Une « Justice » foireuse (2005)

 

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Tract, dont le texte a été repris dans Le Combat syndicaliste (CNT, n° 303, janvier 2006).

 

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Foireuse, comme on dit d’un pet qu’il est foireux parce que, trompant le contrôle sphinctérien de l’émetteur, il emporte avec lui un peu de merde qui signale la chiasse.

La justice bourgeoise ordinaire enferme les pauvres. Comme elle se veut moderne, elle enferme désormais la misère sexuelle. À chaque crise sociale de quelque ampleur (la commune de 1871, 1968, les émeutes anti-CIP de 1994), la bourgeoisie, y compris de petite et moyenne envergure, est saisie d’effroi. Littéralement, elle pète de trouille. La foire lui tord les entrailles. Il lui faut, selon les époques, des pelotons d’exécutions, des bagnes et des mitards. Dans ces circonstances, la bourgeoisie ne pense pas, elle réagit, comme le bétail s’agite avant l’orage. Lorsqu’elle craint pour ses intérêts, sa rage l’aveugle sur son ridicule.

Le 14 novembre dernier, le ministère de la Justice décomptait :

— 2 734 personnes placées en garde à vue, depuis le 29 octobre ; 639 majeurs ayant fait ou allant faire l’objet de comparutions immédiates ; 122 majeurs ayant fait l’objet de convocation par procès-verbal ; 108 informations judiciaires ouvertes ; 489 mandats de dépôt ont été prononcés pour des majeurs,

— 375 majeurs condamnés à de la prison ferme ; 48 majeurs condamnés à de l’emprisonnement avec sursis, sursis avec mise à l’épreuve, ou TIG ; 41 majeurs relaxés,

— 494 mineurs présentés à un juge des enfants ; 108 mineurs placés sous mandat de dépôt.

Les procès, les condamnations et les emprisonnements ont continué depuis le 14 novembre mais, l’émeute s’étant apaisée, le ministère de la Justice ne considère plus qu’un communiqué quotidien de victoire conserve son utilité. Nous sommes revenus « à la normale », et peu importe que le nombre d’embastillés — chaque jour que fait la République — excède l’habitude, pourvu que celui des véhicules automobiles réduits en cendres retrouve son étiage des jours tranquilles, soit près d’une centaine, tout de même.

À Toulouse, le 14 novembre dernier, précisément, on a jugé parmi d’autres émeutiers un homme de 32 ans et son compagnon de 24 ans. Ces deux-là n’ont pas usé d’une quelconque substance inflammable, ils ont montré leur cul aux CRS. Oui : montré leur cul. À des CRS, qui comme on sait dissimulent sous un harnachement de gladiateur une pudeur délicate, violemment offensée par la vue desdits culs.

Les deux porte-culs firent, si l’on ose dire, « profil bas ». Nul récidive provocante à l’audience. Percevant probablement un inquiétant climat d’hystérie, ils s’empressèrent de reconnaître une bêtise, qu’ils mirent sur le compte d’une alcoolisation excessive. C’était en tout cas ramener les choses à leur infinitésimale proportion. Ils ajoutèrent avoir été frappés par les policiers au moment de leur arrestation.

En temps de foire bourgeoise, pas question de laisser Gavroche flirter avec Zazie. « Mon cul ! » s’entend dorénavant comme un cri séditieux ! La procureure requit 4 mois de prison ferme. L’un des culs valut 3 mois de prison ferme à son propriétaire, et l’autre — moins joufflu ? — deux mois ferme (cf. La Dépêche du Midi, 15 novembre 2005).

À lire les comptes rendus d’audience, rédigés ici et là par des journalistes ou des militants, on constate que 3 mois de prison ferme sont une peine courante pour l’immolation de deux ou trois poubelles (dans mon jeune temps, cet exercice agrémentait les inoffensifs monômes du baccalauréat).

La première réflexion qui s’impose à l’esprit est qu’une telle sentence constitue une provocation à l’incendie en bonne et due forme. Tant qu’à finir au trou, se dira l’émeutier des révoltes logiques chantées par Rimbaud, autant éviter le rhume de cul et manier plutôt la bouteille incendiaire !

La seconde est qu’aucune violence insurrectionnelle, je dis aucune, ne saurait être qualifiée d’excessive lorsqu’elle réplique à une aussi répugnante et grotesque violence institutionnelle.

Tout au plus souhaitera-t-on aux émeutiers d’aujourd’hui et de demain d’avoir de plus passionnantes occupations que la vengeance. Quant au petit personnel répressif, il n’aura qu’à choisir la fuite ; personne ne songera à réclamer son extradition.

 

En manière de post scriptum : La première humiliation que l’on a imposée aux deux déculottés toulousains — comme c’est l’usage pour tout arrivant en prison — c’est de baisser leur pantalon et leur slip, de se pencher en avant et de tousser. Ici, obligation de livrer le trou de son cul à l’œil du surveillant ! Ce qui n’est pas contradiction, mais perversion constitutive d’un système à détruire.

 

Paris, le 24 novembre 2005

Claude Guillon

Écrivain, conchieur de l’ordre républicain

 

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Addendum

Le journal Le Monde a, dans son édition datée du 26 novembre 2005, publié des chiffres fournis par le ministère de la Justice à la date du 18 novembre, soit 4 jours après le 14 novembre, qui demeure la dernière date à laquelle ledit ministère a publié un bulletin sur son site Internet.

Le Monde ne fournit pas d’informations sur ce qui s’est produit entre le 18 et le 24, date commune de la rédaction de mon texte et de la préparation du numéro du journal.

Les chiffres fournis à la date du 18 novembre sont les suivants : 3 101 gardes à vue ; 135 informations judiciaires ouvertes ; 562 majeurs incarcérés ; 577 mineurs déférés devant un juge pour enfants ; 118 mineurs placés sous mandat de dépôt (incarcérés).

Profitons-en pour signaler qu’un certain nombre de procès ont été reportés au mois de décembre.

 

TOUT BOULEVERSER! (1997)

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Distribué lors de manifestations parisiennes, en septembre 1997, ce texte a par ailleurs été publié dans Cette Semaine (n° 70, octobre-novembre 1997.

