“Opération vasectomie. Histoire intime et politique d’une contraception au masculin” ~ par Élodie Serna

Histoire intime et politique d’une contraception au masculin.

Depuis un siècle, des hommes font le choix de la vasectomie. Louée pour ses prétendues vertus rajeunissantes par des médecins, prônée comme réponse à la question sociale par des eugénistes et des néomalthusiens, adoptée comme méthode de contraception clandestine par des anarchistes, la stérilisation masculine fait parler d’elle en Europe dès les années 1920. Grâce à la simplicité de sa technique, elle est envisagée après la Seconde Guerre mondiale comme une solution face à la peur d’une explosion de la population mondiale. En France, elle demeure longtemps une pratique quasi exclusive des milieux libertaires avant d’entrer enfin dans les cabinets médicaux.
La contraception masculine – notamment la vasectomie – suscite un intérêt croissant. Elle interroge la relation des hommes à la virilité ainsi que le partage des responsabilités contraceptives.
Mais au-delà des questions de genre, réintégrer la vasectomie dans l’histoire et l’actualité de la contraception permet de décaler le regard sur les enjeux politiques de la procréation. Et de poser une question toute simple: alors les gars, quand est-ce que vous vous y mettez?

L’autrice

Élodie Serna est docteure en histoire contemporaine. En 2018, elle a soutenu à l’université de Genève sa thèse préparée sous la direction de Sylvie Aprile et Sandrine Kott, Faire et défaire la virilité. Les stérilisations masculines volontaires en Europe dans l’entre-deux-guerres, à paraître en novembre 2021 aux Presses universitaires de Rennes (PUR). Chercheuse indépendante associée à l’université de Lille, elle poursuit ses travaux de recherche, notamment au croisement de l’histoire de la médecine et de la sexualité.

Le livre sera en librairies le 21 mai (préachat chez l’éditeur).

Statut de l’ouvrage: offert par l’autrice.

Article publié dans Le Réfractaire, journal animé par May Picqueray (n° 39, mai 1978)

C’est lorsqu’un livre comme celui d’Élodie Serna paraît que l’on réalise qu’il n’existait rien sur le sujet qu’il traite. Or, même si nous sommes loin de la clandestinité et de l’opprobre des années 1930 – 10 000 hommes se font stériliser chaque année en France, depuis la loi de 2001 – la vasectomie demeure mal connue. Et que dire de son histoire médicale, et plus encore de son histoire politique!

Tout le monde a des «images» en tête, des associations d’idées: stérilisations forcées (féminines surtout) dans les régimes totalitaires et les démocraties (il s’agit de femmes pauvres et·ou déviantes); stérilisations encouragées par l’offre d’une prime (transistor ou réveil) en Inde… Mais combien, y compris dans les milieux libertaires connaissent l’histoire du véritable réseau européen qui s’est tissé, à partir de l’Autriche, pour permettre aux camarades qui le souhaitaient de se faire opérer. Son action donna pourtant lieu à force surveillance policière, poursuites et condamnations. Il se prolongea par la suite dans le mouvement des Jeunes libertaires où militèrent les ami·e·s Hellyette Bess, Marcel Viaud, André Bernard… C’est tout un pan de l’action anarchiste dans le domaine de la contraception masculine et·ou du refus d’enfanter, une histoire militante qui s’est interrompue pour l’essentiel au milieu des années 1970, qui est décrit ici pour la première fois.

La vasectomie s’inscrit aussi, depuis les mêmes années 70, dans une recherche associative (plutôt que relevant du militantisme politique) sur la contraception masculine. La relative facilité, au moins pour les pères de famille, d’accéder aujourd’hui à l’«opération vasectomie» fait d’autant mieux ressortir les assignations plus contraignantes à la reproduction dont les femmes font l’objet. L’autrice évoque d’ailleurs les relations nécessairement contradictoires, voire conflictuelles, que les féministes entretiennent avec les hommes partisans – et parfois exagérément fiers – de la vasectomie. De ce point de vue, on peut se féliciter que le sujet soit aujourd’hui (et enfin!) traité par une femme.

Le livre directement publié par Libertalia au format poche permettra aux militant·e·s et aux curieux et curieuses de se réapproprier une histoire mal connue et de s’informer sur une question située à l’exacte intersection de l’intime et du politique. Celles et ceux qui voudront approfondir l’étude du sujet, notamment resitué dans l’histoire de la médicalisation du corps et du sexe se reporteront avec profit au texte complet de la thèse d’Élodie Serna, qui sera publié en novembre prochain aux Presse universitaires de Rennes (PUR) et dont je signalerai la parution.

