LE MAUVAIS GOÛT ET LA «BONNE CAUSE». Fepalcon® et prévention du suicide

Cet article a été rédigé pour la rubrique « Vite fait sur le divan » de la revue On a faim ! — donc dans la seconde moitié des années 1990. Je l’ai retrouvé sur un antique ordinateur portable.

[Je ne sais pas si cet article a été publié en revue ; il n’était pas repris sur mon ancien site, et je ne l’avais pas recensé dans la liste de mes articles publié dans Pièces à conviction. Si jamais quelqu’un possède la livraison d’On a faim ! où il figure…]

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Le conditionnement imite fidèlement une boîte de médicaments. Le nom du produit : Fepalcon® 500. À l’intérieur, une notice :

« C’est quoi le Fepalcon® ? Un antistress, pas de morale mais juste une pause à ton spleen pour remplacer le hara-kiri. Quand l’utiliser ? Lorsque ton désespoir a besoin d’une mi-temps, quand ton “mal de vivre” reste incompris, quand l’angoisse habite ton cœur, lorsque le rêve n’est plus dans tes nuits. […] Ne te voile pas la face, tes problèmes, il faut que t’en causes. Le silence mène à l’overdose. À qui peux-tu t’adresser ? À qui t’as envie : tes parents, tes proches, tes amis. T’as personne autour de toi à qui parler, appelle le [suit un numéro de téléphone]. Quels effets indésirables le Fepalcon peut-il avoir ? Si t’accumules les doses, les kilos s’imposent. Si t’exposes les doses à la chaleur, elles se décomposent. Que contient le Fepalcon® ? Deux gaufrettes croustillantes enrobés de chocolat au lait [de marque KitKat] offerte par Nestlé. Distributeur officiel : Children Action [suivent les coordonnées à Genève]. Fondation privée qui lutte pour prévenir le suicide chez les jeunes en partenariat avec les Hôpitaux universitaires de Genève. »

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Photo C. G.

 

Au cas où la dimension spirituelle aurait échappé à quelqu’un, le produit est revendiqué par les laboratoires « Chuizene ». Fepalcon est « une marque ALACON » est-il précisé.

L’informateur qui m’a rapporté ce nouveau gadget de la prévention du suicide juvénile n’a pu m’éclairer sur le point de savoir si les gaufrettes seraient vendues (un comble !) ou distribuées gratuitement. Elles devraient en tout cas être disponibles dans les pharmacies helvétiques. Des services hospitaliers français étudient la possibilité d’adapter la bonne blague, qui a — paraît-il — eu les honneurs de Canal+.

Mauvais goût, démagogie et perversité se conjuguent dans une telle initiative. Ce n’est pas le niveau des jeux de mots utilisés qui est le plus navrant. Même niaiseux, le message peut se concevoir de la part d’un proche, qui résume par pudeur dans une formule convenue [!] son attachement à celui ou celle qui paraît sur le point de « faire une connerie ». Mais l’apostrophe « Fais pas l’con ! », employée en dehors d’une situation de crise où elle peut jaillir spontanément, si l’interlocuteur enjambe l’appui de la fenêtre par exemple, prend une connotation bien méprisante lorsque des psychiatres et des travailleurs sociaux l’emploient à froid et de manière générale pour interpeller et par la force des choses qualifier un(e) suicidaire.

Le rythme vaguement rap des indications de la notice et leur contenu bêtifiant montre assez la soupe démago-infantile qui sert de pensée aux responsables de la santé publique quand ils s’adressent à des jeunes. L’allusion, qui se veut plaisante et complice, aux kilos qu’entraînerait une consommation excessive est un bel exemple de gaffe dans la population dont la composante féminine est particulièrement visée et touchée par l’intoxication publicitaire capitaliste et les pathologies psychosomatiques qu’elle suscite et renforce : autodépréciation, complexes, image du corps hallucinatoire (se voir « grosse »), régimes, dégoût de la nourriture, boulimie, anorexie…

Le fait que la multinationale Nestlé, célèbre pour ses campagnes de remplacement de l’allaitement maternel dans les pays du tiers monde (au profit, évidemment, des laits en poudre qu’elle commercialise), ait jugé bon de fournir la friandise symbolisant le « médicament pour de rire », ouvre des horizons intéressants. Ces marques, qui sont à la fois éclaireurs et étendards dans la guerre menée par le capitalisme contre une jeunesse qu’il faut plier à l’ordre marchand (quitte à rendre fous et malades dès leur jeune âge ceux et celles qui le subissent), pourraient en effet offrir — sous le nouveau déguisement du soin et de la prévention — des échantillons de leurs produits et des gadgets publicitaires. Nul doute que Coca-Cola serait heureux de distribuer de fausses bouteilles de sirop calmant dans les infirmeries des collèges et Hollywood de la gomme à mâcher anti-violence. Nike pourrait griffer des préservatifs de son logo : « Prends ton pied avec Nike ! ».

Faites pas les cons ! c’est pour votre bien que Nestlé, Lacoste et Sony sponsorisent un monde qui donne envie de mourir de faim à des jeunes filles du Nord tandis que les enfants du Sud crèvent de malnutrition sans l’avoir choisi. Malgré les sucreries et les bons mots, les responsables de l’ordre sanitaire ne renonceront pas aux médicaments comportementaux (dont le Prozac est devenu le lucratif symbole) ; ils ne renonceront pas davantage aux camisoles (chimiques ou non), aux internements arbitraires et aux électrochocs.

