La jeune fille, la charité et le coup de blues

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n feuilletant l’édition électronique du New York Times, je découvre que cet organe de presse prolonge une tradition caritative qui était encore en vigueur à la radio française il y a quelques décennies.

Les plus âgée(e)s d’entre vous se souviennent certainement de l’émission de France Inter, « Les Français donnent aux Français » (!), dans laquelle Clara Candiani (de son vrai nom Claire Mille[1]) présentait le cas d’une personne en grande difficulté et appelait aux dons pour la secourir. J’ai toutes les raisons du monde capitaliste de me méfier de la mise en avant de « bon pauvres », qu’on aura choisis travailleurs, dignes dans leur malheur, et sobres, cela va de soi. N’empêche, j’ai encore la voix de Mme Candiani dans l’oreille.

Le New York Times, donc, incite ses lectrices et lecteurs à entretenir un fonds permanent, baptisé « The Neediest Cases », ce que j’aurais bien du mal à traduire avec une concision équivalente à la version originale. Disons qu’il s’agit des personnes qui sont « dans le plus grand besoin ». On peut soupçonner, là encore, qu’il s’agit aussi des pauvres les plus méritants.

Le cas présenté dans l’article est celui d’une jeune femme noire de 20 ans, Miya Thomas, enlevée à sa mère très jeune, laquelle mère mourra du sida. Placée en nourrice, elle connaît une vie difficile (rien d’étonnant), que son goût du travail et de l’effort l’aide à supporter. L’article détaille son parcours scolaire et universitaire. La photographie la montre dans le Bronx, devant une fresque murale.

Et que veut faire plus tard cette jeune femme au regard un peu triste ?

« Her goal is to become an F.B.I. agent. »

Son but est devenir agent du FBI.

Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça…

Ça doit être la grippe.

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[1] Elle était la filleule de Jacques Maritain et l’épouse d’un des fondateurs (espagnol) du Secours catholique. Journaliste au Figaro, puis à Témoignage chrétien, elle fut militante syndicaliste à la CFTC puis à la CFDT (voir sa notice dans le Maitron).

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le plaisir utile

 

Économie de la misère

 

Ce texte constitue le cinquième chapitre de la première partie de mon livre Économie de la misère (Éditions La Digitale ; disponible).

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Le plaisir utile

Si la publicité utilise largement le ressort érotique, par l’instrumentalisation du corps féminin (découpé, dénudé, provocant, toujours disponible), s’il semble que l’idéologie productiviste ait contaminé, via les modèles fournis par la pornographique et la sexologie, les comportements amoureux de certains de nos contemporains, on ne recense pas (encore) de cas de stimulation érotique directe des travailleurs sur les lieux de production. Il n’est pas fréquent non plus que l’exercice d’une activité érotique satisfaisante soit, fût-ce sous le couvert d’une respectable conjugalité, avancé comme motif d’une action revendicative, même si la grève et l’émeute sont autant d’occasions de rencontres amoureuses. Il existe pourtant, à ma connaissance, au moins deux cas de grèves « amoureuses », menées à la fin des années 70, en Italie et à Londres. Des ouvriers d’une usine de Pesaro se plaignirent qu’à dater de l’installation de nouvelles machines à encoller, leur libido ait anormalement diminué. Attribuant, à tort ou à raison, ce phénomène aux ondes électromagnétiques émises par les machines, ils se mirent en grève jusqu’au remplacement de celles-ci. Dans l’usine Londonienne de British Leyland, les ouvriers refusèrent le travail de nuit au motif qu’il compromettait leur vie amoureuse et conjugale. « Love first », titra joliment le Times [1].

Les réflexions des auteurs cités dans le chapitre précédent [non reproduit ici] attestent d’une relation certaine — par eux plus ou moins gaiement assumée — entre la question du travail (nécessité, discipline, principe de réalité) et celle du plaisir (épanouissement personnel, érotisme, émancipation des femmes). Afin peut-être de ne pas heurter de front la morale bourgeoise ou pour présenter leur critique du travail sous un jour plus pragmatique qu’utopique, des militants révolutionnaires, parfois médecins[2], seront « amenés à envisager non seulement la nécessité du repos musculaire, mais aussi l’utilité du plaisir », selon la formule du Dr Pierrot (1871-1950), auteur d’une brochure intitulée Travail et surmenage [3], largement citée dans l’Encyclopédie anarchiste. Ancien cofondateur du groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), qui devait évoluer du socialisme vers l’anarchisme, Pierrot estime que « l’observation médicale se heurte à la morale officielle [qui] fait du travail l’idéal de la vie ». La paresse s’explique, selon lui, comme une répugnance peut-être inconsciente envers une besogne déplaisante, dont le but et par conséquent l’intérêt échappent à l’ouvrier parcellaire, et dont par surcroît le profit est accaparé par un patron parasite. « Si les hommes voyaient le but de leur besogne, s’ils pouvaient comprendre dans son ensemble et dans ses parties un ouvrage qu’ils auraient reconnu eux-mêmes utile et beau, s’ils savaient que le fruit de leur propre travail profitât réellement à eux et à la communauté, alors ils pourraient s’intéresser à leur œuvre et s’adonner avec joie à un labeur librement consenti. »