 

 

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« En France, nous avons trop tendance à croire que, pour changer les institutions, il faut tout bouleverser. »

 Patrick Weil, politologue-rapporteur

 

 

« On a trop joué avec les symboles en matière d’immigration », déclarait — dans un bel élan de cynisme vulgaire — le ministre Jospin. Ayant rallié l’électorat de gauche par la promesse, fortement symbolique, d’abroger les lois Pasqua-Debré, il réserve désormais les signes de connivence à la droite. Ainsi, le maintien du certificat d’hébergement paraît un crachat superflu au visage des centaines de milliers de personnes qui avaient exigé sa suppression. Il ne s’agit pourtant pas d’une maladresse, mais d’une tactique. Même l’indignation de la quasi totalité des militants associatifs qui travaillent dans le secteur de l’immigration devient un gage offert à la droite.

Or cette droite est amenée naturellement, par le souci de son avenir et le calcul de ses voix, à courtiser l’électorat du Front national (ce que les socialistes n’ignorent pas). Pascal Clément, second d’Alain Madelin, s’interroge : « Que dirait l’opinion s’il y avait un accord entre la majorité et l’opposition sur ce sujet ? Cela renforcerait le Front national. » (Le Monde, 5 septembre [1997]).

De sorte que nous assistons au spectacle édifiant d’un gouvernement social-démocrate légiférant sur l’immigration et la nationalité sous la pression directe de politiciens de droite, eux-mêmes contraints par les positions d’un parti dont les dirigeants font étalage et commerce d’antisémitisme, de racisme et de xénophobie.

La « vision réaliste » que Jospin s’emploie à « mettre en œuvre très tranquillement », comme il l’annonçait le 26 août, consiste donc réellement à ménager l’électorat de droite, en laissant entendre qu’il s’agit de ne pas énerver inutilement l’électorat raciste du FN. Il est vrai que dans le même temps les tribunaux condamnent à des peines d’amende Mme Mégret, ou Le Pen pour avoir traité Fodé Sylla de « gros zébu fou » ! Aux fascistes, donc, une « répression » symbolique et grotesque (bonnet d’âne pour gros mots), aux étrangers la suspicion, le fichage, la rétention, l’expulsion, la double peine. Comme dit Jospin, « ce qui compte, ce sont les faits ».

Le ministre Chevènement, lui, s’inquiète, nous apprend encore Le Monde, du moyen de vérifier que les conjoints des scientifiques étrangers, que le gouvernement souhaite attirer, sont de « vrais » conjoint… (suggérons-lui un coït obligatoire des impétrants devant une commission ad hoc !). Tandis que des centaines de femmes algériennes courent le risque d’être égorgées, on voit quelles pensées élevées agitent le cerveau du premier flic de France. Misérable crétin ! Et ce sont des gens de cette sorte qui prétendent décider qui méritera le titre de « combattant de la liberté ».

Une fois de plus, le soi-disant « réalisme » s’affirme comme une capitulation devant ce qu’il y a de plus abject dans la réalité du monde.

Une fois de plus, le réformisme se révèle incapable de tout, y compris de réformer ce monde.

Les politiciens ne peuvent faire que de la politique. Ce qu’il faut faire, la seule chose qui vaille d’être faite le temps que nous avons à vivre, c’est l’histoire. Une autre histoire, qui a besoin de l’« autre » pour se faire. Une histoire où nous puissions rire de l’idée étrange qu’une montagne, un cours d’eau, un océan, sont des « frontières naturelles », et qu’un être humain peut devenir « illégal » dès lors qu’il les a franchies.

Généreuse utopie, objecteront les très réalistes socialistes… En effet. De celles qui ont animé tant de combats et de sacrifices, sans lesquelles un Jospin serait aujourd’hui fermier général ou intendant du royaume. Allons ! M. Weil dût-il en perdre le sommeil, tout reste à bouleverser !

SOYONS RÉALISTES, INVENTONS LES POSSIBLES (2006)

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Texte distribué dans les manifestations anti-CPE de mars 2006.

 

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Le capitalisme en crise cherche à détruire le droit du travail, compromis résultant des luttes ouvrières des XIXe et XXe siècles dans les pays industrialisés. Par la même occasion, il veut sauter cette étape du développement dans les pays dits « émergents » comme la Chine.

L’idéal des patrons, c’est d’égaliser par le bas les conditions de travail sur toute la planète en les ramenant à la condition du journalier agricole, embauché le matin, remercié le soir, ce que les ministres appellent « égalité des chances ».

Le capitalisme tend donc à réaliser — pour son propre compte — le mot d’ordre d’abolition du salariat qui était celui de l’Internationale ouvrière. Mais bien sûr, ce qu’il veut abolir ce sont les garanties liées au salariat. Cette blague ! Ils ne vont pas supprimer l’exploitation du travail, c’est de ça qu’ils vivent !

et nous, ce que nous voulons, c’est abolir toute exploitation, et le travail comme activité séparée de la vie, travail vendu en échange d’un droit de vivre précaire.

Il sera bien moins difficile — et mille fois plus passionnant ! — de changer le monde que d’essayer de faire changer d’avis les patrons et les ministres ! Leur boulot, c’est de faire marcher le système, pas de nous rendre service.

La patronne du Medef Laurence Parisot entonne le vieux refrain de la morale libérale (et religieuse) : les pauvres sont pauvres parce que c’est la nature des choses. Elle déclare : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » [Le Figaro économie, 30 août 2005]

Le flic de la bande, lui, avoue plus crûment la régression sociale nécessaire. Dans une parodie de langage contestataire, Sarkozy parle de « rupture », assure qu’« une autre réalité est possible »…

L’« autre réalité » qu’il contribue à bâtir, c’est celle d’une société policière : vidéosurveillance et biométrie ; harcèlement raciste des jeunes et des immigrés ; justice « voiture-balais » de la police (on l’a vu après le mouvement lycéen du printemps 2005 et plus sauvagement encore contre les émeutiers de novembre) ; tracasseries racistes contre les couples « mixtes » qui se marient ou reconnaissent un enfant ; dépistage et psychiatrisation des enfants rebelles dès l’école primaire ; répression de toute contestation sociale sous couvert d’« antiterrorisme »…

Les figures épouvantails de l’étranger, du pauvre, du jeune sont remises au goût du jour et croisées avec celle du « terroriste ». Le capitalisme met en scène l’insécurité qu’il a créée. Il fait en sorte que les institutions crées pour atténuer les effets de la précarité aient désormais pour effet de la renforcer et de l’encadrer. Le flicage ASSEDIC des chômeurs comme les emplois corvéables CNE et CPE sont des pièces de ce dispositif.

