Notre-Âme en feu! Billet d’humeur après l’incendie ~ par Victor Strukalo

Après avoir aboli l’ancien régime de droit divin, le peuple français en a vandalisé le symbole, lieu de noces royales et de privilèges cléricaux, qui trônait au sein de Paris. Plus de deux siècles plus tard, ce drame se joue à l’envers: la destruction de la cathédrale annonce une révolution. Quand brûle Notre-Dame, le peuple brûle aussi. Les étincelles volent et embrasent les cœurs. «Le Cœur de la Nation est en flammes», a-t- on pu entendre. Pour l’instant, il ne s’agit que de Notre-Dame.

À mesure que la nuit tombe, le feu, visible à dix kilomètres à la ronde et sur les écrans du monde entier, ravage le symbole du pouvoir temporel et spirituel. Il fallut l’effort concerté de 600 sapeurs-pompiers pour l’éteindre. Il ne reste plus personne pour lutter contre les feux invisibles qui font rage actuellement au sein du peuple. Toute l’attention se tournant vers la lueur de l’incendie, qui les a même remarqués? Pourtant les derniers mois ont montré le danger de la combustion spontanée. Oubliez la révolution, semble suggérer le langage présidentiel. Le mot juste pour cet immense rassemblement, pour cette solidarité qui réchauffe les cœurs, c’est le mot patriotisme. Le spectacle humain autour du grand incendie de Notre-Dame rend caduc tout autre nom. Une telle ardeur n’est-elle pas bonne pour le moral sous un gouvernement représentatif, élu démocratiquement?

Il est peu probable que ces feux invisibles, momentanément dissimulés, s’éteindront d’eux-mêmes. Quant aux soldats du feu, malgré leur vaillance d’hier soir, ils sont eux aussi sans pouvoir. Attention, le feu pourrait les saisir à leur tour.

Tant qu’il y a de l’air pour respirer, chaque âme reste une torche possible. Vous savez aussi bien que moi qu’une telle chaleur intérieure ne détruit pas les corps. Mais savez- vous qu’elle peut ravager les États?

Le moment est venu de retourner comme un gant la métaphore du «cœur de la nation». Est-ce de la fumée que je vois, ou bien des gaz et des projections d’eau? Sont-ce des flammes qui montent en flèche, ici et là, tout autour de ce monument de la révolte qu’on appelle la France? Néanmoins, si l’on en croit celui qui est encore Président de la République, «le pire a été évité».

Et maintenant?

Ce feu passera dans l’histoire, feu l’histoire qui reste. Un incendie fait l’histoire tant que l’histoire continue d’être faite.

Anankè, le mot que Victor Hugo avait trouvé gravé dans une tour de Notre-Dame, ce livre de pierre, n’est pas venu à l’esprit d’un journaliste commentant l’événement brûlant. Dans sa bouche, il est devenu fatum. Mais l’anankè n’est pas le destin, le fatum fatal. Anankè, c’est la Nécessité. Elle était vénérée à Corinthe avec Bia, la Violence ou la Force, dans un temple où il n’était pas permis d’entrer. N’est-ce pas toujours le cas?

 

On confond la Nécessité – nécessité violente – avec le Destin. Mais le souvenir de la révolte ne se confond avec rien. Ce n’est pas le souvenir des causes perdues, mais des causes retrouvées, retrouvées sans arrêt.

La destruction d’un symbole est symbolique en elle-même. Le jour où Notre-Dame a brûlé, le peuple s’est vu consumé par le feu. Notre-Dame a survécu, montrant que le destin peut être évité. Mais la nécessité, non. Des vents puissants attisent la flamme populaire, menaçant de ce «pire», qui n’a été évité que symboliquement. Quand Hugo écrivait: «Un triple anankè pèse sur nous, l’anankè des dogmes, l’anankè des lois, l’anankè des choses», il a mis le doigt sur l’essentiel. À ces trois nécessités «qui enveloppent l’homme» il a mêlé une quatrième: «la fatalité intérieure, l’anankè suprême, le cœur humain ». Une nécessité qui, une fois ressentie, fleurit. Une fleur rare et fragile, l’anankè de la révolte.

