Vivement la ménopause du Capital! ~ Cinéma, âgisme & misogynie.

Sous le titre explicite (mais réducteur) «Cachez ces rides qu’on ne saurait voir», le magazine Télérama a publié en mai dernier [1] un reportage de Mathilde Blottière et Hélène Marzolf sur les actrices de plus de 50 ans.

Le cinéma est parfois un art ; c’est presque toujours une industrie. En tant qu’industrie, le cinéma obéit aux lois du marché capitaliste (comme l’édition). En tant qu’industrie du loisir (comme la mode aussi) il participe à la reproduction et à la publicité des «valeurs» du système.

En l’espèce, le cinéma et la mode ont (principalement) pour fonction de diffuser une image des femmes, disponibles, dominées et soumises à la loi du marché : on en change au gré des modes (comme de montre), on les jette une fois la date de péremption dépassée (comme un yaourt). Tout cela est évidemment répugnant, mais peut paraître au moins rationnel et cohérent avec le marché.

Or la domination masculine n’est pas plus rationnelle que l’exploitation capitaliste ; toutes deux manifestent la même sympathie – au sens chimique – pour le gaspillage et la dilapidation. C’est ainsi que, dans un registre beaucoup plus dramatique que l’exploitation humiliante des comédiennes (jeunes, on les baise ; moins jeunes on les met au rancard), la domination masculine s’abandonne souvent à ce que j’ai nommé la tentation gynécidaire [2]. Pour un regard, le mâle vitriole et·ou assassine une femme ; l’éleveur, lui, entretient et compte son bétail. Pourquoi cette différence de comportement ? C’est que, le plus souvent, l’éleveur ne craint pas son bétail ; dans les petites exploitations, il peut même lui être très attaché…

L’article de Télérama a tout particulièrement attiré mon attention parce qu’il donne la parole, entre autres, à Élisabeth Bourgine, une comédienne que je m’étonnais, pour le regretter, de ne plus voir citer à propos de cinéma. Je l’apprécie en tant qu’actrice; de surcroît elle est, à mes yeux, une femme extrêmement séduisante.

Ce dont elle témoigne ici est édifiant. En effet, on pourrait imaginer qu’une sélection machiste et «jeuniste» écarte sans pitié (et pourquoi en aurait-elle?) les comédiennes vieillissantes simplement parce que leurs visages sont ridés. Or, et c’est en quoi je trouve le titre de l’article réducteur, ça n’est pas comme ça que fonctionne le mécanisme d’exclusion. Hormis quelques rares actrices chanceuses, soit du fait d’heureux hasards biologiques, soit du fait de carrières particulières, la plupart des comédiennes ayant dépassé la cinquantaine sont écartées, non parce qu’elles «font leur âge», mais parce qu’elles l’ont ! C’est tout différent, et autrement effrayant.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Prenons l’anecdote rapportée par É. Bourgine : elle est retenue lors d’essais pour un film: la responsable du casting est «enthousiaste». Mais au moment de remplir une fiche de renseignements, elle tique sur l’âge, que la comédienne a refusé de donner, ce qui n’empêche nullement la casteuse d’aller voir sur Google en direct (il n’y a pas que les ouvriers et employés qu’on licencie sans délai) et, en en prenant connaissance… déchire la fiche.

Donc, cette personne trouvait Bourgine parfaite pour le rôle, visage et silhouette comprise, et c’est son âge réel qui lui fait faire volte-face. Ici nous mettons le doigt sur l’irrationalité de la violence du système. En effet, dans une activité dont le ressort «technique» est de «jouer», de «faire semblant», de «donner l’impression» aux spectateurs que, etc. la date de naissance d’une actrice est considérée comme un handicap. Elle «fait jeune» puisqu’on était prêt à l’embaucher, mais il aurait fallu qu’elle soit jeune !

Renoncement du dit «septième art» à son ressort – commun au théâtre et à l’opéra – déjà éprouvé dans les films où l’on juge plus simple et·ou plus «crédible» de faire baiser les acteurs et actrices entre eux sur le plateau plutôt que de penser la représentation du sexe.

Quel que soit par ailleurs le talent du metteur ou de la metteuse en scène et des acteurs et actrices retenu·e·s, ce type d’entreprise tourne le dos à la création, à la pensée et à la culture. Il s’agit de se conformer à des représentations archaïques misogynes et de les afficher pour perpétuer un système de non-pensée et de non-vie, dont les angoisses qu’il suscite ne peuvent être faussement apaisées que par la consommation (de fringues, de films, de vedettes) et donc par la production capitaliste et le travail exploité. Exclues de la reproduction biologique, les femmes sont écartées de cette circularité, ce cycle, qui – lui ! – n’a pas de fin.

Le système de l’extraction de la plus-value et de la captation générale des richesses ne connait pas de ménopause ; il ne supporte même pas qu’elle soit évoquée [3] Un signe de fragilité, sans doute, dont il faudrait réfléchir à la manière de tirer partie. En attendant, jeunes/proies ou vieilles/épouvantails, les femmes payent toujours le prix du sang. Exhibées sur les écrans et les pages des magazines, puis effacées des mêmes supports par la police de l’imaginaire, elles incarnent l’asservissement de nos rêves.

[1] N° 3618, 15 mai 2019.

[2] Voir Je chante le corps critique. Les usages politiques du corps, H&O, 2008.

[3] Sinon dans des catégories particulières, que l’on moque (« cougars ») ou dont on vend le goût comme un vice spécial (« femmes mûres » de la pornographie).