Mais s’il conclut que « le plaisir est ou devrait être la base même de l’activité humaine », l’anarchiste se juge tenu de prêcher la modération. Dès lors que c’est en tant que médecin, c’est-à-dire en tant que dépositaire d’un savoir scientifique, qu’il formule ses recommandations, peut-être attend-on de lui qu’il indique les limites au-delà desquelles le plaisir — perdant son utilité — devient malsain ? « Si je prends comme exemple l’acte vénérien, il est certain que sa répétition trop fréquente en diminue la jouissance. Un fatigué génital [sic] ressent de la lassitude musculaire et cérébrale et aussi une certaine tristesse vague. C’est cette tristesse que les individus prennent parfois pour du remords, surtout lorsque l’acte ne s’accompagne pas de sentiments affectifs[4] ». Dans un texte de 1949 publié en espagnol dans la revue C.N.T. (organe de la Confédération national du travail anarcho-syndicaliste), Pierrot se réfère explicitement à l’idéal fouriériste du travail attrayant : « La fonction de la surabondance serait d’assurer à tous un superflu nécessaire aux joies de la vie et dont chacun aura libre disposition selon ses goûts. Ainsi l’inégalité n’existera plus et l’envie ne pourra plus s’exercer, puisque chacun pourra satisfaire ses goûts, par exemple soit en déplacements, en excursions ou en voyages, soit en réceptions amicales ou en joies amoureuses, soit en études ou en jouissances artistiques, soit en des marottes particulières[5]. »

Certains anarchistes n’hésitent pourtant pas à défendre le travail (et l’effort militant) contre les perversions de la mollesse, du stupre et de la fornication. Dans L’Éthique du Syndicalisme, c’est à titre de référence négative que Pierre Besnard (1886-1947) cite le droit à la paresse : « Il faut que chacun d’entre nous soit cet exemple contagieux, dont parlait Montesquieu […]. Cela se fait avec des individus normaux et sains, avec des hommes qui ont le souci du travail créateur et non avec des anormaux et des paresseux. […]. On ne s’étonnera pas que, contrairement à Paul Lafargue, auteur plus fantaisiste que marxiste, je ne revendique pas le droit à la paresse pour la classe ouvrière, mais celui au loisir sain, reposant et éducateur[6]. » Revenant quant à lui sur l’expérience des anarchistes espagnols, dont le rôle durant la révolution de 1936 fut prépondérant (jusqu’à la militarisation du mouvement sous l’égide des staliniens espagnols et soviétiques), Diego Abad de Santillan écrit : « En 1936, nous pouvions donner une forte impulsion au développement économique de l’Espagne parce que nous ajoutions à l’outillage existant la ferveur de la foi et l’intensification des efforts. […] Nous nous [en] sentions capables […], mais à travers l’instrument dont nous disposions, l’organisation syndicale [la C.N.T.] et non à travers les idylliques communes libertaires de nudistes et de pratiquants de l’amour libre[7]. »

Loin de la synthèse passionnelle imaginée par Fourier entre effort et plaisir, que reprenait à son compte (avec modération) le Dr Pierrot, mais aussi contre la pudibonderie surannée et le pseudo-réalisme des néo-proudhoniens, d’autres révolutionnaires explorent une troisième voie. Désir et plaisir ne seraient plus simplement utiles, encore moins incarneraient-ils la subversion ou le péché : ils seraient en eux-mêmes constitutifs de l’ordre social. On pourra s’étonner de trouver le surréaliste André Breton parmi ceux qui envisagent un tel renversement de perspective, au prix — dérisoire — d’une bonne gestion, qu’il semble approuver d’avance.

« Il est bien certain, affirme-t-il tout d’abord, qu’aux célèbres “À chacun selon ses capacités”, “ses œuvres” ou “ses besoins” (matériels), non seulement le surréalisme mais toute la poésie digne de ce nom tend à substituer un “À chacun selon ses désirs”. Est-ce beaucoup plus ambitieux, si l’on y réfléchit ? Qui dit qu’il ne suffirait pas d’une bonne gestion générale pour que le désir entre dans l’ordre ? Moyennant l’abolition des “verboten” en toutes langues, je ne doute pas que la pointe extrême et jusqu’à la plus asociale du désir ait tôt fait de se résorber[8]. »