Sucre d’orge et matraque. Tout un monde ALACON, en effet !

 

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Échantillon (de prescripteurs probablement, mais la photo est muette).

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Une vingtaine d’années plus tard, le Fepalcon existe toujours, disponible au « dosage » 1000, avec des friandises d’origines diverses, souvent produit et distribué à plusieurs milliers d’exemplaires.

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En 2015, le syndicat espagnol CGT (anarcho-syndicaliste) a réinventé (ou détourné?) la formule en créant un pseudo-médicament contre le conformisme, la passivité et la soumission, à base de prise de conscience, d’action directe et de solidarité (et de caramel). La boîte contient un tract qui affecte la forme d’une notice.

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À LA VIE À LA MORT. La souffrance « au nom de dieu »

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On trouvera ci-dessous le second chapitre de mon livre À la vie à la mort, éd. Noêsis, 1997 (épuisé, disponible à La Galerie de la Sorbonne, librairie d’occasion parisienne).

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À l’heure où l’Église catholique poursuit son offensive pour regagner une partie de l’influence qu’elle a perdue, à l’heure aussi où les soins palliatifs et l’usage de médicaments antidouleurs efficaces sont présentés comme un argument décisif contre l’euthanasie [voir l’escroquerie de la loi Douste-Blazy, sur lequel on peut lire « Allez mourir ! »], il n’est pas inutile de rappeler que l’Église catholique a pendant plusieurs siècles prôné la souffrance comme moyen d’humiliation nécessaire de l’homme.

 

« À travers les siècles et les générations humaines, on a constaté que dans la souffrance se cache une force particulière qui rapproche intérieurement l’homme du Christ, une grâce spéciale. »

Jean-Paul II, Lettre apostolique Salvifici doloris, 1984 (Le sens chrétien de la souffrance, Le Centurion, 1984).

 

J’ai, dans l’introduction de cet ouvrage, brocardé un premier ministre qui affirmait que l’État laïque ne saurait « ignorer la part essentielle qui revient à la foi religieuse dans la constitution du patrimoine national[1] ». Je vais maintenant le prendre au mot. Il apparaît en effet que les résistances, encore nombreuses, au traitement de la douleur, trouvent leur origine historique dans l’idéologie catholique, dominante en France durant plusieurs siècles. Faut-il s’étonner que l’Église désavoue cet apport au « patrimoine national » ?

Lors des auditions publiques, effectuées en octobre 1994 par la commission des affaires sociales du Sénat, en vue de la rédaction d’un rapport sur le traitement de la douleur que nous avons déjà cité, Lucien Neuwirth, expliquait dans ces termes son souci de recueillir l’opinion catholique : « Au moment où allait se dérouler le débat sur la prise en charge de la douleur, il était hautement souhaitable que l’Église catholique puisse faire connaître son point de vue face à la mise en cause de la douleur rédemptrice[2]. » Au naïf, cette introduction pourrait sembler quelque peu comminatoire : Rome se verrait-elle sommée de s’expliquer par la Haute assemblée ? C’est au contraire une démarche toute œcuménique qui anime les sénateurs ; on laissera un prêtre, Olivier de Dinechin en l’espèce, assurer, au mépris de la plus élémentaire vérité historique, que l’Église ne s’est jamais opposé au soulagement de la douleur. Peut-être cet énorme mensonge mérite-t-il d’être qualifié de « pieux », en ce qu’il fournit une généalogie présentable à une position catholique moderne, et très récente, qui — sur la question de la douleur — est effectivement sans ambiguïtés ?

N’étant, pour ma part, contraint par aucun impératif diplomatique vis-à-vis de l’Église, j’utiliserai les déclarations « révisionnistes » du prêtre de Dinechin comme trame introductive à un aperçu historique des rapports entre la religion catholique et le culte de la douleur[3].

« Notre mémoire sociale en France, commence l’ecclésiastique, et en particulier dans les milieux médicaux (parfois dans la bouche de médecins de renom), a retenu l’idée inexacte que le christianisme promouvait “la valeur rédemptrice de la souffrance”. Je tiens à dire très fortement que c’est inexact et faux. […] Un bref sondage historique récemment réalisé par l’un de mes confrères théologiens, le Père Verspieren, montre :

— en premier lieu, qu’on ne trouve aucune mise en garde venue d’autorités religieuses catholiques contre des traitements de la douleur, aussi loin que l’on remonte dans ce sondage historique ;

— ensuite, que les théologiens moralistes du XVIe siècle affirmaient au contraire, à l’époque où l’anesthésie n’existait pas, que nul n’était tenu d’affronter une épreuve chirurgicale s’il redoutait une trop forte douleur (on a donc le droit de ne pas souffrir) ;

— en dernier lieu, que les moralistes catholiques du XIXe siècle (qui marquent peut-être le plus la mémoire des médecins d’aujourd’hui) semblent surtout soucieux de ne pas contredire de front les médecins de leur époque, qui redoutaient que l’usage de la morphine crée une dépendance. Malgré ce respect peut-être trop excessif des croyances médicales de l’époque, on remarque chez ces moralistes du XIXe et du début du XXe siècles qu’ils n’ont toutefois jamais exprimé d’objections de principe au traitement de la douleur. »

