GLOSSAIRE (1986)

En novembre et décembre 1986, un mouvement étudiant et lycéen de très grande ampleur s’opposa au ministre de l’Éducation Alain Devaquet, dont le projet de réforme entendait renforcer la sélection dans l’enseignement supérieur. Le mouvement fut marqué par des mobilisations considérables et par des violences policières : cinq cent mille manifestants dans toute la France, le 27 novembre ; huit cent mille, dont cinq cent mille à Paris, le 4 décembre. Lors de cette dernière manifestation, sur l’esplanade des Invalides, trois manifestants sont grièvement blessés : l’un d’eux a la main arrachée, un militant de la Fédération anarchiste perd un œil. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un étudiant de vingt-deux ans, Malik Oussekine est assassiné par des policiers des « pelotons voltigeurs motocyclistes », rue Monsieur-le-Prince, à Paris. Au moment où le mouvement risque d’opérer une jonction avec certains secteurs syndicaux, le gouvernement dirigé par Jacques Chirac (Mitterrand étant président de la République) retire le projet Devaquet.

Le tract ci-dessous sera distribué à Paris, lors des manifestations de décembre. Également publié dans Chroniques libertaires (n° 3, janvier-février-mars 1987), et Ma !, revue libertaire suisse (n° 11, mars 1987).

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Glossaire

(Dictionnaire qui donne l’explication de mots anciens ou mal connus.)

Politique : Mensonge sur les rapports humains selon lequel il est inévitable que la vie de l’immense majorité des hommes soit dirigée par une minorité de « spécialistes » autoproclamés sous prétexte de circonstance, de race ou de savoir. Dès que dénoncé, dans sa version totalitaire ou démocratique, ce mensonge doit s’appuyer sur la force.

Apolitique : Se dit d’une personne qui affiche son dédain pour un système auquel elle est, en fait, entièrement soumise et qu’elle conforte.

Démocratie : Plaisanterie grecque sur le pouvoir du peuple inventée à Athènes où les femmes, les enfants et les esclaves étaient privés de la parole. À l’opposé, on parlera de « démocratie directe » quand les décisions sont prises par les gens concernés qui désignent si nécessaire des délégués révocables pourvus d’un mandat impératif.

Provocation : Du latin provocatio, appel. Tâche trop nécessaire et trop sérieuse pour être laissée aux flics.

Massacre : Rappel à l’ordre d’une certaine quantité d’hommes du peuple lorsqu’ils prennent au mot la plaisanterie démocrate. Origine : massacre du Champ de Mars, le 17 juillet 1791. Par la suite : 1848, 1871, etc. On dira aujourd’hui : « Chirac-matraque, t’es bien un démocrate » !

Ministre : Employé. Payé par l’impôt collectif, il prétend donner des ordres à ses employeurs, mais n’admet pas que d’autres employés suivent son exemple.

Bavure : Exemple : le 9 septembre 1982, quatre flics prennent en chasse une voiture qu’ils rattrapent rue Rossini à Paris. Ils tirent à bout portant. Bilan : trois blessés et un cadavre, Cécile Carré, 17 ans. Le sinistre de la police Gaston Defferre déclare : « La voiture aurait pu être occupée par des terroristes ». Depuis, les bavures ont été nationalisées.

Dignité : Qualité recommandée aux pauvres pour les consoler de leur pauvreté. La dignité s’exprime le mieux lorsque les pauvres ferment leur gueule.

1994 : la répression judiciaire du mouvement « anti-CIP »

Rédigé pour une publication qui ne vit jamais le jour, ce texte n’a connu qu’une diffusion confidentielle. Mis en ligne [le 4 juin 2005] au moment où se déroulaient les procès visant les jeunes arrêté(e)s lors du mouvement lycéen contre la loi Fillon, il présente l’intérêt de revenir sur le mouvement social déclenché par le projet d’un « Contrat d’insertion professionnelle » (CIP), au printemps 1994, auquel on préfère souvent à tort les grèves de décembre 1995 pour dater le retour de la contestation sociale. Il permet également de comparer l’usage qui est fait de la répression judiciaire contre divers soulèvements de la jeunesse, alors même que certains magistrats se retrouvent dans les cours qui jugent les interpellé(e)s de 1994, celles et ceux de 2005.

La mémoire des mouvements sociaux, et plus encore celle des mouvements de la jeunesse, se perd vite. C’est ainsi que l’avocate de lycéens mis en examen en 2005 pouvait affirmer dans une indignation sincère que jamais on avait vu des mineurs en aussi grand nombre traduits devant des juges. On verra que cette assertion est inexacte et que la répression du mouvement anti-CIP, vengeance contre un mouvement en partie vainqueur (le CIP fut retiré), frappa de très nombreux(ses) mineur(e)s, prenant même des formes inusitées et créant des rapports de force inattendus dont l’étude intéresse à la fois l’historien et le militant.

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Ils ont « anti-CIPé »

« Pourrait-on être à la fois démagogue et mal intentionné ? » demande Édouard Balladur dans la « Lettre » qu’il adresse aux jeunes manifestants pour leur proposer le « dialogue » (Libération, 17 mars 1994), comme si le seul énoncé de cette hypothèse devait glacer de honte l’esprit assez fou pour l’avoir conçu ! Le lendemain, neuf personnes sont jugées à Paris selon la procédure de comparution immédiate ; les peines vont d’un mois de prison avec sursis à deux mois ferme. Le surlendemain, ce sont onze inculpés qui comparaissent devant le tribunal correctionnel de Nantes. Une jeune femme de trente-sept ans, technicienne en biologie (l’une des très rares représentantes de son sexe à avoir été déférée devant les tribunaux) est condamnée à 5 000 F d’amende pour un bris de vitrine qu’elle conteste ; un homme de cinquante-sept ans est condamné à trois mois de prison avec sursis pour violence à agent ; deux chômeurs écopent respectivement d’un mois et de six mois de prison ferme pour des faits équivalents. Restent un lycéen, un étudiant, deux apprentis et trois chômeurs. Les magistrats prononcent des peines d’amende et de prison avec sursis, assorties de mise à l’épreuve pour cinq ans.

Le « dialogue » s’annonce de plus en plus musclé ; les arguments judiciaires se veulent proportionnels à l’ampleur et à la détermination du mouvement social : plutôt faible à Paris où il ne s’exprime pratiquement que dans les grandes manifestations, sans précédent depuis 1968 dans de nombreuses villes de province, Nantes et Rennes notamment où s’instaure, grâce à l’occupation de locaux universitaires, une réelle communication entre le mouvement étudiant/lycéen et d’autres groupes sociaux (chômeurs, sans-logis, travailleurs en grève).

Si l’on ne peut parler d’une véritable stratégie, le gouvernement semble au moins vouloir répondre au coup par coup, et coup pour coup. La décision est prise d’assurer le plus grand retentissement médiatique à un nouveau procès qui se déroule à Nantes le 23 mars, où huit inculpés comparaissent devant le tribunal correctionnel. Ils sont livrés, menottes aux poignets, aux flashes des photographes et des cameramen, malgré la récente circulaire du garde des sceaux (9 mars) qui réserve ce traitement aux personnes « considérées comme dangereuses pour autrui ou pour elles-mêmes, soit comme susceptibles de tenter de prendre la fuite ». Il y a là deux lycéens, un handicapé, trois chômeurs, un jeune chef d’entreprise de 27 ans et un électricien objecteur de conscience. Les magistrats distribuent 6 200 F d’amende, six mois de prison, dont quatre ferme et soixante heures de Travail d’intérêt général (TIG[1]).

La méthode se révèle aussi inefficace pour juguler les émeutes parisiennes, nantaises ou lyonnaises que le retrait du CIP, annoncé le 30 mars. Les responsables du maintien de l’ordre tentent d’utiliser les spectacles judiciaires comme celui monté à Nantes pour accréditer l’idée d’une séparation entre gentils étudiants et « casseurs ». Charles Pasqua met en garde les « voyous » ; le préfet de police de Lyon, Marcel Leclerc parle de « malfaiteurs-terroristes » et de « phénomènes de guérilla urbaine[2] ». Ils sont entendus et surpassés par certains journalistes. Dans le même numéro de France-Soir (2 avril) qui titre sur les « Casseurs condamnés » lors d’une audience parisienne, l’académicien Jean Dutourd écrit : « La Bastille, en 1789, a été prise par une minorité composée au moins pour moitié de “casseurs” comme nous en voyons de nos jours[3]. La révolution consécutive, avec son cortège d’horreurs, a aussi été faite par une minorité. […] Il faut tuer les minorités dans l’œuf, spécialement quand elles sont l’émanation de la canaille, sinon c’est elles qui envoient les majorités aux abattoirs. »

La « canaille », j’en étais ! et j’ai assisté le 1er avril au procès fait aux prétendus « casseurs », huit manifestants arrêtés à Paris lors de la manifestation de la veille, dont le gouvernement espérait qu’elle serait à la fois l’enterrement du CIP et celui du mouvement social. Il marque un changement dans l’attitude des autorités judiciaires : si les réquisitoires et surtout le ton des débats demeurent parfois sévères, les peines prononcées sont assez mesurées. Nous allons voir qu’elles sont également incohérentes et justifiées par le seul souci de ne pas désavouer les policiers.

