Lettre ouverte à un drôle de « citoyen » (1997)

Un jour de novembre 1997, des inconnu(e)s distribuent dans une manifestation parisienne un texte étrange, lettre ouverte collective à Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41Jean-Pierre Chevènement, sinistre de l’Intérieur, sur papier à en-tête de l’Assemblée nationale et signé de grands personnages d’État, tous morts, sauf Papon (à la date de distribution du texte).

Cette réunion satirique, au-delà de la mort, de quelques grands talents du maintien de l’ordre républicain a pour objet la politique de l’immigration, dont on vérifie hélas que les thèmes et les peurs qui la sous-tendent ne varient guère au fil des années.

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ASSEMBLÉE NATIONALE

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Liberté – Égalité – Fraternité

Paris, le 22 novembre 1997

Cher Jean-Pierre Chevènement, c’est avec sympathie, croyez-le, que nous suivons vos efforts pour régler, depuis votre retour aux affaires, la pénible question de l’invasion étrangère de notre patrie. Aujourd’hui, forts de l’expérience acquise par le passé dans la conduite du gouvernement, et conscients des responsabilités qui sont les nôtres, c’est en amis que nous sommes résolus à vous adresser cet appel.

Les tergiversations et atermoiements qu’il semble que vous jugiez nécessaires pour enrober de « démocratie » (ah ! ah ! ah ! sacré Jean-Pierre !) une politique de fermeture des frontières aux pauvres ne font qu’affaiblir le crédit de l’État aux yeux des adversaires de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Entre nous, point de façons, n’est-ce pas ? De quoi s’agit-il ? À l’évidence d’adresser un signal fort , comme vous dites maintenant, aux pays de la zone sud, dont la légitime sujétion par l’économie ne saurait être compensée par un « droit de déjection » d’un excédent de miséreux vers nos contrées. Et pareillement de délégitimer le vote de l’électorat factieux du Front national, l’État pratiquant justement la politique qu’il réclame.

Pardonnez-nous notre franchise, mon petit Jean-Pierre, mais pour une telle tâche, il faut en avoir ! Or l’on murmure qu’une fois régularisés quelques milliers de va-nu-pieds, ce sont près de 100 000 d’entre eux que vous laisseriez retourner à la clandestinité, organisant tout au plus, pour la galerie, quelques charters d’expulsés. Laisser pourrir une telle situation, voyons Jean-Pierre, vous valez mieux que ça !

Rendez donc Air France aux cadres, et foutez-nous cette racaille par groupes de 2 000 sur des cargos réformés (St-Nazaire en regorge) et vogue la galère ! Enfin « vogue », nous nous comprenons, hein ! Ca ne serait jamais que le Rainbow Warrior en plus grand. Charles est tout disposé à vous ouvrir son carnet d’adresses. Parions qu’au deuxième naufrage on verra les irréguliers réclamer l’ouverture des frontières, mais pour rentrer dans leur bled. La rigolade ! [Nota… Maurice est d’avis d’en balancer un peu à la Seine. Tu agaces Maurice ! c’est du bricolage ça ; Jean-Pierre travaille à grande échelle].

Bref, mon vieux, nous sommes de tout cœur avec vous, mais tâchez de nous régler ça vivement. D’ailleurs c’est l’occasion de laisser votre nom dans l’Histoire. Après ça, le radeau de la méduse, l’Exodus et le Titanic on en parlera aux gosses pour les endormir ! René, dont vous connaissez l’humour enfantin, propose d’ailleurs comme nom de code : opération « Petit Bateau ».

Veuillez agréer cher ami l’assurance de nos meilleurs sentiments administratifs.

François MITTERRAND, ancien ministre de l’Intérieur

René BOUSQUET, ancien secrétaire général à la Police

Charles HERNU, ancien ministre des Armées

Maurice PAPON, ancien préfet de Police

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Qu’est ce qu’une révolution communiste et libertaire? (2002)

Les lignes qui suivent paraîtront sans doute naïves à certain[e]s. C’est le Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41risque encouru en traitant simplement, et en peu de mots, de sujets complexes qui ont fait l’objet d’innombrables publications, depuis deux siècles au moins.

Il s’agit d’apporter les premiers éléments de réponse (de réflexion, de débat) à des questions que se posent — sans presque jamais oser les formuler — beaucoup de ceux et de celles qui découvrent les manifestations de rue et les drapeaux libertaires.

Peut-être des militantes et militants plus confirmé(e)s pourront-ils également faire leur profit de ce dialogue imaginaire, qui n’a d’autre ambition que d’en susciter d’autres, de vive voix.

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Qu’est-ce qu’une « révolution » ?

Nous appelons révolution un changement radical — c’est-à-dire qui s’attaque aux racines — du système économique, social et politique en place.

Dans une société capitaliste comme celle où nous vivons, une révolution s’attaquera au salariat, système dans lequel l’activité humaine est pour l’essentiel contrainte et limitée au travail (production de marchandises), travail exploité pour le profit des patrons et/ou des actionnaires.

La révolution abolira, avec le travail salarié, l’argent, qui sert de support à l’abstraction de la valeur (d’une marchandise, d’une heure de travail, d’un être humain…).

La révolution se heurte aussitôt à ce que l’on peut désigner comme les « grandes » institutions, l’État par exemple, sa police, et éventuellement son armée. Elle bouleverse aussi les institutions de la vie quotidienne que sont la famille et le couple, où les rapports d’autorité s’organisent selon l’âge et le sexe (autorité des adultes sur les mineur[e]s, des hommes sur les femmes). Ce bouleversement est à la fois un objectif important des révolutionnaires, et l’effet matériel d’une période de rupture avec les habitudes de la vie courante (grève générale, déplacements difficiles, occupations…).

Si certaines choses sont aujourd’hui plus faciles à changer qu’il y a un siècle (par exemple : dissocier plaisir érotique et procréation, grâce à la contraception), d’autres comportements ont peu varié (les femmes effectuent toujours 70% des tâches ménagères). La réflexion et les luttes sur ces questions sont partie intégrante d’un combat révolutionnaire qui ne s’arrêtera pas par miracle un grand soir ou un beau matin.

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La perspective d’une révolution n’est-elle pas utopique ?

Autrement dit : une révolution est-elle possible ?

Ce qui est impossible pour nous, et ça nous en sommes sûrs, c’est de supporter le monde tel qu’il est !

Nous avons tout à gagner à un bouleversement radical du monde, et rien à y perdre, parce que tout ce qui fait pour nous le plaisir de notre brève existence — les rencontres, les discussions, l’amour, les émotions partagées — tout cela est aujourd’hui contraint, limité, atrophié.

