% de la couverture contraceptive, situation sans équivalent à l’étranger. […]

[Néanmoins] 1 grossesse sur 3 n’est pas prévue [Je souligne. CG] ; dans 60% des cas, elle sera volontairement interrompue. » (p. 33) Lire la suite

Petit portrait de l’amour en désastre

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Jamais sans doute le titre de cette rubrique — « Cimetière de projets » — ne sera plus adéquat. Pourtant il ne s’agit exactement ni d’un embryon ni d’un cadavre de texte. Ni d’un brouillon ni d’une œuvre qui n’aurait pas trouvé preneur, ou dont la publication aurait été contrariée par un aléa éditorial.

Le laborieux exercice de transfèrement des textes de mon site vers ce nouveau blogue m’a contraint à « faire le ménage » dans des fichiers poussiéreux, d’où émerge ce Petit portrait de l’amour en désastre, sauvegardé dans une version obsolète de Word. En « mode compatibilité » est-il précisé. Le terme est bien mal choisi !

Les extraits du texte que je reproduis ont été soigneusement choisis pour ne pas permettre d’identifier la personne dont il est ici question (et dont je suis sans nouvelles depuis une vingtaine d’années). Même si l’objet du texte est de décrire une relation et non de faire son portrait à elle, et malgré ce long délai, bien des détails permettraient à des proches — ou à elle-même ! — de la (de se) reconnaître.

Pourquoi, dans ces conditions, publier un texte mutilé ?

D’abord pour apaiser, autant que faire se peut, ma frustration d’auteur.

En guise de disposition testamentaire ensuite. Le présent texte, que l’on trouvera après mon décès (je sais que je ne pourrai me résoudre à le détruire) sur un disque dur ou dans mes brouillons, ne devra pas être publié — à supposer évidemment que quiconque s’en soucie jamais ! — avant l’an 2044.

La fille de la dame en question (je leur souhaite longue vie à toutes deux) aura une cinquantaine d’année (je suis nul en calcul mental, c’est une approximation). Tout cela n’aura plus d’importance pour personne (et je serai mort depuis belle lurette).

Pour répondre à une question qui viendra à l’esprit de certain(e)s : non je n’ai jamais pensé à envoyer ce texte à la personne qui l’a inspiré. C’eut été sottement cruel. Il m’arrive d’être sot, mais j’ai peu de disposition pour la cruauté (je le regrette parfois, mais c’est une autre histoire).

Je parlais plus haut de l’exercice (dérisoire, certes, mais la vie elle-même…) de pallier ma frustration d’auteur. Je suis conscient du peu d’élégance du moyen employé : susciter celle des lecteurs et des lectrices. Mais après tout, n’est-ce pas constitutif du rapport entre celui/celle qui écrit et celui/celle qui lit ?

 

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Elle rectifie la position du col de cygne au-dessus du lavabo : juste à l’aplomb de la bonde, pour éviter les éclaboussures.

Je préfère le décaler un peu : je n’aime pas le bruit produit par le jet tombant directement dans le siphon.

Deux maniaques ! Deux conceptions de la vie, peut-être.

[…]

 

Elle se considère comme viscéralement attachée à l’amour exclusif. La douleur provoquée par la jalousie est quelque chose qu’elle ne pourrait « même pas » exprimer.

Elle me considère comme « un homme à femmes », un séducteur.

Entre le jour de notre rencontre et celui de notre séparation, elle a eu au moins trois liaisons avec d’autres hommes. Moi aucune, avec aucune femme.

Cela ne change rien à la manière dont elle se voit, dont elle me voit.

C’est moins contradictoire qu’il n’y paraît. Puisque je suis un « homme à femmes », elle ne peut rien attendre de moi ; notre relation est donc frappée de nullité dès l’origine. Bien que nous soyons amants (elle dit : que nous « couchions ensemble »), elle ne se considère pas engagée dans une relation. Elle peut donc enchaîner des liaisons successives sans avoir le sentiment de tromper quiconque, à commencer par elle-même. J’ignore si le raisonnement ne s’applique qu’à moi ou bien s’il est démultiplié.

En tout cas, c’est un comportement de garçon, pour une fille moderne.

[…]

 

Nous nous retrouvons après une brouille de plusieurs mois. Elle avise une photo d’elle et sa fille, prise par moi, que j’ai accrochée au-dessus de mon bureau. Elle dit : « Je ne vois pas très bien comment je pourrais expliquer ça à ma fille si elle vient ici ».