B**, 18 ans, est élève d’un lycée d’enseignement professionnel ; arrêté vers 19 h lors d’un sit-in pacifiste aux Gobelins, dans le treizième arrondissement de Paris, on lui fait observer que — la manifestation ayant été officiellement dispersée à 16 h — il ne peut prétendre à la qualité de manifestant… On l’accuse d’avoir jeté des pierres sur deux abribus, « sans les casser ». Peu importe qu’aucun incident de ce type n’ait eu lieu à cette heure et à cet endroit, les policiers interpellent généralement les manifestants les moins rapides. Quelle meilleure proie qu’un manifestant assis ? B** est condamné à 3 000 F d’amende.

Un étudiant de 22 ans est condamné lui aussi à 3 000 F d’amende pour violence (jet de pierres) et outrages à agent, mais le camarade qui l’accompagnait écope d’un mois de prison avec sursis et 1000 F d’amende. Incohérence encore : un étudiant en journalisme de nationalité brésilienne est relaxé des chefs de violence et outrage (la police a détruit les films qu’il a tourné dans la manifestation), mais R**, jeune chômeur qui l’accompagnait et s’est interposé lors de son arrestation violente est condamné à 2 000 F d’amende pour outrage ! Au total, le tribunal distribue 9 000 F d’amende et trois mois de prison avec sursis. Un jeune homme qui a été trouvé porteur d’un couteau est placé en détention provisoire. Après une peine de fait de quatorze jours de prison, il sera condamné à 2 500 F d’amende !

Le même jour, cinq étudiants sont placés sous mandat de dépôt (par des magistrats différents) pour être jugés ultérieurement. Deux d’entre eux sont accusés d’avoir brisé la vitrine d’une pharmacie — dont des témoins assurent que les « casseurs » véritables ont regagné un car de police une fois leur coup fait — et un troisième a été trouvé porteur… d’une bouteille de whisky ! Quelle idée se fait le magistrat de permanence de la « guérilla urbaine » ? Quel résultat espère-t-il d’une instruction menée sur une bouteille d’alcool pour envoyer en prison un étudiant de l’école du Louvre de vingt et un ans, à qui n’est reproché aucun délit ?

Hormis ces bavures judiciaires à contretemps, l’atmosphère est à un relatif apaisement. Les autorités policières ont compris que les charrettes de « casseurs » condamnés créent davantage de solidarité avec la « canaille » qu’avec le gouvernement. Par ailleurs, le ministère de l’Intérieur prend la mesure de la réticence, voire de la résistance d’une partie des magistrats[4] à l’occasion de l’affaire des expulsés de Lyon, que j’évoquerai plus loin. Le soir du 31 mars, à Nantes, 2 000 à 3 000 personnes refusent la dispersion de la manifestation supposée célébrer la « victoire » sur le CIP. Les affrontements se prolongent jusqu’à 2 h du matin. Aucun des manifestants interpellés ne sera déférés au parquet ! Charles Pasqua ne renonce pas pour autant à débusquer les « meneurs » et annonce une série d’arrestations de manifestants reconnus sur photos et localisés par la police au bout de plusieurs semaines d’enquête. Lire la suite

1990 : L’irruption dans Paris d’une violence venue des banlieues

La France connaît, en novembre 1990, Lionel Jospin étant ministre de l’Éducation, son énième mouvement lycéen. Celui-ci réclame un mois durant la réfection de locaux souvent vétustes, l’embauche de nouveaux professeurs et l’allègement des classes, soit — à partir d’une situation matérielle effectivement dégradée — un programme une fois pour toute caricaturé dans la formule : « Nous voulons, nous aurons, des gommes et des crayons ! »

Le ras-le-bol lycéen rencontre, parfois de manière violemment antagonique, la rage des banlieues (des émeutes ont eu lieu à Vaulx-en-Velin). C’est, à cette échelle, la première explosion d’une violence que l’on retrouvera, plus exacerbée, plus massive et plus sélective au printemps 2005, lorsque des bandes de jeunes de banlieue attaqueront les manifestations lycéennes, tabassant et dépouillant, sans plus guère s’attaquer aux vitrines, véhicules et policiers, cibles de 1990.

La mobilisation de 1990 culmine les 12 et 16 novembre. Le 12, trois cent mille jeunes défilent dans toute la France. De violents affrontements ont lieu à Paris (plus de cent policiers blessés) ; de nombreux manifestants, que l’on qualifie de « casseurs » pour mieux les opposer à leurs camarades, sont déférés à la justice et souvent lourdement condamnés. Un magistrat parisien, M. Ducoudray use à leur propos d’une formule qui reste dans l’histoire, en traitant les accusés de « déchets de la basse humanité ».

Capture d’écran 2014-11-21 à 20.07.56Le texte qui suit a été publié dans la première livraison de Mordicus (n° 1, décembre 1990), journal d’agitation et de critique sociale, au collectif duquel j’ai participé depuis l’origine jusqu’à avril 1991. On vérifiera à sa lecture qu’il était possible de publier dans cette revue, à chaud, l’amorce d’une critique de la violence que certain ex-« mordicant » préfère oublier, peut-être pour mieux se flatter de l’incarner au terme d’un long cheminement autocritique, d’autant plus méritoire qu’il serait original[1].

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ÉCOLE ET COLÈRE

 

Les lycéens et collégiens qui sont descendus dans la rue cet automne se foutaient éperdument du budget de l’Éducation nationale, comme ceux de 1986 se foutaient de la loi Devaquet qu’ils n’avaient pas lue, pas plus que ceux de 1974 n’avaient lu la circulaire Fontanet ou ceux de 1975 la réforme Haby…

Comme dans les années 70, les lycéens veulent d’abord sécher les cours, crier, courir, être ensemble. Il faut être d’humeur bien chagrine pour ne pas reconnaître là une révolte contre ce monde et ses écoles. Que cette révolte soit inconsciente ou plus précisément honteuse d’elle-même et avance sous les masques de l’époque n’a rien d’étonnant. Même au plus fort de l’agitation post-soixantuitarde, les lycéens ont généralement cédé à l’exigence de « sérieux » que les adultes attendent d’eux. Encore ne faut-il pas prendre au pied de la lettre la déclaration bien raisonnable et en bon français que l’on fera devant les caméras de télévision. Entre soi, on assume plus librement l’aspect de joyeuse déconnade des grèves et des manifs. Par ailleurs, la dégradation des conditions de vie est bien réelle depuis vingt ans. Il ne s’agit pas seulement de plafonds qui fuient, mais aussi du racket, des bagarres, bref d’une violence sordide sécrétée par ce monde, dont le rejet ne peut être réduit à un réflexe sécuritaire.

Faut-il regretter que ce mouvement éclate, à la surprise générale, sur un aussi pauvre mot d’ordre que « Du pognon pour l’éducation » ? Rien n’indique que cette espèce de degré zéro de la fausse conscience, dépourvue de justification comme d’imagination, ait été particulièrement propice aux récupérations politiciennes des JC ou de SOS-PS. Elle a, en tout cas, sérieusement embarrassé le ministre Jospin, obligé de lancer à la télévision des appels pressants à des revendications précises, qu’il pourrait donc satisfaire pour interrompre le mouvement.

La cuisse de Bakounine

Les collégiens d’aujourd’hui ne sortent pas tout armés de la cuisse de Bakounine. Leur mouvement appelle la critique et non le mépris. Quant à la réfutation de la notion d’éducation, les révolutionnaires — libertaires ou ultra-gauche — seraient mal venus de reprocher aux lycéens de ne l’avoir pas élaborée, quand eux-mêmes s’en abstiennent, soit qu’il aient à fourguer sur la question quelque vieillerie début de siècle, soit qu’ils n’aient pas trouvé pour leurs propres gosses de garderie plus avantageuse que l’école dite gratuite et obligatoire, soit encore qu’il s’agisse — plus prosaïquement — de leur gagne-pain.

Genoux, cailloux, zouloux

L’originalité de ce mouvement c’est bien le surgissement dans ses marges d’une nouvelle génération de casseurs. Garçons en majorité, âgés de 15 à 17 ans, le plus souvent Noirs ou Beurs, ils viennent de banlieue et prennent possession des rues de Paris, cassant et pillant tout ce qui peut l’être. Deux cents lors de la manif du 5 novembre, ils étaient cinq cents le 12, évoluant par petits groupes de copains, très mobiles. Leurs exploits ont provoqué une telle surprise, mêlées de panique, que personne n’a vraiment osé entonner le refrain, usé jusqu’à la corde en 86, des « provocateurs ». Ce sont désormais des « zonards » ou, selon le mot d’un militant JC, des « parascolaires ». Encore un mensonge : ces mômes vont au collège comme tous ceux de leur âge. Mentent pareillement les pédagogues qui pleurent sur ces « exclus du système scolaire ». Quitter l’école à 16 ans ne fait pas d’un gosse un « exclu », mais un produit de l’Éducation nationale.