Je comme mes morts ? ~ À l’intention des personnes qui ont le malheur d’être jeunes depuis moins longtemps que moi…

On a l’âge de sa révolte, n’est-ce-pas?

Merci à l’ami du Point du jour, indispensable librairie parisienne 58 rue Gay-Lussac (Ve), de m’avoir signalé une erreur de lien sur la vidéo de Ferrat. Et mille excuses aux visiteurs·teuses égaré·e·s.

LES LUNETTES DE VALÉRIE et ce qu’elles nous disent du regard masculin (2014)

Une fois n’est pas coutume, on s’intéressera ici à la presse dite « people », Le Monde compris. En ce lundi de Pâques, parlons de rien…

Une couverture de VSD, met en scène (on verra que c’est l’expression qui convient) un intermittent retraité et une ex-pensionnaire de l’Élysée.

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Contrairement aux photos de M. Hollande, futur ex-président de la République avec une intermittente en activité, les photos de VSD sont bidonnées, ainsi que nous l’apprend M. Renaud Revel de L’Express (j’ai dit « de rien » !).

« On découvre, en effet, que les photographes ont été informés du déjeuner et du lieu. Qu’Alain Delon, qui est au courant et qui s’en amuse, joue le jeu, avec élégance et galanterie, après que l’instigatrice de ce tête-à-tête l’ait encouragé à en rajouter. Et que cette mise en scène, à laquelle Valérie Trierweiler n’était pas préparée, est destinée à alimenter les colonnes des magazines, sur le thème que l’on vous rédige : « Aucunement affectée par sa rupture avec François Hollande, l’ex Première dame offre le visage d’une femme rayonnante, au bras « d’un compagnon inattendu ». Ce qu’écrira le jour même le quotidien catalan, La Vanguardia, qui publie la photo. Mais à Paris, le “scoop” fait pschitt ! Débusqués, les commanditaires de ce sujet bidon n’ont pu vendre leur camelote [sauf à VSD]. Et ce qui devait alimenter la machine à « gossips » est resté une simple anecdote de seconde main bricolée sur un coin de table. Fin de la bluette. »

Bien, bien , bien. Donc vraiment rien de chez rien.

Pourtant ce rien inspire M. Marc Beaugé, chroniqueur au Monde, qui gagne sa vie en « rhabillant » des personnalités (c’est le titre de sa chronique : « Marc Beaugé rhabille… ». Tout le monde ne peut pas exercer une profession socialement utile, passons…

Or, « journal de référence » oblige, le pseudo écho d’une pseudo relation entre Delon et Trierweiler, se doit de produire du sens, tout en conservant une pointe d’humour (style : « on n’est pas dupes, quand même ! »).

De quoi va nous parler M. Beaugé ? De la manière dont Mme Trierweiler porte ses lunettes de soleil. À tout prendre, une paire de lunettes (même teintées) vaut bien le marc de café pour y « voir » plus clair…

Ce qui nous vaut surtout une superbe enfilade de niaiseries sexistes, et âgistes aussi, tant que nous y sommes.

«  Au contraire, écrit Beaugé, les lunettes de soleil de la journaliste de Paris Match reposaient dans ses cheveux, selon une pratique très répandue l’été, Capture d’écran 2014-11-27 à 11.35.04dans les stations balnéaires, chez des jeunes femmes court vêtues et généralement peu portées sur l’éducation civique. […]

 » De fait, en maillot de bain ou tenue légère, sans poche ou sac à portée de main, il peut s’avérer pratique, voire obligatoire, de porter ses lunettes ainsi coincées sur le haut de la tête, entre deux mèches décolorées par le soleil ou, plus simplement, par une apprentie coiffeuse d’un salon Jean Louis David. Dans un contexte estival et balnéaire, cette pratique comporte même un autre avantage, ô combien fondamental. En effet, alors qu’une paire de lunettes en sautoir viendra forcément obstruer la vue sur un décolleté, une paire de lunettes dans les cheveux laissera le champ libre aux regards et à toutes les convoitises.

 » À n’en pas douter, c’est bien dans cet esprit-là que Valérie Trierweiler décida d’installer ses lunettes dans sa chevelure. Femme délaissée, elle ressent certainement le besoin de plaire et d’être désirée, même par un séducteur qui a passé l’arme à droite depuis trop longtemps. Pour ce faire, elle est donc prête à tout, et même à se montrer les yeux dénudés devant les flashs violents des paparazzi. C’est évidemment touchant. Mais on ne manquera pas de voir dans cette paire de lunettes posée sur le crâne le diadème de substitution d’une princesse déchue. Et tristement exclue de la famille Royal de François Hollande. »

Reprenant ici des associations d’idées (yeux-lunettes-seins) assez fréquentes dans la publicité — voir leur analyse dans Je chante le corps critique, le chroniqueur nous explique :

a) que les lunettes de soleil coincées sur le sommet du crâne sont une pratique de jeunes femmes. Jeunes et de préférence jolies, en tout cas désirables, ce qui signifie nécessairement gourdes.

b) qu’une femme qui porte ainsi ses lunettes est avant tout soucieuse que l’on regarde ses seins (il va de soi que personne ne porte ses lunettes sur le nez, même en monokini, sur une plage inondée de soleil).

c) que Mme Trierweiler se ridiculise en adoptant une attitude réservée aux jeunes femmes et trahit de la sorte un « besoin de plaire » évidemment ridicule, voir vaguement dégoûtant, vu son âge. Mais que l’on peut trouver à la grande rigueur « touchant », c’est à dire plus ridicule que dégoûtant.

Heureusement qu’il existe des organes comme Le Monde pour relever l’étiage du machisme ordinaire…