Comprendre le langage de l’ennemi

Calme ~ « L’évacuation s’est opérée dans le calme » : Des dizaines de coups; gaz et gel lacrymogènes à la gazeuse à main; atteintes oculaires & crises d’asthme; hématomes divers; insultes, gestes sexistes; dents cassées.

Retenue ~ « Les forces de l’ordre ont fait preuve d’une grande retenue » : [Ajouter] Violence gratuite ; usage d’armes de guerre; tirs tendus de balles de défense et de grenades de désencerclement; des centaines de blessé·e·s, dont plusieurs sérieusement atteint·e·s; énucléations; atteintes auditives; hémorragies.

Professionnalisme ~ « Nous saluons le professionnalisme des forces de l’ordre» : [Ajouter] Blessé·e·s graves; au moins un décès; maquillage de la scène de crime; disparition des preuves; sabotage de l’enquête; propagande médiatique.

Nota. Les éléments des trois entrées peuvent se combiner de manière aléatoire.

 

De quoi “ACAB” est-il l’acronyme?

Lors de la manifestation, gaie et pêchue (mais maigrelette: environ un millier de personnes d’après mon comptage) qui allait aujourd’hui de Tolbiac occupée à la gare d’Austerlitz, et qui réunissait cheminots (Sud et CGT), étudiant·e·s et autres, j’ai repéré sur le dos d’un jeune homme une déco originale.

C’est la déclinaison – déjà ancienne mais c’est la première fois que la voyais – du slogan et acronyme ACAB.

Lequel, traduit de l’anglais originel, donne: «Tous les flics sont des bâtards!».

Très bête et fautif, à la fois politiquement et moralement, ledit slogan me semble d’ailleurs en perte de vitesse dans les manifs récentes. L’acronyme, par contre, fleurit dans le monde entier en grafs, tee-shirts et autocollants…

On conviendra que “ALL CLITORIS ARE BEAUTIFUL” a une autre portée, politique, féministe et comportementale.

J’ai retrouvé sans peine cette charmante formule sur des vêtements proposés sur Internet. Vous trouverez aussi, si vous le souhaitez.

Une photo de la manif d’aujourd’hui.

Je comme mes morts ? ~ À l’intention des personnes qui ont le malheur d’être jeunes depuis moins longtemps que moi…

On a l’âge de sa révolte, n’est-ce-pas?

Merci à l’ami du Point du jour, indispensable librairie parisienne 58 rue Gay-Lussac (Ve), de m’avoir signalé une erreur de lien sur la vidéo de Ferrat. Et mille excuses aux visiteurs·teuses égaré·e·s.

Extension du domaine de la “miséricorde”, doublée d’une inversion du sens du mot

Troisième sens de «miséricorde» d’après le Petit Robert:

Saillie fixée sous l’abattant d’une stalle d’église, pour permettre aux chanoines, aux moines, de s’appuyer ou de s’asseoir pendant les offices tout en ayant l’air d’être debout.

Ne vous hâtez pas de railler une hypocrisie de la secte catholique… Nous sommes bien dans le domaine naturel de la miséricorde: avoir le cœur sensible au malheur d’autrui (du lat. miseria & cor ~ misère & cœur). En l’espèce le malheur des religieux âgés qui ne pouvaient suivre de longs offices en restant debout.

Quasi-siège, cousine du strapontin, la miséricorde pourrait se définir comme un «tabouret de charité». D’ailleurs souvent support de magnifiques et surprenantes sculptures.

La Régie autonome des transports parisiens (RATP) a intégré, voilà à peu près quinze (?) ans la miséricorde à son mobilier de stations. Celle-ci a gagné, notamment depuis deux ou trois ans, les wagons de métro eux-mêmes (à Lyon), les autobus, les stations de bus et de métro. On la rencontre partout.

Dans de rares cas (autobus), il reste un souvenir de l’esprit charitable initial puisque la miséricorde permet aux voyageurs de s’adosser commodément, tout en gagnant de la place par rapport à un siège.

Partout ailleurs, la miséricorde a pour fonction, non pas de soulager la fatigue du voyageur, mais d’interdire aux sans-abri de s’étendre sur les bancs.

C’est si vrai que certaines miséricordes sont installées au niveau des mollets d’un adulte et ne pourraient servir à s’adosser qu’à des enfants.