Je vois très bien, moi, comment je pourrais expliquer à sa fille (et à quiconque) que j’aime avoir sous les yeux une photo, que j’ai prise, de deux êtres auxquels je pense si souvent.

Il n’existe pas de photo où nous figurons, elle, sa fille et moi. C’est autant d’économisé en frais de retouche.

[…]

 

Je l’ai accompagnée au train. Elle me dit qu’étant donné ce qu’elle vit à X [une ville du Nord de la France], elle ne pense pas pouvoir assumer notre histoire plus longtemps. Scène de genre pour hall de gare.

Je rentre chez moi ravagé.

Je suis au lit depuis un moment lorsque le téléphone sonne. Elle m’appelle pour me dire que son TGV a une avarie ; elle plaisante sur les catastrophes récurrentes qui perturbent le trafic Paris-X. Est-ce que je peux rester éveillé un moment ? Elle risque d’avoir à revenir dormir chez moi, elle me rappellera dès que la situation se précisera.

Sa voix est claire, enjouée ; elle semble heureuse de me parler. Soulagée peut-être. Très masculine encore, cette façon de considérer les sentiments des autres automatiquement accordés aux siens, lesquels obéissent à une mystérieuse télécommande : play, stop, delate.

[…]

 

Nous nous voyons presque tous les jours ce mois d’août, elle et sa fille, pendant leur séjour parisien.

Annonce de l’arrivée inopinée d’un amant… Elle dit : « Je ne te l’avais pas dit. J’ai rencontré quelqu’un ». Lequel quelqu’un, ignorant mon existence comme j’ignorais la sienne, est fondé à penser qu’il fait plaisir à tout le monde en se rendant disponible de manière imprévue.

Je nous revois en discuter sur le divan effondré de l’appartement où elle loge, pendant la sieste de sa fille. Elle dit : « Tu ne perds ton sens de l’humour en aucune circonstance, c’est ça ? ». Je me souviens d’un sentiment aigu de ridicule, mais qu’ai-je pu dire ? Impossible de m’en souvenir.

[…]

 

Elle dit : « C’est la première fois que je regrette d’avoir couché avec un mec ». Elle parle de moi.

[…]

 

Je lui écris de longues lettres, à la main, exercice dont je suis d’autant plus déshabitué que mon écriture me semble illisible. Elle m’assure qu’elle la déchiffre sans difficulté. Je redécouvre la crampe de l’écrivain et l’illusion de l’épistolier, qui croit que l’aimée dévore déjà sa missive quand il vient juste de la glisser dans la boîte aux lettres.

Je lui écris une lettre où je manifeste le désir d’elle que j’éprouve. Texte certainement banal et d’ailleurs sans prétention, qui ne vaut que parce que c’est mon désir qui s’adresse au sien, séparés que nous sommes par la distance et les longs intervalles entre nos rencontres.

Elle dit : « J’aime bien quand tu me racontes tes trucs. Mais là…! » Capable de sensualité, elle assimile tout ce qui peut être rattaché à l’érotisme à de la perversion. Le plaisir ne se pense ni ne se parle. Ma chandelle ainsi mouchée, mon feu éteint, je pose définitivement la plume.

[…]

 

Elle récuse formellement l’hypothèse, pour moi d’évidence, que nos voisins de table au restaurant nous supposent amants.

— Qu’y aurait-il d’extraordinaire, puisque nous sommes amants !

À ses yeux, c’est un sophisme, vaguement obscène.

[…]

 

Quoique capables de nous comprendre, nous ne parlons pas tout à fait la même langue. Trentenaire, elle s’exprime dans la vie courante, c’est-à-dire en dehors des conversations intimes à forte charge affective, à l’aide d’une dizaine d’expressions générationnelles, comme « J’hallucine ! » (forme abréviée : « J’halluce »), « Je suis dégoûtée ! », « C’est clair ! ».

Si je l’informe, pour signifier que la salle de bains est libre que « j’ai fini ma toilette », elle dit : « Ouah ! la vieille expression ». Avec un sourire plus gêné qu’ironique.

[…]

 

Visiblement, elle n’aime pas que je chante. J’en suis d’autant plus étonné et mortifié que j’ai l’habitude d’être complimenté pour ma voix. Elle dit : « Si tu aimes chanter, tu devrais aller dans une chorale. »

[   ] …