Offense à des tas de chefs (2007)

Un document exclusif : le message adressé par Nounours au petit Nicolas (personnages du feuilleton télévisé des années 60 «Bonne nuit les petits»), une fois connu le résultat de l’élection présidentielle du 6 mai 2007.

 

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De droite à gauche: Nicolas, Pimprenelle, Nounours.

 

Alors Nicolas, a y’est, tu t’y crois !

Tu as réussi à tirer la culotte de Pimprenelle à la récré, et tu te prends pour un grand, c’est ça ?

Mon pauvre Nicolas ! Tu en as encore du chemin à faire, pour devenir une grande personne ; une personne tout court d’ailleurs.

Tu ne fais que répéter comme un perroquet ce que d’autres te soufflent. Qu’est-ce que j’apprends : même tes rédactions, tu les fais écrire par un copain ! Comment veux-tu faire des progrès et penser un jour par toi-même ?

Qu’est-ce que tu dis ? Tu veux pas penser, tu veux commander ! Mais c’est ça qui est infantile mon bonhomme ! Tu voudrais que tout le monde t’obéisse. Quand on te résiste, tu piques une colère, tu trépigne, tu dis des gros mots, tu menaces !

Et après tu va te plaindre à la maîtresse qu’on te traite ! Mais quel âge as-tu enfin ?

Tu me dis que ton frère est comme toi : tu joues au chef d’état, il joue au chef d’entreprise. Faut-il que vous en ayez reçu des taloches ! Que vous ayez eu peur dans le noir ! Faut-il qu’on vous ait menti, pour « faire de vous des hommes ». Le résultat est joli ! Des gamins névrosés qui conjurent leur terreur de la vie par l’autorité, les menaces, le mensonge, fait à soi et aux autres…

Mais tu t’es regardé dans une glace quand tu fais un de tes caprices ? Je t’entendais à la radio, avec ta voix mi-geignarde, mi-hystérique. « Ce que je veux c’est faire. J’ai envie de faire. » Mais, lève le doigt mon garçon, il se trouvera bien un adulte pour t’accompagner.

Tu n’es pas le seul à dire des bêtises ? En voilà une excuse ! Laisse Pimprenelle gâtiser sur la France qui a besoin de tendresse et toi cesse de raconter à tes petits camarades des histoires qui font peur, pour qu’ils te donnent leurs goûters en échange de ta protection dans la cour de récréation.

Et ces façons de te moquer de tes camarades qui parlent mal le français ou de jeter des cailloux sur des mendiants à la soupe populaire… Je t’écoutais crâner l’autre jour : « Dans quelle société vivrions-nous si un voyou ne pouvait plus être appelé un voyou ? ».

Parce que tu crois que c’est propre ce que toi tu fais ? Tu me regardes, quand je te parle, s’il te plaît ! Et un pt’it merdeux, dis-donc, j’ai encore le droit d’appeler ça un p’tit merdeux ?

Et puis cette habitude que tu as prise de pleurnicher « Bobo ! » par ci, « Bobo ! » par là. Comment ? « Blessé », quelle différence ? Parce que ta petite copine Délicia envoie des SMS au grand Riri, te voilà « blessé ». Parce que tu n’en envoies à personne, toi, des SMS ? Ah oui, bien sûr, toi ça ne compte pas, c’est pas pareil !

Mon pauvre Nicolas ! Comment te dire ça avec des mots que tu puisses comprendre ? Voilà, ta vision du monde est de type « caca-boudin ».

Essaie de ne pas casser tous les jouets qu’on va te donner dès les premiers jours. Les grandes personnes pourraient oublier que tu es un peu en retard pour ton âge, et se mettre très en colère.

Tu te prépares de bien mauvaises nuits, mon petit.

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Avis au lecteur et à la lectrice

Une contrepèterie se dissimule dans le titre de ce texte. Sauras-tu la retrouver ?

