Totem et tabous. In memoriam François Combes

L’ami Rémy Ricordeau me fait passer ces photos de la tombe de «François Combes, vieil ami nantais récemment disparu, lecteur de Benjamin Péret, ancien agitateur étudiant en mai 68 et ex-membre du Conseil de Nantes. […]
Par fidélité intellectuelle pour son père qui s’était passionné à la fin de sa vie pour l’art totémique amérindien autant que par goût personnel, Tristan a en effet exécuté un coup d’éclat hautement poétique qui restera, je l’espère, dans l’histoire de ce qu’il faut désormais appeler “activisme funéraire”: un remarquable et élégant totem sculpté et érigé par ses soins sur la tombe de François domine désormais les tristes croix mitoyennes.
Premier pas d’un mouvement qui va assurément se développer dans tout l’espace social, le merveilleux commence ainsi à coloniser les nécropoles de nos villes et villages.»

Deux rencontres aux “Rencontres”: Tania Magy et Sonia Martins Mateus

De cette cinquième édition des « Rencontres du Maquis pour l’émancipation » dans l’Hérault, d’ailleurs riche en débats sur (contre) la résilience et l’effondrisme (collapsologie), sur les rapports entre anthropologie et anarchie, et sur la vasectomie (Élodie Serna a présenté son excellent livre Opération vasectomie, paru chez Libertalia[1]), je retiendrai deux rencontres dans les rencontres.

Tania Magy

Avec Tania Magy tout d’abord, qui présentait justement un court-métrage tourné avec des collégiens et collégiennes Roms : Nous les enfants gitans. Le film ne m’a pas complètement convaincu, probablement biaisé qu’il est par son origine (une commande institutionnelle), mais j’ai pu bavarder un moment avec Tania et j’ai acheté son livre pour en savoir davantage.

Ça n’est pas seulement parce qu’elle se déplace souvent en roulotte, mais l’expression qui me vient à l’esprit en prenant connaissance de son témoignage est : « femme-orchestre ». « Artiste, voyageuse, anthropologue [pas moins de deux doctorats] », comme le précise le titre de son bouquin (voir couverture ci-dessous), mais encore vidéaste, militante à la Confédération nationale du travail (CNT-AIT, à Pau) au sein de laquelle elle a créé une section des gens du voyage, Tania Magy a su faire des armes de tout ce qui aurait pu – dans le monde comme il va – la marginaliser, et donc la neutraliser : origine, culture, goûts érotiques. Le tout avec un mélange, que je crois n’avoir jamais rencontré, entre une constante mise en scène de soi et une parfaite humilité.  

Voyageurs et voyageuses en chambres, découvrez cette sœur errante, cette voyageuse de l’esprit, en lisant son livre et en consultant son blogue : vous pourrez vous y abonnez à sa lettre d’information Fraiches et pas chères (spécimen ci-après).

Éditions La Cause du poulailler (Coirac)

Sonia Martins Mateus

Avec Sonia Martins Mateus ensuite, autre « femme-orchestre », qui utilise de nombreuses techniques et considère, elle-aussi, ses origines (portugaises, en l’espèce) comme une matière à sublimer dans l’alchimie créative : de ce qui pourrait plomber nos semelles faire les éclats d’or d’un regard.

Je suis souvent réfractaire à la forme dite « installation », tant on en a abusé (et du public également) pour faire passer pour création sensible un geste minimaliste qui semble répondre davantage à la possibilité d’investir un espace (en général vaste et séduisant par lui-même) qu’à une nécessité intérieure (reproche que je ferais à Anne Imhof, dont j’ai publié, il y a peu, des photos de l’exposition au Palais de Tokyo). Le travail de Sonia Martins Mateus échappe à cette critique en ce qu’elle mêle toujours des techniques différentes et « installe » parmi des éléments « de décor » (parpaings, pierres) des objets qu’elle a réalisés : je pense à ces serpents ou à cette salamandre en céramique. Le travail des mains, de la glaise, du feu est toujours présent.

L’une des techniques utilisées par Sonia qui me touche particulièrement est le transfert de photographies sur plâtre, qui produit ce que j’appellerai des « pierres de mémoires » où s’impriment comme sur les murs de Pompéi les silhouettes nostalgiques du passé.

Je vous invite à consulter le site de Sonia Martins Mateus, auquel j’emprunte quelques images, une très belle présentation de son travail (format pdf), et À l’ombre de la pierre. Mémoire d’un caillou (format pdf), réflexion à partir de l’architecture du village d’origine de sa famille, où vous croiserez l’anthropologue Jeanne Favret-Saada et d’autres sorcelleries.

Comme d’habitude, cliquez sur les images pour les AGRANDIR.

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[1] Élodie Serna sera le jeudi 16 octobre à la librairie « L’Hydre aux mille têtes », à Marseille.