Claude Guillon

Un documentaire de Nadia Genet sur Hellyette Bess ~ “France 3 Occitanie” le 10 mai

Première chose à dire : le documentaire réalisé par Nadia Genet sur Hellyette Bess est beau. Dans certains passages : d’une beauté picturale, rare dans ce type de film. Le film sera diffusé le 10 mai prochain sur France 3 Occitanie. Le format télévisuel (52 mn) semblera court : dans la vraie vie, Hellyette est à elle seule à la fois un film et une encyclopédie qui mériterait un grand nombre de volumes. Mais il y a aussi un film plus long, qui sera montré dans des projections militantes.

Le titre retenu de l’article de La Dépêche ci-dessous (hélas modifié avant parution), et qui fait écho au fil rouge choisi par la réalisatrice, m’a particulièrement touché : c’est au fond le principal sujet du film. À travers la personne d’Hellyette, l’amitié, entre gens qui luttent pour un idéal.

Dans le texte intitulé «Contre AD et contre l’État» (1985), j’écrivais :

Donc, j’aime bien Hellyette; je suis loin d’elle aussi: par exemple, dans aucune circonstance je ne cautionnerais par mon silence des actions avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Se pose comme ça la question de savoir jusqu’où va l’amitié (ou l’amour aussi […]). Je ne sais pas répondre à toutes les questions que je pose. Ce que je sais c’est qu’elles sont importantes, et que je suis prêt à me battre pour conserver le droit d’en discuter avec les gens que j’aime (et les autres), fussent-ils étiquetés «infréquentables» par l’État ou qui que ce soit d’autre. Ceux qui pensent que «c’est de l’affectif» sont les mêmes qui croient injurier un homme en le traitant de femme. Non, c’est de la vie, et jusqu’à changement, dont je ne manquerai pas de vous faire part, je me bats pour ça : vivre comme je l’entends, comme on peut s’entendre. Et pour ça : se parler de jusqu’où va l’amitié, jusqu’à combien de silences, de différence, de mensonges, de vérités…?

Dire qu’Hellyette Bess est mon amie et que je me sens aussi loin des dangereux connards qu’elle tient pour ses «camarades» que des flics qui les pourchassent, ça fait le jeu de qui ? de la police ? du terrorisme international? «Et si ça lui faisait dire qu’elle n’est plus ton amie?» Eh bien au moins on trancherait comme ça clairement, pour nous deux au moins, le problème politique de l’amitié.

C’est vous dire que cette question est depuis longtemps au centre de ma relation avec Hellyette. Les questions que je posais en 1985, on ne peut leur trouver de réponses dans le film de Nadia. Ce serait trop demander. Nadia ne semble pas (mais je me trompe peut-être) être familière des milieux anarchistes. Peut-être est-ce préférable pour prendre un peu de distance avec les querelles personnelles… Mais sait-on, du coup, où l’on « met les pieds » ? Les divergences d’Hellyette avec Georges Ibrahim Abdallah sont très clairement expliquées, me semble-t-il et l’on peut comprendre – pour peu qu’on le souhaite – sa solidarité avec lui. Ses divergences, toujours actuelles, avec Jean-Marc Rouillan le sont beaucoup moins. Il est facile de saisir que c’est parce qu’ils ont été infiniment plus proches et ont fait des choses ensemble. Je ne vais pas répéter ici les raisons pour lesquelles je pense que moins l’on donne la parole à Rouillan et mieux ça vaut (cela dit : rien de problématique dans le film). L’inconvénient du dispositif narratif choisi est que chacun apparaît en quelque sorte « légitimé » par l’amitié solidaire d’Hellyette. D’ailleurs, j’aurais préféré – même s’il est généreux de sa part de s’effacer et de ne pas attirer la caméra à elle seule – l’entendre davantage elle, et moins les personnes qu’elle fréquente – ou retrouve à l’occasion du tournage. Rassurons-nous : il semble que nous avons échappé (de justesse ?) à Dany Cohn Bendit, que son engagement consciencieux au service du capitalisme et de ses chiens de garde les plus répugnants n’a pas chassé du paradis de l’amitié…

Le visionnage du film m’a fait repenser à l’ex-visiteuse de prison devenue religieuse, dont Hellyette m’a parlée un jour. Elle avait rendu visite à Hellyette en taule ; une fois dans son couvent, elle lui dit : « Tu vois, maintenant c’est toi qui viens me voir au parloir ! » Oui, je pense, comme Hellyette, que l’on peut discuter amicalement et de manière enrichissante avec une religieuse (mais pas avec Cohn Bendit !).