ENTRE SEGOÏSTES ET SARKOPHAGES… chroniques de campagne électorale (2007)

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Chronique de campagne — 1.

J’entends ici et là dans les conversations, y compris chez des militants supposés avisés, l’étrange proposition selon laquelle Nicolas Sarkozy risque d’arriver au pouvoir. Cette terrible éventualité justifierait, si j’ai bien compris, un vote « utile » (je trouve que l’on n’a pas suffisamment développé le concepts de « vote décoratif », mais passons).

Où donc les personnes qui tiennent pareil langage ont-elles passé ces dernières années ? Aux Galapagos ? Admettons que la fréquentation prolongée des tortues géantes ralentisse (par mimétisme) les échanges neuronaux (sans parler de la poste) et affranchissons-les sans plus attendre : Nicolas Sarkozy EST au pouvoir !

Excusez-moi, c’est un peu brutal, je m’en rends compte, mais de toute façon vous l’auriez appris un jour ou l’autre.

Reconnaissons, à la décharge de nos émigrés récents, que l’intéressé lui-même, Nicolas Sarkozy donc, semble tout faire pour entretenir l’aveuglement schizophrénique de ses contemporains. Certes, il utilise sa charge de ministre de l’Intérieur pour voyager à l’œil et fliquer les conseillers de sa principale rivale, mais il se garde bien de mettre en avant une vérité qui n’a pas atteint les Galapagos : Sarkozy est le seul candidat qui a déjà appliqué son programme ! Lire la suite

Au NON de quoi ?  Anarchisme, abstention et constitution européenne (2005)

Texte publié en ligne le 14 février 2005, repris dans la revue Ni patrie ni frontières (n° 13-14, novembre 2005).

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Le prochain référendum sur la constitution européenne est l’occasion de réexaminer un problème de stratégie politique qui est souvent envisagé par les anarchistes de manière uniquement dogmatique. On évoquera ici, outre la situation française, les positions récentes de Noam Chomsky et de Paul Mattick Jr aux États-Unis.

Un ami m’a signalé la position prise par N. Chomsky lors des dernières élections présidentielles aux USA — il a appelé à voter Kerry pour faire barrage à Bush — comme une preuve supplémentaire du réformisme du linguiste, considéré à tort comme anarchiste par beaucoup de militants français. Me sachant l’auteur d’un texte critique du prétendu anarchisme de Chomsky (voir « L’effet Chomsky ou l’anarchisme d’État »), cet ami pensait de bonne foi m’apporter un peu plus de grain à moudre.

Je saisis en effet cette occasion de mettre noir sur blanc quelques agacements et questionnements déjà anciens, et je dois dire qu’ils n’iront pas nécessairement dans le sens qu’attendait mon informateur.

Mon premier questionnement concerne les « campagnes en faveur de l’abstention » menées par des militants anarchistes, en fait le ressassement discret (un communiqué, un collage d’affiches) de positions immémoriales, à peine remise au goût du jour par le changement des noms de politiciens, et qui rencontre l’indifférence absolue des populations. Non que l’abstention ne soit un comportement répandu, mais les abstentionnistes agissent sans se soucier des consignes anarchistes, davantage dégoûtés que révoltés par le système et pas plus portés à l’action révolutionnaire sous prétexte qu’ils ne prennent pas le chemin des urnes.

Pourquoi participer, même dans le registre abstentionniste, au vacarme électoral, et contribuer à donner de l’importance à un système dont on dit par ailleurs qu’il n’en a pas, et dont une bonne partie des gens se moque de toute façon ?

Au fait, pourquoi les anarchistes s’abstiennent-ils ?

On ne peut raisonnablement avancer que c’est parce qu’ils refusent crânement d’avoir quoi que ce soit à faire avec un système capitaliste honni : la plupart paient des impôts, possèdent une carte d’identité et tous financent l’État par les taxes perçues sur tous les produits : tabac, médicaments, ordinateurs, etc.