Le psychanalyste Wilhelm Reich (1897-1957), disciple dissident de Freud, fondateur à Berlin de l’Association pour une politique sexuelle prolétarienne (Sexpol), bientôt exclu du parti communiste puis de l’Association psychanalytique internationale, formalisera à partir de son expérience clinique et militante une conception renouvelée de l’ordre social naturel, reposant sur le doublet : « économie sexuelle »—« démocratie du travail ». « Pour l’individu avec une structure génitale[9], la sexualité est une expérience agréable, et rien que cela ; le travail est une activité vitale heureuse et une manière de s’accomplir. Mais pour l’individu moralement structuré, c’est un devoir ennuyeux ou seulement un moyen de gagner sa vie[10]. » La prétention pseudo-scientifique (et les tracasseries staliniennes) ont fait oublier à Reich les conditions sociales concrètes dans lesquelles l’individu moyen exerce une activité salariée sans intérêt. Il est naïf — ou pervers — d’imaginer qu’une vie érotique satisfaisante (à supposer qu’elle se réduise à l’orgasme normalisé que Reich croit pouvoir quantifier à l’aide de ses appareils de mesure) métamorphose une tâche inepte, fut-elle effectuée dans un système démocratisé, en moyen d’épanouissement. C’est pourtant ce que le Dr Reich explique au « petit homme » : « [L’économie sexuelle] voudrait que tu vives ta sexualité la nuit pour ne pas en être obsédé le jour et pour te permettre d’accomplir ta tâche[11]. » Mais c’est, dès les années 30, lorsqu’il s’adresse aux jeunes du Parti communiste, que Reich résume le plus simplement sa conception de la vie saine : « Nous avons intérêt à ce que la capacité de travail de chaque militant du parti dure le plus longtemps possible, c’est pourquoi une vie sexuelle à peu près réglée est une des conditions les plus importantes. On croit gagner des forces en éliminant totalement la vie sexuelle. C’est une erreur. En vérité, lorsqu’on restreint trop sa vie sexuelle, c’est l’intensité du travail qui en pâtit : et l’on rattrape largement, grâce à la vigueur du travail que procure une vie sexuelle à peu près satisfaisante le temps que l’on perd dans sa vie privée, parce qu’on travaille alors vite et mieux[12]. » Ainsi le désir rentrerait-il dans l’ordre, selon la vision de Breton, résorbé, épuisé (de préférence la nuit), laissant à l’énergie vitale toute latitude de s’exprimer dans le militantisme social et dans le travail salarié.

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[1] Libération, 28 octobre 1978. L’anecdote italienne est rapportée par le dirigeant stalinien Giovanni Berlinguer. Plus récemment, Pierre Larrouturou, partisan de la semaine de quatre jours, fait davantage confiance aux réformes qu’aux luttes sociales : « La réduction du temps de travail peut même déboucher sur un baby boom ! Des sociologues le pensent sérieusement ». Libération, 10 septembre 1997.

[2] La Doctoresse Madeleine Pelletier, féministe et néo-malthusienne, membre du Parti communiste mais collaboratrice de la presse anarchiste, fait débuter sa plaquette Le travail, Ce qu’il est, ce qu’il doit être (La Brochure mensuelle, n° 85, janvier 1930) par la phrase suivante : « L’homme est naturellement paresseux, le travail régulier est une conséquence de la civilisation. » Née en 1874, Madeleine Pelletier est morte en décembre 1939 à l’Asile de Perray-Vaucluse où, malade, elle purgeait une peine de prison, à elle infligée en application de la loi de 1920, pour avoir pratiqué des avortements.

[3] Pierrot Marc Dr, Travail et surmenage, 1911, aux Temps nouveaux.

[4] Des sentiments affectueux eussent évité un air de redondance, mais reconnaissons que cette dernière observation de Pierrot ne manque pas de pertinence.

[5] « Le facteur moral et le besoin de liberté dans l’évolution sociale et les possibilités d’élaboration d’une société future », publié en français dans Quelques études sociales, La Ruche ouvrière, 1970, p. 57.

[6] L’Éthique du Syndicalisme, édité par la Confédération générale du travail syndicaliste révolutionnaire (CGTSR), 1938, p. 20-22.

[7] Guérin, op. cit., p. 664, lettre du 10 juillet 1965.

[8] Entretien avec Claudine Chonez, Gazette des Lettres, 31 juillet 1948. C’est moi qui souligne. Breton introduit une distinction entre le désir, positif même dans sa « pointe » asociale, et la licence « qui est fautive. Parce qu’elle se cache, parce qu’elle est ruse […]. »

[9] C’est-à-dire, pour Reich, l’hétérosexuel(le) capable d’orgasme profond dans le seul coït phallus/vagin. L’individu moralement structuré, lui, souffre d’une cuirasse caractérielle qui lui interdit de décharger ses tensions et de goûter le plaisir, orgastique ou esthétique.

[10] La Fonction de l’orgasme (1947), L’Arche, 1970, p. 146.

[11] Écoute petit homme (1945), Payot, 1972, p. 52.

[12] Le Combat sexuel de la jeunesse (1932), Éditions Gît-le-Cœur, 1971, p. 91.

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le «Revenu garanti»

 

Économie de la misère

 

Je reproduis la seconde partie de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999), principalement consacrée au « revenu garanti ». Sur mon ancien site, des extraits (plus courts) étaient répartis en plusieurs articles. Le texte est republié ici intégralement et d’un seul tenant.

Économie de la misère est disponible en librairies. Pour consulter le site des Éditions La Digitale, voir la colonne des liens (à droite sur votre écran).

 

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I. Les sources du « garantisme »

L’idée d’un « revenu garanti » est défendue depuis les années 30, et plus encore depuis la fin des années 70, par des groupes et des personnalités très disparates quant à leur motivations politiques et au contenu qu’ils donnent à cette notion, que l’on retrouvera d’ailleurs sous des appellations variées.