Le 12 novembre dernier, pour la première fois, les enfants des pauvres et des immigrés que l’on s’applique à chasser de Paris depuis vingt ans sont venus mettre à sac les beaux quartiers. Flics, politiciens et technocrates ne sont pas près d’oublier cette réjouissante leçon d’urbanisme !

Reste que pour nous, qui étions parmi le millier d’incontrôlés ridiculisant en tête de manif les grandes manœuvres FASP-SOS-JC, le bilan est plus nuancé que celui des blessés[2]. On peut déplorer que beaucoup de jeunes casseurs se servent mieux de leurs jarrets que de leurs cervelles : tel manifestant autonome l’a appris à ses dépens qui n’a dû son salut qu’à une fuite éperdue devant une bande qui lui reprochait, par une casse inconsidérée, de provoquer une charge de flics, lesquels ne cogneraient que sur les Noirs et les Arabes ! Argument qu’un jeune Beur du service d’ordre de SOS m’avait assené hargneusement une semaine plus tôt. Étrange identité de vue entre casseur et anticasseur, néo-racisme « antiraciste » justifiant que les seuls Noirs et Beurs puissent tenir le haut du pavé, côté foutoir ou côté flicard.

Ce fameux lundi, une certaine violence — frisant parfois l’hystérie — était bien propre à dégriser ses apologistes en chambre. Certes, comme dit la chanson, quand il s’agit de rosser les cognes, tout le monde se réconcilie ! Mais la jolie bataille du pont de l’Alma ne peut faire oublier que ni les ridicules bastons entre chefs de bandes ni leurs prétentions hégémoniques, pas plus que les corrections justement données à tant de cameramen et de photographes ne contrebalancent l’immunité de flics en civil ou en uniforme circulant dans la manif.

Cette rage confuse semble irrécupérable par quiconque, et c’est rassurant. Nos maîtres et leurs sociologues sont extrêmement emmerdés, et c’est réjouissant.

Mais très insuffisant.

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[1] « À moins de sombrer dans des incantations irresponsables et suicidaires, la volonté de confrontation avec les institutions ne pourra faire l’économie d’une critique de la violence. Il s’agit de rompre avec l’imagerie à la Mordicus qui refuse de voir que les manifestations les plus spectacularisées (les rodéos, les incendies de voitures, les affrontements ritualisés) sont prisonnières, pour la plupart, du spectacle et de la marchandise. » Serge Quadruppani, La Fabrique de la haine, coll. L’Esprit frappeur, 2002, p. 190.

[2] 104 policiers blessés selon la Préfecture, 222 selon la FASP (syndicat policier proche de la gauche). À titre indicatif : 116 flics avaient été blessés le 23 mars 1979, lors de la marche des sidérurgistes sur Paris.

 

Ce texte a été repris dans Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, éditions Noesis-Agnès Viénot, 2001 (épuisé).

68-86 : Éloge de l’anagramme (1986-1987)

Le court éditorial et le texte qui suivent ont été publiés dans Chroniques libertaires (n° 3, janvier-février-mars 1987). Le texte a été repris sous le titre — emprunté à sa conclusion — « L’inespéré tient à un fil » dans la revue belge Alternative libertaire (n° 88, mars 1987).

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En novembre et décembre 1986, un mouvement étudiant et lycéen de très grande ampleur s’opposa au ministre de l’Éducation Alain Devaquet, dont le projet de réforme entendait renforcer la sélection dans l’enseignement supérieur. Le mouvement fut marqué par des mobilisations considérables et par des violences policières : cinq cent mille manifestants dans toute la France, le 27 novembre ; huit cent mille, dont cinq cent mille à Paris, le 4 décembre. Lors de cette dernière manifestation, sur l’esplanade des Invalides, trois manifestants sont grièvement blessés : l’un d’eux a la main arrachée, un militant de la Fédération anarchiste perd un œil. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un étudiant de vingt-deux ans, Malik Oussekine est assassiné par des policiers des « pelotons voltigeurs motocyclistes » [sur ce dispositif, voir note en fin d etexte], rue Monsieur-le-Prince, à Paris. Au moment où le mouvement risque d’opérer une jonction avec certains secteurs syndicaux, le gouvernement dirigé par Jacques Chirac (Mitterrand étant président de la République) retire le projet Devaquet.

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« Plus jamais ça » !

 Ironie cruelle de l’histoire, le slogan qu’arboraient en décembre 1986 des milliers d’étudiants en hommage à Malik Oussekine assassiné par les flics de Pasqua, était en 1968 celui des Comité de défense de la République (CDR), animés par le même Pasqua ! Les partisans de l’actuel ministre de l’Intérieur célébraient alors le retour à l’ordre [en affichant à des centaines de milliers d’exemplaires un autocollant représentant deux drapeaux noirs et deux drapeaux rouges entremêlés sous lesquels figure le slogan « Plus jamais ça »], tandis que les étudiants de 1986 croyaient enterrer l’un des leurs quand ils enterraient leur mouvement. François Mitterrand, qui a quelques raisons de bien se souvenir de 68 et d’en craindre le « retour », s’est empressé d’approuver : « Plus jamais ça. Donc plus jamais de violence entre Français (sic). Jamais ça. Ils ont raison. »

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Autocollant des CDR.

 

Mais ce mouvement n’a pas été qu’un jeu de dupes. Il ne pouvait que passionner les libertaires que nous sommes. Nous avons donc reporté un dossier sur la démocratie directe en 1789 pour traiter de ces événements où la démocratie balbutiait in vivo dans les amphis des facultés avant d’apparaître dans les dépôts SNCF et d’être réclamée à Pékin et Shanghai. Un éditorialiste du Monde en tira l’enseignement qu’est commun à tous les peuples l’exigence fondamentale « d’être dirigé par des hommes ouverts porteurs d’une autorité réelle » (23 décembre 1986). Pour avoir passé quelques semaines dans la rue, nous pouvons témoigner d’exigences autres que celles qui rassurent l’Officiel du spectacle.

 

68-86 : Éloge de l’anagramme

Si j’ai été surpris par le mouvement qui a secoué la jeunesse à la fin de l’année écoulée [1986], c’est que je l’attendais plus tôt. Nous soulignions dans la préface à l’édition de poche de Ni vieux ni maîtres (1983) que de nombreux pays européens ont connu des mouvements caractérisés par l’extrême jeunesse de leurs protagonistes et la violence des affrontements avec la police, et ce depuis 1980., c’est-à-dire bien après que la vague de l’après-68 ait eu le temps de refluer. Nous disions ne voir aucune raison sérieuse pour que la France soit à jamais épargnée par ce qui agitait la Suisse, la RFA, l’Angleterre, l’Irlande, l’Algérie, etc.

Politologues et journalistes se réjouissaient bruyamment de ce que les jeunes aient renoncé définitivement à occuper la rue. Ils avaient changé paraît-il. En effet, les jeunes des années 70 ont changé, ils ont vieilli de quinze ans et certains sont devenus politologues et journalistes…

Les événements sont venus vérifier, à un moment et dans des conditions que nous ne prétendons pas avoir annoncés, que les âneries débitées sur le compte de la « Bof génération » [revenue de tout et indifférente à la marche du monde] n’exprimaient que le soulagement prématuré des flics de la jeunesse.

Dès le début du mouvement, les mêmes flics exorcisaient leur crainte d’un nouveau 68 : ça n’a rien à voir assuraient-ils ! Les points communs, au contraire, sautent aux yeux, et notamment la grande naïveté des jeunes. Le gouvernement Chirac qui avait répondu par un bras d’honneur au mouvement parvenu au maximum de sa mobilisation (4 décembre 1986) recula bel et bien en désordre devant le spectre de la grève générale et renonça non seulement au projet Devaquet mais à tous ceux qui risquaient d’alimenter la contestation (code de la nationalité, etc.). Le raisonnement, tardif mais prudent, prenait en compte l’hypothèse d’une explosion chez les salariés, aussi imprévisible que chez les enseignés.

Ce qui frappe dans le mouvement, c’est la mobilisation très rapide et massive des lycéens ainsi que la présence en nombre des élèves du technique, concernés en rien par la loi Devaquet. Comme cela a toujours été le cas lors des mouvements lycéens des années 1970, la majorité des manifestants n’avaient qu’une idée fort vague de la teneur exacte du projet de loi. Comme à l’habitude et même de manière plus comique que jamais, les lycéens étaient très sensibles au reproche d’ignorer ce qu’ils prétendaient contester.