Disons plutôt qu’ils entendent dénoncer une caricature de souveraineté populaire, à laquelle ils opposent la fédération des conseils et la démocratie directe.

De ce point de vue, je considère que l’abstention est un comportement tout à fait cohérent, même s’il est probablement d’une efficacité nulle en terme de pédagogie ou d’agit-prop.

Écartons ici l’illusion ou le mensonge selon lequel, en portant au pouvoir des politiciens bien intentionnés on peut réaliser une société libertaire, en faisant l’économie d’une rupture révolutionnaire avec le système capitaliste en place. Cette illusion, relativement passée de mode, a néanmoins servi encore à la fin des années 70 du XXe siècle à F. Mitterrand à reformer le PS comme machine de conquête du pouvoir, utilisant le thème de la rupture avec le capitalisme après victoire électorale de la gauche, et les petites mains trotskistes comme L. Jospin. Cette illusion peut très bien refleurir demain.

Dans son dernier supplément gratuit, Oiseau-tempête publiait un texte de Paul Mattick Jr intéressant à plus d’un titre. Il dresse un argumentaire abstentionniste, qu’il oppose précisément aux positions de Chomsky.

Mattick raconte qu’il est souvent abordé dans la rue par des jeunes filles qui lui demandent « si je veux contribuer à la défaite de Bush (et non, comme on peut le comprendre, si je m’apprête à voter Kerry). » Il ajoute fièrement qu’il répond toujours : « Je suis partisan du renversement violent du gouvernement américain et donc guère porté sur les élections » et que cette déclaration suscite l’effarement des ses interlocutrices.

On voit que pour Mattick, ce qui compte n’est pas l’objectif annoncé (défaire Bush), mais le moyen (voter Kerry). Lui-même annonce un objectif jugé plus radical : le renversement violent du gouvernement. Admettons sans pinailler et pour gagner du temps que cette formule très ambiguë signifie « contribuer à une révolution », laquelle ne vise pas du tout le gouvernement, mais le capital comme rapport social. On ne peut que regretter les petits moyens critiques des jeunes démarcheuses anti-Bush. Comment se fait-il qu’aucune n’ait songé à répliquer qu’il pourrait à la fois voter Kerry et préparer l’insurrection qu’il appelle de ses vœux ? On ne le sait pas. Qu’importe, à ce point du raisonnement, l’anarchiste sursaute… Il/elle a perçu une « contradiction » entre le fait de se proclamer insurrectionnaliste et le fait de glisser un bulletin dans une urne. Pour être parfaitement honnête, il faudrait reconnaître que l’insurrectionnalisme de Mattick, qui tient tout entier dans une déclaration faite à une jeune fille croisée par hasard, est égal en innocuité avec l’électoralisme.

Si voter « ne change rien », alors se proclamer en faveur de l’insurrection non plus. Cela ne signifie pas que, tant qu’à faire ou plutôt tant qu’à ne rien faire, mieux vaudrait voter. Cela signifie que le partisan de l’insurrection (j’en suis) ne peut se prévaloir en face du votant d’une efficacité radicale plus grande d’une solution qu’il est incapable de faire advenir dans la réalité et non dans ses seules déclarations.

Revenons sur la notion de « contradiction ». Les contradictions sont malheureusement aux militants radicaux ce que les péchés sont aux catholiques : c’est honteux, cela peut entraîner un châtiment terrible (même si l’on ignore où et quand), ça se combat par un sursaut de la volonté et quelques formules sacramentelles. Mais, me demanderas-tu, ami(e) anarchiste, quel autre comportement adopter face à une « contradiction » ? Un comportement matérialiste. Une contradiction n’est pas un piège tendu par une divinité maligne sur le chemin du militant ; une contradiction ou la perception subjective qu’on peut en avoir est une bonne occasion de se demander quel est le but que l’on poursuit, et donc quels sont les moyens les plus adaptés pour l’atteindre.