Il n’existera pas de société parfaite une fois pour toute où vivre heureux sans conflits. C’est dans l’effort même, dans le mouvement même de transformation révolutionnaire des rapports sociaux, que la vie se révèle mille fois plus passionnante.

Comme l’écrivait l’anarchiste russe Bakounine : « Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d’autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres [ajoutons : et les femmes libres, et les enfants libres] qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. […] Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de tout le monde s’étend à l’infini. »

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Il faudra bien continuer à manger, à s’éclairer à vider les poubelles, que sais-je ?

Passés les premiers jours de paralysie, inévitable et nécessaire (pour affirmer la force du mouvement, contrecarrer d’éventuels mouvements de l’armée ou de la police), il faut remettre en marche certains secteurs d’activites : transports, ravitaillement, distribution d’eau, de gaz, d’électricité. Tous ces biens seront distribués gratuitement.

un grand nombre d’autres secteurs seront definitivement abandonnes, soit immédiatement, soit progressivement.

Immédiatement : les usines produisant des marchandises inutiles (une majorité de la production actuelle) ou nuisibles. Progressivement : un secteur comme le nucléaire, qui exige, même après l’arrêt de la production, une surveillance et des activités complexes de démantèlement.

On remarque que l’abolition du salariat, le partage par roulement des tâches indispensables au fonctionnement de la société (ramassage des ordures, par ex.), et la suppression de l’argent (distribution communautaire des biens de première nécessité ; pour le reste imagination et troc sur le modèle des actuels SEL) règle très simplement la fausse question du chomage.

Notons encore qu’en matière d’alimentation, seuls les aliments dits « biologiques », aujourd’hui réservés à une clientèle aisée, seront distribués collectivement. Ce choix de bon sens écartera le risque de catastrophe de type « vache folle » ou OGM.

Bien des questions pratiques seront discutées et réglées le moment venu par les gens concernés, et d’une manière impossible ou difficile à prévoir Il est donc vain de dresser par avance un catalogue de mesures. Cependant, il faut comprendre qu’une révolution ne signifie pas la prise en main par une population du monde tel qu’il est. Il faudrait, sinon, « autogérer » les usines d’armement, l’administration fiscale, et les camps de rétention pour sans-papiers… On se demande pourquoi on dépenserait tant d’énergie pour en arriver là ?

Avançons l’hypothèse, à titre d’exemple, et pour illustrer malgré tout notre raisonnement, qu’en matière de transport, un moyen aussi coûteux, aussi dangereux, et aussi nuisible à l’environnement (kérosène, bruit) que l’avion serait progressivement abandonné. On peut penser qu’à rebours de la préoccupation « moderne », la durée des voyages sera considérablement allongée. Parce qu’on ne se souciera plus de « faire l’Asie en dix jours », et que l’on préférera découvrir des gens et des paysages, sans patron pour vous dicter la date du retour.

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La révolution n’est-elle pas synonyme de violence ?

Il n’est pas difficile, en observant autour de soi, dans sa famille ou dans la rue, en regardant la télévision ou en lisant le journal, de voir que le monde tel qu’il est aujourd’hui, le capitalisme en voie de mondialisation, héritage des sociétés coloniales du siècle dernier, que le monde actuel est synonyme de la pire violence.

À titre d’exemple : la violence domestique masculine fait aujourd’hui, dans un pays comme l’Espagne, six fois plus de victimes (90 femmes assassinées par mari ou amant en 2001) que le terrorisme des séparatistes basques de l’ETA.

Le degré de violence nécessaire pour renverser l’ordre établi ne dépend pas que de la bonne volonté des révolutionnaires, mais dans une large mesure de la réaction des maîtres du monde. L’acharnement des industriels, des technocrates, des politiciens, et des électeurs de Le Pen à réagir à un mouvement révolutionnaire ; la violence dont ils seraient disposés à user pour le réduire, tout cela conditionne de manière imprévisible le degré de violence inévitable d’une révolution.

Dans une société techniquement développée où peuvent être mises en œuvre de nombreuses techniques de sabotage (informatique notamment), qui ne nécessitent pas ou très peu de violence physique, les meilleures chances sont réunies de paralyser le système en faisant moins de victimes humaines que les accidents de la route un week-end de Pâques.

Par la suite, la société en révolution — par les priorités qu’elle adopte en matière de santé (pas de médicaments toxiques ; pas de contingentement des matériels hospitaliers), de prévention (Sida), de réduction des travaux pénibles et dangereux —, réduit le nombre des « victimes sociales » qui paient aujourd’hui de leur vie le fonctionnement d’un système fondé sur le profit.

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N’est-il pas plus facile et plus réaliste de changer la société par des réformes ?

Le réformisme se présente comme une solution raisonnable et « réaliste ».

Le problème, c’est que, seul, il ne réforme jamais rien.

La fonction historique et politique du réformisme n’est pas d’aboutir aux mêmes résultats qu’une révolution, par des moyens plus lents ou plus « doux ». La fonction du réformisme est de désamorcer les révoltes et de convaincre les victimes du système capitaliste qu’on peut très bien aménager leur sort à l’intérieur du système, sans en changer les règles, et sans priver les réformistes de leurs jobs.

Même s’il s’agit d’obtenir des réformes, la stratégie révolutionnaire est la plus efficace. En effet, un pouvoir ne peut répondre que de deux façons — éventuellement combinées — à une menace révolutionnaire : par la force armée ou par les concessions réformistes.

Si un mouvement social limite de lui-même, dans le souci d’être présentable à la télé, raisonnable et réaliste, ses prétentions et ses buts, il n’échappera pas à la violence (on lui envoie les CRS) et risque de ne rien obtenir du tout.

Dans une négociation, le pouvoir essaiera toujours d’accorder moins que ce qui est demandé ; si je demande moins que ce que je veux, je suis assuré de ne pas obtenir ce que je veux.

Le plus simple est d’afficher clairement le projet révolutionnaire, ce qui n’empêche pas de tirer avantage des concessions momentanés de l’État.

Prendre le parti de la révolution ne signifie pas opter pour « tout ou rien », en remettant toujours l’essentiel à plus tard (au grand soir), c’est au contraire profiter de toutes les occasions historiques, de toutes les luttes, pour réaffirmer l’exigence communiste et libertaire : tout se reapproprier dans la liberte, pour tout partager dans l’egalite.