On voit que les questions sur l’amitié n’ont pas de réponses simples, et qu’elles sont différentes d’un·e ami·e à l’autre… Le grand mérite du film de Nadia Genet est de montrer qu’elles peuvent structurer une vie et un engagement. Et aussi, bien sûr, de donner la parole à une militante exceptionnelle.

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Au pied de la lettre ~ la « jurisprudence Marco Boba » et la répression de l’imaginaire

On se souvient que le livre L’insurrection qui vient tint une bonne place dans le montage flicardo-judiciaire autrement dénommé « affaire de Tarnac ». Au moins s’agissait-il d’un essai politique. Il semble que les flics italiens ont franchi une nouvelle étape en reprochant à Marco Boba (nom de plume de Marco Bolognino) d’avoir rédigé – et, circonstance aggravante à la première personne – un roman Io non sono come voi (Moi je ne suis pas comme vous), dont l’éditeur turinois Eris a extrait une phrase pour en indiquer le ton au lectorat potentiel :

Moi je hais. En moi, il n’y a que la volonté de détruire, mes pulsions sont nihilistes. Pour la société, pour le système, je suis un violent, mais je t’assure que par nature je suis une personne tendanciellement tranquille, ma violence n’est qu’un centième de la violence quotidienne que tu subis toi ou les autres milliards de personnes de cette planète.

En plus d’être écrivain, professeur d’arts martiaux et amateur de cuisine vegan, Marco Boba est aussi un militant politique, anticarcéral notamment, déjà visé par la répression. Des morceaux d’un feu d’artifice ayant enflammé un hangar dans l’enceinte de la prison turinoise des Valette en février 2019, il a été condamné en première instance à quatre ans de prison pour « incendie volontaire ».

Il y a une espèce de logique folle de la part de gens qui vous condamnent pour avoir voulu tout ce qui s’est produit à vous imputer à crime ce que vous imaginez mettre dans la bouche d’un personnage de roman.

Il y a aussi quelque chose de presque réconfortant dans cette soudaine confiance dans la littérature et le pouvoir des mots. Évidemment, pour être prise tout à fait au sérieux, cette confiance institutionnelle demanderait à être appliquée aussi aux grands principes de la régulation démocratique du capitalisme. Par exemple : liberté, égalité, fraternité.

Marco Boba devrait donc, après de nombreux autres militants, subir une mesure de « surveillance spéciale », c’est-à-dire une espèce d’assignation à résidence améliorée (du point de vue de l’État), mélange d’obligations et d’interdictions qui évoque ce que nous nommons en France le « contrôle judiciaire ». À la nuance près – de taille ! – qu’il s’agit ici d’un contrôle judiciaire préventif, qui n’est pas couplé avec une condamnation, mais vise un individu en fonction de l’appréciation politico-morale que l’État porte sur lui.

Il va de soi que l’appréciation que nous portons sur l’État et ses chiens de garde n’a pas pour but de sauver la littérature. Il serait trop simple de signaler à l’attention des flics italiens le texte intitulé Les Carnets du sous-sol, dans lequel un certain Dostoïevski n’hésite pas à écrire : « Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant », ce qui devrait suffire à prendre à son encontre les mesures de surveillance les plus spéciales.

Il me semble que cette affaire est éclairante à deux points de vue. La crise du système pénitentiaire dans les démocraties européennes amène les États à multiplier les dispositifs de coercition « en extérieur », amenuisant ainsi à terme les différences entre la vie du dedans de la prison et celle du dedans du système (tendance déjà contenue dans les dites « alternatives à la prison »). De plus, ce que nous appellerons la « jurisprudence Marco Boba » illustre la reviviscence d’une volonté de contrôler les affects et l’imaginaire autrement que par les moyens de stimulation normative de la publicité. Cette dernière conserve une puissance nuisible indéniable, mais elle est aussi l’objet d’un rejet croissant, elle et la consommation qu’elle veut susciter. Il est logique que l’État se retourne contre les œuvres de l’esprit, par lesquelles tente de se construire et de se diffuser un contre-imaginaire, révolté et utopique.