Dans le cas d’espèce, l’effarement obtenu eut-il été moins grand si Mattick avait répondu : « Je vais voter Kerry pour licencier Bush, mais la révolution restera à faire. » Probablement non.

D’ailleurs, Mattick doit trouver l’évidence radicale un peu courte puisqu’il entreprend de comparer les effets possibles de l’élection de Bush ou Kerry, sans voir, amis radicaux, que c’est déjà là une contradiction pour un insurrectionnaliste. En effet, amis radicaux, qui peut dire à l’avance ce que sera le résultat d’un raisonnement ?

L’ami Mattick est un tenant d’un économisme marxien rigoureux mais non bovin : les politiciens ne sont que des fétus de paille ballottés par les tendances de fond du capitalisme, mais il est néanmoins légitime de se soucier du droit à l’avortement et de la préservation des forêts.

Or voici qui suffirait à mettre à bas sa pose radicale : du point de vue du droit à l’avortement, notamment dans les pays du tiers-monde, c’est-à-dire hors des USA mais via les programmes que les USA financent, il peut apparaître rationnel de voter Kerry.

Ici, deuxième étranglement de l’anarchiste : Voter ! ? ! Attention ami anarchiste ! Je n’ai pas écrit qu’il fallait voter Kerry, mais que, du point de vue particulier choisi, il était rationnel de le faire, quitte à vouer le président Kerry au même triste sort réservé à Bush dans nos pensées intimes, ce dont il ne souffre d’ailleurs aucunement.

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Restons aux USA pour étudier un troisième cas de figure : le vote Nader. Embrassons-nous amis radicaux et anarchistes ! Nous voilà certainement d’accord. Nous avons affaire ici à la plus niaise soumission qui soit à l’illusion démocratique, que l’on résumera par la formule : « Je-vote-pour-celui-qui-est-le-plus-proche-de-mes-opinions ». Voter Nader ou Besancenot, voilà la vraie connerie (d’un Onfray, par exemple) piégée dans les élections !

Au contraire, si l’on s’abstient (excusez-moi !) de toute bienséance idéologique, il peut être intéressant (très moyennement à vrai dire, mais c’est le sujet de ces réflexions) de réfléchir à ce qui serait une position rationnelle, d’un point de vue révolutionnaire, lors d’une élection présidentielle française, et non plus étasunienne.

Ainsi, ce que je reprocherais aux gens (camarades compris) qui ont voté pour Chirac contre Le Pen, ce n’est nullement d’avoir mis dans l’urne un bulletin portant le nom d’un politicien français de droite[1], gestionnaire fourbu d’un capitalisme qui appelle de ses vœux des libéraux plus vifs comme Strauss-Kahn, Jospin ou Sarkozy. Non, je leur reproche de s’être laissé prendre au piège démocrate et médiatique d’un « danger fasciste » qui existe bel et bien au niveau des municipalités et de certaines régions, mais était un pur fantasme dans le duel Chirac-Le Pen.

En revanche, dans un duel Jospin-Chirac par exemple, il me semble que le vote Chirac a un sens. Non celui d’une « politique du pire », moralement détestable et surtout inefficace. Mais, bien au contraire, le sens d’un « moins pire », assorti des superbes conneries de stratégie dont Chirac a le secret. On se souviendra que c’est à lui et au premier ministre qu’il avait choisi que l’on doit l’occasion du mouvement de grèves de l’hiver 1995, le retour de la perspective révolutionnaire dans les esprits et la résurrection du mouvement anarcho-syndicaliste. Bien entendu, je caricature pour les besoins de mon propos, notamment en omettant de parler du mouvement d’émeutes anti-CIP de 1994. Cependant, je suis convaincu que la présence, pour peu d’années encore, de politiciens « vieux style » du type Chirac joue le rôle d’un « retardateur » de la modernisation capitaliste, qu’un pouvoir socialiste expédierait plus rapidement, avec moins de résistances sociales.

