La Chair des femmes : terre promise aux hommes, à propos d’un film d’Amos Gitaï (2005)

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Je ne doute pas des bonnes intentions qu’affiche Amos Gitaï. Il les appuie d’ailleurs sur des constatations de bon sens et des informations saisissantes : « Il y a un lien évident entre la tension liée à la peur [dans le conflit Israélo-palestinien] et la dépense sexuelle [organisée, au seul bénéfice des hommes, par les deux camps[1]. » ; on estime que, chaque année, 3 000 femmes sont acheminées en Israël depuis les pays de l’Est, pour y être prostituées.

Les bonnes intentions d’Amos Gitaï viennent de loin. On peut supposer qu’il connaît l’origine de son prénom : dans la Bible, Amos est un berger-prophète inspiré par Yahvé, qui lui annonce le châtiment d’Israël où l’on « achète les faibles à prix d’argent » (Amos, 8-6).

On veut bien croire que faire d’un attentat palestinien l’instrument du châtiment divin qui s’abat sur les trafiquants de chair humaine a pu choquer une partie de l’opinion israélienne, et de l’opinion juive dans le monde. Et que cela puisse être salutaire, on veut bien le croire encore.

Cependant, chacun sait que les bonnes intentions font le pavement des enfers aussi couramment que des terres promises. Ce qui m’intéresse, en l’occurrence, c’est la manière dont est traité, c’est bien le cas de le dire, le corps des femmes, et représentée la violence sexuelle.

« Même avec des comédiennes, dit Gitaï, j’étais inquiet de la manière de filmer les corps des femmes, nues, humiliées physiquement. Il y a tant de films dégoûtants qui tirent bénéfice de ce qu’ils prétendent dénoncer. La présence à mes côtés de trois femmes, Marie-José Sanselme au scénario, Caroline Champetier à la caméra, Isabelle Ingold au montage, était essentielle[2]. »

Justement, Caroline Champetier déclare au Monde [3] : « Je fais partie des féministes qui ont poussé la radicalité un peu loin. » Diable ! On aimerait en savoir davantage sur cette lointaine radicalité, dont le journaliste du Monde s’extasie que le « féminisme » (les guillemets sont de lui) en quoi elle s’est muée, constitue « l’un des atouts » de Champetier en tant que camérawoman de Terre promise.

De la pornographie

– Scène I

Lors d’une halte dans le désert, l’un des convoyeurs arabes du groupe de jeunes femmes en choisit une, qu’il viole. Si l’on ne savait pas qu’il s’agit d’un geôlier et d’une presque prisonnière (nous ignorons quelle est la part de contrainte dans la succession d’événements qui l’ont conduite là), on pourrait penser à une scène de séduction. La fille geint plus qu’elle ne crie, se débat sans violence. Que croit-elle ? Que craint-elle ? Que pense-t-elle ? Que dit-elle ? Nous n’en saurons rien. Nous ignorons d’ailleurs tout d’elle et de ses compagnes ; ce ne sont pas des personnages mais des icônes.

À la fin de la scène, la caméra monte vers la lune pleine. Maintenant que je connais les antécédents d’une excessive radicalité de la camérawoman, je me dis qu’il s’agit peut-être d’une très audacieuse satire du rite de la lune de miel… Sur le moment, la scène est confuse — image et sens.

– Scène II

Les filles sont présentées aux acheteurs. C’est un marché de chair humaine, une foire aux esclaves. La femme qui les vend fait l’article : elle est jeune ! elle est belle ! poitrine superbe ! La scène est d’autant plus violente qu’elle mobilise peu de violence effectivement pratiquée. « Ne l’abîmez-pas ! » dit la vendeuse. « Poitrine superbe ! » répète-t-elle : on fait jaillir deux seins d’un chemisier, chair lumineuse dans le rayon des phares des 4 x 4. Image pornographique, au sens strict d’abord : qui décrit la prostitution. Mais pornographique aussi parce qu’image inutile du corps exhibé. Et répétée. « Poitrine superbe ! » : deux autres seins jaillissent.

– Interlude

Je ne me lasse pas de la contemplation des corps humains en général et de ceux des femmes en particulier. Je ne suis jamais rassasié de peau et de chair : peau, chair et courbes des fesses, des ventres, des poitrines. Les êtres humains rendus à leur nudité, à la fois unifiés et irrémédiablement individualisés par elle, me sont une source d’émotion inépuisable. Peu porté par ailleurs au fétichisme, je me connais pas de préférence (« gros seins », « petits culs », que sais-je…). Et j’apprécie pareillement le corps des femmes pour lesquelles je ne bande pas.

J’ai détesté la vision de ces seins-là. Je n’avais nul besoin de les voir, d’être fait voyeur de ces seins, pour comprendre ce qu’on voulait me (dé)montrer. Ou bien s’agit-il de me faire bander, pour établir ainsi scientifiquement ma complicité avec les trafiquants de femmes ? Quel peut être le sens de la situation ainsi créée : des seins dévoilées sur l’écran ; moi qui souffre dans mon fauteuil ; ma voisine, inconnue qui est venue s’asseoir à mon côté qui geint, se cache les yeux, se frappe les cuisses ?

– Scène III

Un camion transporte plusieurs filles. Le chauffeur, excité croit-on par le coït amorcé entre un convoyeur et une fille détachée du lot (dont on ne comprend pas si elle a un statut privilégié ou si elle est victime de l’amour qu’elle éprouve pour le beau mac), arrête le camion, choisit une fille et la viole.

Le viol menace à chaque instant. OK J’ai vu la fille tirée par le bras, on pourrait me la montrer pleurant, une fois remontée dans le camion. Je ne suis pas idiot.