Un « bref sondage historique » nous permet de rencontrer, parmi d’autres, un incontestable moraliste catholique, en la personne de l’évêque d’Arras, Mgr Parisis, qui publie en 1864 Sur la douleur. Comme c’est souvent le cas dans les textes rédigés par des religieux, le terme « douleur » paraît désigner indistinctement les maux du corps et ceux de l’âme, les seconds étant paradoxalement (pour un rationaliste) jugés plus tangibles. L’objectif que se fixe l’évêque ne manque pas de grandeur : terrasser l’impiété, qui « semble depuis quelque temps relever la tête ». Pour « rabaisser son orgueil », la rendre « muette et confondue », il n’est que de la soumettre à deux questions : « Pourquoi la douleur ? Comment [la] soulager ? » On va s’apercevoir qu’après avoir mis en avant les « besoins du cœur », l’homme d’Église ne prend la douleur en compte que dans la mesure où elle lui semble pouvoir étayer sa vision du monde, fantasmatique et dogmatique. Lire la suite

À LA VIE À LA MORT. Crémation : une conquête passée dans les mœurs

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Je donne ici le troisième chapitre de mon livre À la vie à la mort, sous-titré « Maîtrise de la douleur et droit à la mort », publié en 1997 aux éditions Noêsis (épuisé mais disponible à La Galerie de la Sorbonne, librairie parisienne).

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Ainsi une rêverie au coin du feu, quand la flamme tord les branches si grêles du bouleau, suffit à évoquer le volcan et le bûcher. Un fétu qui s’envole dans la fumée suffit à nous pousser à notre destin !

Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu, 1949.

 

 

Pour un être humain, le souci de maîtriser sa mort peut se traduire par le choix du moment, qu’il s’agisse du suicide ou de l’euthanasie, mais aussi par des dispositions concernant le devenir de son corps après le décès. Or, il n’y a qu’un peu plus de cent ans qu’un citoyen français est libre de choisir le genre de ses funérailles : inhumation ou crémation, cérémonie civile ou religieuse. L’acquisition de ce droit marquait un recul du contrôle des prêtres sur la vie quotidienne et donnait, avec seize ans d’avance, un avant-goût de séparation entre l’Église et l’État. Les débats parlementaires et les polémiques que suscita l’événement ne sont pas sans rappeler ceux que nous avons étudiés à propos du suicide.

Admise par le Vatican depuis une trentaine d’années, la crémation des cadavres ne choque plus que des psychanalystes, mais le public, qui l’adopte de plus en plus volontiers, ignore tout de son histoire, que je me propose de retracer ici.

Le 20 octobre 1880, le journal Le XIXe Siècle, que dirige l’écrivain Edmond About, publie un article de M. Georges Salomon, ingénieur des mines. C’est un manifeste « crématiste ».

« Si nous ne voulons pas que nos cadavres soient plongés dans une fosse froide et humide pour s’y transformer lentement en une masse infecte d’où s’échappent des êtres miasmiques [sic], des liquides et des gaz qui ne peuvent que nuire aux vivants ; si nous préférons les envelopper d’une nappe brillante de feu qui, en les réchauffant, les réduise promptement en quelques poignées de cendre blanche pour ceux qui restent et en une légère fumée qui monte vers le ciel, nous voulons en avoir la liberté.

Cette liberté peut d’autant mieux nous être octroyée que l’incinération des corps ne blesse en rien la religion, la morale et le sentiment.

La religion en effet ne subit aucune atteinte ; rien n’est modifié dans le cérémonial des funérailles ; le prêtre, le pasteur, le rabbin peut aussi bien bénir le cadavre au bord de l’appareil crématoire qu’au bord de la fosse béante et l’idée de la résurrection subsiste tout entière, la puissance divine étant infinie.

La morale et le sentiment ne sont pas plus atteints : l’appareil dissimulé par une sorte de sarcophage antique est placé dans un temple funéraire ; on n’entend aucun bruit, on ne voit ni feu ni fumée, rien ne trahit, pour ceux qui accompagnent le corps, la marche de l’opération. Le culte ardent que l’on porte aux morts, dans notre pays, ne serait nullement altéré ; ne peut-on pas aussi bien prier tout près des cendres chéries déposées dans une urne cinéraire que sur la froide tombe ? »

 

Après être revenu sur les dangers des miasmes émanant des cimetières, l’auteur souligne le gain de place que permet la crémation, pour conclure :

« Nous terminerons là, en conviant les partisans de la crémation à nous adresser leurs adhésions au bureau du journal, à l’effet de fonder une société ayant pour but d’ériger un crématoire à Paris, après avoir obtenu des Chambres, par la pression de l’opinion publique, la liberté de la crémation. »

Aidé du maire du VIIIe arrondissement de Paris, Kœschlin-Schwartz, et d’une douzaine d’autres notables (médecins, députés, hauts fonctionnaires), qui se sont tous rendus à Turin au cours de l’année 80, pour y assister à des expériences d’incinérations, menées à l’occasion d’un congrès d’hygiène, Salomon crée, en novembre, la Société pour la propagation de la crémation[1].

La nouvelle organisation compte, au bout d’un an, plus de 400 adhérents, dont nombre de célébrités : Léon Gambetta, Alfred Nobel (qui réside alors à Paris), Casimir Périer, Marcelin Berthelot, etc.