Le PS, qui se donne des airs contestataires à propos du CPE, n’a rien à dire contre l’exploitation capitaliste. Par ailleurs, il a laissé voter (ses députés se sont abstenus !) la loi « antiterroriste » du 23 janvier 2006 qui permet aux flics de tirer lors des contrôles routiers (art. 4), allonge encore la durée de la garde à vue et créé une cour d’assises spéciale en matière de terrorisme pour les mineurs (art. 15).

Les sociétés humaines n’en sont qu’à la préhistoire capitaliste : il n’est écrit dans aucun ciel, dans aucun traité de magie que l’histoire humaine doit s’arrêter aux start up, aux centrales nucléaires et à François Hollande.

Face au raidissement autoritaire des gestionnaires capitalistes, de « droite » ou de « gauche », le seul parti pris raisonnable est d’imaginer une autre forme de vie sociale fondée sur la solidarité, qui exclue l’exploitation, organise les activités socialement indispensables, et permette à chacun(e) de vivre sa différence parmi ses semblables humains.

Il y a tant de choses passionnantes à vivre, à inventer ; tellement de gens à rencontrer, à aimer, à enseigner, à écouter ; tellement d’enfants à regarder grandir, à bercer, à nourrir… Allez ! la vie est trop courte pour la laisser boulotter par le travail !

Pour que l’utopie soit la sœur de l’action, il est possible de commencer tout de suite, dans chaque mouvement de résistance sociale, à expérimenter de nouveaux rapports : se réunir sans les vieilles organisations, occuper des lieux privés ou publics et en faire des lieux de vie et de libre expression, vérifier dans les risques partagés et les victoires communes que l’on gagne à se connaître.

Déjà, des expulsions de sans-papiers ont été empêchées, des gamins tirés des griffes des flics, des vidages de squats et des rafles empêchés ou sabotées. N’oublions pas non plus que le CIP de 1994 a été retiré, parce que le gouvernement de l’époque a craint une extension du mouvement, l’union des précaires, chômeurs et jeunes scolarisés dans les universités occupées et dans les émeutes. Il n’y a pas de fatalité historique : sinon, la Bastille serait encore une prison !

 

Ne laissons pas aux publicitaires de supermarché le soin d’« augmenter le goût de la vie[1] » !

ANPE-ASSEDIC-CNE-CPE-UMP-PS-ÉTAT-TAF : Radions-les tous !

Impossible de faire l’économie d’une révolution dans un monde où l’injustice est monnaie courante

Comité Pour l’Extension des Émeutes (CPEE)

Paris, le 7 mars 2006

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[1] Allusion à un slogan publicitaire de la chaîne de supermarchés Monoprix.

Lettre ouverte à un drôle de « citoyen » (1997)

Un jour de novembre 1997, des inconnu(e)s distribuent dans une manifestation parisienne un texte étrange, lettre ouverte collective à Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41Jean-Pierre Chevènement, sinistre de l’Intérieur, sur papier à en-tête de l’Assemblée nationale et signé de grands personnages d’État, tous morts, sauf Papon (à la date de distribution du texte).

Cette réunion satirique, au-delà de la mort, de quelques grands talents du maintien de l’ordre républicain a pour objet la politique de l’immigration, dont on vérifie hélas que les thèmes et les peurs qui la sous-tendent ne varient guère au fil des années.

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ASSEMBLÉE NATIONALE

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Liberté – Égalité – Fraternité

Paris, le 22 novembre 1997

Cher Jean-Pierre Chevènement, c’est avec sympathie, croyez-le, que nous suivons vos efforts pour régler, depuis votre retour aux affaires, la pénible question de l’invasion étrangère de notre patrie. Aujourd’hui, forts de l’expérience acquise par le passé dans la conduite du gouvernement, et conscients des responsabilités qui sont les nôtres, c’est en amis que nous sommes résolus à vous adresser cet appel.

Les tergiversations et atermoiements qu’il semble que vous jugiez nécessaires pour enrober de « démocratie » (ah ! ah ! ah ! sacré Jean-Pierre !) une politique de fermeture des frontières aux pauvres ne font qu’affaiblir le crédit de l’État aux yeux des adversaires de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Entre nous, point de façons, n’est-ce pas ? De quoi s’agit-il ? À l’évidence d’adresser un signal fort , comme vous dites maintenant, aux pays de la zone sud, dont la légitime sujétion par l’économie ne saurait être compensée par un « droit de déjection » d’un excédent de miséreux vers nos contrées. Et pareillement de délégitimer le vote de l’électorat factieux du Front national, l’État pratiquant justement la politique qu’il réclame.

Pardonnez-nous notre franchise, mon petit Jean-Pierre, mais pour une telle tâche, il faut en avoir ! Or l’on murmure qu’une fois régularisés quelques milliers de va-nu-pieds, ce sont près de 100 000 d’entre eux que vous laisseriez retourner à la clandestinité, organisant tout au plus, pour la galerie, quelques charters d’expulsés. Laisser pourrir une telle situation, voyons Jean-Pierre, vous valez mieux que ça !

Rendez donc Air France aux cadres, et foutez-nous cette racaille par groupes de 2 000 sur des cargos réformés (St-Nazaire en regorge) et vogue la galère ! Enfin « vogue », nous nous comprenons, hein ! Ca ne serait jamais que le Rainbow Warrior en plus grand. Charles est tout disposé à vous ouvrir son carnet d’adresses. Parions qu’au deuxième naufrage on verra les irréguliers réclamer l’ouverture des frontières, mais pour rentrer dans leur bled. La rigolade ! [Nota… Maurice est d’avis d’en balancer un peu à la Seine. Tu agaces Maurice ! c’est du bricolage ça ; Jean-Pierre travaille à grande échelle].

Bref, mon vieux, nous sommes de tout cœur avec vous, mais tâchez de nous régler ça vivement. D’ailleurs c’est l’occasion de laisser votre nom dans l’Histoire. Après ça, le radeau de la méduse, l’Exodus et le Titanic on en parlera aux gosses pour les endormir ! René, dont vous connaissez l’humour enfantin, propose d’ailleurs comme nom de code : opération « Petit Bateau ».