Au fil des vingt dernières années, des groupes militants ont donné à l’idée de revenu garanti le statut de revendication, et favorisé une relative uniformisation des références historiques et théoriques des partisans de son instauration.

Je commencerai par rappeler les sources historiques revendiquées par les « garantistes », avant de proposer une analyse de la nature et de la signification des justifications qu’ils donnent de leur démarche.

L’accord se fait généralement Pour attribuer à l’anglais Thomas Paine la première proposition explicite et détaillée d’une allocation sans contrepartie d’activité.

Dans un texte sur la justice agraire[1], rédigé durant l’hiver 1795-1796, et publié au printemps 1797, d’abord à Paris, puis à Londres, Paine propose :

« Un fonds national pour payer à tous les individus qui auront atteint l’âge de vingt-un [sic] ans, la somme de quinze livres sterling, à titre d’indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés. Et pour payer annuellement la somme de six livres sterling, durant leur vie, à tous les individus qui ont atteint l’âge de cinquante ans, et aux autres, à mesure qu’ils arriveront audit âge. […]

« Je propose d’abord de faire les paiements tels que je les ai énoncés, à tous les individus, pauvres ou riches. Cette mesure commune est propre à éviter toute odieuse distinction, et elle est d’autant plus convenable qu’à titre d’indemnité ou de compensation d’une propriété naturelle, tous les individus y ont un droit égal, indépendamment des propriétés qu’ils peuvent avoir créées ou acquises par hérédité ou de toute manière. […] »

L’idée maîtresse du texte est aussi celle de la Révolution française, c’est le « droit naturel » ; elle s’appuie en outre sur un raisonnement comparatiste à l’effet ravageur : il est inadmissible qu’un individu né dans une société qui se prétend civilisée vive moins bien qu’un simple sauvage à l’état de nature.

« Pour bien concevoir ce que l’état de société devrait être, il est indispensable d’avoir quelques notions de l’état primitif et naturel des hommes, tel qu’il est encore aujourd’hui. On n’aperçoit chez eux aucun vestige de la misère humaine, dont toutes les villes de l’Europe nous présentent le hideux spectacle. L’indigence est donc un des fruits qu’a produits la vie civilisée. Elle n’existe point dans l’état naturel. […] . Considérant en conséquence, comme un principe admis, qu’aucun individu né dans un état civilisé, ne doit se trouver dans une situation pire que celle où il serait s’il fût né avant l’établissement de cette civilisation […] »

L’argumentaire de Paine repose également sur une analyse de classe :

«La propriété personnelle est l’effet de la société, et sans son secours, il serait aussi impossible à l’individu de l’acquérir que de créer la terre. […] Si on examinait la question plus particulièrement, on trouverait que les amas [accumulations] des propriétés [possessions] personnelles se font le plus souvent aux dépens des malheureux, qui, en travaillant pour les produire, ont reçu un trop faible salaire. L’ouvrier languit dans sa vieillesse et périt dans la misère, tandis que celui qui l’exploite nage dans l’abondance […]».

Même si Paine s’intéresse d’abord à la justice agraire, son biographe Bernard Vincent souligne que la « notion d’une dette sociale signifie simplement que toute propriété (spéculation financière par exemple, ou richesse provenant de l’industrie), et non seulement la terre, pourrait être taxée ou redistribuée pour le bien commun[2] ». Toutefois, Paine ne propose pas de taxer la propriété personnelle.

Il affirme que la civilisation « est aussi odieuse qu’injuste […], absolument l’opposé de ce qu’elle devrait être, et il est nécessaire qu’il s’y fasse une révolution ». Il ne se présente pas pour autant comme ennemi de l’ordre, des propriétés, et du travail, tout au contraire, c’est en philanthrope qu’il suggère aux maîtres du jour, pour assurer le bonheur commun, de corriger constitutionnellement le vice qui existe dans la Constitution. En cela, il préfigure le réformisme de groupes actuels comme Agir ensemble contre le chômage (AC !), qui se contentent d’ailleurs de réclamer l’application d’un principe déjà inscrit dans la Constitution.

En parlant de la nécessaire réforme constitutionnelle comme d’une « révolution », Thomas Paine entend qu’un bouleversement salutaire est le seul moyen d’éviter une autre révolution, non plus réalisée d’en haut, mais ourdie dans l’ombre par des conspirateurs, royalistes ou babouvistes :

« Depuis l’établissement de la Constitution, nous avons vu échouer deux conspirations ; celle de Babeuf, et celle de quelques personnages à peine connus, qui se décorent du méprisable nom de royalistes. Le vice du principe de la Constitution fut la source de la conspiration de Babeuf. Il se servit du ressentiment que ce défaut avait produit, et au lieu d’y chercher un remède par des moyens légitimes et constitutionnels, ou d’indiquer quelque expédient utile à la société, les conspirateurs firent tous leurs efforts pour ramener le désordre et la confusion, et se constituer personnellement en Directoire, ce qui est formellement destructif de l’élection et de la représentation. […] Quant au vice qui existe dans la Constitution […] , tant qu’il subsistera, il donnera de l’espoir et fournira des moyens aux conspirateurs.»