En attendant le changement législatif que les crématistes réclament, la Société organise, pour ses adhérents fortunés[2], le transport des corps en Italie, où l’incinération des cadavres est licite. Lire la suite

MÉLENCHON-LA-CENSURE ou le coléoptère et les gants de boxe (2012)

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ean-Luc Mélenchon, ci-devant trostkyste lambertiste, ci-devant socialojospinien, ci-devant quelque chose dans le gouvernement du susdit, est devenu la providence des postaliniens et l’incarnation pasteurisée de l’« insurrection » électorale.

Bien moins intelligent que Robespierre, beaucoup moins bon orateur que Danton, infiniment moins avenant que Camille Desmoulins, M. Mélenchon est sans doute aussi un peu moins sincère que les sans-culottes dont ses partisans arborent la coiffure dans ses meetings.

Mais M. Mélenchon est aussi un militant de la censure. En mai 1992, il interpelait le gouvernement pour s’étonner que la loi de 1987, réprimant la « provocation au suicide » ne soit pas plus rapidement appliquée au livre Suicide, mode d’emploi.

« Cette petite bassesse ne mériterait pas d’être signalée, ai-je écrit dans Le Droit à la mort (IMHO, 2010, p. 214) — il y eut pléthore ! — si le personnage n’avait prétendu se faire, vingt ans plus tard, le champion de toutes les libertés, à la tête d’un parti de gauche authentique. »

Il se trouve, mais M. Mélenchon l’ignore probablement, que la loi de censure de 1987 dont il réclamait l’application contre nous, a réintroduit le suicide dans le code pénal alors qu’il en avait été chassé… par la Révolution !

Censure et esprit d’Ancien régime : les souvenirs de 1789 vont à M. Mélenchon comme des gants de boxe à un coléoptère.

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Question écrite n° 21232 de M. Jean-Luc Mélenchon (Essonne – SOC) publiée dans le Journal officiel (Sénat) du 14/05/1992 – page 1116.

« M. Jean-Luc Mélenchon attire l’attention de M. le garde des sceaux, ministre de la justice, sur les conditions d’application de la loi n° 87-1133 du 31 décembre 1987 donnant à la justice les moyens d’agir contre la provocation au suicide. Il lui demande où en sont les poursuites en cours concernant la réédition au quatrième trimestre 1989, de l’ouvrage Suicide mode d’emploi, toujours diffusé et qui avait été à l’origine de nombreux suicides. »

On peut consulter ici la réponse du garde des sceaux.

Je ne me donne pas la peine de réfuter ici pour la énième fois le phantasme imbécile selon lequel un livre (quel qu’il soit) puisse être « à l’origine » de suicides ; les lectrices et lecteurs intéressés se reporteront au Droit à la mort.

 

SALAUDS DE JEUNES ! ou «Boudeuse sauvée des eaux» (2013)

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ne dame octogénaire, automatiquement qualifiée de ce fait par la presse de « grand-mère » (ce qu’elle est peut-être aussi), a voulu se jeter dans l’Aube vendredi dernier 6 décembre 2013. Elle a pris la précaution de sauter en serrant contre elle une lourde pierre. Ça n’est certes pas un geste que nous conseillerions : la rivière était à 6°, et nous n’aimons guère l’eau froide.

Cependant, chacun(e)s s’arrange comme il peut avec l’inepte et cruelle interdiction d’accès aux informations concernant la mort douce, et Mme *** pouvait espérer combiner rapidement — sinon agréablement — submersion et hypothermie.

Las ! « C’est sans compter l’intervention, rapporte en mauvais français un plumitif de Metronews, de deux jeunes gens, hélés par un passant ».

En effet, si la vie n’est pas toujours gaie, il faut en plus y supporter les jeunes ! Les jeunes et leur moralisme débile, par quoi ils manifestent les dispositions précoces au gâtisme qu’ils pourront laisser s’épanouir dans leur âge mûr, puis blet.

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Bien dit Pierrot ! Priorité aux jeunes !

 

Sauter à l’eau avec une pierre attachée au cou est tout de même assez différent de glisser du parapet en rentrant saoule de la soirée télé du club des anciens !

À force d’efforts et de persuasion à la guimauve (« Il lui a dit qu’il n’aimerait pas que sa grand-mère meurt comme ça »), les deux jeunes fâcheux (l’un mineur, l’autre majeur) ont finalement tiré de son lit de rivière la vieille dame indignée.

Elle « va bien, sauf qu’elle nous dit qu’elle va recommencer » se désole le maire de Bar-sur-Aube, lequel a derechef décoré de la médaille de la ville le passant héleur et les jeunes intempestifs.

Nous eussions mieux vu ces chenapans contraints d’effectuer quelques dizaines d’heures de travail d’intérêt général. Auprès de l’association suisse Exit, par exemple, histoire de leur faire comprendre ce que secourir autrui veut dire.

Quant au Parisien, il concluait, avec une cruauté toute inconsciente : « Samedi soir, elle était en famille ».

Une « grand-mère » en famille, des blanc-becs au sec, la rivière aux brochets : chaque chose à sa place. Et qu’elle y reste !

DROIT À LA MORT : M. BROSSAT ET LE FANTÔME DE LA LIBERTÉ (2010)

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L’article publié par Édouard Launet (Libération) dans lequel il met en parallèle mon livre Le Droit à la mort et celui de M. Alain Brossat, intitulé Droit à la vie ? a utilement attiré mon attention sur ce dernier. L’« angle » choisi par Launet est pertinent de son point de vue, puisqu’il lui permet de présenter dans un même article deux livres dont les thèmes se recoupent. Ces livres, écrit Launet, « nourrissent, au moins sur quelques pages, une sorte de dialogue ». La formule est d’une prudence bienvenue. En effet, si M. Brossat défend des positions antagonistes des miennes, c’est non seulement sans me nommer ou me citer, mais en faisant comme si elles n’existaient pas. Il montre néanmoins le bout de l’oreille, d’une manière que je préciserai dans la suite.