Veuillez agréer cher ami l’assurance de nos meilleurs sentiments administratifs.

François MITTERRAND, ancien ministre de l’Intérieur

René BOUSQUET, ancien secrétaire général à la Police

Charles HERNU, ancien ministre des Armées

Maurice PAPON, ancien préfet de Police

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Qu’est ce qu’une révolution communiste et libertaire? (2002)

Les lignes qui suivent paraîtront sans doute naïves à certain[e]s. C’est le Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41risque encouru en traitant simplement, et en peu de mots, de sujets complexes qui ont fait l’objet d’innombrables publications, depuis deux siècles au moins.

Il s’agit d’apporter les premiers éléments de réponse (de réflexion, de débat) à des questions que se posent — sans presque jamais oser les formuler — beaucoup de ceux et de celles qui découvrent les manifestations de rue et les drapeaux libertaires.

Peut-être des militantes et militants plus confirmé(e)s pourront-ils également faire leur profit de ce dialogue imaginaire, qui n’a d’autre ambition que d’en susciter d’autres, de vive voix.

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Qu’est-ce qu’une « révolution » ?

Nous appelons révolution un changement radical — c’est-à-dire qui s’attaque aux racines — du système économique, social et politique en place.

Dans une société capitaliste comme celle où nous vivons, une révolution s’attaquera au salariat, système dans lequel l’activité humaine est pour l’essentiel contrainte et limitée au travail (production de marchandises), travail exploité pour le profit des patrons et/ou des actionnaires.

La révolution abolira, avec le travail salarié, l’argent, qui sert de support à l’abstraction de la valeur (d’une marchandise, d’une heure de travail, d’un être humain…).

La révolution se heurte aussitôt à ce que l’on peut désigner comme les « grandes » institutions, l’État par exemple, sa police, et éventuellement son armée. Elle bouleverse aussi les institutions de la vie quotidienne que sont la famille et le couple, où les rapports d’autorité s’organisent selon l’âge et le sexe (autorité des adultes sur les mineur[e]s, des hommes sur les femmes). Ce bouleversement est à la fois un objectif important des révolutionnaires, et l’effet matériel d’une période de rupture avec les habitudes de la vie courante (grève générale, déplacements difficiles, occupations…).

Si certaines choses sont aujourd’hui plus faciles à changer qu’il y a un siècle (par exemple : dissocier plaisir érotique et procréation, grâce à la contraception), d’autres comportements ont peu varié (les femmes effectuent toujours 70% des tâches ménagères). La réflexion et les luttes sur ces questions sont partie intégrante d’un combat révolutionnaire qui ne s’arrêtera pas par miracle un grand soir ou un beau matin.

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La perspective d’une révolution n’est-elle pas utopique ?

Autrement dit : une révolution est-elle possible ?

Ce qui est impossible pour nous, et ça nous en sommes sûrs, c’est de supporter le monde tel qu’il est !

Nous avons tout à gagner à un bouleversement radical du monde, et rien à y perdre, parce que tout ce qui fait pour nous le plaisir de notre brève existence — les rencontres, les discussions, l’amour, les émotions partagées — tout cela est aujourd’hui contraint, limité, atrophié.

Il n’existera pas de société parfaite une fois pour toute où vivre heureux sans conflits. C’est dans l’effort même, dans le mouvement même de transformation révolutionnaire des rapports sociaux, que la vie se révèle mille fois plus passionnante.

Comme l’écrivait l’anarchiste russe Bakounine : « Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d’autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres [ajoutons : et les femmes libres, et les enfants libres] qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. […] Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de tout le monde s’étend à l’infini. »

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Il faudra bien continuer à manger, à s’éclairer à vider les poubelles, que sais-je ?

Passés les premiers jours de paralysie, inévitable et nécessaire (pour affirmer la force du mouvement, contrecarrer d’éventuels mouvements de l’armée ou de la police), il faut remettre en marche certains secteurs d’activites : transports, ravitaillement, distribution d’eau, de gaz, d’électricité. Tous ces biens seront distribués gratuitement.

un grand nombre d’autres secteurs seront definitivement abandonnes, soit immédiatement, soit progressivement.

Immédiatement : les usines produisant des marchandises inutiles (une majorité de la production actuelle) ou nuisibles. Progressivement : un secteur comme le nucléaire, qui exige, même après l’arrêt de la production, une surveillance et des activités complexes de démantèlement.

On remarque que l’abolition du salariat, le partage par roulement des tâches indispensables au fonctionnement de la société (ramassage des ordures, par ex.), et la suppression de l’argent (distribution communautaire des biens de première nécessité ; pour le reste imagination et troc sur le modèle des actuels SEL) règle très simplement la fausse question du chomage.

Notons encore qu’en matière d’alimentation, seuls les aliments dits « biologiques », aujourd’hui réservés à une clientèle aisée, seront distribués collectivement. Ce choix de bon sens écartera le risque de catastrophe de type « vache folle » ou OGM.

Bien des questions pratiques seront discutées et réglées le moment venu par les gens concernés, et d’une manière impossible ou difficile à prévoir Il est donc vain de dresser par avance un catalogue de mesures. Cependant, il faut comprendre qu’une révolution ne signifie pas la prise en main par une population du monde tel qu’il est. Il faudrait, sinon, « autogérer » les usines d’armement, l’administration fiscale, et les camps de rétention pour sans-papiers… On se demande pourquoi on dépenserait tant d’énergie pour en arriver là ?

Avançons l’hypothèse, à titre d’exemple, et pour illustrer malgré tout notre raisonnement, qu’en matière de transport, un moyen aussi coûteux, aussi dangereux, et aussi nuisible à l’environnement (kérosène, bruit) que l’avion serait progressivement abandonné. On peut penser qu’à rebours de la préoccupation « moderne », la durée des voyages sera considérablement allongée. Parce qu’on ne se souciera plus de « faire l’Asie en dix jours », et que l’on préférera découvrir des gens et des paysages, sans patron pour vous dicter la date du retour.

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La révolution n’est-elle pas synonyme de violence ?

Il n’est pas difficile, en observant autour de soi, dans sa famille ou dans la rue, en regardant la télévision ou en lisant le journal, de voir que le monde tel qu’il est aujourd’hui, le capitalisme en voie de mondialisation, héritage des sociétés coloniales du siècle dernier, que le monde actuel est synonyme de la pire violence.