Selon Bernard Vincent, ce texte eut très peu d’écho à l’époque. Il n’a été redécouvert qu’à la fin des années 90 (en le présentant dans la revue du MAUSS, en mai 1996, Alain Caillé déclare en avoir pris connaissance deux mois plus tôt). Son auteur se trouve, depuis, régulièrement cité comme précurseur de la notion de revenu social. Personne, et surtout pas certains garantistes issus d’une mouvance autonome révolutionnaire (qui sera étudiée plus loin) ne juge utile de mentionner le fait que le premier système de revenu garanti a été proposé comme préservatif contre l’insurrection communiste[3] !

Mentionnons encore dans cette préhistoire théorique du garantisme, la position de Fourier, qui, certainement sans avoir connaissance de la brochure de Paine, affirme cinquante ans plus tard, sous le titre de paragraphe Justice distributive : « Le premier signe de justice devrait être de garantir au peuple un minimum croissant en raison du progrès social[4]. »

« Garantir le minimum au peuple, indique-t-il ailleurs, on en trouve le moyen dans l’énorme produit que fournira le régime sociétaire; sa propriété d’attirer au travail fait disparaître le danger qu’il y aurait dans l’état actuel à garantir au pauvre une subsistance qui serait pour lui un appât à la fainéantise; mais il n’y aura aucun risque à lui faire l’avance d’un minimum de 400 francs, quand on saura qu’il doit en produire 600, au moins, en se livrant au travail devenu plaisir et métamorphosé en fêtes perpétuelles[5] ».

Une fois évoquées ces traces, pour certaines récemment exhumées par un courant de pensée, qui à travers elles se cherche une légitimité idéologique, il faut maintenant étudier les principaux groupes ou « mouvances » qui, des premières décennies du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui, ont défendu le garantisme.

 

 

II. Le duboinisme

Auteur, dans les années 30 et 40, de nombreux livres et articles, le premier théoricien et propagandiste moderne du garantisme français se nomme Jacques Duboin (1878-1976). D’abord banquier, il fut député de Haute-Savoie, et sous secrétaire d’État au Trésor en 1924. C’est donc un notable qui élabore la théorie d’une économie distributive, l’abondancisme, dont le revenu d’existence garanti est une des pièces maîtresses (avec la monnaie gagée sur la production), ou pour mieux dire une des conséquences logiques.

Relatant l’une des conférence-débats tenues dans les années 30 par Droit au travail (DAT), l’organisation qui diffuse ses thèses, Duboin précise sa pensée sur l’idée de « minimum vital », que revendiquent certains groupes de gauche : « Un auditeur [annonce] que la Ligue des Droits de l’Homme, préoccupée de l’ampleur du problème, [a] voté un amendement Rodrigues[6] réclamant le minimum vital pour tous les Français. […] Un minimum vital ! mais les négriers le fournissaient déjà à leurs esclaves pour leur conserver la santé. C’est le maximum vital que veut l’abondance[7]. » Quant au reste, hormis l’idéologie politique que nous aborderons plus loin, Duboin partage avec tous les réformateurs sociaux (dont Fourier, qu’il cite élogieusement à propos du travail attrayant) le souci de l’éducation des enfants, qu’il envisage d’une manière que l’on peut qualifier, sans sentimentalisme excessif, de rude : « On s’efforcera aussi de les habituer progressivement au froid et au chaud afin d’éviter qu’ils ne s’enrhument au plus petit changement de temps. Je propose, à cet effet, qu’on les entraîne à marcher pieds nus aussi bien dans la rosée que sur le gravier, et même à courir dans les chaumes[8] » . Le séjour à la campagne jusqu’à l’âge de douze ans et l’usage des plantes médicinales viennent compléter une vision naturaliste de la vie saine[9].

Malgré un regain d’intérêt récent pour la figure de son fondateur, et le fait que sa fille continue de publier un bulletin intitulé La Grande relève [10], l’école duboiniste connaît, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une éclipse qu’explique sans doute en grande partie les relations du maître et de nombre de ses disciples avec les nazis français et allemands. Cet épisode est abordé ici parce qu’il n’a malheureusement pas retenu l’attention du récent biographe de Duboin, et parce qu’il illustre, dans le genre tragi-comique, les errements auxquels peut mener l’économisme à la fois dogmatique et naïf de certains garantistes. Il ne s’agit évidemment pour moi ni d’affirmer ni de laisser entendre, au-delà des faits établis, que Jacques Duboin et tous ses émules ont été des sympathisants nazis. Encore moins que les duboinistes d’aujourd’hui, et encore moins s’il est possible les garantistes en général mériteraient, par rebond, le même infamant soupçon. Il n’en demeure pas moins que Duboin lui-même, et de nombreux duboinistes avec lui, ont travaillé avec des nazis français et allemands, au sein d’un groupe nazi français, pour un idéal dont ils ont affirmé par la suite qu’ils étaient certains de son inéluctable suprématie sur toute autre idéologie mise à son contact. Dissoudre le maréchalisme, la collaboration et l’hitlérisme dans la réforme économique, telle était paraît-il la stratégie des duboinistes. Elle aboutit dans les faits à ce paradoxe, qui ne pouvait hélas que s’imposer à notre attention dans une chronologie du garantisme, que le premier organisme, officieux mais proche du pouvoir en place[11], à recommander l’instauration d’un revenu garanti, s’intitule le groupe « Collaboration », qu’il réunit duboinistes et nazis français[12] et s’attire les louanges d’économistes nationaux-socialistes allemands. Après la Libération encore, bien que soucieux de justifier l’attitude des duboinistes, un Élysée Reybaud[13] ne peut s’empêcher de noter « qu’aucun parti, sauf de tout nouveaux se rattachant aux thèses de l’abondance n’a de programme économique aussi avancé que celui exprimé par le “groupe collaboration”, justement honni à d’autres titres[14]. » Lire la suite