J’ai moqué, dans La Terrorisation démocratique (p. 76), la position « démocratique critique critique » exprimée par M. Brossat dans Tous Coupat, tous coupables à propos de la politique dite « antiterroriste » menée par le gouvernement Sarkozyste (après tous les autres, degauche compris). Il en donne un nouvel exemple dans Droit à la vie ? Hyper radicalité théorique (la montagne), suivie de la proposition d’un changement du personnel politique (la souris) dans Tous Coupat…. Hyper exigence théorique, immédiatement suivie d’une approbation des lois en vigueur dans son dernier ouvrage.

Dans une optique foucaldienne (de Michel Foucault) et à l’aide de matériaux présentés dans un désordre plutôt sympathique, M. Brossat entreprend de « déconstruire idéologiquement » le droit à la vie (selon la promesse de l’éditeur en quatrième de couverture). « Dans le champ de ruines du discours révolutionnaire, “la vie” apparaît comme cet élément protoplasmique, mou et inconsistant, destiné à se substituer hâtivement à l’ensemble des grands sujets déchus de l’action révolutionnaire. » (p. 208) Il a, à propos des grands mots de la tradition révolutionnaire, comme communisme, prolétaires ou conseils ouvriers, cette belle formule mélancolique : « On [les] voit gisant sur le sol du présent, comme une montgolfière abattue » (p. 207).

Reste à trouver de nouvelles sources d’air frais pour aérer nos rêves et d’air chaud pour nous élever au-dessus des ruines présentes et de cette « dictature de la vie réduite à la dimension du vivant organique » que l’auteur fustige.

Las ! Ce sont des boulets supplémentaires que M. Brossat nous attache aux pieds.

Et notamment lorsqu’il considère toute affirmation, aussi militante soit-elle, d’un « droit à la mort » comme une annexe du droit à la vie qu’il condamne (et nous avec).

Il se fait que M. Brossat pense et écrit à propos de la mort, comme la plupart des juristes, des médecins et des ministres. C’est évidemment son « droit ».

Exposé du problème (p. 228) : « Ce qui est en question, ce n’est donc aucunement le “droit à mourir” (tout le monde a le “droit”, ou plus exactement la liberté de mourir, de mettre fin à sa vie, dans nos sociétés, depuis belle lurette, c’est-à-dire depuis que le suicide a cessé d’être un crime exposant ceux qui se ratent à de sévères sanctions…) ; c’est bien plutôt celui de voir sa mort, quand on la souhaite, appareillée par les moyens de la médecine, de l’institution hospitalière et de l’industrie pharmaceutique, encadrée par la loi, bref soutenue et prise en charge par l’État. »

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Distribution géographique des suicides. 1925.

 

Ce qui est en question, mais M. Brossat ne s’arrête pas à d’aussi basses considérations, n’est aucunement l’identité entre la « liberté » que je souhaite exercer et l’idéal abstrait de la liberté que tel ou tel se forge dans son imagination. La question est de savoir 1) de quels moyens pratiques je dois disposer pour exercer ma liberté telle que je l’entends ; 2) si ces moyens sont à ma disposition ; 3) s’ils ne le sont pas, qu’est-ce qui m’empêche d’en disposer (loi, institution, etc.). Lire la suite

ILS SONT «PIQUÉS», PIQUEZ-LES ! Campagne nationale pour un geste charitable par jour (2010)

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Jean Leonetti laissera son nom dans l’histoire comme initiateur de la loi de 2005 qui octroie le droit de mourir aux mourants[1]. Il a lui-même dirigé une mission d’évaluation de sa propre loi, qu’il a trouvé vraiment pas mal, bien même, non sans charre : intelligente, bien tournée, une peau de banane sous les pieds des gnangnans de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, que du bonheur[2] !. Bref, Jean Leonetti est, à juste titre, un type content de lui.

Or un type content de lui ne résiste jamais à l’amicale sollicitation des amis qu’il connaît. S’il a pu nuire ici, il peut très bien nuire là. Et c’est ainsi que Jean Leonetti vice-préside le groupe UMP à l’Assemblée nationale, ce dont personne n’a rien à faire, et préside la Fédération hospitalière de France.

C’est à ce second titre qu’il était interrogé par Le Journal du dimanche du 4 juillet 2010, qui annonçait la mise en sursis, c’est-à-dire la fermeture annoncée de 54 services hospitaliers à travers la France.

Sans surprise, le brave Leonetti annonce qu’il s’agit « d’offrir une meilleure offre [sic] de soins aux patients ! ». C’est ce que dit La Poste, par exemple, à chaque fois qu’elle réaménage un bureau en diminuant le nombre de guichets. Lire la suite

Avant de vous suicider… (2010)

Avis aux désespéré(e)s

Formation des habitudes

Les adversaires du droit de chacun(e) à choisir l’heure et le moyen de sa mort m’ont reproché, y compris devant un tribunal, de me livrer à une supposée « provocation au suicide». J’ai expliqué dans Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges, republié aux Éditions IMHO, qu’à part l’envoi, mitonné avec Yves Le Bonniec, de notre livre à une brochette de députés — incitation assumée, et hélas vaine ! — l’idée de pousser quiconque au suicide ne m’a jamais effleuré. Bien plus, entrant en relation avec des lectrices et des lecteurs, il m’est arrivé d’adopter, dans la logique de nos échanges, des positions que les unes et les autres trouvaient paradoxalement « dissuasives ».