À titre d’exemple : la violence domestique masculine fait aujourd’hui, dans un pays comme l’Espagne, six fois plus de victimes (90 femmes assassinées par mari ou amant en 2001) que le terrorisme des séparatistes basques de l’ETA.

Le degré de violence nécessaire pour renverser l’ordre établi ne dépend pas que de la bonne volonté des révolutionnaires, mais dans une large mesure de la réaction des maîtres du monde. L’acharnement des industriels, des technocrates, des politiciens, et des électeurs de Le Pen à réagir à un mouvement révolutionnaire ; la violence dont ils seraient disposés à user pour le réduire, tout cela conditionne de manière imprévisible le degré de violence inévitable d’une révolution.

Dans une société techniquement développée où peuvent être mises en œuvre de nombreuses techniques de sabotage (informatique notamment), qui ne nécessitent pas ou très peu de violence physique, les meilleures chances sont réunies de paralyser le système en faisant moins de victimes humaines que les accidents de la route un week-end de Pâques.

Par la suite, la société en révolution — par les priorités qu’elle adopte en matière de santé (pas de médicaments toxiques ; pas de contingentement des matériels hospitaliers), de prévention (Sida), de réduction des travaux pénibles et dangereux —, réduit le nombre des « victimes sociales » qui paient aujourd’hui de leur vie le fonctionnement d’un système fondé sur le profit.

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N’est-il pas plus facile et plus réaliste de changer la société par des réformes ?

Le réformisme se présente comme une solution raisonnable et « réaliste ».

Le problème, c’est que, seul, il ne réforme jamais rien.

La fonction historique et politique du réformisme n’est pas d’aboutir aux mêmes résultats qu’une révolution, par des moyens plus lents ou plus « doux ». La fonction du réformisme est de désamorcer les révoltes et de convaincre les victimes du système capitaliste qu’on peut très bien aménager leur sort à l’intérieur du système, sans en changer les règles, et sans priver les réformistes de leurs jobs.

Même s’il s’agit d’obtenir des réformes, la stratégie révolutionnaire est la plus efficace. En effet, un pouvoir ne peut répondre que de deux façons — éventuellement combinées — à une menace révolutionnaire : par la force armée ou par les concessions réformistes.

Si un mouvement social limite de lui-même, dans le souci d’être présentable à la télé, raisonnable et réaliste, ses prétentions et ses buts, il n’échappera pas à la violence (on lui envoie les CRS) et risque de ne rien obtenir du tout.

Dans une négociation, le pouvoir essaiera toujours d’accorder moins que ce qui est demandé ; si je demande moins que ce que je veux, je suis assuré de ne pas obtenir ce que je veux.

Le plus simple est d’afficher clairement le projet révolutionnaire, ce qui n’empêche pas de tirer avantage des concessions momentanés de l’État.

Prendre le parti de la révolution ne signifie pas opter pour « tout ou rien », en remettant toujours l’essentiel à plus tard (au grand soir), c’est au contraire profiter de toutes les occasions historiques, de toutes les luttes, pour réaffirmer l’exigence communiste et libertaire : tout se reapproprier dans la liberte, pour tout partager dans l’egalite.

Tout ce qu’il est convenu de nommer les « avancées démocratiques » ont d’ailleurs été accordées sous la pression de la rue et des barricades. Il arrive que les gouvernants modernes y fassent allusion, quand ils espèrent que ce rappel historique dissuadera de nouveaux barricadiers de se dresser contre eux. On dira par exemple que des gens sont morts pour que nous ayons le droit de vote, ce qui devrait nous décourager d’utiliser d’autres moyens d’action. Mais bien sûr, c’est un mensonge. Beaucoup de gens ont effectivement combattu et certains sont morts en combattant, et dès la Révolution française, contre ceux qui voulaient la confisquer, en décréter la fin obligatoire, puis plus tard contre ceux qui voulaient revenir à la monarchie. Mais finalement, c’est bien la republique qui a tue le plus d’ouvriers sur les barricades, notamment en 1848 et en 1871, durant la Commune de Paris.

Il existe de nouveaux groupes réformistes. Ils utilisent parfois un vocabulaire ou des méthodes d’action illégales empruntées au mouvement révolutionnaire. Ils réclament le droit au logement, un revenu garanti pour tous, ou une taxe sur les mouvements de capitaux… Ils captent l’indignation généreuse et le besoin d’action de beaucoup de gens qui ne se sentent pas attirés par des groupuscules révolutionnaires souvent fermés et sectaires. Ils n’ont pas d’autre perspective qu’un illusoire « contrôle citoyen » sur le capitalisme.

Or la « démocratie », c’est précisément la mise en scène politique du contrôle citoyen, garant de la moralité d’un « capitalisme à visage humain » ; « l’économie régulée par le droit », comme dit José Bové. Même s’ils peuvent embarrasser momentanément un ministre, un gouvernement ou une administration, ils participent finalement au bon fonctionnement du système, qui s’applique à les neutraliser, les intégrer, les digérer.

Le projet révolutionnaire, c’est-à-dire le projet d’une rupture révolutionaire avec le monde présent et le projet de la contruction d’une autre société, n’est pas un rêve, au sens où il serait impossible à réaliser. Le projet révolutionnaire, c’est la meilleure façon d’être réaliste, c’est-à-dire de s’en tenir à nos révoltes, à nos désirs, à nos rêves, pour refuser le cauchemar hélas trop réel d’un monde dont Marx constatait déjà qu’il est « baigné par les eaux glacés du calcul égoïste ».

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Il existe des partis, des ligues d’extrême gauche qui se réclament du communisme et/ou de la révolution. Qu’est-ce qui les sépare des libertaires ?

Des postaliniens[1] du PC aux trotskistes de la LCR (100% à gauche, avec de vrais morceaux de gauche dedans !) il ne manque pas de partisans du « communisme » ou d’une « révolution », à condition qu’ils en soient les chefs et les bénéficiaires !

Les anarchistes, les communistes libertaires sont restés fidèles au principe affiché par la Première Internationale : l’emancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-memes.