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Les Systèmes d’échange locaux (SEL)

Économie de la misère

Le texte ci-dessous est extrait de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999, pp. 48-51). Il a été republié dans la deuxième livraison d’un fort stimulant bulletin, intitulé Sortir de l’économie. Ses animateurs lui ont adjoint pour l’occasion le sous-titre suivant : «…ou l’économisme pour la misère».

On peut télécharger les numéros de Sortir de l’économie.

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Généralement incapables d’éviter le piège de l’évaluation du travail échangé (biens ou services), soumis de surcroît à des contraintes administratives, les SEL ou systèmes d’échange locaux ont créé des monnaies à validité limitée dans le temps, donc impossible à capitaliser, et qui étaient, avant la mise en service de l’euro, « indexées » sur le franc.

Le grain [de sel] a dans l’esprit des adhérent-e-s une valeur similaire au franc, lit-on dans un guide rédigé par des créateurs de SEL ; de plus lorsque les échanges sont déclarés pour les impôts ou la TVA, ils sont déclarés en convertissant les sommes en unité de mesure en sommes en francs. Mais il est clair que les grains et les francs ne sont pas du tout la même chose. Alors il vaut mieux éviter d’écrire ou de dire « 1 grain = 1 franc ». La valeur, c’est le service apporté[1] .

Or c’est bien cette activité monétaire qui séduit une partie de la gauche alternative et certains économistes. L’expérience plus ancienne des réseaux d’échange de savoir, créés au début des années 80 dans la région parisienne, et dont le mouvement fédérateur revendique 40 000 membres en 1994, n’a suscité ni le même intérêt, malgré un recrutement large, ni les mêmes espoirs, pour la raison qu’il n’y est pas question de battre monnaie[2].

« Des gens qui ne pouvaient rien faire agissent, écrit à propos des SEL Bernard Maris, économiste et universitaire, collaborateur du magazine de gauche Charlie-Hebdo (sous le pseudonyme d’« Oncle Bernard »). Pourquoi ne pouvaient-ils pas agir ? Parce qu’on ne leur donnait pas de droits d’échange [sic]. Car qui donne des droits d’échange ? M. Trichet, chef de la Banque de France[3].» On reconnaît ici le raisonnement de la Banque mondiale, à la nuance près que — miraculeusement — les populations précarisées des pays industriels réinventent seules l’économie sans autorisations ni subventions. Ainsi s’approprient-elles pleinement une monnaie, qui pour être de fantaisie n’en est pas moins une monnaie, donc une représentation — désormais conviviale — de l’abstraction qui mène le monde capitaliste : la valeur. Point du tout contradictoires avec un libéralisme Keynésien bien compris, les systèmes d’échanges locaux rencontrent certes encore l’hostilité de l’État français jacobin et des artisans qui s’estiment directement concurrencés, cependant qu’ailleurs le gouvernement écossais reconnaît au contraire l’existence légale des LETS (Local Exchange Trade System, ancêtres des SEL français) et des monnaies qu’ils créent[4].

Les promesses « pédagogiques » de ce type d’expérience n’ont pas échappé à tous les économistes. « L’émergence de nouvelles pratiques monétaires dans les Sel, remarque M. Servet, directeur du Centre Walras (université Lyon II), reflète la recherche de nouvelles valeurs : la confiance, le lien de dette soumis à la confiance, la proximité, la communauté. En ce sens, les Sel traduisent la recherche d’une qualité monétaire et redonnent un caractère social à la monnaie[5]. » « Au fond, ajoute Denis Clerc, directeur de la revue Alternatives économiques, les initiateurs du système ont éprouvé, à leur échelle, les vertus d’une relance économique, que l’État se refuse à effectuer : solvabiliser une demande par la création d’un instrument monétaire[6]. » Jusqu’à Mme Mitterrand, pythie zapatiste de la social-démocratie, qui déclare à propos des SEL que «la finalité commune [des expériences alternatives], c’est de donner à l’argent sa véritable raison d’être, pour qu’il devienne un outil au service de l’homme, et pas une entité désincarnée qui affole le monde[7]

On a pu, probablement à juste raison, reprocher par ailleurs aux SEL de corrompre, par le consentement à la valeur, monétairement sanctionnée, des systèmes d’entraide préexistants[8]. Il faut mentionner néanmoins des témoignages attestant d’évolutions inverses : «Une fois que des personnes ont fait largement connaissance […], elles n’éprouvent plus le besoin de signer des bons d’échanges, tout devient cadeau. Le SEL servirait-il d’étape pédagogique à l’apprentissage et à la redécouverte du don[9] ? » Ce peut être le cas, sans doute, dans une société où les anciennes solidarités paysannes et ouvrières se sont délitées, et où l’isolement fait du club de célibataires et — pire — du Minitel ou d’Internet l’étape obligée de rencontres amicales ou galantes.