C’est que je ne songe qu’à provoquer à la liberté, pour qu’il y ait, comme nous l’écrivions dans Suicide, mode d’emploi, une vie avant la mort. Or le moment où l’on se sent ou se croit prêt(e) à en finir avec la vie, avec tout et avec tout le monde, peut être considéré comme un moment de liberté, propice à la réalisation d’un rêve ancien ou à l’invention d’une nouvelle folie.

Qu’a-t-on à perdre ? Rien, puisque l’on se dispose à tout quitter. Pourquoi ne pas mettre cette énergie du désespoir au service de bouleversements, poétiques, émotionnels et sociaux ?

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AVANT DE VOUS SUICIDER…

 

Caressez un projet

Faites le tour du monde en 8 880 jours

Mêlez-vous de tout

Dénoncez la police à vos voisins

Découpez votre patron

Étonnez-vous !

Mariez une carpe et un lapin

Soyez l’arbre qui couche la forêt

Accordez-vous la parole

Sortez vos petits malheurs au grand air

Donnez vos rendez-vous rue du Cherche-Midi à 14 h

Inventez la poudre

Faites sauter la banque

La vie est chère ? Donnez-vous à quelqu’un

Changez de train de vie, sans billet

Garçon ! Une double vie, bien remplie !

Trompez votre attente

Ne restez pas sur votre fin

Menez-vous la vie douce

Pardonnez-vous,

Mais ne pardonnez rien à ceux qui vous ont opprimé(e)s.

De l’usage incongru, quoique médical, d’une méthode de torture, pour chasser les idées noires

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Contrairement à ce que laissent entendre les grincheux, les revenus de tout et les dépressifs, contrairement donc : il y a de bonnes nouvelles certains jours.

Ainsi pouvait-on lire le 17 novembre dernier, sur le blog du Dr Jean-Yves Nau, médecin et journaliste de son second état, celle-ci :

« Contrairement à ce que professait Albert Camus le suicide pourrait, sérieusement, ne pas être une problématique philosophique. Il pourrait bien s’agir d’une stricte question de ressorts biologiques. »

Vous me direz peut-être, pour peu que vous ayez eu à lire quelques ouvrages consacrés au suicide (cette licence de psycho, jamais menée à terme…) que c’est environ la trois cent quatre-vingt douze millième fois que, depuis un siècle et plus, des hurluberlus prétendent avoir découvert « le » fondement biologique « du » suicide.

C’est finement observé.

Mais cette fois, comme l’on dit de nos jours, « c’est du lourd ! ». Et l’on comprend que le Dr Nau se sente en position de se payer au passage la tête d’Albert Camus (un compte à régler depuis la terminale ?), et qu’il sous-titre ironiquement son papier « Anti-suicide, mode d’emploi » (c’est bon, ça, coco).

« Il y a trente-deux ans, écrit Dr Nau, un ouvrage français sulfureux détaillant les procédés techniques pour en finir faisait scandale (Claude Guillon, Yves le Bonniec – éditions Alain Moreau [ici lien vers Wikipédia]). Aujourd’hui une étude américaine fournit les éléments permettant, le cas échéant, de ne pas passer à l’acte. »

Putain, trente-deux ans !

Du coup, les souvenirs se brouillent un peu (moi-même, si vous saviez !). Dr Nau ne se souvient plus trop quel pouvait être le contenu de Suicide, mode d’emploi. Avec un titre pareil, le bouquin devait « détailler les procédés techniques pour en finir ».

Détailler les procédés techniques… je serais curieux de savoir quel est le pourcentage de lectrices et de lecteurs, trop jeunes pour avoir eu le livre entre les mains, qui à la lecture de cette expression, penseront à des médicaments [1].

« Procédés techniques » évoque plutôt le nœud coulant, le saut à l’élastique sans élastique, ou la balistique.

Comme je l’ai rapporté dans Le Droit à la mort, Dr Nau a précisément publié, à propos du suicide de Pierre Bérégovoy, un bel exemple de ce que nous avons appelé l’« information par inadvertance ». En l’espèce sur le suicide par arme à feu. Il interrogeait un spécialiste de médecine légale, lequel livrait sans se faire prier les précautions à prendre pour ne pas se rater, détails reproduits par Le Monde (8 mai 1993).

En toute innocence, bien entendu, et de la part du spécialiste et de la part des journalistes, puisque ces gens croient vraiment que ce qui compte c’est d’être du « bon côté », avec les « gentils ». Et dès lors on peut faire exactement ce qu’on a reproché aux « méchants » de faire, à longueur de colonnes, sans encourir la même réprobation morale.

C’est ce qui différencie les moralistes des matérialistes.

Pourquoi je vous raconte tout ça, moi ?…

Ah oui ! le livre « sulfureux », dont je suis coauteur.

D’ailleurs, « sulfureux »… ?

« Le rayon sulfureux qu’en des songes funèbres Il nous apporte de l’enfer ! »

« Il », c’est Lucifer, et l’auteur, Hugo (je l’ai trouvé dans Littré ; Wiki buggait). Émanation de l’enfer, hein ! Vraiment pas matérialistes. Mais moralistes, oui.