Nous n’avons que faire des avant-gardes, des magouilleurs et des bureaucrates ! C’est aux exploités eux-mêmes à prendre leurs affaires en mains, partout et dès maintenant — sur les lieux de l’exploitation salariée, dans les quartiers et dans la rue — sans attendre la bonne période historique décrétée par le comité central.

Les retours sur l’histoire (celle de la révolution russe, par exemple) sont des moyens efficaces de vérifier la réalité des bons sentiments affichés aujourd’hui par les uns et par les autres. Il fallu à peine huit ans aux bolcheviks pour éliminer, par le meurtre et la mise en camps, toute opposition politique : mencheviks, socialistes révolutionnaires et anarchistes. La révolte des marins de Cronstadt et l’insurrection Makhnoviste en Ukraine furent écrasées dans le sang. La Terreur bureaucratique, dont Trotski fut un rouage essentiel (à la tête de la police politique et de l’armée rouge), se retourna contre ses propres partisans. Lui-même fut exécuté, sur ordre de Staline, dans son exil mexicain. Or beaucoup de trotskistes actuels ont autant de mal que les postaliniens à digérer leur passé et à condamner sans ambiguïtés ni baratin les crimes de lenine, de trotski, et de staline.

Aujourd’hui, les trotskistes de la LCR tentent de capter à leur profit la sympathie pour les idées anarchistes qu’ils sentent dans le mouvement social et ses manifestations. Besancenot n’a plus que l’adjectif « libertaire » à la bouche et explique que son drapeau rouge s’est teinté de noir[2] (et de vert, pour draguer les écolos). Mais que dit-il ? Que la LCR veut participer à « un gouvernement qui romprait avec le capitalisme et ouvrirait la voie au socialisme démocratique » (Révolution, p. 150). C’est mot à mot le même mensonge que Mitterrand a utilisé à la fin des années 70 pour reconstituer un parti socialiste capable… de ce que nous avons vu (il est vrai que la taupe trotskiste Jospin parvint à se faire nommer Premier ministre). Bien sûr, tout serait différent avec la LCR ! Est-ce si sûr ? Lisons Besancenot : « Nous ne pensons pas supprimer l’argent du jour au lendemain (p. 180) […] Notre projet est plus ambitieux : créer massivement des emplois en réduisant le temps de travail […] (p. 209). « Cependant, la phase de transition [vieille blague bolchevique !] vers une société égalitaire, le processus de production sera encore soumis à la division technique du travail. Il ya aura encore des ouvriers, des employés, des techniciens et des cadres exerçant chacun des fonctions spécifiques ; les revenus seront encore définis selon les compétences et non les besoins (p. 252). »

Et qu’arrivera-t-il aux impatients qui n’auront que foutre de produire pour le nouveau régime sous la direction des mêmes cadres, payés avec le même argent, le tout sous la direction lumineuses des militants LCR ? On leur enverra les « nouveaux emplois » miliciens chargés de leur faire rentrer dans le crâne à coup de crosses le réalisme historique qui décide en réunion de comité central à quel moment les temps sont mûrs !

Comment faire confiance à des gens qui, même après 80 ans de réflexion, justifient d’avance les répressions futures ? Leurs placards sont remplis de cadavres, nous ne l’oublions pas. Quant aux idées libertaires et au noir de nos drapeaux qu’ils prétendent gérer en franchise : BAS LES PATTES !

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Tout ce qu’il faudrait changer, inventer !… Ça paraît une tâche surhumaine !

À moins de céder au délire des croyants, selon lequel il existerait un « dieu » créateur qui manipulerait les humains comme des marionnettes et les surveillerait depuis on ne sait quel « au-delà », il faut bien considérer que les êtres humains sont les seuls responsables de leur vie, de ce qu’ils y acceptent ou refusent.

Ça ne veut pas dire que le sans-papier vivant à Paris ou le paysan sans-terre brésilien sont coupables de l’oppression qu’ils subissent, mais que ce sont des hommes de chair et de sang qui les exploitent et les persécutent, et non une fatalité surhumaine, contre laquelle il serait impossible ou vain de se dresser.

Quant aux efforts que nécessite la construction d’un autre futur, ils sont immenses, mais — à l’échelle de l’espèce humaine entière — pas plus impressionnants que ceux que tu as fournis, nourisson humain de quelques kilos, dépendant en tout des adultes qui t’entouraient, pour devenir un individu pensant, parlant et marchant sur ses pattes de derrière, capable d’utiliser un ordinateur et de chanter un poème de Rimbaud…

Pense à l’extraordinaire gisement de culture, de savoir-faire, et d’énergie que constitue l’humanité, aujourd’hui divisée par les fanatismes religieux, les guerres coloniales ou tribales, l’exploitation et la faim. Ce gisement n’est utilisé qu’à dix pour cent peut-être, et pour le seul bénéfice du capitalisme mondialisé. Il ne sera pas difficile de faire « moins pire » !

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Je suis désolé(e), mais j’y crois pas !

Personne ne te demande de « croire » à la révolution, comme on croit au Diable, aux extraterrestres ou à la réincarnation. Il ne s’agit pas non plus d’une perspective lointaine et motivante, comme une espèce de super-carotte (bio !) à te suspendre devant le nez.

La révolution est le projet collectif de la libre association d’individus libres, qui commencent à changer le monde dès maintenant.

Il n’est que trop facile de trouver dans la lecture d’un journal ou le comportement de ses collègues des raisons de se replier dans le cynisme vulgaire : « Tous des cons ! ». Pour les plus atteints, le comble de la rancœur misanthrope vise telle catégorie particulière : les Noirs, les immigrés, les femmes…

Pour un révolutionnaire, « l’optimisme de la volonté » n’est pas un parti pris moral, il a un contenu {dynamique} et {pratique} : plus on éprouve la jouissance, et plus on aime faire l’amour ; plus on rencontre d’individus différents, et plus on est affamé de la diversité du monde ; plus on vérifie dans l’action ses capacités à changer la vie, et plus on se découvre de nouvelles raisons d’agir.

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[1] Au PC ou à Attac, le postalinien (contraction du préfixe post et du qualificatif stalinien), n’a plus la faucille et pas toujours la carte, mais il assume le rôle historique du stalinien : nuire à la révolution par tous les moyens.

[2] Révolution, Flammarion, 2003, p. 72.