La mesure qui frappe Marco Bola ne me concerne pas seulement comme auteur ou comme militant anarchiste, mais comme être humain qui entend préserver ses rêves de l’emprise capitaliste.

Le site Lundimatin a publié la traduction française d’un article de la revue Camilla «Les rats de l’imaginaire» sur les mésaventures de Boba.

“Les vampires” ~ par Gédicus

Il y a 47 ans, le 25 avril, au Portugal, une chanson de José Afonso, Grandola vila morena, donnait le signal du soulèvement qui allait mettre fin à 48 ans de dictature et ouvrir la porte à une des révolutions les plus fortes du XXe siècle.

Pour saluer cet anniversaire, voici la traduction d’une autre chanson de Zé Afonso, plus ancienne, mais qui n’a rien perdu de son actualité, au Portugal et ailleurs.

Capture d’écran 2021-04-25 à 12.13.10

Dans le ciel gris, sous l’astre muet

Battant des ailes dans la nuit bâillonnée

Ils  viennent en bande à pas de velours

Pour sucer le sang frais du troupeau

 

Si l’on est trompé par leur air sérieux

Et qu’on ouvre la porte à leur venue

Ils mangent tout, ils mangent tout

Ils mangent tout et ne laissent rien

 

De toutes parts surgissent les vampires

Ils se posent sur les toits, se posent sur le pavé

Le ventre plein de vieilles dépouilles

Sans aucun souci de ces vies détruites

 

Ils sont les gérants de tout l’univers

Seigneurs par force, maîtres sans loi

Se goinfrant, buvant du vin nouveau

Dansant la ronde dans les forêts du roi

 

Ils mangent tout, ils mangent tout

Ils mangent tout et ne laissent rien

 

Au champ de peur tombent les vaincus

Leurs cris s’entendent dans la nuit étranglée

Gisant dans les fosses, victimes de leur foi

Et le sang du troupeau ne tarit pas

 

Si l’on est trompé par leur air sérieux

Et qu’on ouvre la porte à leur venue

Ils mangent tout, ils mangent tout

Ils mangent tout et ne laissent rien

 

No céu cinzento, sob o astro mudo
Batendo as asas pela noite calada
Vêm em bandos com pés de veludo
Chupar o sangue fresco da manada

Se alguém se engana com seu ar sisudo
E lhes franqueia as portas à chegada
Eles comem tudo, eles comem tudo

Eles comem tudo e não deixam nada

A toda a parte chegam os vampiros
Poisam nos prédios, poisam nas calçadas
Trazem no ventre despojos antigos
Mas nada os prende às vidas acabadas

São os mordomos do universo todo
Senhores à força, mandadores sem lei
Enchem as tulhas, bebem vinho novo
Dançam a ronda no pinhal do rei

Eles comem tudo, eles comem tudo
Eles comem tudo e não deixam nada

No chão do medo tombam os vencidos
Ouvem-se os gritos na noite abafada

Jazem nos fossos, vítimas dum credo
E não se esgota o sangue da manada

Se alguém se engana com seu ar sisudo
E lhes franqueia as portas à chegada
Eles comem tudo, eles comem tudo

Eles comem tudo e não deixam nada

Sur la révolution portugaise on peut lire Phil Mailer, Portugal 1974-1975, révolution manquée ? (Les nuits rouges), et sur Grandola et José Afonso, Jean Lemaître & Mercedes Guerreiro, Grandola vila morena (Otium).

“N’abandonnons pas la démocratie directe du Rojava” ~ par Pierre Bance

Pierre Bance est l’ancien directeur des éditions Droit et Société, et auteur de La Fascinante Démocratie du Rojava. Le contrat social de la Syrie du Nord, aux éditions Noir et Rouge. Je reprends ici la tribune qu’il a publiée sur le site Reporterre, auquel renvoient la plupart des liens. C. G.

Nous avons nos soucis : le coronavirus, son vaccin, les plans sociaux qui se multiplient, la dette qui grossit, des libertés publiques malmenées, les défaillances de la démocratie représentative… Cela justifie-t-il que l’on oublie la petite république du Rojava?

Là-bas, quelque part en Mésopotamie, se mène une expérience que nous devrions soutenir et protéger. Parce que nous sommes redevables à ceux qui ont vaincu territorialement l’État islamique au prix de plus de 11 000 morts et 24 000 blessés pour un effectif de 70 000 combattants. Parce que le Rojava, ce n’est pas seulement cette épopée militaire des Kurdes et de leurs alliés arabes, c’est aussi une expérience démocratique inédite et fascinante.

