Ubu Roi ~ Alfred Jarry par Jean-Christophe Averty (ou “Merdre à la mort!”)

Hommage à Jean-Christophe Averty, décédé ce jour. Grand ami des poupées (qu’il moulina), du jazz et du music-hall (auxquels il consacra des milliers d’heures d’émissions de radio), et de Jarry (qu’il transposa à la télévision, quand il y eut dans cette “fausse fenêtre” de véritables – et vites closes – fenêtres de liberté créative).

Nazisme & stalinisme : le fin mot de l’histoire (1997)

Ce texte a été proposé en 1997 à la revue No Pasaran. Désaccord politique inexprimé ? Effet du désordre militant ? Il n’a pas, à ma connaissance, été publié. La mise au point qu’il tente me paraît avoir conservé toute son actualité.

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« Nous avons massacré une infinité de personnes […] ; ces vieilles affaires sont classées parce que nous avons beaucoup d’ordre » déclare le Père Ubu d’Alfred Jarry. Certaines réactions « de gauche » à la publication du Livre noir du communisme, semblent ressortir à la même philosophie énaurme.

Dans le même temps où ses détracteurs se gaussent des « pseudo-révélations » d’un ouvrage, en effet très discutable (mais ce n’est pas le sujet du présent article), ils montrent que l’argumentaire philo-stalinien n’a guère varié depuis les années 50, où il devait combattre d’autres « pseudo-révélations », celles du transfuge Kravchenko.

Je me propose d’aborder quelques-unes des questions d’histoire et de théorie qui se trouvent re-posées dans la confusion des polémiques actuelles.

1. Le bolchevisme était-il l’antichambre du stalinisme ?

Après avoir effectivement triomphé de la révolution, les bolcheviks répandirent le mensonge d’une révolution triomphante. Dès 1918, les groupes anarchistes russes sont éliminés par les armes ; en 1925 il n’existe plus d’opposition. Cela ne signifie pas que selon les âneries d’un Glucksmann, « la Russie bolchevique a inventé les camps », elle s’est contenté de rouvrir les bagnes tsaristes, avant d’en créer d’autres. Or que peut-on lire aujourd’hui, dans une double page du Monde diplomatique (décembre 1997) hostile au Livre noir ? La déclaration de l’historien Michel Dreyfus, auteur d’une histoire de la CGT : « Dans la Russie marquée par l’absence de tradition démocratique, dès leur arrivée au pouvoir, les bolcheviks ont été entraînés dans un cycle de violences qu’ils n’ont pu arrêter. » Autrement dit, plus vulgairement : allez faire comprendre à des bouseux illettrés qu’on les fusille pour leur bien ! Très à plaindre, vraiment, ces pauvres… bolcheviks !

1 bis. L’attitude des anarchistes

Il n’est pas tout à fait exact d’avancer, comme le faisait un récent éditorial du Monde libertaire (20 au 26 novembre 1997), par ailleurs pertinent, que « les anarchistes ont lucidement dénoncé le totalitarisme communiste dès les premières années du régime ». Au moins faut-il préciser les choses : jusqu’en 1920, la quasi totalité des anarchistes français, parmi les principaux soutiens locaux de la révolution russe, s’interdisent de critiquer les exactions bolcheviks. « En ce qui concerne la dictature, écrit Sébastien Faure, je m’étais personnellement promis de n’en rien dire, tant j’avais le désir de ne pas prononcer une parole, de ne pas écrire une ligne qui pût être prise pour une désapprobation[1]. »

2. La comparaison entre nazisme et stalinisme.

De leur point de vue, les staliniens ont raison de s’offusquer ou de feindre de s’offusquer de la comparaison entre les deux systèmes. En effet, aussi neutre que soit en elle-même l’opération intellectuelle de comparer, son application a pour effet ici de faire perdre aux crimes nazis, précisément au génocide des juifs, le statut de crime des crimes, étalon décrété indépassable, donc incomparable de l’horreur humaine. Or il ne s’agit nullement, comme on l’entend répéter à l’envi, de nier une spécificité historique du génocide, mais de contester un statut moral particulier à ses victimes et à leurs bourreaux. Non bien sûr qu’elles méritent moins de compassion, et leurs bourreaux moins de réprobation, mais à l’inverse je ne vois pas de raison de considérer plus criminel le bourreau nazi que le bourreau stalinien, ou l’inquisiteur, ou quelque bourreau d’importance que l’histoire nous propose.

À ce point de la discussion, certains interlocuteurs font part de leur inquiétude (voire de leur certitude agressive !) que cet égalitarisme moral dans la condamnation des dictateurs et des tortionnaires n’aboutisse à la « banalisation » du génocide, donc du nazisme et de ses modernes admirateurs. Pour ne plus représenter l’incarnation du mal absolu, le nazisme deviendrait soudain aimable ! Par quel tour de passe-passe ? Personne ne le dit jamais… Or il se trouve que, depuis les années 50 notamment, c’est bel et bien le camp stalinien — dans tous les sens du terme — qui a profité de la diabolisation du nazisme pour nier d’abord, minimiser ensuite, ses propres crimes. Les polémiques présentes ramènent en lumière un argumentaire éculé. Lire la suite