 

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Échange avec un internaute  (décembre 2005)

 

Renaud

C’est quoi, l’utile, c’est quoi l’inutile ? Dans une société socialiste (ou communiste, ou libertaire, ou révolutionnaire, ou post-révolutionnaire), on ne produira que les biens de première nécéssité ? Est ce que l’art, c’est utile ? Est ce que le jeu, c’est utile ? Sera t’il possible de se lancer dans des projets d’exploration spatiale ? Sera t’il possible à un nouveau Georges Lucas de réaliser la Guerre des Etoiles ? Sera t’il possible de se lancer dans des projets sur le long terme ?

Je désolé pour la naïveté de ces questions, mais j’aimerai savoir.

Claude

Inutile ou nuisible, c’est assez facile n’est-ce pas ! Une centrale nucléaire, un avion, une pince à tiercé, un téléphone portable. L’art, la poésie, l’amour ne sont pas utiles, ils sont jouissifs. Une société qui encourage le bonheur produira sans doute beaucoup d’amour, mais peut-être qui sait, moins d’art, si souvent lié à la souffrance. Peut-être regardera-t-on moins tel tableau ou telle sculpture quand chacun(e) pourra s’exprimer par les moyens qu’il/elle choisira… Peut-être… Ce sont les gens qui décideront. Pas moi ou un Parti dès maintenant. On peut annoncer les principes de liberté, de communication et de partage que la révolution libertaire revendique, mais pas annoncer dans un programme la manière dont les êtres vivants choisiront de les incarner.

Je doute beaucoup que la recherche spatiale se poursuive, à moins qu’elle passionne assez des gens curieux qui trouveront peut-être des moyens moins polluants de la pratiquer et des buts moins répugnants que la surveillance de la terre par satellite. Si le cinéaste dont tu parles n’a pas besoin de la valeur de l’argent pour stimulant de sa création, il aura beaucoup plus de moyens et de temps qu’aujourd’hui. Les autres pourront toujours se retrouver dans de petites réserves où ils joueront à se donner des ordres, à obéir, à acheter leurs projets au milieu d’une concurrence féroce. Mais, s’ils se reproduisent, ils n’auront pas le droit d’élever les enfants.

L’OBSCÉNITÉ DE CE MONDE (2004)

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Ce texte a été distribué à Paris lors de la manifestation du 5 juin 2004 contre la venue de G.-W. Bush.

 

 

Au milieu de tant de meurtres et de tortures, les nazis cultivaient des fantaisies «scientifiques». Ils inoculaient des maladies incurables et pratiquaient la vivisection ; ils s’intéressaient aussi à la possibilité de ranimer un homme en état d’hypothermie (préalablement plongé dans l’eau glacée), en couchant sur lui successivement des femmes nues maintenues à température normale. L’hétérosexualité du scénario était plutôt destiné, aussi paradoxal que cela paraisse, à respecter les convenances.

N’est-elle pas étrange cette compulsion des bourreaux à entasser des corps nus vivants ? En Irak occupé, des soldats américains des deux sexes obligent des détenus mâles à se coucher les uns sur les autres, complètement nus. L’homosexualité du scénario est destiné d’une part à humilier les victimes, et d’autre part à satisfaire les fantasmes de jeunes recrues du pays le plus puissant du monde, dans lequel les lois anti-sodomie viennent tout juste d’être déclarées anticonstitutionnelles. Lesdites lois réprimaient dans plusieurs États non seulement la sodomie mais aussi la fellation, y compris entre adultes de sexes différents.

Tout s’arrange à merveille : les militaires américains des deux sexes souffrant de graves refoulements (phobie & fascination sexuelles) espèrent que les détenus vont finir par faire ce qui les exciterait, eux, militaires, au moins comme spectacle, c’est-à-dire se sucer et s’enculer.

Il y a des choses faciles à obtenir d’un détenu : les militaires américains des deux sexes ont donc violé certains détenus et certaines détenues ; des femmes militaires en ont tripoté d’autres (des hommes) ; ils en ont contraint d’autres (des hommes) à porter des sous-vêtements de femme ; ils en contraint d’autres (des hommes) à simuler des sodomies et des fellations (et les ont traité de pédés) ; ils en ont contraint d’autres à se masturber. Lorsque des militaires hommes commettaient des viols, des femmes prenaient des photos, qu’ils et elles menaçaient d’envoyer aux familles des détenus.

D’autres choses sont plus difficiles à obtenir de détenus terrorisés. Il est facile d’obliger un détenu à se masturber devant un autre, bouche ouverte. Il n’est pas certain qu’il parviendra — même s’il pense ainsi sauver sa vie ou éviter des sévices plus douloureux — à une érection. Le mécanisme proprement dit de l’érection est assez complexe, et l’imagination érotique qui lui est propice a peu d’espace pour s’épanouir dans une salle de torture (sauf lorsqu’il s’agit d’un scénario imaginé et choisi par l’intéressé lui-même, en fonction de règles précises, dont il sait qu’elles ne seront pas outrepassées). D’où la bruyante satisfaction de telle soldate US, rapportée par un de ses camarades devant une juridiction militaire : « J’ai entendu l’engagée England hurler : “Il bande” » [Le Monde, 10 mai 2004]. Le hurlement de la soldate, à la tonalité d’étonnement quasi naïf, atteste de l’ivresse jouissive ressentie devant la possibilité de pousser le raffinement de la violence physique et psychique si loin qu’on peut faire «participer» la victime à son propre viol, ou lui en donner le sentiment. Dans une société de domination masculine, les femmes sont plus souvent en position de victimes de ce système que de pratiquantes du viol. Au sein même de l’armée américaine, les cas de harcèlement sexuel visant des femmes sont nombreux (rien ne vaut d’ailleurs une humiliation subie pour faire un bon bourreau). Le progrès capitaliste installe la parité dans l’horreur : des hommes violés avec la participation de femmes.

Immédiatement après le 11 septembre 2001, Bush avait annoncé que face à un ennemi sans visage (le terrorisme) la croisade du Bien se mènerait selon les principes suivants: Nous, gouvernement des États-Unis, ferons ce que nous jugeons bon de faire, là où nous le déciderons, aussi longtemps que cela nous paraîtra nécessaire. De plus, nous n’hésiterons pas à vous mentir ! Rendant compte des premiers «résultats» de la guerre en Afghanistan, Bush s’est vanté des exécutions sommaires commises par les services US.

