Michel Onfray se rapproche de l’extrême droite, sous le patronage de Proudhon

Le pauvre Michel Onfray poursuit sa pitoyable dégringolade et se rapproche de la vieille «Nouvelle droite» intellectuelle d’Alain de Benoist. Non seulement il préface un livre de Thibault Isabel, mais il participe en chair et en os à un colloque organisé par les revues Éléments pour une civilisation européenne et Krisis, les deux organes de cette mouvance d’extrême droite.

La stratégie de pêche à la ligne pratiquée depuis longtemps par Alain de Benoist, via les revues en question, se révèle une fois de plus payante. Après avoir attiré récemment Bernard Langlois, cofondateur de la revue Politis, de Benoist peut se flatter d’une belle prise médiatique, que la mise en page ci-dessous indique assez: ça n’est pas vers l’affiche du colloque que se tournent les regards quasi égrillards des deux «penseurs» d’extrême droite, mais vers Michel Onfray.

Quant au grand ancêtre qui fournit le prétexte de cette répugnante fraternisation intellectuelle, il serait vain de lui reprocher aujourd’hui de tirer Onfray encore plus bas qu’il n’était. Ce sont pourtant bien les ambiguïtés de sa théorie qui autorisent tant d’ordures de droite ou d’extrême droite à se réclamer de lui.

Onfray, lui, définitivement enfermé dans sa folie omnisciente et omnipotente, est certainement persuadé non seulement d’avoir raison à propos de Proudhon – comme du reste – mais de ce que sa parole magique éclairera tous les esprits et résoudra toutes les contradictions…

Encore quelques années (ou mois?) et notre cynique rédigera des rapports pour la présidente du Front national et/ou de la République.

Voir la publicité du colloque Proudhon.

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Et un entretien dans la presse d’extrême droite, un ! (juin 2017)

SUR L’IDÉOLOGIE ANTI-ISLAMOPHOBE, par F. Grim et A. Pinot-Noir

Ce texte entend répondre à ceux qui, parmi les communistes libertaires, sont engagés dans un combat contre « l’islamophobie » et, à ce titre, prétendent interdire toute critique de l’islam et promouvoir une théorie de la « race sociale », dans un climat pour le moins générateur de tensions, d’accusations de racisme, et même d’attaques caractérisées.

S’il date vraisemblablement du début du siècle dernier, c’est depuis peu que le terme « islamophobie » a fait une percée fulgurante comme appellation du racisme contre « les Arabes ». On passe ainsi du racisme anti-maghrébin à l’effroi ou l’horreur suscités par la religion des musulmans. Les immigrés et leurs descendants ne seraient plus rejetés pour des raisons « ethniques » mais pour leur appartenance supposée à une culture originelle identifiée à l’une de ses dimensions : la religion musulmane – qu’ils sont pourtant nombreux à ne pas pratiquer, et ceci même lorsqu’il leur arrive d’en conserver quelques traditions devenues coutumières.

Se joue là un tour de passe-passe qui assimile la « race » à la religion en tant que matrice culturelle. On est face à une « mystification conceptuelle (…), l’assignation de tout un pan d’individus, en fonction de leur origine ou de leur apparence physique, à la catégorie de « musulmans », permettant de faire taire toute critique de l’islam, parce que celle-ci ne rentrerait plus dans la critique des religions, mais directement dans le domaine du racisme »[1] . Si Claude Guillon voit du « mépris » dans cet « antiracisme des imbéciles »[2], nous y décelons surtout ce spectre qui hante la gauche : le tiers-mondisme, idéologie qui conduit à adopter de façon acritique le parti de « l’opprimé » contre celui de « l’oppresseur ». C’est ainsi que, pendant la guerre du Vietnam, dénoncer les Américains entraînait le soutien au Viet Minh et à la politique d’Ho Chi Minh, dont les comités Vietnam scandaient le nom et brandissaient le portrait à longueur de manif ; comme aujourd’hui, défendre les Kurdes peut impliquer de soutenir le PKK et de brandir le portrait d’Oçalan. Ce qu’il s’est passé pendant la guerre d’Algérie où ceux qui, voyant dans le « colonisé » l’exploité par excellence, ont soutenu inconditionnellement le FLN, s’est reproduit face à la révolution iranienne de 79 et chez les pro-Palestiniens. Le tiers-mondisme a ainsi abandonné petit à petit le prolétariat comme sujet révolutionnaire pour lui substituer le colonisé, puis l’immigré, puis les descendants d’immigrés… et enfin les croyants. Le tiers-mondisme originel avait promu le relativisme culturel, ses successeurs ont adopté le culturalisme, qui prétend expliquer les rapports sociaux par les différences culturelles. C’est dans les années 80, avec la grande manipulation de SOS Racisme, que ce glissement est devenu une doctrine qui donnera naissance à toutes les dérives actuelles, jusqu’à assigner une identité musulmane à tous les immigrés « arabes » et leurs descendants.