Tout ce qu’il est convenu de nommer les « avancées démocratiques » ont d’ailleurs été accordées sous la pression de la rue et des barricades. Il arrive que les gouvernants modernes y fassent allusion, quand ils espèrent que ce rappel historique dissuadera de nouveaux barricadiers de se dresser contre eux. On dira par exemple que des gens sont morts pour que nous ayons le droit de vote, ce qui devrait nous décourager d’utiliser d’autres moyens d’action. Mais bien sûr, c’est un mensonge. Beaucoup de gens ont effectivement combattu et certains sont morts en combattant, et dès la Révolution française, contre ceux qui voulaient la confisquer, en décréter la fin obligatoire, puis plus tard contre ceux qui voulaient revenir à la monarchie. Mais finalement, c’est bien la republique qui a tue le plus d’ouvriers sur les barricades, notamment en 1848 et en 1871, durant la Commune de Paris.

Il existe de nouveaux groupes réformistes. Ils utilisent parfois un vocabulaire ou des méthodes d’action illégales empruntées au mouvement révolutionnaire. Ils réclament le droit au logement, un revenu garanti pour tous, ou une taxe sur les mouvements de capitaux… Ils captent l’indignation généreuse et le besoin d’action de beaucoup de gens qui ne se sentent pas attirés par des groupuscules révolutionnaires souvent fermés et sectaires. Ils n’ont pas d’autre perspective qu’un illusoire « contrôle citoyen » sur le capitalisme.

Or la « démocratie », c’est précisément la mise en scène politique du contrôle citoyen, garant de la moralité d’un « capitalisme à visage humain » ; « l’économie régulée par le droit », comme dit José Bové. Même s’ils peuvent embarrasser momentanément un ministre, un gouvernement ou une administration, ils participent finalement au bon fonctionnement du système, qui s’applique à les neutraliser, les intégrer, les digérer.

Le projet révolutionnaire, c’est-à-dire le projet d’une rupture révolutionaire avec le monde présent et le projet de la contruction d’une autre société, n’est pas un rêve, au sens où il serait impossible à réaliser. Le projet révolutionnaire, c’est la meilleure façon d’être réaliste, c’est-à-dire de s’en tenir à nos révoltes, à nos désirs, à nos rêves, pour refuser le cauchemar hélas trop réel d’un monde dont Marx constatait déjà qu’il est « baigné par les eaux glacés du calcul égoïste ».

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Il existe des partis, des ligues d’extrême gauche qui se réclament du communisme et/ou de la révolution. Qu’est-ce qui les sépare des libertaires ?

Des postaliniens[1] du PC aux trotskistes de la LCR (100% à gauche, avec de vrais morceaux de gauche dedans !) il ne manque pas de partisans du « communisme » ou d’une « révolution », à condition qu’ils en soient les chefs et les bénéficiaires !

Les anarchistes, les communistes libertaires sont restés fidèles au principe affiché par la Première Internationale : l’emancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-memes.

Nous n’avons que faire des avant-gardes, des magouilleurs et des bureaucrates ! C’est aux exploités eux-mêmes à prendre leurs affaires en mains, partout et dès maintenant — sur les lieux de l’exploitation salariée, dans les quartiers et dans la rue — sans attendre la bonne période historique décrétée par le comité central.

Les retours sur l’histoire (celle de la révolution russe, par exemple) sont des moyens efficaces de vérifier la réalité des bons sentiments affichés aujourd’hui par les uns et par les autres. Il fallu à peine huit ans aux bolcheviks pour éliminer, par le meurtre et la mise en camps, toute opposition politique : mencheviks, socialistes révolutionnaires et anarchistes. La révolte des marins de Cronstadt et l’insurrection Makhnoviste en Ukraine furent écrasées dans le sang. La Terreur bureaucratique, dont Trotski fut un rouage essentiel (à la tête de la police politique et de l’armée rouge), se retourna contre ses propres partisans. Lui-même fut exécuté, sur ordre de Staline, dans son exil mexicain. Or beaucoup de trotskistes actuels ont autant de mal que les postaliniens à digérer leur passé et à condamner sans ambiguïtés ni baratin les crimes de lenine, de trotski, et de staline.

Aujourd’hui, les trotskistes de la LCR tentent de capter à leur profit la sympathie pour les idées anarchistes qu’ils sentent dans le mouvement social et ses manifestations. Besancenot n’a plus que l’adjectif « libertaire » à la bouche et explique que son drapeau rouge s’est teinté de noir[2] (et de vert, pour draguer les écolos). Mais que dit-il ? Que la LCR veut participer à « un gouvernement qui romprait avec le capitalisme et ouvrirait la voie au socialisme démocratique » (Révolution, p. 150). C’est mot à mot le même mensonge que Mitterrand a utilisé à la fin des années 70 pour reconstituer un parti socialiste capable… de ce que nous avons vu (il est vrai que la taupe trotskiste Jospin parvint à se faire nommer Premier ministre). Bien sûr, tout serait différent avec la LCR ! Est-ce si sûr ? Lisons Besancenot : « Nous ne pensons pas supprimer l’argent du jour au lendemain (p. 180) […] Notre projet est plus ambitieux : créer massivement des emplois en réduisant le temps de travail […] (p. 209). « Cependant, la phase de transition [vieille blague bolchevique !] vers une société égalitaire, le processus de production sera encore soumis à la division technique du travail. Il ya aura encore des ouvriers, des employés, des techniciens et des cadres exerçant chacun des fonctions spécifiques ; les revenus seront encore définis selon les compétences et non les besoins (p. 252). »

Et qu’arrivera-t-il aux impatients qui n’auront que foutre de produire pour le nouveau régime sous la direction des mêmes cadres, payés avec le même argent, le tout sous la direction lumineuses des militants LCR ? On leur enverra les « nouveaux emplois » miliciens chargés de leur faire rentrer dans le crâne à coup de crosses le réalisme historique qui décide en réunion de comité central à quel moment les temps sont mûrs !

Comment faire confiance à des gens qui, même après 80 ans de réflexion, justifient d’avance les répressions futures ? Leurs placards sont remplis de cadavres, nous ne l’oublions pas. Quant aux idées libertaires et au noir de nos drapeaux qu’ils prétendent gérer en franchise : BAS LES PATTES !

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Tout ce qu’il faudrait changer, inventer !… Ça paraît une tâche surhumaine !

À moins de céder au délire des croyants, selon lequel il existerait un « dieu » créateur qui manipulerait les humains comme des marionnettes et les surveillerait depuis on ne sait quel « au-delà », il faut bien considérer que les êtres humains sont les seuls responsables de leur vie, de ce qu’ils y acceptent ou refusent.

Ça ne veut pas dire que le sans-papier vivant à Paris ou le paysan sans-terre brésilien sont coupables de l’oppression qu’ils subissent, mais que ce sont des hommes de chair et de sang qui les exploitent et les persécutent, et non une fatalité surhumaine, contre laquelle il serait impossible ou vain de se dresser.