Dr Nau écrivait (Le Monde, 22 mai 1982) : « Si à la suite de leur initiative [notre livre], un tel débat [sur le droit à la mort] s’établit […], il permettra peut-être de trancher et de dire si les profits tirés de l’entreprise [les droits d’auteur] sont les fruits du seul maniement du paradoxe [sic] ou si, plus gravement, vient s’y ajouter l’expression d’une forme de perversité. »

« Faisait scandale » ! Le scandale, ce sont les journalistes qui l’ont « fait »…

Mais je bavarde, je bavarde, et je vous laisse dans l’ignorance de cette merveilleuse découverte qui permettrait « le cas échéant, de ne pas passer à l’acte ». Passons sur le fait que cette formulation donne à penser que c’est le souci des dits « suicidaires » de « ne pas passer à l’acte ». C’est d’ailleurs probablement vrai pour un certain nombre d’entre eux/elles, mais c’est surtout le souci des médecins. Bref.

Il s’agit d’un travail mené outre-Atlantique et qui vient d’être publié dans le Journal of Psychiatric Research. Il a été mené par quinze chercheurs du département de psychiatrie de l’université de Caroline du Sud (Charleston) dirigés par les Drs Gregory L. Sahlem et E. Baron Short. Les auteurs ont travaillé sur dix personnes âgées de 20 à 60 ans souffrant de dépression unipolaire avec des tendances suicidaires aiguës.

Ils se sont inspirés de travaux préalables laissant penser que le sommeil pouvait avoir un impact négatif sur cet état mental — et que la privation de ce même sommeil pouvait être salutaire. Une équipe italienne s’était notamment intéressée à cette approche contre des dépressions devenues résistantes aux médicaments.

Le travail mené à Charleston est le premier à s’intéresser à ce type d’intervention chez des personnes victimes de ce type de dépression à haut risque suicidaire. A la prise en charge habituelle de ces malades ils ont associé une « chronothérapie » : privation de sommeil, avance de phase du sommeil et photothérapie.

En pratique ce traitement consistait en une nuit de privation complète de sommeil (soit 33-36h d’éveil) suivie de trois nuits de sommeil avec avance de phase (de 18h à 1h du matin, de 20h à 3h, et de 22h à 5h). Et enfin une photothérapie (expositions à 10 000 Lux durant 30 minutes), administrée au sortir des trois nuits. […]

Ces résultats réclament d’être reproduits et validés sur des effectifs plus larges avec un long suivi. Mais rien, d’ores et déjà, n’interdit sa mise en œuvre dans des établissements spécialisés.

Là, Dr Nau est très professionnel. Il prend des précautions, souligne le caractère provisoire, à confirmer, de ces premiers résultats encourageants (sur dix personnes : un peu court, en effet).

Je suis bluffé. Je ne veux pas dire que je m’attendais à le trouver plus crédule. D’abord parce que j’ai une peur bleue des poursuites en diffamation, sommations d’huissiers et portiques de sécurité. Pour vous dire : à la seule vue d’un uniforme, je suis pris de tremblements convulsifs…

Bon, je ne suis pas là pour vous parler de moi.

« Crédule » ?…

Ah oui. Figurez-vous que j’ai eu l’occasion de citer Dr Nau six ans après Suicide, mode d’emploi, c’était dans De la Révolution (1988 ; putain, vingt-six ans !). Il s’agissait de rien moins que de « l’influence du cycle menstruel sur la criminalité féminine ». En gros, une majorité des femmes arrêtées pour violence ou vol à l’étalage auraient leurs règles, ceci expliquant cela.

« Ces quelques données ont été amplement confirmées par ailleurs », ajoutait Dr Nau (Le Monde, 25 février 1987).

Non, « crédule » ne convient pas du tout. Dr Nau est parfois enthousiaste. Voilà.

Mais cette fois, rien d’intempestif. Un optimisme de bon aloi, tout au plus.

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Maintenant, attardons-nous un instant sur cette méthode nouvelle et les réticences que je ne peux m’empêcher d’éprouver à son énoncé.

Il existe, non pas une méthode — ce serait trop dire —, disons une attitude, à l’égard des « suicidaires », supposé(e)s se « laisser aller » : leur mettre quelques bons (et amicaux s’entend) « coups de pieds au cul ».

La méthode décrite dans le Journal of Psychiatric Research, que je vous aurais volontiers détaillée davantage moi-même si l’accès en était libre, relève un peu de cette « philosophie ».

Il se trouve par ailleurs que la privation de sommeil est une méthode éprouvée de torture, de « torture blanche » dit-on, utilisée contre des prisonniers politiques à travers le monde (contre les défunts prisonniers de la RAF allemande, par exemple).

J’entends bien que les motivations médicales ici convoquées sont d’un tout autre ordre. Nul besoin d’obtenir un renseignement ou de détruire une personnalité rebelle.

Il ne s’agit — n’est-ce pas ! — que de briser une volonté mauvaise, erronée, contre-nature pour tout dire.

Qui pourrait y trouver à redire ? On ne peut tout de même pas laisser les gens se donner la mort eux-mêmes, comme si ça avait du sens…

Quant aux « patients », justement, je ne doute pas que les praticiens recueillent, conformément aux dispositions réglementaires en vigueur, leur « consentement éclairé ». Convenons que « 10 000 Lux durant 30 minutes » doivent amplement suffire.