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Devant le constat du glissement opéré au sein de toute une partie de la gauche vers l’idéologie culturaliste, il est intéressant de pointer que celle-ci est devenue, après 1968, l’angle d’attaque d’un courant d’extrême-droite : la Nouvelle droite. Son rejet de l’immigration ne repose plus sur un racisme biologique mais sur l’idée d’assignation identitaire, basée sur une vision figée des sociétés dans des traditions anciennes, et sur la nécessité, comme garantie de paix sociale, de conserver des cultures homogènes. Selon les élucubrations des néo-droitiers, pour qui les conflits sont ethno-culturels et pas de classes, les Maghrébins, par exemple, assignés à la culture musulmane, doivent en conséquence rester dans leur pays d’origine pour vivre leurs traditions entre eux ! Au passage, Alain de Benoist, chef de file de la Nouvelle droite, défend des luttes tiers-mondistes et anti-impérialistes, et nie le caractère raciste de sa « défense de l’identité européenne ». Cette évolution du discours raciste est à l’œuvre depuis quelques années au sein d’une autre formation d’extrême-droite, en quête de respectabilité, le Front national, qui reprend en partie la rhétorique de la Nouvelle droite : le problème ce n’est plus les « immigrés » mais les « musulmans ».

C’est ainsi que l’on en vient, de bords a priori radicalement opposés, à adopter un discours identitaire qui considère que tous ceux qui ont un lien d’origine ou familial avec l’un ou l’autre pays du Maghreb (ou d’autres pays « arabes ») doivent se considérer comme musulmans, sous l’appellation aberrante de « Français d’origine musulmane ». Alors que ce n’est pas en raison de la religion qu’ils pratiquent ou qu’on leur prête qu’ils sont discriminés mais parce que ce sont des travailleurs immigrés ou issus de familles ayant immigré. Ce n’est pas l’identité qui est en jeu mais l’appartenance de classe. Cette « origine musulmane », qui fait bondir les athées d’origine maghrébine, travestit un stigmate social en stigmate culturel. L’État et les media ne s’y trompent pas quand ils font du « musulman », forcément islamiste (et plus ou moins modéré ou radicalisé), la nouvelle caractérisation du membre de la classe dangereuse [3].

C’est sur ces bases que l’idéologie identitaire anti-islamophobe vient s’associer, notamment chez certains marxistes, à celle de la « race sociale », chimère universitaire d’importation récente, qui tente de plaquer ici le schéma racial et communautaire de la société américaine. Cette vision « racialiste »[4] qui prétend créer une nouvelle classe de « race » ne sert en réalité qu’à masquer, voire à nier, la réalité du rapport social capitaliste : l’exploitation des prolétaires, de tous les prolétaires, quels que soient leur origine, leur couleur de peau, leur religion et leurs us et coutumes personnels. La justification en serait que le racisme aurait été indispensable au développement capitaliste parce qu’il justifierait le colonialisme. En réalité, inférioriser l’opprimé a toujours été une stratégie de pouvoir qui s’applique à tous les opprimés quelle que soit leur supposée « race ». Maintenir dans leur condition les serfs, les paysans pauvres, les esclaves puis les ouvriers, passe notamment par les empêcher de s’exprimer et d’avoir accès à l’éducation, au prétexte qu’ils seraient trop bêtes et ignares pour cela, qu’ils appartiendraient à une catégorie inférieure. Rappelons que les Anglais ont durement colonisé et pillé les Irlandais et les Russes les Ukrainiens sans avoir besoin d’une telle justification. Et, dans leur ensemble, pillage et colonisation, tout comme l’exploitation proprement dite, n’ont pas besoin de quelconque excuse.