Que l’idéologie de la valeur et de la consommation, donc aussi du salariat, tende à régenter tous les rapports sociaux, y compris les plus « intimes », ce ne sont pas les débats sur les « petits boulots » et autres « tâches sociales de proximité » à créer ou à rémunérer qui en feront douter, déboucheraient-ils sur une «économie du bonheur [sic] qui prendrait acte de tous les profits individuels et collectifs, matériels et symboliques associés à l’activité» qu’appelle de ses vœux le sociologue Bourdieu[10]. Après tout, s’assurer qu’un voisin âgé ou malade a de quoi manger et se soigner, balayer la neige devant sa porte, indiquer le chemin à un voyageur, ces gestes pourraient «mériter salaire», puisque indéniablement ils constituent des « services rendus » à des individus ou à la collectivité. On considérerait tout aussi logiquement — un peu comme on incite des paysans à se muer en « jardiniers du paysage » — que la jolie fille qui égaye un matin de printemps par le jeu de ses cuisses, exhibées jusqu’au sillon fessier, participe à l’embellissement des rues, donc à l’élévation du moral des actifs. Une incarnation nouvelle du mobilier urbain, en quelque sorte, dont la rétribution n’aurait rien d’illégitime ! Le dit « travail ménager », presque toujours imposé au seul sexe féminin, pourrait être également rémunéré en fonction de son évidente importance sociale[11]… Il faut craindre pourtant qu’à salarier la vie comme elle va, tarifer les dévouements et « solvabiliser » les désirs, on redécouvre plus ou moins naïvement les catégories classiques de la domesticité et de la prostitution. Malheur aux femmes alors ! premières victimes désignées d’une modernisation par l’économie — donc d’un renforcement — des rôles sexués traditionnels.

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[1] SEL mode d’emploi, col., 1997, p. 27.

[2] Sur ces réseaux, cf. Libération, 8 novembre 1994, et Le Monde, 29-30 octobre 1995.

[3] Charlie-Hebdo, 10 juillet 1996. « Anti-économie, anti-capitalisme », « fondamentalement, le SEL est une société anarchiste » affirme M. Maris, dont on peut douter des compétences en matière d’anarchisme puisqu’il se prononce ailleurs en faveur d’un « gouvernement [mondial] unique qui permettra de gérer, entre autres, les fantastiques problèmes écologiques qui se posent à la Terre. », Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie ! (avec Phil. Labarde), Albin Michel, 1998, p. 24. Philippe Val, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, fustigera pour sa part dans les SEL une visée « absolument contraire à l’éthique républicaine qui fonde tout ce qui reste de gauche dans le monde », des expériences « tolérables […] comme réserves d’Indiens, pauvres parcs à déchets humains [sic] abrutis par leur isolement. […] ; la version en poil de chèvre, la version misérable du terrorisme libéral » (14 janvier 1998).

[4] Silence, n° 320, Lyon, avril 1998.

[5] Alternatives économiques, n° 157, mars 1998.

[6] S.E.L. Pour changer, échangeons, numéro hors-série de la revue Silence.

[7] Libération, 2 avril 1998.

[8] Cf. Dréan André, « Les SEL manquent de sel », Oiseau-tempête, n° 3, printemps 1998.

[9] Plassard François (SEL de Toulouse), Silence hors série, op. cit. « Certains SEL, comme à Grenoble, écrit Michel Bernard (SEL Croix-Rousse, Lyon), ont choisi d’ouvrir dans leur catalogue une rubrique “gratuit” ».

[10] Bourdieu Pierre, Contre-feux, Liber-Raisons d’agir, 1998, p. 46.

[11] C’est ce que réclame, par exemple, la Coordination allemande des associations indépendantes de chômeurs, qui propose la création d’une allocation d’existence, tandis que les garantistes français (CARGO), espagnols (association Baladre) et les Invisibles italiens préfèrent associer la revendication du revenu au concept d’une e nouvelle citoyenneté. Lettre rapide d’AC ! n° 90, février 1999.

DE QUOI TÉMOIGNENT LES SANS-PAPIERS GRÉVISTES (2008)

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e reproduis ci-dessous les témoignages figurant dans le deuxième numéro du Journal des occupants du chantier de la rue Xaintrailles (mai 2008), que l’on m’a remis au Salon du livre libertaire de Paris.

Les travailleurs sans-papiers de ce chantier de démolition du XIIIe arrondissement de Paris sont en grève depuis le 15 avril 2008. Ce site a fait l’objet d’une attaque de militants fascistes ; ils ont blessé à coups de barre de fer une personne faisant partie du comité de soutien.