 

Victor Strukalo

Le 16 avril 2019

“Ravachol” avec du William Blanc dedans [Encore lui? Oui, encore!]

Je me flatte d’être un des (tout récents) abonnés au Ravachol. Quelle ne fut pas ma surprise douloureuse (le mot n’est pas trop fort) en constatant que ma première livraison d’abonné contient un entretien avec William Blanc, (dont je reproduis une page sur deux).

Encore lui! Cet individu s’immisce décidément partout. On s’abonne à un canard anarchiste blésois, pour être tranquille, et voilà! Sa relation intime avec une héroïne de Game of thrones (j’espère que je ne spoile rien là…) ne justifie pas tout!

Et pourquoi pas un entretien dans Lundi matin tant qu’on y est? Riez, riez, ça arrivera plus tôt que vous ne croyez…

Poser les vraies questions.

Trente ans après le massacre de Tian’anmen, L’Insomniaque éditeur rend hommage aux victimes

 

Le 4 juin 2019, il y aura trente ans que le gouvernement chinois réprima dans le sang une révolte démocratique qui secouait Pékin et les grandes villes chinoises depuis près de deux mois.

Quelques mois après ce drame atroce, madame Ding Zilin et son époux Jiang Peikun, bouleversés par la mort de leur fils âgé de 17 ans, décidèrent de recueillir les témoignages de citoyens qui, comme eux, avaient perdu un enfant, un parent, un proche dans la nuit du massacre. Malgré les pressions exercées par le régime, ils dressèrent peu à peu une liste de 202 noms de victimes. C’est cette liste, loin d’être exhaustive, que nous publions ici.

Ding Zilin fut rejointe dans sa quête par d’autres femmes qui devinrent les «Mères de Tian’anmen», par référence aux Mères de la place de Mai, à Buenos Aires. Quelques hommes se joindront à elles, en particulier certains des blessés qui ont survécu au massacre. […]

Affiche recto-verso diffusée par le comité «Pékins de tous les pays, unissons-nous!», qui occupa le bâtiment des services éducatifs de l’ambassade de Chine à Paris le 29 juin 1989 (voir ci-dessus en détail de l’affiche, le télégramme adressé à Deng Xiaoping).

GILETS JAUNES, RÉVOLTE NOIRE ~ par Guy Girard

Depuis le 17 novembre 2018, partout en France, des hommes et des femmes ont revêtu le gilet jaune que les automobilistes enfilent pour signaler que leur véhicule, immobilisé au bord de la route, a quelque avarie. Mais cet accessoire imposé par les règles de la sécurité routière est depuis l’automne dernier devenu un signal de détresse collective et tout autant l’emblème de colères refoulées depuis des années qui, sans crier gare, se sont muées, par-delà protestations et revendications certes parfois confuses, en une véritable révolte populaire. À petites causes grands effets, si l’on se souvient que celle-ci fut déclenchée par l’annonce de la hausse, une fois de plus, des taxes sur le carburant. La cause réelle est l’appauvrissement continu d’une vaste partie de la population, que par euphémisme on nomme classe moyenne pour ne pas employer le terme plus exact de classe prolétaire puisqu’elle regroupe ouvriers, employés, paysans endettés, chômeurs, petits artisans, retraités aux maigres ressources, hommes et femmes vivant ou survivant alentour de ce seuil de pauvreté derrière lequel seulement s’ouvrent l’une après l’autre les portes du désespoir, de l’angoisse et, hélas, de la culpabilité. N’a-t-on pas suffisamment ressassé à tous ceux-là qu’ils ne sont rien, tout juste utiles à consommer marchandises et illusions, dont la moindre n’est pas que, de toute façon, la marche de ce monde, conduite par les lois du marché, est par nature le mouvement même de la réalité?