Quant aux efforts que nécessite la construction d’un autre futur, ils sont immenses, mais — à l’échelle de l’espèce humaine entière — pas plus impressionnants que ceux que tu as fournis, nourisson humain de quelques kilos, dépendant en tout des adultes qui t’entouraient, pour devenir un individu pensant, parlant et marchant sur ses pattes de derrière, capable d’utiliser un ordinateur et de chanter un poème de Rimbaud…

Pense à l’extraordinaire gisement de culture, de savoir-faire, et d’énergie que constitue l’humanité, aujourd’hui divisée par les fanatismes religieux, les guerres coloniales ou tribales, l’exploitation et la faim. Ce gisement n’est utilisé qu’à dix pour cent peut-être, et pour le seul bénéfice du capitalisme mondialisé. Il ne sera pas difficile de faire « moins pire » !

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Je suis désolé(e), mais j’y crois pas !

Personne ne te demande de « croire » à la révolution, comme on croit au Diable, aux extraterrestres ou à la réincarnation. Il ne s’agit pas non plus d’une perspective lointaine et motivante, comme une espèce de super-carotte (bio !) à te suspendre devant le nez.

La révolution est le projet collectif de la libre association d’individus libres, qui commencent à changer le monde dès maintenant.

Il n’est que trop facile de trouver dans la lecture d’un journal ou le comportement de ses collègues des raisons de se replier dans le cynisme vulgaire : « Tous des cons ! ». Pour les plus atteints, le comble de la rancœur misanthrope vise telle catégorie particulière : les Noirs, les immigrés, les femmes…

Pour un révolutionnaire, « l’optimisme de la volonté » n’est pas un parti pris moral, il a un contenu {dynamique} et {pratique} : plus on éprouve la jouissance, et plus on aime faire l’amour ; plus on rencontre d’individus différents, et plus on est affamé de la diversité du monde ; plus on vérifie dans l’action ses capacités à changer la vie, et plus on se découvre de nouvelles raisons d’agir.

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[1] Au PC ou à Attac, le postalinien (contraction du préfixe post et du qualificatif stalinien), n’a plus la faucille et pas toujours la carte, mais il assume le rôle historique du stalinien : nuire à la révolution par tous les moyens.

[2] Révolution, Flammarion, 2003, p. 72.

 

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Échange avec un internaute  (décembre 2005)

 

Renaud

C’est quoi, l’utile, c’est quoi l’inutile ? Dans une société socialiste (ou communiste, ou libertaire, ou révolutionnaire, ou post-révolutionnaire), on ne produira que les biens de première nécéssité ? Est ce que l’art, c’est utile ? Est ce que le jeu, c’est utile ? Sera t’il possible de se lancer dans des projets d’exploration spatiale ? Sera t’il possible à un nouveau Georges Lucas de réaliser la Guerre des Etoiles ? Sera t’il possible de se lancer dans des projets sur le long terme ?

Je désolé pour la naïveté de ces questions, mais j’aimerai savoir.

Claude

Inutile ou nuisible, c’est assez facile n’est-ce pas ! Une centrale nucléaire, un avion, une pince à tiercé, un téléphone portable. L’art, la poésie, l’amour ne sont pas utiles, ils sont jouissifs. Une société qui encourage le bonheur produira sans doute beaucoup d’amour, mais peut-être qui sait, moins d’art, si souvent lié à la souffrance. Peut-être regardera-t-on moins tel tableau ou telle sculpture quand chacun(e) pourra s’exprimer par les moyens qu’il/elle choisira… Peut-être… Ce sont les gens qui décideront. Pas moi ou un Parti dès maintenant. On peut annoncer les principes de liberté, de communication et de partage que la révolution libertaire revendique, mais pas annoncer dans un programme la manière dont les êtres vivants choisiront de les incarner.

Je doute beaucoup que la recherche spatiale se poursuive, à moins qu’elle passionne assez des gens curieux qui trouveront peut-être des moyens moins polluants de la pratiquer et des buts moins répugnants que la surveillance de la terre par satellite. Si le cinéaste dont tu parles n’a pas besoin de la valeur de l’argent pour stimulant de sa création, il aura beaucoup plus de moyens et de temps qu’aujourd’hui. Les autres pourront toujours se retrouver dans de petites réserves où ils joueront à se donner des ordres, à obéir, à acheter leurs projets au milieu d’une concurrence féroce. Mais, s’ils se reproduisent, ils n’auront pas le droit d’élever les enfants.

L’OBSCÉNITÉ DE CE MONDE (2004)

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Ce texte a été distribué à Paris lors de la manifestation du 5 juin 2004 contre la venue de G.-W. Bush.

 

 

Au milieu de tant de meurtres et de tortures, les nazis cultivaient des fantaisies «scientifiques». Ils inoculaient des maladies incurables et pratiquaient la vivisection ; ils s’intéressaient aussi à la possibilité de ranimer un homme en état d’hypothermie (préalablement plongé dans l’eau glacée), en couchant sur lui successivement des femmes nues maintenues à température normale. L’hétérosexualité du scénario était plutôt destiné, aussi paradoxal que cela paraisse, à respecter les convenances.

N’est-elle pas étrange cette compulsion des bourreaux à entasser des corps nus vivants ? En Irak occupé, des soldats américains des deux sexes obligent des détenus mâles à se coucher les uns sur les autres, complètement nus. L’homosexualité du scénario est destiné d’une part à humilier les victimes, et d’autre part à satisfaire les fantasmes de jeunes recrues du pays le plus puissant du monde, dans lequel les lois anti-sodomie viennent tout juste d’être déclarées anticonstitutionnelles. Lesdites lois réprimaient dans plusieurs États non seulement la sodomie mais aussi la fellation, y compris entre adultes de sexes différents.

Tout s’arrange à merveille : les militaires américains des deux sexes souffrant de graves refoulements (phobie & fascination sexuelles) espèrent que les détenus vont finir par faire ce qui les exciterait, eux, militaires, au moins comme spectacle, c’est-à-dire se sucer et s’enculer.

Il y a des choses faciles à obtenir d’un détenu : les militaires américains des deux sexes ont donc violé certains détenus et certaines détenues ; des femmes militaires en ont tripoté d’autres (des hommes) ; ils en ont contraint d’autres (des hommes) à porter des sous-vêtements de femme ; ils en contraint d’autres (des hommes) à simuler des sodomies et des fellations (et les ont traité de pédés) ; ils en ont contraint d’autres à se masturber. Lorsque des militaires hommes commettaient des viols, des femmes prenaient des photos, qu’ils et elles menaçaient d’envoyer aux familles des détenus.