Le ministre Monory était plus proche du contenu réel du mouvement que les manifestants eux-mêmes en affirmant que les lycéens profitaient de l’été indien pour se promener dans Paris. Comme souvent, c’est dans le technique que les éléments les plus radicaux sont apparus (cf. les textes des Lascars du LEP électronique). En fin de compte, beaucoup de caractéristiques communes avec le mouvement lycéen qui trouva de 1969 à 1974 un prétexte nouveau chaque année pour s’exprimer. Bien entendu, 86 n’est pas 68 ou 70. Pour les lycéens d’aujourd’hui, 68 n’est pas la preuve vécue que tout l’ordre du monde peut se trouver bouleversé en une semaine et tous les chefs se terrer dans les égouts, c’est de l’histoire, c’est-à-dire une question de cours mal apprise et plutôt ennuyeuse [L’un des slogans entendus et lus dans les manifestations était : « 68 c’est vieux, 86 c’est mieux ! »].

Il flottait dans l’air du temps d’après 68 quelques brumes colorées auxquelles n’échappaient jamais tout à fait les lycéens en grève. Les couleurs font défaut aujourd’hui et l’on a pu voir des dizaines de milliers d’adolescents visiblement heureux d’être ensemble mais n’ayant littéralement rien à dire (voire à se dire). Les couleurs et l’imagination manquaient non seulement dans les slogans (certains secteurs de la manif du jeudi 4 décembre évoquaient un défilé d’équipes sportives : « Angers la, la, la ! », etc.), mais aussi dans les tracts et l’absence d’affiches. Je n’avais jamais vu de manifestations aussi fermées, chaque fac, chaque lycée, chaque ville, replié à l’intérieur de chaînes, les manifestants étant eux-mêmes formés en chaînes. À tel point qu’en de nombreuses occasions il était impossible de distribuer un tract ou de s’adresser à tel ou tel. C’était d’ailleurs de toute évidence la seule fonction réelle d’une telle organisation paramilitaire même si les malheureux ainsi contraints de visiter Paris dans des conditions qu’aurait refusées le plus borné des touristes étaient persuadés de se prémunir contre une éventuelle agression. Mais quand le GUD [Groupe union droit ; extrême droite] attaqua effectivement une manif (27 novembre), la plupart de ceux qui étaient prêts à la défendre physiquement étaient des « provocateurs », pour parler comme Pasqua et l’UNEF.

Les gauchistes avaient beaucoup contribué à essouffler le mouvement lycéen à force de récupération et d’inoculation massive de langue de bois militante. Ils ont aujourd’hui [1987] presque disparu des lycées, et dans les facs ils sont les partisans les plus farouches de l’apolitisme. Cette nouvelle stratégie, au service de laquelle ils mettent leur classique talent de manipulation et d’entrisme, vise à constituer — c’est ce qu’eux-mêmes déclarent — une large clientèle étudiante pour un syndicalisme qui leur permettrait de maintenir une présence dans la jeunesse scolarisée. Ce profil bas de l’extrême gauche a contribué à enfermer le mouvement dans un pseudo-apolitisme grisâtre.

Le quiproquo sur la politique illustre bien les limites du mouvement. La majorité des jeunes étaient attentifs à ne pas laisser un parti ou une organisation diriger leur lutte, pas assez toutefois pour éviter l’infiltration massive de trotskistes lambertistes, ralliés ou non au PS. Ils pensaient que le seul profit que les politiciens peuvent tirer d’un mouvement social est de le présenter comme une vérification de leurs thèses et d’y trouver un vivier de futurs militants. Cet écueil fut évité en partie. Mais un mouvement inquiète les politiciens quand il est une critique en acte de la politique comme activité séparée qui organise toutes les autres. Cet aspect primordial fut ignoré avec une naïveté opiniâtre par les jeunes qui croyaient éviter un piège en ne disant rien du système social qui a sécrété la loi qu’ils combattaient. Croyant feinter la politique et le proclamant très haut, les étudiants parlaient le langage de la politique et respectaient sa règle fondamentale, faisant ainsi le jeu des politiciens de toutes tendances. Il était frappant de voir dans les assemblées générales et les cafés à quel point les jeunes s’opposaient à un système qu’ils connaissent mal en empruntant son propre langage, à quel point en somme la vérité du système sortait de la bouche de ses enfants.

Pour agaçante et parfois désarmante qu’elle soit, cette réalité n’a rien qui doive nous désespérer. Elle est bien plus banale que la mythologie révolutionnaire le donnerait à croire. Michelet écrit le récit de la journée du 5 octobre 1789 où des milliers de femmes de la Halle partent chercher Louis XVI à Versailles. La plupart d’entre elles aiment le Roi ; elles croient que sa présence à Paris suffira pour qu’on donne du pain au peuple. En attendant, on tire dessus. Il y a aussi dans la foule qui assiège le château des gens sans aveu, voleurs de tous poils, mêlés aux honnêtes manifestantes, et on les chasse. La Fayette fait acclamer le Roi, la Reine, et même ceux qui viennent de tirer sur la foule. Le Roi repart, escorté par le peuple. C’est 89, la monarchie sombre lentement, et pourtant ceux et celles qui ouvrent des voient d’eau crient encore « Vive le Roi ! » Il y a même des provocateurs et des chefs qui négocient avec les flics…

 

De la violence

À partir des affrontements des Invalides, les flics ont pratiqué une répression sélective mais extrêmement violente. Le contraste avec la naïveté des manifestants était, si j’ose dire, frappant. C’est que les flics, eux, sont adultes et doués de mémoire ; il ne leur fallait pas plus de deux heures pour revenir aux tirs tendus [de grenades lacrymogènes], tandis que la majorité des jeunes qui leur faisaient face étaient sans expérience.

Il est vrai, je l’ai constaté, que traînaient au quartier latin le soir, des loubs, quelques skins, mais aussi des étudiants , des lycéens et des jeunes « de tous poils ». Il est vrai également que le fameux samedi soir, ceux qui brûlaient des voitures n’étaient pas plus de quinze, des jeunes de banlieue selon un témoin digne de foi qui m’a dit les connaître. Les flics ont effectivement tardé à intervenir. Et alors ? Alors ça ressemblait à une mauvaise reconstitution historique à petit budget. Je me moque pas mal que des bagnoles brûlent ou que des mômes pillent des magasins de fringues (en les distribuant souvent, contrairement à ce qui a été dit, au milieu d’une foule très partagée où il y avait autant d’applaudissements que de sifflets). Le vrai problème était que ce soir là il ne se passait rien d’autre dans Paris et que c’était dérisoire et en recul par rapport aux Invalides. La manœuvre policière a échoué en ce que personne n’a vraiment été effrayé par le spectacle des barricades ; elle a pleinement réussi dans le milieu étudiant où tout ce qui prétend affronter les flics ou brûler les banques passe pour un flic. Si bien qu’au lieu de se radicaliser, le mouvement s’est enfermé dans une protestation morale (Pasqua, t’es un lâche !) et civique (Chirac, t’es pas un démocrate !). Il craignait davantage la « provocation », c’est-à-dire en fait ses propres potentialités, que la répression. La meilleure solution fut choisie : le silence d’abord, la dispersion ensuite.

Il faut noter la répugnante prestation des « casques blancs », recrutés « afin que leur autorité soit incontestée (sic), chez les médecins, avocats, magistrats, hauts fonctionnaires ! Cette prétendue force d’observation et d’interposition entre les flics et les jeunes s’est muée en troupe de supplétifs de la police nationale tentant d’interdire physiquement le débordement d’un millier de manifestants qui refusaient la dispersion à Nation à la fin de la dernière manifestation (10 décembre 1986). Ce millier réussit à atteindre Notre-Dame malgré le délai que l’action des « casques blancs » avait donné aux flics pour quadriller Paris.

 

De la presse

J’ai dit que ce mouvement s’est le plus souvent exprimé avec le langage de ce monde ; il était donc normal qu’il sympathise avec al presse chargée de la publicité de ce monde. Les étudiants ont en général accepté les journalistes non seulement comme témoins privilégiés, jugés à priori sympathisants du mouvement, mais encore comme évaluateurs naturels de ce mouvement. Il semble aller de soi pour la majorité de se placer sous le contrôle de la presse et de définir des objectifs en fonction de leur crédibilité « médiatique ». Or les journalistes ont réussi à se surpasser, dans les radios notamment. France Inter, dont j’ai suivi les émissions, a délibérément fait silence sur certains événements. C’est ainsi que selon eux il ne se passait rien au Quartier latin, depuis 20 h, une certaine nuit [du 5 au 6 décembre]. Détail : Cinq cent manifestants occupaient le Bd Saint-Michel, puis la Sorbonne, finalement évacuée au milieu d’une nuée de photographes et de journalistes… Cette nuit même, deux heures plus tard, Malik Oussekine était assassiné. Il restait donc des manifestants ! des flics ! Les auditeurs n’ont appris le tout que le lendemain matin. Il est clair que la chaîne a appliqué à la lettre les consignes policières.