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Et pourtant, le racisme existe bel et bien et le rejet du « musulman » pauvre et immigré est l’une de ses manifestations. Le discours du FN, du Bloc identitaire et de Pegida contre l’islam n’est que l’arbre qui cache la forêt : ce sont simplement des racistes qui veulent que les immigrés dégagent. L’argument culturel est sans doute plus respectable à leurs yeux que les vieilles lunes racistes basées sur des caractéristiques qui seraient innées (les Noirs sont comme ci, les Arabes comme ça…). Cette stratégie leur permet aussi de ratisser plus large, d’autant que ces mouvements exploitent à leurs fins racistes la montée réelle de l’islam radical. Si l’immigration est pour eux le fond du problème, ils se raccrochent à des arguments plus honorables tels que la défense de la laïcité ou le combat contre le sexisme. Mais, en réalité, que les immigrés (pauvres, bien sûr) soient ou non musulmans, ils sont toujours pour eux des indésirables.

Le racisme, comme la xénophobie, est un outil qu’utilisent les dominants contre les dominés. Ainsi, Fredy Perlman écrit : «  Les colons-envahisseurs d’Amérique du Nord avaient recours à un outil qui n’était pas, tel la guillotine, une nouvelle invention, mais qui était tout aussi mortel. Cet instrument sera plus tard nommé racisme et s’intègrera dans la pratique nationaliste (…). Les gens qui avaient abandonné leurs villages et leurs familles, qui étaient en train d’oublier leur langue et qui perdaient leur culture, qui étaient dépouillés de tout sauf de leur sociabilité, étaient manipulés afin de considérer la couleur de leur peau comme substitut à ce qu’ils avaient perdu » ; « le racisme avait été une arme parmi d’autres pour mobiliser les armées coloniales (….) et elle n’a pas supplanté les autres méthodes, elles les a plutôt complémentées »[5]. Il s’agit de créer des catégories permettant de diviser pour prévenir ou écraser les rébellions et les luttes sociales. C’est ce qu’a fait, en Algérie, le gouvernement français en 1870, en octroyant par décret (la « loi Crémieux ») la nationalité française aux « indigènes israélites », les séparant arbitrairement des « indigènes musulmans ». L’appartenance « religieuse » a également été utilisée pour écraser les luttes sociales en ex-Yougoslavie avec la fabrication d’une « nationalité musulmane » inconnue, dressant les uns contre les autres des gens qui vivaient jusque-là tous ensemble.

Les divisions raciales deviennent, logiquement, particulièrement opérantes dans les périodes de crise où le revenu s’effondre et où l’emploi vient à manquer. C’est sur ce terrain que le FN parvient à conquérir les anciens bastions ouvriers de la gauche. Et, même à l’époque du plein-emploi, le pouvoir et ses media ont toujours plus ou moins entretenu la xénophobie, encourageant la stigmatisation successive de chacune des différentes vagues de travailleurs immigrés (les « Polaks », les « Macaronis », « les Portos », etc.). La grande différence était que, dans les unités de travail, la solidarité ouvrière prévalait sur les préjugés et que tout le monde travaillait et combattait au coude à coude. Mais c’était avant….