Nous pouvons tout nous permettre ! Nous pouvons tout vous faire ! C’est la devise du viol systématisé en arme de guerre, au Chiapas, en Bosnie, en Irak. Que Bush bande ou vomisse en consultant les milliers de photos prises par ses soldats et leurs auxiliaires privés n’y change rien.

Les flics de Saddam pratiquaient aussi la torture ; ils ne prétendaient pas incarner la civilisation. Pour les victimes directes (les mêmes), cela ne change pas grand chose. Pour nous, si ! L’une des obscénités de la systématisation des tortures sexuelles, c’est d’emprunter à notre imaginaire érotique, et du coup de le contaminer (les clichés pornos des tortures sont envoyés aux copains). Ici, dans une version soft et médiatique, ce sont les publicités étalant les chairs féminines comme dans la vitrine d’un immense bordel qui veulent nous faire jouir & consommer, participer à notre aliénation. La pornographie marchande du capitalisme joue d’Internet aussi bien qu’elle remet en usage les méthodes de l’Inquisition.

Le sommeil de la révolte engendre des monstres. Contre toutes les religions et leur infâme prétention à régler les désirs et les corps, et d’abord contre la religion de la marchandise et les guerres qu’elle inspire, nous devons penser l’amour pour le faire, c’est-à-dire penser l’érotisme comme une arme antipatriarcale et anticapitaliste. Que l’art de jouir et d’aimer soit libre et proclamé tel : nous embellirons la vie et compliquerons la tâche de ses voleurs : marchands, prêcheurs et bourreaux.

 

LE TEMPS DE VIVRE (2004)

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Par l’aigri, par l’amer, par le sucré,

L’expérience, le fruit présent, l’espoir

Me menacent, m’affligent, m’apaisent

 Giordano Bruno

Notre temps n’est pas le leur.

Leur temps est celui de la faute, de l’aveu, du châtiment ou du repentir : c’est le temps des prêtres et des geôliers. C’est un temps d’oubli, un temps sans histoire, un temps de registres morts.

Un jour ils viennent vous chercher ; ils vous entravent les mains ; ils disent que vous devez embarquer dans une machine à remonter le temps. Ils font comme s’ils pouvaient vous transporter tel[le] que vous êtes aujourd’hui dans un temps de vingt-cinq ans en arrière ; comme si vous étiez pareil[le], inchangé[e], transposable, décalquable, démontable et remontable…

Il n’existe pas de mots pour dire ce qu’ils croient qu’ils peuvent faire de vous.

À chaque fois qu’ils se servent du mot « espace », c’est pour réduire l’espace réel. Ils disent « espace de Shengen » et ils construisent une nasse. Ils disent « espaces de libre expression » pour annoncer que l’expression sera réglementée. Ils veulent que le monde entier ressemble à un hall d’aéroport ; zone duty-free pour les riches, zone de rétention pour les pauvres.

Et la même « justice », partout. Pas pour tous ! Non ! Partout : deux poids, deux mesures. De toute façon, ce sont eux qui ont construit les instruments de mesure : codes, chronomètres, sondages.

Ça n’est pas difficile à comprendre. L’Europe par exemple ; c’est un espace qu’ils construisent (qu’ils réduisent, donc) ; ils le mesurent avec leurs instruments (ceux qu’ils ont construits). Donc, plus il y a de pays en Europe et moins il y a d’étrangers dans le monde qui peuvent demander l’asile, par exemple à la France. Donc, plus l’Europe est grande, moins il y a d’asile possible dans le monde. Comme cela vise les pauvres, les militants et les artistes, cela s’appelle une harmonisation.

Ils ont décidé le « mandat d’arrêt européen ». C’est un instrument avec lequel ils pourront arrêter le temps et réduire l’espace des pauvres, des militants et des artistes sans asile partout dans l’espace qu’ils calculent. C’est une machine nouvelle qui demande quelques réglages. On y procède en usant d’exilé[e]s qu’on avait mis de côté dans un coin de l’espace. Comme un vieux chiffon ; ça n’est pas joli mais ça peut servir. Ils ont utilisé, sans anicroche, un Paolo Persichetti ; ils essaieraient bien un Cesare Battisti, une Roberta Cappelli, et quelques autres. À chaque fois, ils améliorent le système. Quand tout sera au point, ils n’auront plus qu’à faxer : « Machin Chose », et hop ! le lendemain, Machin remontera le temps jusqu’à une prison, plus loin en Europe. Quelle harmonie ! Quelle paix sociale ! Quelle démocratie ! Ils en ont les larmes aux yeux…

Pas la larme facile pourtant, ou alors se retiennent, par pudeur. Mais immense grandeur d’âme, ça oui, du côté du deuxième poids de la deuxième mesure qui, bientôt, partout. Libèrent un Papon par ci, un Patron par là.

Mais les quatre d’Action directe ? Non, pas ceux-là ! Pas le temps ! Pas dans les temps ! « N’a qu’à se passer de jogging ! » dit le magistrat d’une Nathalie Ménigon diminuée par deux accidents vasculaires-cérébraux. Déjà hors du temps. Pas de machine disponible, et pour remonter jusqu’où ?

Vous entendez ce qu’ils nous disent ?

Ils disent que Ménigon, Cypriani, Rouillan et Aubron doivent d’ores et déjà être considéré[e]s comme des cadavres !

Critiquant (en 1985) l’absurdité de la stratégie armée d’AD, j’avais qualifié ses militants de « bouffons sanglants* ». Je le rappelle ici à destination de certains soucieux pétochards qui se taisent par crainte de paraître approuver des actes commis il y a vingt ans.

Qui, aujourd’hui, sont les bouffons sanglants ? qui sont les assassins ? Sinon ceux qui condamnent des exilés politiques à l’extradition après vingt-cinq ans de vie en France, et à une mort en cage — longue et douloureuse — quatre personnes gravement malades. Un aliéné, une hémiplégique et deux cancéreux, pitoyable tableau de chasse pour une loi du talion qui n’ose pas dire son nom !

Rien n’est donné ou acquis dans le monde du « droit ». Il n’est rien que nous ne devions arracher ; y compris l’espace et le temps de vivre.

Paris, le 9 avril 2004

* Cf. « Contre AD et contre l’État », sur ce blog.