D’autres choses sont plus difficiles à obtenir de détenus terrorisés. Il est facile d’obliger un détenu à se masturber devant un autre, bouche ouverte. Il n’est pas certain qu’il parviendra — même s’il pense ainsi sauver sa vie ou éviter des sévices plus douloureux — à une érection. Le mécanisme proprement dit de l’érection est assez complexe, et l’imagination érotique qui lui est propice a peu d’espace pour s’épanouir dans une salle de torture (sauf lorsqu’il s’agit d’un scénario imaginé et choisi par l’intéressé lui-même, en fonction de règles précises, dont il sait qu’elles ne seront pas outrepassées). D’où la bruyante satisfaction de telle soldate US, rapportée par un de ses camarades devant une juridiction militaire : « J’ai entendu l’engagée England hurler : “Il bande” » [Le Monde, 10 mai 2004]. Le hurlement de la soldate, à la tonalité d’étonnement quasi naïf, atteste de l’ivresse jouissive ressentie devant la possibilité de pousser le raffinement de la violence physique et psychique si loin qu’on peut faire «participer» la victime à son propre viol, ou lui en donner le sentiment. Dans une société de domination masculine, les femmes sont plus souvent en position de victimes de ce système que de pratiquantes du viol. Au sein même de l’armée américaine, les cas de harcèlement sexuel visant des femmes sont nombreux (rien ne vaut d’ailleurs une humiliation subie pour faire un bon bourreau). Le progrès capitaliste installe la parité dans l’horreur : des hommes violés avec la participation de femmes.

Immédiatement après le 11 septembre 2001, Bush avait annoncé que face à un ennemi sans visage (le terrorisme) la croisade du Bien se mènerait selon les principes suivants: Nous, gouvernement des États-Unis, ferons ce que nous jugeons bon de faire, là où nous le déciderons, aussi longtemps que cela nous paraîtra nécessaire. De plus, nous n’hésiterons pas à vous mentir ! Rendant compte des premiers «résultats» de la guerre en Afghanistan, Bush s’est vanté des exécutions sommaires commises par les services US.

Nous pouvons tout nous permettre ! Nous pouvons tout vous faire ! C’est la devise du viol systématisé en arme de guerre, au Chiapas, en Bosnie, en Irak. Que Bush bande ou vomisse en consultant les milliers de photos prises par ses soldats et leurs auxiliaires privés n’y change rien.

Les flics de Saddam pratiquaient aussi la torture ; ils ne prétendaient pas incarner la civilisation. Pour les victimes directes (les mêmes), cela ne change pas grand chose. Pour nous, si ! L’une des obscénités de la systématisation des tortures sexuelles, c’est d’emprunter à notre imaginaire érotique, et du coup de le contaminer (les clichés pornos des tortures sont envoyés aux copains). Ici, dans une version soft et médiatique, ce sont les publicités étalant les chairs féminines comme dans la vitrine d’un immense bordel qui veulent nous faire jouir & consommer, participer à notre aliénation. La pornographie marchande du capitalisme joue d’Internet aussi bien qu’elle remet en usage les méthodes de l’Inquisition.

Le sommeil de la révolte engendre des monstres. Contre toutes les religions et leur infâme prétention à régler les désirs et les corps, et d’abord contre la religion de la marchandise et les guerres qu’elle inspire, nous devons penser l’amour pour le faire, c’est-à-dire penser l’érotisme comme une arme antipatriarcale et anticapitaliste. Que l’art de jouir et d’aimer soit libre et proclamé tel : nous embellirons la vie et compliquerons la tâche de ses voleurs : marchands, prêcheurs et bourreaux.

 

LE TEMPS DE VIVRE (2004)

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Par l’aigri, par l’amer, par le sucré,

L’expérience, le fruit présent, l’espoir

Me menacent, m’affligent, m’apaisent

 Giordano Bruno

Notre temps n’est pas le leur.

Leur temps est celui de la faute, de l’aveu, du châtiment ou du repentir : c’est le temps des prêtres et des geôliers. C’est un temps d’oubli, un temps sans histoire, un temps de registres morts.

Un jour ils viennent vous chercher ; ils vous entravent les mains ; ils disent que vous devez embarquer dans une machine à remonter le temps. Ils font comme s’ils pouvaient vous transporter tel[le] que vous êtes aujourd’hui dans un temps de vingt-cinq ans en arrière ; comme si vous étiez pareil[le], inchangé[e], transposable, décalquable, démontable et remontable…

Il n’existe pas de mots pour dire ce qu’ils croient qu’ils peuvent faire de vous.

À chaque fois qu’ils se servent du mot « espace », c’est pour réduire l’espace réel. Ils disent « espace de Shengen » et ils construisent une nasse. Ils disent « espaces de libre expression » pour annoncer que l’expression sera réglementée. Ils veulent que le monde entier ressemble à un hall d’aéroport ; zone duty-free pour les riches, zone de rétention pour les pauvres.

Et la même « justice », partout. Pas pour tous ! Non ! Partout : deux poids, deux mesures. De toute façon, ce sont eux qui ont construit les instruments de mesure : codes, chronomètres, sondages.

Ça n’est pas difficile à comprendre. L’Europe par exemple ; c’est un espace qu’ils construisent (qu’ils réduisent, donc) ; ils le mesurent avec leurs instruments (ceux qu’ils ont construits). Donc, plus il y a de pays en Europe et moins il y a d’étrangers dans le monde qui peuvent demander l’asile, par exemple à la France. Donc, plus l’Europe est grande, moins il y a d’asile possible dans le monde. Comme cela vise les pauvres, les militants et les artistes, cela s’appelle une harmonisation.

Ils ont décidé le « mandat d’arrêt européen ». C’est un instrument avec lequel ils pourront arrêter le temps et réduire l’espace des pauvres, des militants et des artistes sans asile partout dans l’espace qu’ils calculent. C’est une machine nouvelle qui demande quelques réglages. On y procède en usant d’exilé[e]s qu’on avait mis de côté dans un coin de l’espace. Comme un vieux chiffon ; ça n’est pas joli mais ça peut servir. Ils ont utilisé, sans anicroche, un Paolo Persichetti ; ils essaieraient bien un Cesare Battisti, une Roberta Cappelli, et quelques autres. À chaque fois, ils améliorent le système. Quand tout sera au point, ils n’auront plus qu’à faxer : « Machin Chose », et hop ! le lendemain, Machin remontera le temps jusqu’à une prison, plus loin en Europe. Quelle harmonie ! Quelle paix sociale ! Quelle démocratie ! Ils en ont les larmes aux yeux…

Pas la larme facile pourtant, ou alors se retiennent, par pudeur. Mais immense grandeur d’âme, ça oui, du côté du deuxième poids de la deuxième mesure qui, bientôt, partout. Libèrent un Papon par ci, un Patron par là.