Quant au terme « islamophobie », le problème ne réside en réalité pas dans la notion elle-même mais dans l’usage qu’en font ceux qui la manipulent. On retrouve d’ailleurs les mêmes usages manipulatoires de la notion d’antisémitisme lorsque ce terme est donné pour un équivalent de l’antisionisme et achève sa course en « judéophobie », avec l’affirmation que la critique du sionisme ne peut qu’être une attitude raciste vis-à-vis des « juifs » et non une critique du caractère colonisateur de l’Etat confessionnel qu’est Israël.

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L’islam politique vise, comme le dit Claude Guillon, à faire de « l’islamophobie une arme de guerre idéologique contre l’athéisme »[6] et, plus largement, un vecteur de propagande pour la religion musulmane. Les anti-islamophobes d’extrême gauche ont des positions pour le moins ambivalentes par rapport cet islam politique. Ils prétendent ainsi interdire toute critique de la religion musulmane donnée pour une pratique raciste, dans une posture moralisatrice révélatrice d’un manque d’analyse de l’évolution de l’islam politique dans le monde depuis la révolution iranienne de 1979. Quand ils n’en viennent pas à en nier l’existence même. Face au djihadisme, nos anti-islamophobes ne se laissent pas pour autant désarçonner. Après chaque attentat commis par les djihadistes en Europe (qui s’ajoute à la longue liste de leurs forfaits, notamment sur le continent africain et au Moyen-Orient), ils s’inquiètent surtout de la recrudescence d’« islamophobie » (et aussi, à juste titre, des politiques répressives) que cela risque d’entraîner et pointent comme seul responsable l’impérialisme occidental. Ainsi, selon eux, les attentats de Paris du 13 novembre 2015 ne seraient qu’une répercussion des guerres menées par l’État français en Irak, en Libye, au Mali… Les intérêts de ce dernier dans les enjeux géopolitiques au Moyen-Orient et en Afrique sont évidents, mais insuffisants pour expliquer l’émergence et la persistance de l’État islamique[7] ou de Boko Haram. Ces discours permettent tant bien que mal aux anti-islamophobes de passer sous silence les implications réelles de l’islam radical dans les attentats, ici et ailleurs dans le monde, et de nier la capacité d’initiative de leurs auteurs, jusqu’à dédouaner les frères Kouachi ou Coulibaly parce qu’ils sont prolétaires et « issus de l’immigration ». On retrouve ici l’idéologie victimaire qui assigne non seulement des individus et des groupes à des identités (les femmes, les  « racisés », etc.), mais aussi à des statuts figés de victimes et d’opprimés dont il ne faudrait pas critiquer les choix et les pratiques, même les plus réactionnaires. De telles postures idéologiques amènent à occulter le caractère contre-révolutionnaire de l’islam radical qui, depuis plusieurs années, connaît en Europe occidentale (sans oublier bien sûr le Maghreb et le Moyen-Orient) une progression, même s’il reste minoritaire par rapport à l’ensemble de la population qui se dit musulmane. Alors qu’il était marginal, voire quasi inexistant, l’islam radical, dont la forme la plus courante aujourd’hui est le salafisme, s’est largement répandu.

Pour ces gentils anti-islamophobes, il s’agirait tout bonnement de considérer la religion musulmane avec la plus grande bienveillance parce que ce serait la « religion des opprimés ». Ils semblent oublier que la fonction même de toute religion est le contrôle social et, en l’occurrence, l’islam politique ne cesse d’affirmer partout sa vocation à contrôler au plus près la société qu’il entend régir. Ainsi, le salafisme occupe suffisamment le terrain dans certains quartiers urbains pauvres pour pouvoir exercer un contrôle social : pendant les émeutes de 2005, les salafistes ont d’ailleurs tenté de ramener l’ordre dans certaines banlieues. L’évolution de cette tendance s’inscrit dans un contexte de crise économique, marquée par le développement du chômage de masse, d’attaques sur les salaires mais aussi de recul des politiques sociales de l’État. Pour les pallier, les salafistes ont su mettre en place des réseaux d’entraide économique, ce qui leur permet d’avoir une emprise sur les populations.