Le mouvement de grève des sans-papiers continue à s’étendre, y compris contre la volonté limitante de la CGT et les réticences de telle ou telle organisation (J’en prends 100, pas plus !). Bien au-delà de la question de la régularisation, évidemment centrale pour les principaux intéressés, la grève des sans-papiers fait apparaître au grand jour le fonctionnement réel de l’économie : importation hypocrite de main-d’œuvre, surexploitation, et patrons dans l’illégalité. Le capitalisme se moque de ses propres règlementations, même s’il préfère encore les supprimer (voir le nouveau code du travail). La grève des intermittents du spectacle avait, de la même manière, révélé au plus grand nombre le rôle économique des intermittents et précaires sur lesquels repose plusieurs secteurs d’activité (spectacles, donc tourisme, donc restauration, etc…).

 

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1.

 

Kande Diarra Je m’appelle Kande Diarra. Je suis arrivé ici le 4 août 2001. Bon. Bon, quand je suis arrivé ici, heureusement qu’il y avait ma grande sœur, car j’ai passé un an sans trouver de taf et tout. C’est elle qui me donnait de l’argent pour manger, acheter des habits, des cartes orange et tout. Après j’ai trouvé un taf dans une société de démolition. Depuis que j’ai commencé à tafer, y a aucun problème, le patron est quelqu’un de très gentil, c’est un portugais. Bon. J’ai fais 7 ans 1/2 dans une entreprise. Bon. A la fin 2007, c’était le 1er décembre, on était six personnes sans-papiers. On partageait le chantier avec d’autres qu’on avait fait venir parce qu’il y avait trop de boulot. Bon. Des collègues sont montés dans une camionnette de la société et ils se sont fait arrêter en chemin. On avait un chantier à 150 kilomètres d’ici, quand on est arrivé les flics étaient déjà là. Ils ont fait arrêter la camionnette au péage, et ils ont arrêté deux amis qui avaient pas de papiers. Ils les ont emmenés dans le commissariat. Après le patron il est intervenu pour savoir qu’est-ce qui se passait. Il a été mis en garde à vue lui aussi ! Une heure de garde-à-vue. Après, quand ils l’ont relâché, ils ont aussi relâché les autres. Les patron nous a prévenus que les policiers savaient qu’il y avait des sans papiers. Ils nous a dit de faire des photocopies de nos papiers et de les envoyer à la préfecture pour qu’elle vérifie. On a fait une petite réunion. Après, il nous a expliqué qu’avec ce problème là on est obligé d’envoyer des photocopies. Moi je lui ai dit que c’était pas la peine, que je savais que ma pièce était pas bonne. Tout le monde a répété la même chose. Après, le patron il a dit qu’il a pas le choix, que maintenant il est obligé d’arrêter sinon ils vont fermer l’entreprise. Bon. On a arrêté. Le patron connaît pas les démarches. C’est pour ça qu’on est parti voir le syndicat. Il a appelé le patron pour lui dire d’aller se renseigner à la préfecture. Après, il est parti là bas, et il a pris un avocat. Il a dit que la promesse d’embauche c’est pas la peine, ça fonctionne pas. Après, il n’y a rien qui avance, jusqu’à cette grève là. Je crois qu’avec cette grève là ça va s’arranger.

 

2.

 

Sadio Dramé Je m’appelle Sadio Dramé. Depuis que je suis venu en France, je suis venu pour travailler quand même. Mais si t’as pas de papiers t’as pas de travail. Donc on a fabriqué un faux, pour travailler avec. Des fois tu trouves du travail, des fois tu trouves pas. J’ai pas trouvé pour travailler avec une boîte, mais je travaille avec une société d’intérim. Cinq ans. Je travaille pour «Lang TP», dans le métro. Je suis venu en France depuis 2000. J’ai pas de papiers, je peux pas repartir, et j’ai pas de moyens ici. J’ai trois enfants au pays, et cette année ils vont devoir quitter l’école parce que j’ai pas d’argent pour leur envoyer. C’est ça. Ici j’ai de la famille, un grand frère et sa femme, mais je vis tout seul. Comme je suis intérimaire, je suis allé voir mon patron, ils ont regardé les documents à remplir et ils m’ont dit que non, ils pouvaient pas remplir les papiers que la préfecture demande. Le contrat ils le donnent pour un mois, et depuis huit mois ils ne m’ont pas fait travailler. Alors comment je fais pour gagner mes papiers ? Pour manger, je vais voir mon grand frère, ou mes amis. Ils me prêtent de l’argent. Mais pour sortir chercher du travail c’est une galère, parce que j’ai pas d’argent pour les tickets, et j’ai peur de voler. C’est vraiment la galère. C’est trop de soucis. Trop. Trop. Je peux pas appeler ma femme tellement je suis galère. Parce qu’à chaque fois qu’elle me demande quelque chose je peux pas lui envoyer. C’est dur la vie ici. Depuis que la grève est commencé, quand j’appelle mon patron il me dit : quand tu auras tes papiers, reviens travailler. Mais comment je peux avoir mes papiers si il ne veut pas remplir les documents pour ça ? C’est bizarre. J’ai le souci, c’est obligatoire. Je suis en grève depuis un mois.