Mais les quatre d’Action directe ? Non, pas ceux-là ! Pas le temps ! Pas dans les temps ! « N’a qu’à se passer de jogging ! » dit le magistrat d’une Nathalie Ménigon diminuée par deux accidents vasculaires-cérébraux. Déjà hors du temps. Pas de machine disponible, et pour remonter jusqu’où ?

Vous entendez ce qu’ils nous disent ?

Ils disent que Ménigon, Cypriani, Rouillan et Aubron doivent d’ores et déjà être considéré[e]s comme des cadavres !

Critiquant (en 1985) l’absurdité de la stratégie armée d’AD, j’avais qualifié ses militants de « bouffons sanglants* ». Je le rappelle ici à destination de certains soucieux pétochards qui se taisent par crainte de paraître approuver des actes commis il y a vingt ans.

Qui, aujourd’hui, sont les bouffons sanglants ? qui sont les assassins ? Sinon ceux qui condamnent des exilés politiques à l’extradition après vingt-cinq ans de vie en France, et à une mort en cage — longue et douloureuse — quatre personnes gravement malades. Un aliéné, une hémiplégique et deux cancéreux, pitoyable tableau de chasse pour une loi du talion qui n’ose pas dire son nom !

Rien n’est donné ou acquis dans le monde du « droit ». Il n’est rien que nous ne devions arracher ; y compris l’espace et le temps de vivre.

Paris, le 9 avril 2004

* Cf. « Contre AD et contre l’État », sur ce blog.

Qu’est c’est c’travail? (1998)

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Dans l’élan du mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998, la mouvance parisienne radicale (libertaires sans cartes, ultra-gauche, squatters, autonomes…) a conservé quelque temps l’habitude de se réunir en assemblée générale quotidienne à la faculté de Jussieu, organisant actions et débats. Le tract ci-dessous a notamment été diffusé lors de ces réunions quotidiennes, au début de 1998.

On trouvera dans le recueil Le lundi au soleil (L’Insomniaque, 1998) des détails sur les activités de l’Assemblée de Jussieu, et un autre texte de la même époque, intitulé « La sale gueule du travail » (p. 38) que j’ai diffusé dans les manifestations de chômeurs. Il est signé « Des chômeurs/meuses actifs/ves ».

Des extraits de ce dernier texte on été traduits en anglais dans un recueil dont le titre We don’t want full employment, we want full lives ! (Bureau of public secrets, Californie, avril 1998) lui est emprunté : « Pas de “plein emploi”, une vie bien remplie ! ».

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L’économie n’est pas une loi de la nature qui s’impose aux sociétés humaines, c’est un mode d’organisation particulier au système capitaliste.

Le travail salarié n’est pas une fatalité sociale, version laïque et républicaine de la malédiction divine des catholiques, c’est un moyen pour les capitalistes de produire des richesses qu’ils se partagent.

Le chômage n’est pas le contraire du travail.

Le chômage est un moment du travail.

Il a et a toujours eu deux fonctions : intimider les travailleurs en activité et {rendre le travail désirable} pour tous. La tâche principale de l’actuel mouvement dit « des chômeurs » est de dépasser ces pièges. C’est aussi la condition indispensable de sa durée et de sa réussite.

Il est juste (moralement et stratégiquement) de réclamer par exemple que les jeunes puissent toucher le RMI, parce que leur situation apparaît comme une incohérence manifeste. De même, il est important d’imposer la gratuité de tous les services publics pour les pauvres.

Mais un mouvement social ne peut se contenter, en guise d’arguments, des contradictions et des mensonges de l’adversaire ; il doit mettre en avant ses propres exigences, c’est-à-dire non seulement les raisons profondes de sa colère mais ses désirs. S’il ne le fait pas, il se borne à réclamer de la justice à ceux qui organisent l’injustice et en vivent. Ainsi il part battu.

Le fameux slogan soyons réalistes demandons l’impossible ! n’est pas une simple provocation ou un bon mot poétique, c’est réellement la voie du bon sens. En effet, un gouvernement auquel un mouvement social — surtout quand il bénéficie de la sympathie populaire — réclame des réformes, ne peut donner que ce qu’il a : des flics et des réformes (dans des proportions variables). Si le mouvement social pose des exigences plus hautes, le même gouvernement ne peut toujours donner que des réformes (et des flics).

Moralité : on a toujours intérêt à combattre sur ses propres positions, en les annonçant clairement. Ça ne signifie pas qu’il faille « se couper » d’autres tendances, moins radicales, du mouvement. Mais prendre l’air innocent pour rassurer des chômeurs qui eux-mêmes prennent l’air gentil pour plaire aux cameramen de télévision, serait un jeu de dupes.

Travailler « tous, moins, autrement », comme le réclament (à qui ?) les anarcho-syndicalistes, cela ne peut signifier qu’une chose aujourd’hui : la misère capitaliste à la bonne franquette. Et si c’est le programme d’une société libertaire à venir, pourquoi serait-il nécessaire (ou moralement préférable ?) de travailler « tous » ? Je n’imagine pas que ces camarades envisagent de continuer à produire des réacteurs nucléaires, des tickets de tiercé, et des poulets en batterie…

La révolution fermera davantage d’usines, elle supprimera davantage d’emplois nuisibles en douze heures que le capitalisme en douze ans.

Ne mentons pas aux chômeurs, le communisme libertaire ça n’est pas le plein emploi !

On entend souvent dire : de l’argent il y en a. C’est bien le problème : dans le même temps où certains en manquent pour vivre il n’y a que ça ! S’il est bon de rappeler que la société pourrait matériellement loger et nourrir sans difficultés tous ceux et toutes celles qui y vivent, il est hypocrite et pudibond de faire comme si l’argent seul nous faisait défaut. Salariées, étudiantes ou RMIstes, toutes et tous nous manquons d’abord d’espace et de temps pour nous rencontrer, échanger nos rêves, inventer nos vies.

Plutôt la débauche (de caresses et d’idées) que les embauches !

Lorsque nous aurons partagé les richesses utiles et détruit tout le reste, le goût de l’amour bien fait remplacera avantageusement celui du travail.

Paris, janvier 1998

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38Claude Guillon, Inscrit au chômage par nécessité, Demandeur d’aucun emploi. Anarchiste par optimisme.