Faut-il dire que le fameux reportage de TF1 qui n’a servi pratiquement qu’à accréditer l’idée que seuls des flics ou des fascistes peuvent avoir envie de casser du flic ne m’a pas arraché de cris d’admiration ? On a d’ailleurs appris que TF1 a autocensuré une séquence montrant un homme laissé sans connaissance sur le pavé par les voltigeurs motorisés[1].

Bilan dans la presse écrite : le vendredi 5 décembre 1986, Le Matin [quotidien socialisant] doublait sa diffusion habituelle, et le quotidien Mao-Barriste de Serge July dépassait à Paris, pour la première fois, Le Figaro, avec 133 246 exemplaires vendus. Gageons que Libé devra mettre une sourdine à ses éloges du libéralisme, le temps de fidéliser la nouvelle clientèle étudiante qu’il partage désormais avec l’UNEF-ID.

 

Un fil…

Au fil des trois semaines d’agitation, il devenait de plus en plus agréable de se promener dans Paris. J’étais assuré de retrouver, au hasard d’une AG ou d’un incident, des ami(e)s, des inconnu(e)s qui l’étaient de moins en moins, et des copains perdus de vue depuis dix ans. Pour des centaines de milliers de jeunes, c’était la découverte de l’exaltation partagée des manifs et des occupations ; une foule de prétextes, d’occasions pour ne pas coucher chez soi, faire la fête et des rencontres, parler à ceux que l’on côtoyait en silence jusqu’alors. Chacun photocopiait et distribuait les textes qui lui plaisaient. Certaines pratiques de démocratie directe ont été adoptées sans toutefois être vécues comme modèle à étendre à toute la société. À la fin de la semaine précédant le retrait de la loi [Devaquet], les AG de facs se sont ouvertes officiellement aux non-étudiants ; il se disait des choses plus intéressantes. Jusque dans les rangs des étudiants les plus naïfs, des ressorts se sont dégrippés, on a commencé à penser. La reprise a souvent été vécue dans l’amertume. Tout cela tranche avec l’inertie que nous connaissions depuis le règne de Giscard. Cela laissera des traces, cela aura des suites.

L’une des particularités de ces événements est d’avoir été comme compressés dans un espace temps trop réduit. La plupart des ingrédients nécessaires à un mouvement social plus large semblaient réunis. Beaucoup dans les banlieues et même dans les syndicats songeaient à descendre dans la rue, chacun avec ses colères. Il s’en est fallu d’une semaine. Gardons-en la conviction que l’inespéré tient à un fil.

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[1] Sorte de brigade ou « peloton » motorisé, dans lequel les flics étaient à deux par moto (l’un conduit, l’autre cogne). Redoutablement efficaces, affectionnant de provoquer les manifestants en leur adressant le salut nazi, les « voltigeurs » étaient formés, pour chaque occasion, à partir d’éléments venant d’autres unités. N’ayant aucune existence administrative, leur « dissolution » fut un effet de manche peu coûteux.

Banlieues : « Justice » ordinaire pour état d’exception (2005)

Après l’heure d’hiver, l’heure d’avant-hier ! Le gouvernement couvre le feu avec de l’huile, il fallait y penser ! On appliquera donc, partout où les préfets le jugeront utile une loi d’exception organisant « l’état d’urgence » élaborée pendant la guerre coloniale en Algérie. Quelles que soient leur origine ethnique (cet adjectif signifie « culturelle »), les jeunes des banlieues apprécieront.

Tandis que les flics utilisent des balles en caoutchouc, pour la première fois sur une aussi grande échelle, les autorités pourront, dans les jours qui viennent, décréter le couvre-feu, interdire certains quartiers à certaines personnes, censurer la presse (on connaît déjà le cas de médias personnels, des « blogs », suspendus et dont les animateurs ont été poursuivis).

Les jeunes se sont jetés dans l’émeute, pour des raisons faciles à imaginer, comme des prisonniers qui brûlent tout ce qu’ils ont sous la main, y compris ce qui leur sert tous les jours. Le risque est de se retrouver coincés dans une impasse. L’émeute pour l’émeute se consume elle-même et réduit ses chances de s’étendre, autrement que géographiquement, en exaspérant des gens qui ne lui sont pas hostiles à priori. Peut-être l’état d’urgence permettra-t-il de sortir des cités et de la banlieue…

En attendant, l’institution judiciaire se fait comme d’habitude la voiture balais des forces de police. Une camarade a assisté aux audiences de comparution immédiate du 7 novembre à Bobigny (exemple à suivre les lendemains d’émeute pour celles et ceux qui le peuvent). Son compte rendu est édifiant.

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J’ai assisté aux audiences d’une chambre sur 3 et jusqu’à 18h alors qu’elles vont se poursuivre tard dans la soirée (il restait 10 dossiers pour cette seule chambre) le compte-rendu est donc à compléter !

Le procureur a systématiquement demandé du ferme avec maintient en détention, il réclamait ouvertement des exemples : « il est important que les prévenus et les personnes présentes dans la salle comprennent qu’il s’agit de faits graves et que le législateur a prévu des peines lourdes… ». A plusieurs reprises (et pas seulement dans cette chambre semble-t-il) le seul fait de s’être trouvé dans la rue était utilisé comme élément à charge des prévenus. La dénonciation anonyme valait pour preuve, toujours selon le procureur, dans ce département où « la population craint les représailles ». La fermeté exigée par Clément  était donc au rendez-vous :

-  6 mois avec sursis pour un lycéen interpellé à Montreuil qui a avoué avoir lancé une pierre sur un motard après avoir été aspergé de lacrymo alors qu’il rentrait chez lui. Il était bien amoché : nez cassé et  bleus au visage.

-  2 mois fermes pour avoir prétendument retourné une voiture toujours à Montreuil pour un étudiant. Il a été pris dans la fuite générale à l’arrivée des flics avec un mineur qui a avoué, l’aveu est donc contagieux.

-  Un jeune homme arrêté en bas de chez lui au Blanc-Mesnil pour avoir prétendument caillassé les camions d’une entreprise installée dans la rue a été maintenu en détention. Le report ne lui était pas imputable, c’est le tribunal qui n’avait pas réussi à vérifier son état civil mais rien n’y a fait malgré la présence de sa famille. En plus il nie les faits et les témoignages des employés de l’entreprise en question sont contradictoires, plusieurs d’entre eux ne l’ayant pas reconnu lors de  la confrontation.

-  4 mois fermes pour avoir prétendument incendié une poubelle à Pantin.

-  Un jeune homme est formellement identifié par les policiers en patrouille pour avoir lancé une bouteille sur leur véhicule brisant la vitre conducteur, selon leur propre procès verbal, cela se passait à 18h. Deux heures plus tard ils choppent le jeune homme en question et l’embarquent. Là selon leur dires le comico aurait été cerné par ses amis ce qui aurait provoqué une bagarre à l’intérieur avec bris d’une vitre. Il se trouve que ce jeune homme travaillait à 18h selon le témoignage de son employeur et que l’attaque du comico c’est 2 potes qui lui ont amené un sandwich ! Il est relaxé pour le jet de bouteille mais prend 1 mois ferme pour la vitre.

-  A Villemomble les policiers toujours aussi nyctalopes (cherchez pas la contrepèterie, j’ai pas envie de rire) identifient un jeune homme à capuche en pleine nuit alors qu’il leur lance une pierre qui ne les atteint pas (ils devaient être vraiment loin). Ils ripostent au flash-ball à 2 reprises quand même pour venger le trottoir et vont chercher le jeune homme chez lui au réveil. Il se trouve qu’il est traité pour une luxation de l’épaule mais qu’importe : 3 mois dont 2 avec sursis. L’aggravante majeure, proc et juge l’ont répété, c’est de ne pas avoir voulu donner le nom du pote chez qui il a passé la soirée.

-  Le dernier était d’Aulnay, il avait l’étrange habitude d’avoir dans le coffre de sa Clio (voiture peu commune, vous en conviendrez avec le juge) : un torchon (oulàlà !!), un bidon vide en cas de panne d’essence (je vous jure, ils en ont parlé pendant une heure !), un autre bidon (je cite le pv des flics) « à moitié plein d’un liquide bleu et qui portait l’inscription ‘liquide de refroidissement’ », et encore un (vraiment, quel abus) avec un « liquide incolore et inodore kon n’a pas pu identifier », toujours selon le pv qui a du être rédigé par un flic qui met pas beaucoup d’eau dans son pastis ! Bref, tout ça confirmait selon les enquêteurs le témoignage anonyme faisant état d’une clio qui vendait de l’essence aux jeunes du coin… Tout ça sans rire ! Il a quand même été relaxé.