Je rappelle que je propose ici une analyse matérialiste des situations et des comportements, et me moque éperdument des tabous idéologiques et des terreurs religieuses que certain(e)s éprouvent pour le salut de leur âme s’ils/elles enfreignent telle ou telle habitude « identitaire ».

NON, évidemment, à la constitution européenne !

L’inconvénient de la position d’abstention systématique[2] des anarchistes est d’éviter ou de masquer les débats. À l’époque du référendum sur Maastricht, une partie des militants anarchistes étaient embarrassés, croyant reconnaître dans la nouvelle Europe une amorce du monde sans frontières auquel ils aspirent. Le rappel au dogme abstentionniste permit de ne pas débattre de cette illusion d’optique.

Je suppose que la situation des esprits est aujourd’hui plus claire à propos de la constitution européenne. Encore n’est-ce qu’une supposition. Je vois mal comment des libertaires pourraient trouver quelque avantage à l’Europe libérale, qui modernise le capital et la répression policière à très grande vitesse. Ceux/celles qui le souhaitent peuvent (re)lire sur ce site les articles consacrés au mandat d’arrêt européen et aux dispositions prises prétendument pour lutter contre le terrorisme après le 11 septembre (lesquelles ont été adoptées dans une indifférence bien inquiétante). C’est cela, auquel vient s’ajouter le démantèlement du droit du travail par le jeu de flipper des délocalisations, que vient entériner la constitution proposée par Giscard d’Estaing.

Un non fermement et massivement prononcé dans le pays du promoteur du texte aurait une valeur symbolique non négligeable. Il ne s’agit pas de se leurrer : le non, surtout s’il n’est pas repris dans d’autres pays, ne suffira pas à faire capoter l’actuel projet européen de rationalisation capitaliste. Mais c’est un grain de sable dans l’engrenage, et mettre du sable dans les engrenages est une vieille pratique de sabotage. Les luttes sociales seules permettront de freiner les ardeurs libérales, et soyons sûrs qu’elles auront à combattre aussi bien les sociaux-démocrates approbateurs à la Hollande ou Jospin que les réticents comme Fabius.

Bref, au lieu de perdre de l’énergie à défendre l’abstention, les anarchistes feraient mieux de mener campagne contre l’Europe. Je faisais allusion au peu de réactions contre le mandat d’arrêt européen et les mesures policières ; la campagne pour le référendum est une occasion de revenir sur ces questions. Quant à voter ou non, de toute manière, et comme d’habitude, les sympathisant(e)s et même les militant(e)s libertaires feront ce qu’ils voudront le jour venu. Ceux/celles qui mettront un bulletin non dans l’urne ne me paraissent pas encourir le reproche de capituler devant le système ou d’incarner la démocratie spectaculaire.

Je considère fondée l’analyse selon laquelle seule une révolution, c’est-à-dire une rupture avec le système capitaliste reposant sur l’exploitation du travail et la domination masculine, permet d’envisager la création d’une société communiste et libertaire. C’est à mes yeux le projet qui rend tous les autres possibles, et ouvre le maximum de perspectives immédiates, dans les luttes, les relations humaines et les réalisations pratiques. Je ne vois pas que le dogme d’une pureté abstentionniste y contribue en quoi que ce soit.

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Post scriptum. N’ayant jamais pris la peine de m’inscrire sur les listes électorales, je suis, dans la pratique, un abstentionniste de toujours. « Alors là, j’comprends plus rien ! » s’exclame l’abstentionniste vieux-croyant. C’est pourtant simple : je me passe de voter, je ne m’abstiens pas de penser.

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[1] La réserve mentale matérialisée par des gants de ménage ou une pince à linge sur le nez était dérisoire et ridicule. Et en allant au boulot, les gars, vous respirez à pleins poumons, peut-être ?