“Flonflons” ~ de Gérard Lambert-Ullmann

Éditée au Temps qu’il fait, cette histoire, pleine de chansons et de joyeuses agapes, de livres et d’espoirs de justice sociale, débordante d’amour et d’amitié, est comme le rêve d’une vie bonne, vécue entre égaux généreux. Elle est l’utopie douce-amère d’une fraternité libertaire — peut-être pas si irréaliste ou naïve qu’il y paraît.

Il y a dans l’air une lumière de petit baiser. C’est l’époque où le soleil caresse le vert sans le brûler. Guillemette a ouvert grand la fenêtre de la «salle à manger» où elle ne va plus qu’une ou deux fois par an, pour aérer. Malgré le printemps et ses oiseaux bavards dont les laïus se glissent par la fenêtre, cette pièce est bien vide maintenant. Elle semble trop grande, elle qui, autrefois, paraissait toujours trop petite quand la famille et les amis s’y pressaient autour du gigot ou de la dinde. Tout avait changé l’hiver où le grand chêne était tombé, écrasé de neige. Le ciel s’était creusé d’un seul coup pour Guillemette. Quelques jours auparavant, son mari était mort, lui, le costaud inusable, qui à 80 ans passés, après une vie d’usine et de combats syndicaux, faisait encore ses trente kilomètres à vélo tous les jours, sous le cagnard ou sous la pluie, en short, mais pas les trucs fluos de ceux qui jouent au tour de France : le bon vieux short kaki du retraité de l’armée des Indes auvergnates. Papy les belles cuisses, on l’appelait. Il avait des muscles comme le penseur de Rodin, bronzé comme un pain d’épices. Mort connement, écrasé par un camion poubelle. Une fin qui l’aurait bien fait marrer s’il avait su. Guillemette le devinait, l’entendait : «Tu crois qu’il y a des morts intelligentes ?» Mais le rire était cassé.


Guillemette avait eu du mal attendre la fin des frimas. Pourtant, dès les premiers bourgeons, elle avait décidé de se remettre au jardin. Ne pas se laisser abattre. Guillemette reste une battante. Mais, à chaque fois qu’elle pénètre dans cette pièce, elle s’y trouve sonnée par les souvenirs. Les portraits de famille ont été détachés des lambris couvrant les murs, y laissant des rectangles plus clairs qui en soulignent l’absence. Mais cette «frisette», comme on disait hier, semble avoir gardé l’écho des ripailles d’antan, des rires et des chants, comme une conque marine fait entendre les vagues aux oreilles étonnées.


Mais voilà que ce bourdonnement lointain est rattrapé, supplanté, par un chant plus ferme. Par la fenêtre ouverte entre un air que Guillemette connaît bien. Un air qui la ramène loin en arrière, vers sa jeunesse ardente, quand elle avait «des matins pleins les poches», comme le dit si bien la poétesse Annie Le Brun. L’air sur lequel son défunt mari et elle s’étaient rencontrés du temps où les barricades fermaient la rue mais ouvraient la voie. Un air de lutte qu’ils avaient ensuite si souvent goualé ensemble : «La vie s’écoule, la vie s’enfuit.»


L’accordéon tâtonne, s’arrêtant pour reprendre, serrer la mélodie au plus près. Elle va l’aider. Elle soulève le capot du vieux piano, sûrement désaccordé mais tant pis; fait sonner les notes, clairement, fortement, sans aucune hésitation.
Dehors, l’accordéon marque un temps de surprise puis se met au diapason. Ils se trouvent, s’enhardissent, pour finir dans un crescendo radieux. Guillemette entend un grand rire. Par-dessus la haie de son jardin, elle voit une tête aux boucles très brunes et peu domptées. Un regard vif et chaud. Gilles vient de déménager. Il a quitté un appartement assez triste pour cette maisonnette fleurie voisine de celle de Guillemette, baptisée il y a longtemps Ker Matou (elle avait été tentée de la baptiser Ker Ozène après une marée noire, mais avait reculé devant la mauvaise plaisanterie qui risquerait de lui peser assez vite). Ker Matou était un hommage aux greffiers qu’elle cajolait volontiers. Une pancarte à l’entrée du chemin appelait d’ailleurs les maladroits à la vigilance : «Attention, chats gentils.»


L’ouvrage est (très) recommandé à celles et ceux qui aiment les films de Prévert et Carné, l’accordéon bien sûr, et l’amour aussi.

Il est truffé (comme le disent les libraires d’ancien des ouvrages où l’on a rangé photos et lettres) de références musicales, politiques et littéraires, que documente une annexe utile.

Déconseillé aux végans.

Gérard Lambert-Ullmann, né en 1949 au pied des fortifs dans la zone de ce qui deviendra le «neuf-trois». Parigot jusqu’à la quarantaine, devenu Breton par enchantement, «voyageur» à la Stevenson (mais moins loin). Puis Docteur ès truelle et marteau, cuistot gourmand, grand bâfreur d’écrits, commis-voyageur pour éditeurs, avant de devenir plus longtemps libraire (artisan-passeur de littérature à Saint-Nazaire pendant près de vingt ans. Peu après la cessation de sa librairie, il a publié un bref récit des joies et désillusions du métier : Dernier chapitre (Joca seria, 2014).