Sinon j’ai glané dans les couloirs :

-  un jeune interpellé dans une rue où un peu plus tôt des molotov ont été lancés. Il déclare qu’il passe par là et n’y était pas au moment des faits. Il n’a pas de trace d’essence sur les mains ou les vêtements, juste sous les semelles comme ce doit être le cas des flics qui l’interpellent puisqu’il y en a plein la rue : 10 mois dont 6 avec sursis. Et évacuation de la salle trop réactive au goût du président, tenez-vous le pour dit.

-  A Montreuil un jeune homme est interpellé chez ses parents tôt le matin, il aurait retourné une voiture la nuit précédente. Ses frères aînés veulent qu’il prenne un pull pour ne pas avoir froid : la main fracassée et 3 semaines d’ITT pour l’un, 4 jours pour le second, outrage et rébellion pour tout le monde ! Finalement, après quelques heures de garde à vue, le premier est blanchi : c’est pas lui qui a retourné la voiture ! Le papa peut récupérer deux de ses fils qui sont quand même convoqués pour l’outrage, celui qui est le plus amoché reste au dépôt et ne me demandez pas pourquoi. Ils devaient passer aujourd’hui à 13h30. Mais la police nationale n’avait pas dit son dernier mot et voilà que ce matin les flics – de Bobigny cette fois –  viennent rechercher le premier fils pour une nouvelle voiture qu’il aurait cramé en sortant du dépôt (au même moment où son père le ramenait à la maison). Voilà le topo, j’ai flanché avant que l’affaire passe : l’avocate voulait demander un report, y aura peut être de l’info plus tard.

Occupations [vaquez à ses — ]

Je reproduis ci-dessous le n° 1 du Lien, «feuille de choux du Mirail* en mouvement»
(*campus de Toulouse).
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Raymond Aron disait, dans son analyse de Mai 68, qu’on avait alors « joué à la révolution », comme on jouerait une pièce de théâtre mais qu’on ne l’avait certainement pas faite.
La révolution, un peu plus de 40 ans plus tard, on n’ose même plus dire son nom.
Lors des dernières AG à la fac du Mirail, dans les interventions il y avait de la rage, de la révolte, de la colère… Pourtant, à bien écouter les revendications, derrière la virulence des interventions ça ne sentait pas la soif de révolution, bien au contraire… Derrière l’engagement des discours résonnait le réformisme, la résignation à ne changer que des modalités de l’ordre établi, la demande de réforme tournée vers les maîtres élus, l’affirmation de leur souveraineté, de leur autorité et de leur compétence à résoudre nos
problèmes.
La démission d’un ministre ?
Qu’est ce que ça veut dire exactement ?
Qu’on veut qu’il soit remplacé par un autre ?
Qui croit encore que cela changerait quoi que ce soit ?
L’amélioration des conditions d’étude ?
A quoi bon si nos universités servent avant tout à nous former, à nous formater en bons petits cadres prêts à aller se vendre sur le marché du travail ?
Plus de fric pour les facs et la biodiversité ?
Envisager l’argent comme une solution et non comme un problème, voilà qui semble être une manière bien capitaliste d’appréhender la chose.
Par ailleurs, « plus de fric et de meilleures conditions de travail », c’est aussi ce que demandent les policiers qui manifestaient la semaine dernière à Paris… Ça donne à réfléchir.
Chacune de ces revendications, chacune de ces demandes réaffirme notre volonté d’intégration, notre attente envers le système capitaliste et ses dirigeants, notre acceptation d’être dirigé-e-s. Et cette dimension se retrouve logiquement dans les modes d’action: manifestations bien encadrées, pétitions,négociations… qui sont toujours tournées vers les dirigeants et jamais contre eux, jamais sans eux.
Et avant tout, si ces revendications étaient satisfaites par le gouvernement, rentrerions nous toutes et tous chez nous bien heureu-ses-x d’avoir gagné, d’ avoir été entendu-e-s… mais, à bien y regarder, de n’avoir presque rien changé au grand désastre qui nous entoure ?
Pour certain-e-s, peut-être en recherche de débouchés syndicaux et politiques, ces revendications sont « stratégiques » ou « réalistes » parce qu’elles sont « gagnables », c’est à dire recevables par les pouvoirs publics et négociables avec ceux-là.
Mais pour quiconque rejetterait les dirigeants et désirerait autre chose qu’un capitalisme plus juste, de telles revendications ne peuvent conduire qu’à une défaite, et sont en elles-même une défaite, puisqu’elles ne visent qu’à la réforme, puisqu’elles reconnaissent la prédominance de la logique économique, puisqu’ elles réaffirment notre attente envers les maîtres.
Se pose alors la question : « Qu’est ce que pourrait être notre victoire ? ».
Depuis deux semaines, on a pu entendre à répétition « quel est le lien entre le barrage de Sivens, les violences policières et les conditions d’étude ? ».
Le slogan « Du fric pour les facs, les lycées et la biodiversité, pas pour la police et l’armée » avait au moins le mérite, avouons le, de tenter d’apporter une réponse à cette question en créant un lien entre les trois thèmes : l’argent. Il en faudrait plus pour certaines choses et moins pour d’autres.
Si nous faisons face à des problèmes sociaux, environnementaux, politiques etc la solution serait d’avoir plus d’argent ou tout du moins une meilleure distribution de celui-ci.
Partons du postulat inverse : l’argent n’est pas la solution mais un des problèmes.
Le lien entre tout ça, mais aussi entre bien d’autres choses, c’est la transformation en produit de tous les aspects de nos existences et l’expropriation qui l’accompagne. L’économique a envahi nos existence et nous en a dépossédé.
De l’enseignement à la « gestion de la nature » en passant par la sécurité, les espaces, les déplacements, les relations, la culture, les opinions etc il n’est pas une dimension qui échappe à cette subordination à la logique économique. Si bien que plus aucune d’entre elles ne semble être notre, si bien que nous en sommes réduit à les consommer tandis que d’autres les gèrent pour nous, tandis que d’autres gèrent nos existences.
Ainsi, l’enjeu ne serait pas une potentielle augmentation des budgets alloués aux facs et à la biodiversité mais belle et bien une réappropriation des différentes dimensions de nos existences, à commencer, pour les étudiants, par leur facs.
Il est temps d’arrêter de demander naïvement à nos dirigeants – pardon, à nos représentants -de bien vouloir respecter notre volonté et de ne pas nous imposer la leur, de bien vouloir nous redonner ce qu’ils nous ont pris.
Il est temps de viser un peu plus loin que des réformes, que des améliorations du système en place pour le rendre plus supportable… et surtout, il est temps de faire par nous même.
La position passive d’attente et de demande a fait son temps, vient maintenant celui de créer nous même le changement que nous voulons voir advenir.
Nous n’obtiendrons jamais l’annulation des Grands Projets Inutiles et Imposés en la demandant poliment.
Nous ne nous réapproprierons jamais nos facs, nos vies, nos villes et nos territoires en demandant à ceux qui les exploitent de bien vouloir nous les
rendre.
S’il y a bien une leçon à tirer des ZAD, c’est qu’en occupant des lieux on peut à la fois s’opposer en actes aux projets et conceptions qui nous sont imposés, et faire émerger, dans les faits, d’autres possibles, d’autres modèles d’existence et les défendre.
Occuper un espace c’est se le réapproprier, c’est le faire notre et y développer une vie collective.
 
Occuper c’est avant tout se rencontrer et tisser des liens entre ce qui n’était auparavant qu’isolement et inconnu.
 
Occuper c’est prendre en main nos besoins et réorganiser ensemble nos existences au sein d’un ensemble, pas forcément homogène mais solidaire.
 
L’occupation est l’ancrage de la lutte dans la quotidienneté. C’est une lutte permanente qui ne s’arrête pas à un moment donné de la journée contrairement à la manifestation qui, elle, commence et se termine à une heure précise.
Occuper c’est donc aussi se donner le temps nécessaire à toute élaboration d’une lutte à travers des discutions, réflexions, débats et même engueulade.
 
L’occupation n’est pas une demande tournée vers des dirigeants, c’est une affirmation de notre capacité à nous organiser sans eux.
 
Occupons cette fac, réapproprions nous notre fac.
Mangeons-y, dormons-y, vivons-y (*) ensemble, afin de nous donner le temps de mettre en place, d’une part, des moyens de nous opposer à ceux qui nous imposent leurs vues, et d’autre part des moyens de reprendre en main nos existences.
Pour la réappropriation de nos facs, de nos vies et de nos territoires.
Occupation ! !
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(*) Je suppose que c’est par scrupule stylistique devant une allitération insolente que les auteur(e)s auront reculé devant cette autre invite : «baisons-y»…

Deux adolescents anglais poursuivis pour « lectures terroristes » (2007)

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Un adolescent de 17 ans a été arrêté le 1 octobre 2007 et traduit devant un tribunal anglais pour avoir été trouvé en possession de l’Anarchists’ Cookbook (Livre de recettes anarchistes).