[2] Ou quasi systématique : Ronald Creagh rappelle dans son commentaire des positions de Chomsky qu’il est arrivé à la CNT espagnole de s’abstenir… de prôner l’abstention, manière un peu hypocrite, mais efficace, de favoriser la victoire républicaine en 1936

Pourquoi je vote moins pas Bayrou que les autres, si j’ose dire (2007)

– Alors toi tu ne votes pas ?

– Comme d’hab. Je ne me suis jamais inscrit sur les listes.

– Mais tu comprends que je veuille voter contre Sarko, quand même ?

– Ce que je ne suis pas certain de comprendre, c’est ce que ça signifie pour toi. Je ne reviens pas sur le fait que Sarkozy a été au pouvoir ces derniers mois (sous-entendu : si ça vous dégoûte tellement, il n’a pas manqué d’occasions de le montrer…).

C’est vrai que j’ai traité des élections en plaisantant jusqu’à présent (cf. « Entre Ségoïstes et Sarkophages ». je vais essayer de te dire sérieusement ce que j’en pense.

Des trois politicien(ne)s qui ont une chance de parvenir à la «magistrature suprême», comme on dit, aucun(e) ne prétend faire autre chose que gérer le système capitaliste. C’est pour cette raison — centrale à mes yeux — qu’il n’existe pas de différence entre eux.

Cela dit, à supposer que je veuille comme tu dis « voter contre Sarkozy », ou bien cela signifie que je me moque du résultat (Sarkozy président ou viré) et alors je peux très bien montrer de la sympathie pour Besancenot, afficher des préoccupations écologistes en votant Voynet ou rester fidèle à une tradition familiale en votant Buffet. Tu peux faire le même raisonnement pour tous les autres candidats en dehors du trio de tête, Le Pen compris.

Dans cette élection précise, voter au premier tour pour l’un quelconque des petits candidats, c’est renforcer les chances de Sarkozy d’arriver en tête avec une confortable avance. Donc, en votant Besancenot ou Buffet, je vote Sarko. Pas la peine de sauter en l’air et de hurler à la diffamation, c’est une question matérielle, qui n’a rien à voir avec le « programme » desdits candidat(s).

Les groupuscules font de la publicité pour eux-mêmes en se foutant de la conséquence politique de leurs actes (étrange, non, pour des gens qui se proclament encore, pour certain(e)s, « matérialistes »).

Le problème est de savoir si on souhaite « afficher une opinion », ce dont le système se fout complètement, ou bien peser réellement sur le résultat.

Il y a toute une variété de positions vaines et dérisoires du genre « vote blanc ou nul » : « Ben tu ouas, si y’avait vachement de votes nuls, ben les politiciens y verraient que les gens y croient plus à eux, tu ouas ? »

Oui ? Et ils s’en branlent mon p’tit père. Totalement. Le résultat seul compte. Exemple récent : l’élection de Chirac avec des millions de voix de gauche anti-Le Pen, et des crétins qui disent qu’il sera «obligé» d’en tenir compte… Ben non, précisément, pas obligé. Seul le résultat compte. S’il y a 200 voix de majorité avec 20% des électeurs inscrits, il y a tout de même un président élu, et c’est la seule chose qui compte pour lui. Vois les États-Unis. Bush te donne l’impression d’être très gêné aux entournures pour jouer le maître du monde ? Non hein ! Ben t’as raison, il est pas gêné du tout. Et pourtant si on suivait ton raisonnement, il devrait être paralysé du matin au soir.

La vérité, c’est que ton raisonnement est un raisonnement moraliste. C’est-à-dire qu’il ne pèse rien contre la réalité.

Poursuivons : Si ça te débecte d’aller voter pour quelqu’un que tu ne trouves pas sympathique, ni dans sa personne ni dans ses idées, va te promener à la campagne et lâche-nous avec tes préoccupations moralo-anti-Sarko.