C’est donc bien un complet retournement de sens et de fonction. La miséricorde intégrée dans le dit «mobilier urbain» est devenu un dispositif de dissuasion et d’empêchement. Elle interdit le repos. Elle est une arme dans la guerre menée aux (très) pauvres.

On peut noter que ce meuble détourné est encore surpassé par de véritables dispositifs de tourment, pour ne pas dire de torture, ainsi ces picots en acier scellés sur le moindre rebord qui permettrait de s’assoir ou de se coucher, devant un commerce ou un bâtiment administratif. Au moins, ces picots n’ont-ils jamais été présentés, dans l’architecture religieuse, comme des vecteurs de charité chrétienne.

À moins qu’il faille les considérer comme des instruments de macération, gratuitement mis à disposition des pauvres pour expier leurs péchés dans la souffrance…

Ces dispositifs ont été la cible de campagnes de dénonciation par divers moyens (par exemple le ridicule, à Londres, où des militants ont installé de confortables matelas sur les picots).

Pour citer un type d’action qui me tient à cœur, le nu manifeste, je citerai encore l’action de Ou Zhilang, en Chine, qui a visé un vaste dispositif de picots en béton disposés sous un échangeur en y exhibant son corps dénudé, comme celui d’un fakir.

La dérision – aussi – soulage.

LA PUISSANCE ET LA GRÂCE ~ [Le sentiment de la beauté 2.]

La première réflexion qui m’est venue à l’esprit, le jour où j’ai rencontré cette photographie (ci-dessus), c’est que les publicitaires qui répandent des clichés féminins – dans les deux sens du terme clichés – déréalisées et pornographiques doivent se donner beaucoup de mal pour arriver à leurs fins.

On m’objectera que cette femme est jeune et belle et je n’en disconviens pas. Mais ce qui frappe surtout, me semble-t-il, c’est que la photo est prise sans apprêt, sinon à l’improviste. La jeune femme observe (peut-être) la piqure d’une herbe ou d’un insecte sur son mollet gauche. Et son geste simple, le déséquilibre contrôlé de son corps offrent immédiatement au regard une pose de statue, une icône de la grâce.

Elle pourrait être mieux en chair, les seins plus lourds, le ventre moins ferme, cela ne changerait rien : le geste improvisé fournit la meilleure composition imaginable – chair, lumière, ombres – dans le cadre rectangulaire de la photographie.

Au point qu’on ne voit plus le fond de garrigue, sur lequel le sujet semble avoir été ajouté par un procédé technique. Le corps lumineux crée un effet de relief qui écarte l’arrière-plan presque hors de la conscience.

J’ai d’abord pensé à Maillol (dont les modèles étaient plus pulpeuses), puis à une photo, dont j’avais l’image en tête sans parvenir à en retrouver l’auteur·e.

C’est une photographie de Henriette Theodora Markovitch, connue sous le pseudonyme de Dora Maar (1907-1997), souvent attribuée à Man Ray, auprès de qui elle avait travaillé. Elle s’intitule Assia et son ombre, sa sœur noire (1934).

Le corps de la modèle donne une impression de force, accentuée par le jeu d’ombres. Mais cela ne suffit pas à expliquer mon association d’idées. Je présume que mon inconscient a établi un rapport dynamique entre la forme du corps d’Assia et celle de « sa sœur noire », en supprimant cette dernière par un éclairage de plein jour. L’inconnue dans la garrigue figure une Assia lumineuse et en mouvement, quittant la pose voulue par Dora Maar.

Retour au noir et blanc, mais en pleine lumière, pour cette autre jeune femme dont l’impression de puissance que son corps dégage est à peine modulée par une torsion de la jambe droite, peut-être mouvement de pudeur inconscient pour serrer ses cuisses l’une contre l’autre.

Comme dans la première photo, la présence impressionnante du corps est telle qu’on peut le croire ajouté par collage sur un fond de dune et de mer. La trace des pieds dans le sable et l’ombre du corps démentent ce soupçon.

Cependant, l’image concédée, accompagnée d’une infime moue de mépris (Tu as besoin de ça !?), la femme ne va-t-elle pas s’enfoncer à nouveau dans le sable, suivant un mouvement hélicoïdal que ses pieds amorcent ?

Voir ici le premier volet «Grâce leur soit rendue».