Ne pas perdre de vue ce rôle des religions nous semble indispensable. « Une religion est en effet un ensemble de croyances métaphysiques qui portent en elles des règles de vie bien précises, basées sur la tradition et la morale, auxquelles l’individu doit se soumettre. Il s’agit d’un rapport social, une forme de mise au pas de chaque individu et des masses dans leur ensemble. Elle recouvre en outre un rôle de justification du pouvoir, de garant de la tradition et de l’ordre établi, plus généralement d’une certaine « pacification » sociale. Cela à travers une interprétation organiciste de la société, une exaltation des hiérarchies, le refus de l’autonomie individuelle. Souvent la religion est aussi un moyen de diriger la conflictualité sociale vers des cibles fictives, ou de la brider en faisant miroiter un paradis futur. Le paradis, ce triste mensonge qui garantit la paix pour les puissants, ici et maintenant. En donnant un espoir dans la transcendance, la religion étouffe la plupart des poussées révolutionnaires des exploités ici-bas et maintenant. Le beau passage de Bakounine, “Si Dieu existait réellement, il faudrait le faire disparaître” pointe précisément le fond du problème de la religion : l’idée de divinité est la base conceptuelle de l’autorité et sa contrepartie, la foi, celle de l’acceptation de la servitude »[8].

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Si la foi et les interrogations métaphysiques sont affaires personnelles et si l’on peut se trouver au coude à coude dans une lutte avec quelqu’un qui se dit croyant sans que cela pose problème, nous voulons pouvoir affirmer haut et fort que nous sommes athées. Affirmer notre athéisme et critiquer toutes les religions est indissociable de nos positions politiques et nous entendons librement pratiquer tant le blasphème que la dénonciation, au minimum, des pratiques religieuses et/ou coutumières coercitives, mutilantes ou humiliantes, ainsi que du statut inférieur assigné aux femmes par toutes les religions monothéistes (pour les autres, on verra une autre fois).

Enfin, précisons que, pour nous, il n’existe que deux classes, celle du capital et celle du travail. Même si, au sein de la classe exploitée, certains sont plus exploités que d’autres en raison de leur sexe et de leur origine, ils ne constituent pas une classe, ils en sont des segments créés par le pouvoir et les exploiteurs. La pensée bourgeoise, quel que soit son supposé bord politique, trouve là un moyen de diviser le prolétariat, de stimuler la concurrence entre les travailleurs et d’endiguer ainsi les luttes sociales. Parce que toute division de la classe du travail ne fait qu’affaiblir sa capacité de lutte et que la segmenter pour mieux la diviser permet à la classe du capital, particulièrement en période de crise, de jouer sur la concurrence de tous contre tous. Ce n’est pas par l’anti-racisme qu’on combat le racisme mais par la lutte des classes. Si l’on en est au point où « Penser avec la race devient un impératif incontournable » et que « tout refus de ce vocabulaire et de ce qu’il charrie sera systématiquement considéré comme de la dénégation, voire du déni, et tombera sous le coup du dispositif accusatoire »[9], cela ferait des racistes de ceux qui, comme nous, n’adhèrent pas à cette vision. Et ça nous semble un peu fort de café !

Mai 2016

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Flora Grim & Alexandra Pinot-Noir

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[1]    Cassandre, Nos « révolutionnaires » sont des gens pieux, sur le blog de Ravage Editons.

[2]    Claude Guillon, «Et Dieu créa l’islamophobie», sur son « blogue généraliste » Lignes de Force.

[3]    Louis Chevalier, grand historien bourgeois néanmoins passionnant, Classes laborieuses, classes dangereuses, Perrin.

[4]    Terme emprunté aux auteurs de « Tiens ça glisse », sur le blog http://racialisateursgohome.noblogs.org, qui nomment « racialisation toute analyse contribuant à développer ou à diffuser une théorie de la race ».