Or j’assiste au viol. En gros plan. Mais c’est un viol incroyable. Je dis peut-être une bêtise, je manque d’expérience en matière de viol. Voilà. Le convoyeur ouvre sa braguette, prend la tête de la fille et lui imprime un mouvement de va-et-vient très rapide et très violent, rabattant le front de la fille sur son pubis de toute sa force. Je n’ai pas remarqué que la fille ait été contrainte d’ôter un dentier… Ou bien le violeur a-t-il une bite en bois ? Quand il a fini (quoi ?), croyez-vous que la fille régurgite du sperme, comme chez Breillat ? Pas du tout. D’ailleurs Bite-en-bois lui donne une espèce de baiser au coin des lèvres ; c’est dire qu’il ne craint pas d’y trouver son propre sperme (je dis peut-être une bêtise, mais il me semble que, le plus souvent, les mecs hétéros réservent de préférence l’ingestion de leur sperme aux femmes qu’ils violent/dominent).

Quel est le sens, une fois encore, de cette mauvaise pornographie, à la fois ostentatoire et si peu réaliste ?

Il y a précisément dans un autre film israélien récent, Mon trésor, une scène de fellation. Le film de la réalisatrice Keren Yedaya traite également de la prostitution, d’abord pratiquée par une femme, puis par sa fille. C’est la jeune fille qui est amenée, sans contrainte mais avec un souverain mépris masculin, à soulager d’un trop plein de sperme un ancien petit ami, retour du service militaire. La scène est triste, parfaite, subtile. Comme le film et le regard de la réalisatrice sur la jeune fille (Dana Ivgy), fascinante d’énergie, sur son corps, éloigné des canons dominants de la beauté, et parfaitement bouleversant.

– Scène IV

Les filles sont arrivées dans l’établissement, dancing-bordel en bord de mer, qui s’appelle Promised Land. On leur intime l’ordre de se déshabiller entièrement, elle sont coincées par quelques costauds sur une espèce de galerie qui domine les flots. Un des types les passe au jet d’eau, quelque chose entre chahut de bord de piscine et thalasso glauque. On pense à un rite de passage, une humiliation supplémentaire, gratuite et un peu minimaliste pour des filles qu’on va faire violer pour de l’argent. Mais admettons…

Or à quoi pensent les journalistes du Monde et Gitaï lui-même ? Je vous le donne en mille : à Auschwitz !

Je n’invente rien. Lisez Le Monde [4] : « Une hallucinante séquence de déshabillage forcé avant qu’elles soient poussées sous une douche au jet [notez la contorsion pour user du mot douche et éviter de parler d’un tuyau d’arrosage], qui, par sa violence [pas celle du jet, en tout cas], pétrifie autant le spectateur que les gamines déshumanisées, insiste sur le parallèle iconoclaste entre le gazage des juives à Auschwitz par les nazis et la réduction d’innocentes émigrées au rang de marchandises par des citoyens d’Israël. »

« Il est tout de même difficile de ne pas y penser [à la Shoah, dit un autre journaliste J. Mandelbaum] en voyant la scène au cours de laquelle les filles sont passées à la douche. Y avez-vous pensé vous-même ?

Oui, évidemment », répond Gitaï [5].

La question précédente portait justement sur la Shoah comme « référence » du film, et Gitaï a répondu : « Non. La Shoah est un événement unique dans l’histoire de l’humanité, et est devenu à ce titre un référent absolu, y compris sur le plan iconographique, auquel on fait appel un peu trop à la légère à mon sens. »

Donc : Non, mais oui !

Ainsi, on nous montre une demi-douzaine de top-models les miches à l’air, courant et piaillant sous le tuyau d’arrosage d’un maquereau culturiste, et nous sommes supposé(e)s songer aux camps d’extermination nazis !

Est-ce que la « banalisation du nazisme », dont ils ont pourtant plein la bouche, a gangrené à ce point ce qui tient lieu de cervelle à ces gens pour qu’ils voient réellement une métaphore de la chambre à gaz dans ce grotesque arrosage ?

Ou bien s’agit-il, et cela ne vaut pas mieux, d’une métaphore cinématographique ? Le scénario de « L’arroseur arrosé » se retournerait : le [juif] arrosé [de gaz] arrose à son tour, et tel est pris [dans le crime] qui croyait prendre [le tapin]… Et puisque la fausse salle de « douche » dissimulait la vraie chambre à gaz, le passage au jet serait supposé marquer l’équivalence… Mais de quoi ou de qui d’ailleurs ? Maquereaux = Nazis ? C’est ça ? Ah non ? Maquereaux [même juifs] = Nazis ? C’est bien ça ?… Restons-en là, Gitaï aurait mieux fait de s’en tenir à sa méfiance envers des références utilisées « un peu trop à la légère ».

Rideau !

« La question centrale du film, dit Gitaï dans la même livraison du Monde, est celle de l’exercice du pouvoir par l’humiliation d’autrui. »

C’est en effet une question importante. On ne trouve hélas dans le film aucun élément de réponse ou d’analyse qui permette de l’éclairer. On rangera donc Terre promise parmi les tentatives manquées, et Mon trésor parmi les réussites.

Quant à la manière de montrer au cinéma, de cinémato-graphier le corps nu, désirant, et le plaisir, on mentionnera rapidement, pour y revenir peut-être ultérieurement, les tentatives stimulantes et audacieuses de Catherine Breillat (Anatomie de l’enfer) et de Patrick Chéreau (Intimité), et au contraire l’horripilant voyeurisme d’un Brisseau (Choses secrètes).

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[1] Entretien, Cahiers du Cinéma, janvier 2005, p. 42-43.

[2] Cahiers du Cinéma, op. cit.

[3] 23-24 janvier 2005.

[4] Article de Jean-Luc Douin, 12 janvier 2005.

[5] Le Monde, 12 janvier 2005.