Cet ouvrage est supposé contenir des recettes pour la fabrication d’explosifs.

Les poursuites sont fondées sur le Terrorism Act anglais adopté en 2000.

Très digne, le jeune homme s’est borné, devant la cour, à confirmer son nom et sa date de naissance.

Après une audience de quarante minutes, il a été remis en liberté sous caution, avec contrôle judiciaire. Il doit comparaître à nouveau le 25 octobre.

Un autre garçon, également âgé de 17 ans, a été, lui, placé en détention provisoire, sous les mêmes chefs d’accusation. Il doit également comparaître le 25 octobre 2007.

Dans les années 70, l’Anarchists’ Cookbook s’achetait librement aux États-Unis, ou en Europe par correspondance. S’agit-il d’une édition récente ou de copies d’une édition ancienne, l’histoire ne le dit pas.

Je ne crois pas que cet ouvrage soit le plus propre à faciliter la compréhension du monde d’aujourd’hui (encore qu’il contient peut-être des recettes autres qu’explosives pouvant se révéler utiles ; je ne l’ai jamais eu entre les mains).

Ce qui est certain, par contre, c’est que les poursuites engagées contre ces garçons – pour de mauvaises lectures – sont un symptôme parmi d’autres de la spirale de « terrorisation » du monde.

Nous aurons bientôt, hélas, tout loisir de constater les résultats du croisement de la paranoïa antiterroriste avec des lois délirantes comme la loi française contre la récidive.

Même Le Monde (13 octobre 2007) s’avise avec inquiétude que l’on peut être condamné à deux ans de prison ferme pour avoir volé un parapluie dans une voiture. Dingue !

On se souviendra utilement de certaines peines de prison ferme distribuées depuis des décennies en France à l’occasion de mouvements insurrectionnels (CIP, CPE, etc.).

Deux ans pour une chemise ramassée devant une vitrine brisée ou un parapluie. Combien pour un livre de recettes anarchistes ?

La BBC, probablement pour des raisons légales, n’indique pas l’identité des teenager anarchistes. C’est donc à deux anonymes que j’adresse ici un fraternel salut !

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Cette information est tirée d’une dépêche de BBC News, du 5 octobre 2007.

La grève étudiante québécoise générale et illimitée : quelques limites en perspective (2012)

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’annonce d’une hausse de frais de scolarité dès la session d’automne 2012, par le gouvernement libéral de Jean Charest, a été le coup d’envoi d’une riposte étudiante à la mi-février. L’État veut augmenter les frais de 75% en 5 ans et 180 000 étudiant-e-s (carrés rouges) sortent en grève générale illimitée (GGI). Après une négociation qui a avorté, cette même hausse est passée à 82% en 7 ans. La réplique étudiante s’est corsée et l’entente fut rejetée à l’unanimité par toutes les assemblées générales des associations en grève. Le gouvernement s’appuie alors sur les étudiant-e-s réactionnaires (carrés verts) qui demandent des injonctions et impose aux administrations de régler localement la crise qui se pointe à l’horizon. Les injonctions sont défiées. La répression et la judiciarisation sont au bout du bâton. Le premier ministre Charest est interpellé par les juges, les policiers, les administrations, etc., car le mouvement étudiant ne respecte pas ni la loi, ni les injonctions. Depuis le 18 mai, le gouvernement a cru bon faire adopter une loi spéciale, la Loi 78, afin de mettre fin à la grève et au conflit. L’effet contraire se produisit ; une crise sociale éclate alors. Seule la Classe (Coalition large de l’ASSÉ – Association pour une Solidarité Syndicale Étudiante) invite la population à désobéir à la loi. Les syndicats, la FEUQ et la FECQ préfèrent la lutte juridique à laquelle participe aussi la Classe. Devant une masse de gens de tous âges, qui à tous les jours manifestent illégalement partout au Québec, et une perturbation économique qui risque de faire perdre le Grand prix entre autres, sous la pression de la Chambre du commerce, des propriétaires des événements d’été, du Service de police de Montréal, etc., Charest invite les associations étudiantes nationales à s’asseoir et à renégocier. Dès en partant, cette quatrième fausse tentative de la part de l’État est vouée à l’échec.

Ce texte ne cherche pas tant à faire un bilan de la situation, mais à relever certains moments critiques qui ont donné l’orientation à la situation actuelle. Il veut apporter quelques informations et réflexions pour les camarades à l’extérieur du Québec sur l’apport et les limites de la GGI dans sa propre lutte et dans les luttes sociales à venir. C’est pourquoi, nous nous proposons de dresser la table des instants qui nous semblent porteurs d’espoir et des éléments que nous questionnons. Il sera question d’observer la radicalisation de la lutte par l’action directe, la soumission du {syndicalisme de combat} à l’agenda gouvernemental et la réponse citoyenne au régime démocratique resserré. Précisons enfin que nous sommes partie prenante de cette lutte à la base, soit comme étudiantes (en cycle supérieur universitaire, en technique collégiale) ou en soutien extérieur non-étudiant.

 

  1. Une grève, un conflit et un affrontement

Si les votes de grève parlent d’eux mêmes, car les étudiant-e-s ne veulent pas de la hausse des frais de scolarité, il faut quand même noter que les mandats de grève, quoique impressionnants, cachent toutes des clauses qui permettent à une partie de la population étudiante de continuer certains cours ; stages, dépôt et soutenance de thèses, etc., parfois laissant croire que le mandat de grève est souvent une passoire. Les carrés rouges sont prêts depuis longtemps et Montréal sera le terreau de cette grève.

En plus des votes de grève de base, une frange d’étudiants-tes plus militants, issue des associations étudiantes, des milieux gauchistes et anarchistes vont, par leur activisme, donner le ton au mouvement, ils impulsent ce qui deviendra « la révolte étudiante ». Pour eux, ça va plus loin que la hausse des frais de scolarité. C’est la marchandisation de l’éducation qu’ils mettent en cause et en radicaux conséquents, certain-e-s vont à la racine du problème : le capitalisme.

Dès le début de la grève, fin février, cette frange décide d’appeler à faire des perturbations économiques « symboliques » disent-ils et elles, pour rendre plus visible la contestation. Cela consiste essentiellement à faire des manifestations étudiantes sur des sites qui représentent la classe capitaliste, ou d’en bloquer les accès le temps que la police anti-émeute les déloge. Pas besoin de tract, les lieux visés parlant d’eux mêmes. Les actions sont souvent créatives et teintées d’humour. Elles se différencient des formes habituelles. Par exemple, les maNU-festations Québec Mai 2012 illustrent, par la nudité, le besoin de transparence et les conséquences de la hausse, la manif appelée le « grand charivari » pour défiler déguiser, s’amuser et défier le fichage policier. Il y a eu aussi « l’ Ostie de grosse manif » appelée le 25 avril à 20h30 qui a marqué le démarrage des manifestations de soir. Même si ces marches de soir ont débuté avec plusieurs milliers de personnes et qu’il en reste seulement quelques centaines et parfois moins, deux mois après, on ne peut qu’en apprécier la ténacité et le caractère offensif. La tentative de perturbation du port de Montréal était plus classique, mais chaque jour, une nouvelle idée éclot. Cela a été aussi la convergence de luttes plus spécifiques, comme des féministes qui défilaient sur le site du grand Prix de Montréal, au milieu des bourgeois, avec un vibrateur géant, une autre maNu-festation affirmant les beautés de la diversité physique sans égard au modèles promus par le patriarcat, ou la manifestation contre le « Plan Nord » (plan économique du gouvernement pour le développement du grand nord québécois). Ce fut d’ailleurs un affrontement manifestant /police particulièrement marquant. Même si ce n’est pas l’affrontement avec la police qui est le but, les étudiants qui appellent à ce genre d’actions ne sont pas naïfs et la répression fut des plus féroce. Les camps sont davantage antagonistes et le rapport de force se construit.

La démonstration de force du gouvernement basée sur la peur et l’intimidation veut casser le mouvement à ses débuts. Les exactions policières se multiplient. Les manifs sont rapidement déclarées illégales et sont suivies de lacrymogènes, balles de plastiques, grenades assourdissantes et cavalerie, sans oublier les flics à vélo qui se mettent aussi de la partie. Parallèlement et petit à petit, le conflit est judiciarisé par des injonctions pour forcer la reprise des cours dans certains établissements. La police entre sur les campus pour les faire respecter. Les étudiant-e-s défient les injonctions en faisant des lignes de piquetage dures. Il y a des affrontements et des arrestations dans les universités même ; étudiant-e-s et professeur-e-s en larmes, en colère, arrêtés, blessés, etc. C’est un échec pour l’État, les professeur-e-s refusent d’enseigner et les recteurs ferment pour cause de sécurité. Il y a des blessés-es graves, les interpellations et arrestations sont au nombre d’environ 4 000 depuis 4 mois, les accusations vont de l’attroupement illégal, blocage de la circulation, méfaits, entrave au travail de la police jusqu’à « faire craindre à des actes terroristes » (reliquat de le dérive sécuritaire post 11 septembre 2001) où certains-ne-s risquent plusieurs années de prison. Les blocages de pont et les perturbations des lignes de métro (fumigènes et pavés sur les voies) représentent les limites de ces perturbations économiques. Les travailleurs et les travailleuses regardent d’un oeil sympathique le blocage de la circulation dans le centre ville, autour de la bourse mais ne les acceptent pas en général, quand c’est leur tour. Ils ne sont pas prêts [à] arriver en retard à leur job. Le blocage des voies d’accès aux banlieues semble poser le problème de qui est visé : le travailleur ou le patron ? L’économie étant un argument trop abstrait dans ce cas.