[5]    Fredy Perlman , «L’Appel Constant du nationalisme» in Anthologie de textes courts, Ravage Editions.

[6]    Claude Guillon, op. cit.

[7]    Pour une analyse approfondie, voir P. J. Luizard, Le Piège Daech, La Découverte.

[8]    Cassandre, op. cit.

[9]    « Tiens ça glisse », cf note 4.

 

Débat avec les auteures du texte
lundi 13 juin,19h30,au Rémouleur 
106, rue Victor Hugo
 93170 Bagnolet 
M° Robespierre ou Gallieni

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NB. Les illustrations ont été ajoutées par Lignes de force.

Alexis Carrel, ce méconnu ?

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e texte a été publié dans la revue No Pasaran (janvier 1997, n° 43), organe du réseau du même nom et du groupe Scalp-Réflex.

Éloigné des positions dites « antifascistes », jugées par moi réductrices et confusionnistes, j’avais décliné, en janvier 1996, l’amicale proposition d’un billet régulier dans cette revue. Certaines péripéties de la lutte des sans-papiers devaient néanmoins me rapprocher des militants du Scalp-Réflex, jusqu’à la débandade de la guerre du Kosovo. À propos de ce dernier épisode, on se reportera au texte « De la confusion comme “dégât collatéral” », refusé par No Pasaran, et reproduit en annexe de Dommages de guerre.

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Prix Nobel 1912 de médecine et de physiologie, Carrel avait découvert sa vocation en assistant à l’agonie du président de la république Sadi Carnot, poignardé à Lyon, en 1894, par le compagnon anarchiste Caserio. « Je me résolus à prévenir le retour de ce genre d’accident » écrivait Carrel, qui tint doublement parole, puisqu’il devint le spécialiste de la suture des vaisseaux sanguins (et le pionnier des greffes de vaisseaux et d’organes), et se fit l’apologiste d’un fascisme scientifique.

L’Homme cet inconnu, vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, depuis 1935 jusqu’à nos jours[1], défend des thèses autoritaires, misogynes, et racistes, prétendument fondées sur des données biologiques. Selon Carrel, les prolétaires « doivent leur situation à des défauts héréditaires de leurs corps et de leur esprit. » Pour parvenir à « une aristocratie biologique héréditaire », le médecin préconise de « favoriser l’union des meilleurs éléments de la race. » Quant aux criminels les plus endurcis, « un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d’en disposer de façon humaine et économique. » Dans une préface de 1939, Carrel déplore l’affaiblissement des « grandes races blanches » : « La civilisation occidentale […] s’achemine vers la dégénérescence grâce à la stérilité des groupes humains les plus forts et les plus intelligents. » Il rend hommage à « la jeunesse de l’Allemagne et celle de l’Italie […] animées par la foi qui les pousse à se sacrifier pour un idéal. »

Rien d’étonnant donc (je l’ai montré plus longuement ailleurs[2], à ce que Carrel ait séduit les théoriciens de la nouvelle droite qui se sont employés à le remettre au goût du jour, en minimisant, avec le concours d’anciens collaborateurs du maître, le caractère raciste et pronazi de ses écrits. C’est ainsi qu’Yves Christen a dirigé un ouvrage collectif intitulé Alexis Carrel, l’ouverture de l’homme [3], avant d’écrire lui-même une « suite » à L’Homme, cet inconnu, intitulée L’Homme bioculturel [4], livre qui s’ouvre « délibérément » sur les dernières phrases de celui de Carrel. De son côté, Alain de Benoist cite élogieusement Carrel, dès 1977, dans son Vu de droite [Éd. Copernic, 1977]. Par la suite, tout en continuant à se vendre dans les bibliothèques de gares, Carrel a été utilisé comme caution « scientifique » par Le Pen, Bruno Mégret et consorts[5].