 

Ce texte a été republié dansrubon5

IL Y A URGENCE ! (2005)

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— Relégués en « banlieue », le plus souvent à la périphérie des grandes villes, isolés par un réseau serré de discriminations, les jeunes des familles immigrées peuvent, à juste raison et plus encore que les jeunes « seulement » pauvres, se sentir « mis au ban » de la société, comme les criminels du Moyen Age. On parlait alors de « blessures à banlieu », qui « donnaient lieu à la mise au ban », mise à l’écart, qu’une « rupture de ban » transformait en récidive. C’est pourquoi, aujourd’hui, le slogan « La révolte n’est pas un crime, libérez les prisonniers ! » a une particulière résonance.

Ajoutons que les jeunes jugés à la chaîne en comparution immédiate et envoyés des mois en prison pour un caillou ou un graffiti ont été, plus encore que d’habitude, arrêtés au hasard. La nuit, tous les capuchons sont gris.

— Le constant harcèlement policier qui vise ces jeunes fait de la garde à vue un moment particulier d’une garde à vie qui transforme des adolescents en condamnés à perpétuité. Un crétin se félicitait récemment que «la République ne tire pas sur ses enfants». C’est oublier pas moins de 196 assassinats commis par des policiers sur des jeunes entre 1980 et 2002 (La police et la peine de mort, Maurice Rajsfus, L’Esprit frappeur), dont plusieurs donnèrent lieu à des émeutes. C’est oublier aussi les centaines de balles en caoutchouc tirées contre les émeutiers ces dernières semaines, dont nous ne saurons jamais combien de blessés elles ont causés, qui auront préféré ne pas se faire connaître par prudence (ces balles en caoutchouc peuvent tuer et mutiler, on l’a vérifié dans les territoires occupés par l’armée israélienne).

— Émeutes et émotion ont la même racine (le verbe émouvoir). Pour autant, mieux vaut se garder des émotions lorsqu’on veut analyser un événement historique. Or les émeutes ont joué le rôle d’un écran sur lequel chacun a projeté ses fantasmes. Qu’il s’agisse d’émotions négatives (peur des « barbares », des Islamistes…), notamment véhiculées par la télévision ou d’un « esprit de contradiction radical » qui verse vite dans la contre-dépendance : puisque la télé (ou le PS ou…) pleure sur les écoles et les voitures brûlées, je les élève au rang d’icônes de la révolte. « Ils font ce que nous avons tous rêvé de faire », ai-je entendu. Je me souviens d’avoir [autocensuré], mais je n’ai jamais « rêvé » d’incendier un autobus ou un bureau de poste.

— Le mouvement de l’histoire ne se soucie pas de bienséance idéologique. Il ne s’ensuit pas que les acteurs ou les témoins d’un événement soient tenus à je ne sais quel « devoir de réserve ». Cette année, la révolte d’une partie des jeunes de banlieue (pour l’essentiel des garçons, âgés de moins de 20 ans) s’est manifesté spectaculairement à deux reprises. D’abord, au printemps, par des contremanifestations cassant les cortèges lycéens plus violemment et plus efficacement qu’une Compagnie républicaine de sécurité (c’était la première fois que des bandes agissaient de concert, sans se disperser en luttes fratricides), puis par les récentes émeutes. Je ne suis pas certain que les émeutiers « s’en prennent à l’État », sous prétexte qu’ils injurient le ministre de l’Intérieur ou qu’ils soient « entrés en politique » comme le supposait une historienne ; je crois plutôt qu’ils en veulent confusément à la « société » et aussi, comment se fermer les oreilles quand ce mot revient sans cesse dans leur bouche, à ceux qu’ils appellent « les Çéfrans » (ce qui n’a rien à voir avec un « racisme antiblanc » et n’empêche pas que la quasi totalité d’entre eux sont « Français » de nationalité).

— La preuve que l’adrénaline rend sot, on la trouve dans le nombre de militants (y compris à l’extrême gauche ou chez les anarchistes) qui proposent un « programme d’urgence » à base de revenu suffisant, de salariat garanti et de bons services publics. Pourquoi Diable voudrait-on que le capitalisme donne aux banlieues ce qu’il casse partout ailleurs? Autant proposer un gouvernement de crise avec le Père Noël aux Affaires sociales, Blanche Neige à l’Éducation, Spiderman à la Jeunesse et aux Sports, Gaspard, Melchior, et Balthazar à l’Intégration…

— Nous en sommes arrivés à un point où tout n’est qu’urgence ! Seules varient les échéances (hélas pas toujours prévisibles). Qu’il soit utile d’analyser, sans aucune omission, les formes de l’oppression et de la révolte, c’est une évidence. Mais l’heure n’est certainement pas aux ratiocinations amères et au repli universitaire et soi disant objectif.

Il était inévitable que les émeutes, circonscrites dans les banlieues ou les cités ghetto, s’éteignent faute de combustible. La pression policière, les réactions d’exaspération (potentiellement meurtrière), l’absence de perspective utopique sont autant de facteurs qui y ont contribué. L’émeute pour elle-même se consume elle-même.

L’état d’urgence décrété est à la fois une chance paradoxale de sortir de l’isolement (voir les incidents en centre ville à Toulouse et Lyon) et, pour nous, une réquisition à agir.

Les anarchistes espagnols appelaient « gymnastique révolutionnaire » la pratique des grèves, manifestations et insurrections. Aujourd’hui, les États démocratiques pratiquent une « gymnastique autoritaire », testant in vivo nouvelles armes policières et législations d’exception, sous couvert de pacification sociale ou d’antiterrorisme.

Nous n’avons d’autre choix que de nous déclarer nous aussi en État d’urgence.

On se bouge !

Individus, associations, organisations, revues, sites Internet, groupes musicaux…, toutes et tous doivent déclarer publiquement leur opposition aux lois d’exception.

Le couvre-feu on s’en fout ! Reprenons la rue ! Manifestons la nuit !

La révolte n’est pas un crime ! Libérez les prisonniers !

Abolissons tout État, d’urgence et sans exception !

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Paris, le 16 novembre 2005

Non seulement… mais encore (2005)

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NON SEULEMENT …

Non seulement l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui est déjà le moyen d’« harmoniser » l’exploitation à l’échelle d’un continent, en brisant les acquis des luttes ouvrières des siècles passés là où ils subsistent et en instituant un « service minimum démocratique » (parlement et marché [de dupes]) dans les anciens pays stalinisés…

Non seulement cette Europe — supposée faire contrepoids aux USA — s’est empressée, après le 11 septembre 2001, d’emboîter le pas à la Maison Blanche en adoptant une législation dite « antiterroriste » qui permet de criminaliser le mouvement social et qui donne, par le « mandat d’arrêt européen », des pouvoirs exorbitants aux magistrats des pays de l’Union. Concrètement : un juge de Berlin peut faire arrêter directement à Paris un(e) manifestant(e) français(e) accusé(e) d’avoir résisté aux flics lors d’une manifestation internationale ou d’avoir insulté le gouvernement allemand sur Internet. La prétendue « fin des frontières », que nous vantent Habermas et Negri, c’est d’abord pour les flics et les juges !