 

La confrontation est réelle

La propagande étatique est lancée. Surpris par la riposte étudiante et l’échec de la répression de la première heure, le gouvernement pousse à faire croire que Montréal est le théâtre d’émeutes, pour quelques vitrines brisées par des étudiant-e-s en colère. Qu’il n’y aurait que de gentil-le-s manifestant-e-s infiltré-e-s et détourné-e-s par des casseurs anarchistes. Une atmosphère de peur pour mieux faire régner l’ordre. De plus lors du Congrès du parti libéral et de ce qu’on a appelé « l’émeute de Victoriaville », on ne peut pas s’empêcher de se demander pourquoi un chantier de construction a été laissé à la portée de manifestant-e-s ou à peine protégé par de simples barrières. Est-ce que l’État aurait un intérêt à envenimer le conflit pour justifier sa répression et stigmatiser l’image de certain-e-s étudiant-e-s en « black bloc » présentés par les média sous l’angle des professionnels de la casse. Était-ce aussi une manière pour le parti Libéral de montrer à son électorat qu’il pourrait ultérieurement faire régner l’ordre ?

Au même moment que les étudiant-e-s sont condamnés, par les médias, pour « leurs actions violentes » et taxés de « casseurs » par ceux-ci, le nombre de grévistes augmente lui de jour en jour. Le milieu étudiant est en ébullition et il y est beaucoup discuté de l’action directe menée par cette frange radicale. Les manifestant-e-s se font matraquer et arrêter par la police anti-émeute, mais où est l’émeute ? Pour certain-e-s, c’est l’euphorie et l’adrénaline. Pour d’autres, c’est la peur. Des bancs d’école, on passe à l’école de la rue. Un mois et demi après les premiers votes de grève, dans les AG, les revendications se multiplient. La grève a été déclenchée contre la hausse des frais de scolarité, maintenant c’est aussi contre la répression policière et pour la riposte. La gratuité scolaire est réclamée pour une société plus juste. La lutte est antisexiste, les jeunes femmes sont dans les prises de paroles et aussi la roche à la main. Dans les associations étudiantes les plus radicales, on parle et on se réclame du syndicalisme de combat. L’énergie d’une jeunesse loin d’être d’accord sur tout, fait l’unité et reconduit la grève. Des étudiant-e-s qui étaient contre la grève au début sont indignés-es par la réaction du gouvernement et sont maintenant en faveur de la grève. Et la vitesse de regroupement lors des manifestations est exceptionnelle. Les médias sociaux permettent aux manifestant-e-s de se retrouver en quelques heures. Le site d’une des fédérations étudiantes, la CLASSE, est ouvert à toutes et tous pour appeler à une manifestation. Le calendrier de ce site pouvait contenir jusqu’à une dizaine d’actions, manifs par jour. On a le choix des armes.

« La grève est étudiante, la lutte est populaire »

Malgré ce slogan que l’on a pu lire sur les murs de la ville et sur des tracts, la grève étudiante est restée relativement isolée pour la majorité du temps malgré les manifs monstres qu’elle a suscitée. C’est les militant-e-s les plus radicaux, inspiré-e-s par la récente victoire étudiante chilienne, le mouvement des indignés et le printemps arabe, qui ont instauré le rapport de force du mouvement, même s’ils représentent une petite partie des grévistes, c’est bien avec le soutien de la base que tout s’est construit. À un mois et demi du début du conflit, les trois fédérations étudiantes nationales mobilisent beaucoup de gens lors de la première manifestation nationale du 22 mars (200 000 personnes) mais les revendications retenues pour les négociations sont faibles par rapport à celle de la rue. Toutes se sont entendues sur un gel des frais de scolarité et la tenue d’états généraux sur l’éducation. La Classe revendique, à long terme, la gratuité scolaire, ce qui n’est pas le cas des deux autres fédérations, FECQ (La Fédération étudiante collégiale du Québec), la FEUQ (Fédération étudiante universitaire du Québec). En somme, une si grande grève et tant de mobilisations risquent de rapporter très peu.

Le 22 avril, 300 000 personnes dans les rues de Montréal. Le 22 mai c’est encore plus énorme, certains disent 400 000, alors que le gouvernement venait de sortir sa loi bâillon (loi 78). En clair, la résistance qu’on peut qualifier de citoyenne est dans la rue. Les organisations se font déborder, plus de parcours, les manifestant-e-s sont partout. Ça sera le chant du signe avant les vacances. Cent jours de grève ça épuise, le nombre de gréviste reste à 180 000. Le 22 juin 100 000 personnes sont encore dans les rues, beaucoup d’étudiant-e-s ayant rejoint les régions pour aller travailler durant les vacances. Dans les AG, ont se souhaite bonnes vacances et on se redonne rendez-vous pour la rentrée qu’on se promet chaude sur les lignes de piquetage.

  1. La soumission du syndicalisme de combat au planning gouvernemental

Nous défendons l’idée selon laquelle à partir du moment qu’une organisation, notamment syndicale étudiante, cherche un terrain de négociation avec le gouvernement, elle se prête au jeu des compromis et finit donc par se plier aux conditions de négociation. C’est le cas de la Classe qui s’est jointe aux quatre rencontres de discussion avec la ministre de l’éducation et les deux autres associations nationales. Deux de ces rencontres retiennent en particulier notre attention, soit la première, celle du 22 avril et la deuxième, celle en présence des chefs syndicaux, du président des cégeps et des recteurs des universités. Lire la suite

En sortant de l’école… (2005)

(sur un titre de Prévert)Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41

 

…En sortant de l’école, les lycéennes et lycéens ont commencé à apprendre pas mal de choses. Par exemple :

– organiser une action

– surmonter la peur (très légitime) de la violence des flics

– choisir des moyens d’action non-violents… ou moins, selon les circonstances

– trouver des soutiens (et des sous)

– s’arranger avec la famille (mais ça, c’est tout le temps)

– pratiquer la solidarité dans les moments rock’n roll

– se rencontrer (se plaire, s’émouvoir…)

– discuter nombreux et nombreuses (et ça n’est facile pour personne)

– connaître la force d’être ensemble

– jouir du plaisir d’occuper toute la rue, et la ville

– déjouer les réactions violentes de la caillera (“Que fait la police ?” ont demandé des faux-culs. Elle attendait son tour pour cogner, tiens !)

– quitter le trajet de manif encadrée par les baby-sitters à matraque (il reste du boulot!)

– utiliser le point faible de l’adversaire : la porte pas gardée, la crainte de la bavure…

identifier les ennemi(e)s, par exemple ordures syndicales qui « condamnent les violences de lycéens incontrôlés » en sortant de chez le ministre.

– réfléchir

– comprendre des rapports de force

…et j’en oublie sans doute !

Rien que pour ça et quoi qu’il arrive, le temps de la lutte n’est jamais du temps perdu !

Les lycéennes et lycéens en colère ont bien compris que leur mouvement devait — sous peine de s’éteindre — s’étendre à d’autres secteurs de la société (intermittents, chômeurs, etc.). Ce qui est vrai tactiquement, pour ce mouvement précis est vrai tout le temps socialement et politiquement.

Il n’existe pas un « problème de l’enseignement ». Il y a un problème global du monde tel qu’il est : ce système capitaliste qui repose sur l’exploitation du travail et le gaspillage des ressources naturelles. L’école (comme la police) est une pièce du puzzle. C’est tout le jeu qu’il faut redessiner et tout le monde qu’il faut changer… Non pas seulement pour ne pas devenir flic (comme on l’entend crier), mais pour qu’il n’y ait plus ni flics ni “profs” ni “élèves”, mais des personnes de tous les âges qui construisent ensemble un monde où l’on apprend à vivre en vivant — et pas en se retenant pour “plus tard” —, où l’on apprend les uns des autres selon les passions et les curiosités de chacun(e) — et non selon des “programmes” sanctionnés par des “diplômes” et des “carrières”.

Il n’y a rien à perdre mais un monde à inventer et à construire !

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Paris, mai 2005