“L’Algérie au temps du hirak: quelles perspectives pour les révolutionnaires?” ~ par Nedjib Sidi Moussa

Suite aux élections législatives marquées par une abstention record et la victoire des partis liés à l’administration, Les Échos constataient, le 16 juin, qu’un élément manquait à l’opération des autorités visant à restaurer l’ordre antérieur au 22 février 2019: «la participation populaire à sa contre-révolution». Deux jours plus tard, L’Express employait l’expression caricaturale de « révolution du sourire » pour désigner le hirak et allait jusqu’à présenter les contestataires algériens comme autant de « révolutionnaires »

Si l’on peut, sans grandes difficultés, caractériser les mesures répressives du régime militaro-policier de «contre-révolutionnaires», il est en revanche plus douteux, au sujet du mouvement populaire, de prendre des vessies réformistes pour des lanternes révolutionnaires, sans pour autant remettre en cause le courage ou la persévérance de nombreux hirakistes privés d’alternative – faute d’articulation saisissable entre les aspirations à la liberté et les exigences d’égalité.

Cela étant, il existe assurément des révolutionnaires en Algérie, comme dans tous les pays. Or, en l’absence d’organisation et d’intervention conséquentes, leur poids politique a été réduit pratiquement à néant au cours des deux dernières années, laissant le champ libre aux forces démocrates-libérales et aux réactionnaires de tout poil, alimentant chaque jour davantage un désarroi mortifère.

Sans doute existe-t-il des causes liées à l’histoire récente du pays permettant de comprendre l’autolimitation du hirak. Par conséquent, un bilan du mouvement populaire bridé par les illusions petites bourgeoises de ses porte-paroles autoproclamés ne saurait éviter d’interroger les ressorts de la fragmentation durable de la société, ainsi que la dépolitisation profonde des classes laborieuses.

De la même manière, toutes les questions qui fâchent devront être abordées, à commencer par celle-ci: une révolution sociale est-elle concevable lorsque des pans entiers de la population préfèrent risquer leur vie sur des embarcations de fortune pour traverser la Méditerranée au lieu de se confronter aux forces d’oppression et de répression de leur pays?

Évidemment, il ne s’agit pas de poser le problème en des termes moraux mais de saisir les implications sociales et politiques de l’émigration de masse – sur laquelle comptent les autorités, trop heureuses de voir partir de potentiels contestataires –, tout comme la difficulté de nombreux Algériens à se projeter dans leur propre société et à en envisager la transformation, sans oublier qu’entre 1962 et 1989 le régime se disait «socialiste».

Parmi les tâches de l’heure, une critique des rares groupes se réclamant du socialisme en Algérie s’impose, non pas pour alimenter une polémique stérile, mais pour comprendre pourquoi ces formations n’ont pas réussi à constituer des points d’appui au cours de la dernière période.

Dans un article publié le 18 avril, le groupe Révolution permanente pointait les manquements du Parti socialiste des travailleurs (PST) et de la Voie ouvrière pour le socialisme (VOS). Au premier – parti frère du Nouveau parti anticapitaliste en France –, il était reproché sa «compromission avec la mouvance libérale-démocratique dans le cadre du Pacte de l’Alternative Démocratique (PAD)». Quant au second – scission ouvriériste du PST –, sa «démarcation du hirak et de ceux qui l’ont conduit vers l’isolement» ainsi que son appel du 28 mars à «la formation de listes portant un programme démocratique, social et anti-impérialiste» à l’occasion des législatives étaient dénoncés.

La direction du PST a commis une faute en s’associant à des formations bourgeoises dans le cadre du PAD, confirmant de la sorte son réformisme – sans que cela ne remette en cause la sincérité et la combativité de ses militants, notamment à Bejaïa. De son côté, VOS a eu le mérite de refuser les fronts interclassistes et de rejeter les mots d’ordre portés par l’opposition libérale du type « transition démocratique » ou «processus constituant».

Mais ce groupe trotskiste est limité par le formalisme de ses animateurs qui ont impulsé un Front ouvrier et populaire – réplique de «gauche» au PAD – dont l’aspect positif – à savoir la tentative de rendre visible l’expression propre des travailleurs – a été gâché par la propension de ses dirigeants à préférer les jeux d’appareils à la fédération d’éléments révolutionnaires – sur une base autonome –, ce qui a conduit à enfermer cette potentialité subversive dans une perspective para-syndicale. Néanmoins, l’erreur la plus incompréhensible aura été de s’engager dans la voie électorale.

Les révolutionnaires devront tirer toutes les leçons de ces errements et combattre les illusions entretenues par les courants libéraux, islamistes ou socialistes. La tâche est énorme, les moyens sont modestes mais la solution ne passera ni par les élections ni par la «construction du parti».

Nedjib SIDI MOUSSA

Repris du site de Courant alternatif, journal de l’OCL.

Site de Nedjib Sidi Moussa