La dernière tentative de réhabilitation vient d’un André Mure, romancier obscur, mais ancien adjoint à la Culture de la ville de Lyon, et ancien chargé de mission au cabinet de Jack Lang[6]. La ligne de défense qu’il adopte en faveur de Carrel n’est pas originale, c’était déjà celle de la nouvelle droite : tout ce que l’on peut reprocher au grand savant appartient à son époque, la critique de ses positions racistes et pronazies est malveillante ou anachronique. Au passage, ce sont de bien étranges réflexions qui apparaissent sous sa plume, dont je vais donner deux exemples.

Ayant, semble-t-il, admis la guérison médicalement inexplicable d’un « miraculé » de Lourdes, Carrel aurait été contraint de quitter Lyon au début du siècle, en butte à une cabale anticléricale. C’était, écrit André Mure, « aux alentours de 1900, en pleine affaire Dreyfus qui déchirait le pays entre Juifs et anti-Juifs (p. 10)[7] » ! Ainsi donc, il fallait être juif pour prendre le parti de Dreyfus ! Si la société était en effet partagée, c’était entre dreyfusards et antidreyfusards. Si ces derniers étaient antisémites, rien ne permet de mesurer la proportion de juifs parmi les premiers (et quel intérêt, sinon pour un antisémite ?).

Déplorant le retour, dans la jeunesse, de « l’intolérance » et du « sectarisme », à propos des crimes commis pendant la deuxième guerre mondiale, Mure écrit : « Mais il fallait punir tous ceux qui avaient participé au génocide nazi, même de manière passive, comme ces fonctionnaires de Vichy arrêtant des juifs. (p. 78)[8] » On aurait préféré, c’est un euphémisme, voir plus « passifs » encore les fourriers de la machine d’extermination nazie…

L’excuse d’époque

 « Carrel, bien que très ami avec de nombreux Juifs qu’il appréciait et admirait beaucoup, notamment ceux de la Fondation Rockefeller [A.C. vivait aux États-Unis], se laissait aller dans les conversations privées à des lieux communs du style : “Les Juifs sont partout…” ou à parler des “nègres”. Il n’était pas le seul dans ce cas, et, jusqu’à 1945, c’était le vocabulaire courant qui ferait bondir aujourd’hui (p. 24). »

« Il est vrai qu’avant la guerre l’eugénisme n’avait pas sa résonance d’aujourd’hui, et même les gens de gauche négligeaient — ou glissaient — sur les prises de positions dans un domaine qui gênait les catholiques pointilleux (p. 51) [allusion à une critique de L’Homme, cet inconnu publiée dans la revue Esprit]».

« En réalité, Hitler n’était pas encore au pouvoir quand le livre fut pensé et écrit. (p. 57) »

« [Carrel] portait des jugements tranchés. mais si on les replace dans le vocabulaire, le contexte de l’époque, avec ses connaissances, que lui reprocher de sérieux ? Les étrangers nous considèrent avec étonnement, quand ils nous voient massacrer [sic] nos gloires les mieux établies… Ne jouons pas avec notre patrimoine. Nos grand hommes, tout comme nos vieilles pierres, valent mieux que cela. (p. 88) »

Le plaidoyer de M. Mure, comme ceux de ses prédécesseurs, fonctionne comme un tour de prestidigitation : on ne peut pas dire que mon client était raciste, puisqu’à l’époque, tout le monde était raciste ; et d’ailleurs, puisque tout le monde l’était, ça ne pouvait pas être grave. De plus, racisme et eugénisme n’ont pris tout leur sens qu’avec la mise en pratique nazie. Ce procédé me paraît particulièrement intéressant en ce qu’il utilise au service des pronazis d’époque, et de leurs idées, une vérité historique généralement niée : la théorie et la pratique nazie dans le domaine de l’eugénisme raciste trouvent leurs racines dans des théories et des pratiques très répandues dans les trente premières années du siècle, dans les dites démocraties, notamment dans les élites scientifiques. Ou de manière plus provocatrice : les nazis mettent en pratique jusque dans ses plus extrêmes conséquences meurtrières, en en exagérant notamment la paranoïa antisémite, un programme déjà partiellement élaboré et pratiqué par les démocraties, l’élimination des individus jugés « tarés ». En 1904, Francis Galton, cousin de Darwin et fondateur de l’eugénisme moderne, inaugure une chaire d’eugénique à l’université de Londres. Il espère contribuer à « l’extinction progressive des races inférieures ». En France, le prix Nobel de médecine 1913 Charles Richet ne comprend pas « par quelle aberration on peut assimiler un Nègre à un Blanc ». On pourrait multiplier les exemples, d’un courant dont Carrel est le représentant le plus connu, du fait du succès persistant de L’Homme, cet inconnu. On peut aussi rappeler les milliers de malades mentaux stérilisés de force aux États-Unis ou dans certains pays scandinaves.