Si au contraire — et il n’est nullement besoin de mettre des gants de ménage ou une pince à linge sur le nez, niaiseries potaches et pitoyables — tu juges utile de faire ce qui est possible sur le terrain électoral — sans préjuger du fait que l’essentiel se joue ailleurs : dans les luttes sociales — pour envoyer Sarkozy à l’ANPE, alors il faut essayer de déterminer quel est le ou la candidate qui a le plus de chance de le battre au second tour.

Je remarque au passage que c’est terme à terme le contraire du «conseil» donné par l’excellent Laurent Joffrin aux lecteurs de Libération : voter dans votre famille d’idées (comprends  : pas pour Bayrou) et les vaches seront bien gardées (comprends : Sarko est « démocratiquement » élu).

Il ne s’agit pas d’une science exacte ; inutile de se lamenter, c’est comme ça. Une proportion considérable d’électeurs ne savent pas encore ce qu’ils vont faire ou plus exactement n’ont pas l’intention de le dire… Donc, on estime et on suppute, toujours en matérialistes, c’est-à-dire uniquement en fonction du résultat escompté.

Ségolène Royal a trois défauts aux yeux de l’opinion « de gauche », elle est une femme (certes, c’est au contraire un avantage aux yeux de certain(e)s), elle est maladroite et elle affiche une dégaine de bourge militaro-coincée qui donne des nausées à l’électorat ouvrier (celui qui n’est pas encore passé au FN).

Là encore, la question n’est pas du tout de savoir si l’opinion a tort d’être machiste. Ou plus précisément, dire que l’opinion a tort d’être machiste ne change rien à rien. Le comble de la niaiserie étant d’aller voter Royal sous prétexte qu’« une femme présidente de la République », ça serait moderne, ou je ne sais quoi d’autre. La question est de savoir si cette femme a des chances de battre Sarkozy. Et la réponse semble bien être NON.

Donc autant pratiquer un « vote féministe » en votant pour Laguillier ou Voynet (en se souvenant, qu’on facilite la carrière de Sarko).

Royal contre Sarko signifierait Sarko. Ça n’est pas lire dans le marc de café, c’est simplement ce qui semble ressortir des enquêtes dont nous disposons (causes : mauvais report des voix communistes et gauchistes à gauche, des voix Bayrou à droite).

Bayrou contre Sarko signifierait Bayrou. Ça ne transforme pas un démocrate-chrétien plan plan en « candidat antisystème » ni ne signifie qu’une présidence Bayrou serait particulièrement moins pénible sur le chapitre policier ou social. Ça signifie simplement ce que ça dit : Sarkozy à l’ANPE.

Revenons maintenant à la question centrale : les luttes anticapitalistes. Elles pourront se développer aussi bien (ou mal) sous Sarko que sous Bayrou. Le seul avantage de Bayrou me semble être son côté désuet. Les deux autres sont des « américains », ambitieux et résolument modernes.

Vous me direz que Bayrou a parlé de prendre pour premier ministre une crapule PS, gestionnaire capitaliste s’il en est. Ben oui, une fois de plus, il ne s’agit pas de choisir un amant mais d’intervenir dans un processus électoral — c’est pas moi qui y tiens ! — qui est précisément conçu pour que ce que tu peux faire ait le moins d’effet possible.

Et c’est un système efficace. Si tu y crois (je vote pour celui/celle qui me ressemble), il te paralyse. Si tu y interviens, l’effet est presque imperceptible.

Supposons Bayrou élu, le seul effet jouissif c’est la tronche de Royal, de Sarkozy et de Le Pen.

Royal et le PS ridiculisés (ne méritent rien d’autre, sinon des claques). Sarkozy battu à droite : la honte totale. Le Pen obligé de présenter Bayrou comme un dangereux gauchiste caché.

Cinq minutes de rigolade. Tout le reste à faire nous-mêmes, comme d’habitude.

– C’est tout ?

-Évidemment, c’est tout !