Inédite, car la constitution du Rojava, nommé Contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord, lie démocratie directe et démocratie parlementaire. Alliage improbable de communes autonomes, d’assemblées législatives et de conseils exécutifs de cantons et de régions, tous fédérés par l’Administration autonome démocratique.

Celle-ci ne se veut pas gouvernement. Bien au contraire, elle entend donner les plus larges pouvoirs aux citoyens. Derrière cette intention, le but est annoncé: se passer de l’État-nation pour mettre en place une société avec le moins d’État possible, le temps de transférer aux institutions autoadministrées locales toutes les missions de service public, toutes les fonctions régaliennes. Ainsi parviendra-t-on au confédéralisme démocratique prôné par le leader kurde Abdullah Öcalan, qui n’a rien à envier au fédéralisme sans État de Proudhon.

Fascinante, car la démocratie du Rojava s’épanouit au cœur d’un Proche-Orient pétri de dictatures, de démocraties chaotiques, d’États-nations aux visées hégémoniques, au milieu de sociétés aux coutumes patriarcales et aux pratiques religieuses conservatrices. Cette démocratie protège les droits de l’homme et les libertés fondamentales que n’importe quel autre pays démocratique, dans les mêmes conditions géopolitiques, réduirait au nom de l’état d’urgence, des circonstances exceptionnelles ou de l’état de siège.

Elle unit les peuples, kurde, arabe, assyrien, chaldéen, turkmène, arménien, tchétchène, tcherkesse…, de diverses confessions, musulmane, chrétienne et yézidie, au sein de la Fédération, à égalité de droits et de devoirs. Elle encourage la mosaïque culturelle et la protège ; toutes les langues maternelles ont droit de cité, du jardin d’enfants à l’université. Elle institue de manière absolue la parité et une coprésidence homme-femme dans toutes les instances publiques et civiles. Les femmes y tiennent toute leur place, assumant les plus hautes responsabilités administratives, politiques, militaires et civiles. Là où régnait la loi du plus fort, prévalent désormais le principe d’égalité et la justice du consensus.

Remplacer le capitalisme par l’autogestion, via des coopératives

Au même titre que l’État doit être réduit à quelques fonctionnalités, le capitalisme est censé être progressivement remplacé par l’autogestion des activités productives agricoles et industrielles. Les coopératives s’y emploient, dans le respect de l’écologie. Pas une écologie environnementaliste, mais une écologie sociale telle que l’a théorisée le penseur étasunien Murray Bookchin: remplacer le capitalisme naturellement destructeur par une société débarrassée de la domination sous toutes ses formes, où la technologie est au service de l’Homme, où la décentralisation de la production tend à l’autosuffisance locale.

Sans doute tout ne fonctionne pas à merveille au nord de la Syrie. Si les avancées en matière de droits et de libertés sont incontestables et remarquables, sur le terrain économique, l’alternative sociale et écologique reste modeste et, sur le plan politique, les institutions constitutionnelles ont du mal à fonctionner. Quant à l’armée – les Forces démocratiques syriennes –, elle a tendance à se substituer au pouvoir civil, ce qui, diraient les zapatistes, n’est pas de bon augure. «Tout le pouvoir aux communes» reste une ambition, constamment rappelée mais difficile à réaliser. Comment pourrait-il en aller autrement avec la guerre impérialiste ottomane d’Erdoğan, la pression des obscurantistes du djihad, les menaces d’Assad de réinvestir le territoire et les trahisons des alliés russes et occidentaux?

Aujourd’hui, la situation est grave. La Turquie et ses mercenaires islamistes, chaque jour, bombardent les villes et villages dans le nord du Rojava, préparent une quatrième invasion après celles qui ont conduit à l’occupation du triangle Azaz-Bad-Jarablous en 2016, du canton d’Afrin en 2018 et de la bande Girê Spî-Serêkaniyê en 2019. Si rien ne bouge du côté de la société civile, si les instances politiques internationales regardent ailleurs, surtout si les États garants du cessez-le-feu de 2019 – Russie et États-Unis – trahissent une fois encore Kurdes et Arabes, il en sera fini de cette expérience politique, riche d’enseignements tant pour les démocrates que pour les révolutionnaires, de «cette étrange unité qui ne se dit que du multiple», dont Gilles Deleuze et Félix Guattari n’imaginaient pas qu’elle se réaliserait au cœur de ce Proche-Orient si peu libertaire.