Certains libertaires mêmes, et leurs compagnons de route, n’ont pas échappé aux séductions du projet eugénique, dont ils n’ont pas vu la contradiction avec les principes antiautoritaires. En 1909, Paul Robin, éducateur anarchiste et néo-malthusien, était d’avis de pratiquer la stérilisation « sans leur demander leur avis à tous les fous internés, aux criminels, aux violents surtout, à tous les inaptes ou inadaptables ». Plus tard, le Dr Binet-Sanglé, réformiste sincère, proche du mouvement néo-malthusien, et très influencé par les théoriciens anarchistes, estimera que « l’infanticide des dégénérés, le meurtre des idiots et des mélancoliques incurables ainsi que le suicide secondé sont parfaitement rationnels. (1919) » Et ailleurs, il propose « d’encourager le suicide des mauvais générateurs et, à cet effet, de créer un institut d’euthanasie, où les dégénérés fatigués de la vie seront anesthésiés à mort à l’aide de protoxyde d’azote ou “gaz hilarant”. (1918) » Cette dernière citation, tirée du Haras humain, suffit à priver Carrel du titre, peu enviable et historiquement peu pertinent, d’ « inventeur des chambres à gaz[9] » qu’on lui a rétrospectivement attribué pour mieux le déconsidérer.

Lire Carrel aujourd’hui peut certes être utile, à condition que ses textes soient disponibles dans une édition critique, et non comme c’était le cas de L’Homme, cet inconnu dans l’édition Presses Pocket (vendue jusqu’en 1992) présentés comme un innocent « ensemble de données scientifiques », sur lesquelles le préfacier, le Dr Robert Soupault[10], se refusait à tout commentaire, feignant de « laisser le lecteur entièrement livré à sa propre analyse et à son propre jugement ». Manière extrêmement perverse d’attribuer au racisme le statut d’opinion, susceptible de discussion, dans le même temps où l’on reconnaît le bien fondé de ses justifications pseudo-scientifiques. C’est précisément là ce que nous avons « à reprocher de sérieux » à Carrel et à ses actuels défenseurs.

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[1] La multiplication des polémiques, notamment à propos de la dénomination de la faculté de médecine de Lyon, semblent avoir poussé les éditeurs Presses-Pocket et Plon à l’autocensure. Les deux versions (poche et grand format) sont annoncées indisponibles, sans projet de réimpression (décembre 1996).

[2] Claude Guillon, De la Révolution, 1989, l’inventaire des rêves et des armes, Éditions Alain Moreau ; cf. notamment chapitre IV.

[3] Éditions du Félin, 1986.

[4] Éditions du Rocher, 1986.

[5] Voir à ce sujet L’Homme, cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean Marie Le Pen et les chambres à gaz, Lucien Bonnafé, Patrick Tort, Syllepse, 1992.

[6] Alexis Carrel, éditions LUGD, Lyon, 2e trimestre 1996.

[7] C’est moi qui souligne.

[8] Idem.

[9] C’est le titre donné par Libération à un entretien avec Jean-Pierre Cambier. Texte reproduit en fac-similé dans le livre d’André Mure, pp. 80 et 81.

[10] Sur ce personnage cf. « Le nazisme, la “race” et la loi ».