Non seulement il pouvait être pertinent de saisir l’occasion du référendum pour jeter une poignée de sable dans l’engrenage de la construction d’une nouvelle puissance capitaliste…

 

…MAIS ENCORE

La parenthèse référendaire fermée, nous n’en resterons pas là !

Rien n’est inéluctable dans la libéralisation européenne. La rue a déjà fait reculer au moins partiellement les gouvernements : Devaquet sur l’éducation, Balladur sur le CIP, Juppé et son plan… Si les mouvements des intermittents, des enseignants, celui contre la réforme des retraites et, cette année, le mouvement lycéen (bien peu soutenu malgré les appels de la Coordination nationale) n’ont pu aboutir à des résultats aussi concrets, ils ont montré des capacités de mobilisation toujours présentes.

Dans la dernière décennie, beaucoup de gens qui n’étaient pas « politisés » ont découvert l’utilité et le plaisir de se battre ensemble et (re)commencé à réfléchir aux moyens de changer le monde. Il y aura, dans les années à venir, bien d’autres luttes, bien d’autres occasions de nous rencontrer. D’autres victoires et aussi d’autres défaites, que nous ferons en sorte de faire payer le plus cher possible à nos gestionnaires.

Certes, ils nous pourrissent la vie et nous donnent des cauchemars, mais soyons certains que nos rêves sont leurs cauchemars à eux, qui n’ont jamais digéré leur chiasse de mai 68.

Ils aiment les uniformes, nous aimons la diversité !

Ils n’ont à la bouche que la « sécurité », et nous voulons des aventures !

Ils nous parlent d’économie et nous aimons nous dépenser sans compter dans l’amour, la solidarité et la création !

Ils nous parlent « responsabilité individuelle », mais jurent qu’ils ne sont jamais coupables de rien.

Ils nous veulent « mobiles », « flexibles », « adaptables », comme des câbles d’ordinateurs ou des raccords gaz : c’est pour mieux capter notre énergie.

Tout leur système est un produit toxique qui empoisonne l’eau que nous buvons, l’air que nous respirons et contamine jusqu’au sang qui coule dans nos veines !

Ils nous disent de nous « protéger », mais comment nous protéger d’eux ?

À l’« Europe », présente ou à venir, nous préférons le monde : un monde entier à inventer, sans exploitation ni argent, sans « étrangers » mais riche de personnes singulières.

Ce monde-là ne se construit pas dans les urnes, mais dans les luttes et dans la vie.

À la moindre incartade, les bouffons nous menacent d’une « crise » ! Une crise c’est encore trop peu !

Foutons-leur une révolution, communiste, libertaire et internationale !

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Claude Guillon

Paris, le 29 mai 2005

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Friandises

 

« Que des dirigeants de gauche, et à peu près toute la classe politique, aient accepté de délayer à longueur d’argumentaires les tracts d’Attac, à la manière de François Mitterrand plaidant pour la rupture avec le capitalisme dans les années 70, on est en plein délire, plus de trente ans après et après le succès que l’on sait. »

Serge July, Libération, 30 mai 2005.

 

Note à l’usage des jeunes générations : Mitterrand n’avait aucune intention de rompre avec le capitalisme, mais souhaitait refonder le parti socialiste autour de ce thème mobilisateur, avec l’aide de « petites mains trotskistes » comme Lionel Jospin. A l’époque July cessait tout juste de croire à la prochaine guerre civile en France. La manœuvre de Mitterrand a parfaitement réussi, et le fait que July ait toujours été un crétin, maoïste d’abord libéral ensuite, ne dit rien sur la pertinence d’une stratégie anticapitaliste. Ce que par parenthèse Attac n’est nullement, qui ne combat que le capitalisme financier.

« Le non est aussi la victoire d’une protestation tous azimuts. Comme si nous devions vivre désormais dans une démocratie du mécontentement généralisé. »

Jean-Marie Colombani, Le Monde, 31 mai 2005.

 

 

En sortant de l’école… (2005)

(sur un titre de Prévert)Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41

 

…En sortant de l’école, les lycéennes et lycéens ont commencé à apprendre pas mal de choses. Par exemple :

– organiser une action

– surmonter la peur (très légitime) de la violence des flics

– choisir des moyens d’action non-violents… ou moins, selon les circonstances

– trouver des soutiens (et des sous)

– s’arranger avec la famille (mais ça, c’est tout le temps)

– pratiquer la solidarité dans les moments rock’n roll

– se rencontrer (se plaire, s’émouvoir…)

– discuter nombreux et nombreuses (et ça n’est facile pour personne)

– connaître la force d’être ensemble

– jouir du plaisir d’occuper toute la rue, et la ville

– déjouer les réactions violentes de la caillera (“Que fait la police ?” ont demandé des faux-culs. Elle attendait son tour pour cogner, tiens !)

– quitter le trajet de manif encadrée par les baby-sitters à matraque (il reste du boulot!)

– utiliser le point faible de l’adversaire : la porte pas gardée, la crainte de la bavure…

identifier les ennemi(e)s, par exemple ordures syndicales qui « condamnent les violences de lycéens incontrôlés » en sortant de chez le ministre.

– réfléchir

– comprendre des rapports de force

…et j’en oublie sans doute !

Rien que pour ça et quoi qu’il arrive, le temps de la lutte n’est jamais du temps perdu !

Les lycéennes et lycéens en colère ont bien compris que leur mouvement devait — sous peine de s’éteindre — s’étendre à d’autres secteurs de la société (intermittents, chômeurs, etc.). Ce qui est vrai tactiquement, pour ce mouvement précis est vrai tout le temps socialement et politiquement.

Il n’existe pas un « problème de l’enseignement ». Il y a un problème global du monde tel qu’il est : ce système capitaliste qui repose sur l’exploitation du travail et le gaspillage des ressources naturelles. L’école (comme la police) est une pièce du puzzle. C’est tout le jeu qu’il faut redessiner et tout le monde qu’il faut changer… Non pas seulement pour ne pas devenir flic (comme on l’entend crier), mais pour qu’il n’y ait plus ni flics ni “profs” ni “élèves”, mais des personnes de tous les âges qui construisent ensemble un monde où l’on apprend à vivre en vivant — et pas en se retenant pour “plus tard” —, où l’on apprend les uns des autres selon les passions et les curiosités de chacun(e) — et non selon des “programmes” sanctionnés par des “diplômes” et des “carrières”.

Il n’y a rien à perdre mais un monde à inventer et à construire !

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Paris, mai 2005