Je n’aurai pas le mauvais goût de remarquer que, ça aussi, c’est une méthode en vigueur dans les commissariats.

C’est tout de même troublant, non ? cette attirance de la psychiatrie pour les façons de faire des flics et des bourreaux.

Ces gens sont tellement convaincus — loin de toute « perversité », cela va de soi — d’incarner la miraculeuse superposition du bon droit naturel avec le bon droit pénal, qu’ils vous crèveraient les yeux en attendant qu’une étude en double aveugle confirme les résultats prometteurs de l’opération sur l’addiction aux jeux vidéo…  il vous passeraient à tabac pour vous faire arrêter de fumer… ils…

Ils sont capables de tout.

Tenez, il ne manquerait plus que l’un d’eux ait l’idée de choquer les « suicidaires » avec un courant électrique…

Où ai-je la tête ?

Ils y ont pensé  — ils le font…

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[1] La loi de 1987, elle, parle de « produits, objets ou méthodes ».

Suicide Manifeste (1984)

Durant l’année 1984, devant l’ampleur des appels à la censure de Suicide, mode d’emploi, paru deux ans plus tôt, et les tracasseries judiciaires que nos ennemis entreprennent de multiplier, nous diffusons une affiche imprimée en quadrichromie, conçue par le graphiste Charlet Denner (au financement de laquelle participe l’éditeur A. Moreau).
Elle reproduit un manifeste imaginaire censé avoir été rédigé et signé par vingt-deux rebelles, suicidés célèbres ou obscurs ; le texte intègre des citations tirées de leurs œuvres.
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Suicide Manifeste

Un écrivain libertaire est poursuivi en France pour avoir confirmé par lettre à un correspondant les indications pratiques que renferme le livre Suicide, mode d’emploi dont il est l’auteur avec Claude Guillon.

Yves Le Bonniec est poursuivi sous le double chef d’inculpation « d’homicide involontaire » et de « non assistance à personne en danger ». La mort volontaire n’est pas un « danger », c’est une hypothèse, celle de l’extrême liberté. Le suicide n’est pas un « homicide de soi-même ». La Révolution de 1789 a chassé de la loi française cette notion absurde. C’est toujours hélas l’ancien régime de l’esprit. À entendre les marchands et les flics de la pensée, la liberté serait un privilège réservé aux littérateurs gâteux et aux vedettes de cinématographe. Par malheur pour eux, ce qui tient lieu de vie dans le monde présent, le triste espoir de divertissements épisodiques, ne saurait détourner les êtres lucides de l’hypothèse du suicide. On sait bien que l’existence de la plupart des hommes s’écoule dans tant d’oppression et d’hésitation, avec tant d’ombre dans la clarté et, somme toute, tant d’absurdité que seule une possibilité lointaine d’y mettre fin est en mesure de libérer la joie qui l’habite*. C’est comme arme à l’usage des vivants que le suicide possible élargit en espace infini cette demeure où nous étouffons.

Tous nous avons lutté par la plume et le plomb, la poésie ou la bombe, pour ramener dans le cœur des hommes la clarté du bonheur. Nous qui les avons aimés dans leurs faiblesses et qui avons choisi la mort au détour du combat, nous tendons la main à tous les déserteurs.

Les mêmes qui crient haro sur l’anarchiste interdisent aux femmes et aux enfants la libre disposition de leurs corps, fomentent les guerres, remplissent les écoles, les prisons et les asiles pour faire régner sur l’humanité entière une détresse morale qui assassine plus sûrement les femmes et les hommes de ce temps que n’importe quelle potion.

Nous ne reculerons jamais devant les conséquences de la pensée et laissons aux cafards leurs mensonges et leurs feints apitoiements. La prévention du désespoir de vivre ne peut être tentée que dans le renversement de l’ordre social existant. Cette tâche à laquelle participent les auteurs de Suicide, mode d’emploi, nous vous y invitons aussi.

Pitchipoï, décembre 1983.

Alexandre BERKMANN, auteur de La Rébellion de Kronstadt (1925) ; Jean BILSKY, braqueur ; Édouard CAROUY, tourneur sur métaux, membre de la bande à Bonnot ; CHAVAL, dessinateur ; Ernest CŒURDEROY, médecin, auteur de Hurra !!! ou la révolution par les cosaques (1854) ; Arthur CRAVAN, boxeur ; René CREVEL, écrivain ; Stig DAGERMAN, écrivain ; Serge ESSENINE, poète ; André FRÉDÉRIQUE, écrivain ; Michel FRANCHY, lycéen ; Ernest HEMINGWAY, écrivain ; Alexandre Marius JACOB, voleur ; Paul LAFARGUE, médecin, membre du Conseil général de l’Internationale, auteur du Droit à la Paresse (1880) ; Vladimir MAIAKOVSKI, poète ; Ian PALACH, étudiant ; Georges PALANTE, philosophe ; Jacques RIGAUT, poète, fondateur de l’Agence générale du Suicide ; Paul ROBIN, éducateur, auteur de Technique du suicide (1901) ; Jacques VACHÉ, poète ; ZO d’AXA, pamphlétaire, fondateur de L’Endehors (1891) ; Adolf YOFFÉ, militant de l’opposition trotskiste.

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* Cette phrase de Musil, extraite de L’Homme sans qualités, a servi de slogan publicitaire à Suicide, mode d’emploi.