De la misère sociale qui accable ceux qui ont en masse revêtu ces gilets jaunes, le discours dominant avait cyniquement déduit qu’elle s’accompagnait nécessairement d’une misère intellectuelle et sensible, répondant servilement à celle qui est inlassablement promue par tous les instruments de crétinisation, depuis le gadget électronique dernier cri jusqu’aux bains de foule hystériques dans les stades, depuis l’usage de plus en plus massif de tranquillisants et de drogues diverses jusqu’aux viols des consciences par les communautarismes et autres idolâtries identitaires. Ce n’est plus qu’ainsi que se définit l’idée de progrès, cette mystification accompagnant la religion profane du capital, qui se réalise de courbe de croissance en courbe de croissance, dans un progrès technique qui vise à réduire, de façon de plus en plus fonctionnelle, l’individu à un corps-marchandise, bientôt lardé de puces électroniques, dont l’une attestera devant la police, de ses bonnes volontés de citoyen. Le jeu politique n’est plus dès lors entendu que comme l’acquiescement grégaire, à dates fixes, à cette ignoble supercherie qui est donc en train de se découvrir contestée, d’abord dans ses modes puis dans son principe même.

Si l’occupation des ronds-points a ainsi montré que tout ne tournait plus aussi rond dans les têtes des gilets jaunes que dans l’éternel retour du peu de réalité, les manifestations qui ont suivi et qui se répètent chaque samedi dans les rues de Paris et celles de tant de villes de province, ces défilés ou plutôt ces dérives au large des habitudes consenties et au cours desquelles se réveillent, encore trop peu, ces bons instincts de destruction (ah, Bakounine!) sont les saturnales rythmant l’émergence d’un désir de profonde rupture, sinon encore de révolution. Certes, pour l’instant, les forces de l’imagination collective ne sont pas telles qu’elles puissent produire en ce moment de crise, à nouveau visible par tous, de la civilisation capitaliste, une utopie invitant à la complète réinvention des modèles sociaux de production et d’interprétation de la réalité, autrement dit à un ré-enchantement du monde ; néanmoins il est frappant de constater combien reste vivace le mythe de la Révolution française. Les gilets jaunes d’aujourd’hui, dès lors qu’ils ne se laissent pas embourber dans le marais du soi-disant « grand débat national » qui n’est rien d’autre qu’un soporifique exercice de communication organisé par les politiciens au pouvoir, sont appelés à devenir les sans-culottes de demain. Comme en 1789, il y a toujours des privilèges à abolir, ou mieux, à partager entre tous ! Comme en 1789, il y a toujours des Bastilles à prendre et des châteaux à brûler : des agences bancaires, édifices publics et sous-préfectures ont été vandalisés – mais c’est trop peu ! Comme en 1789, sont écrits des cahiers de doléances: mais ce sont des cahiers de défiance et d’insolence qui gagneraient à être écrits et à circuler, et non pas en direction des bureaux ministériels ! A la Marseillaise qui est si souvent chantée chaque samedi par les manifestants, certes on préférerait entendre une version mise au goût du jour de la Carmagnole ! Et s’il faut des drapeaux, qu’ils soient plutôt rouges et noirs plutôt que ces torchons tricolores ! Mais on se garde d’oublier que ce mouvement n’est radical, pour l’instant, que dans les excès de sa colère et non pas encore dans l’élaboration d’un projet collectif. Les références à 1789, à ce mythe fondateur d’une communauté humaine jamais encore advenue, pour heureusement surprenantes qu’elles soient, ne doivent pas non plus cacher l’amnésie de toute la geste du mouvement ouvrier depuis deux siècles, qui explique peut-être la difficulté qu’ont les gilets jaunes à mettre en pratique d’autres moyens d’action, plus subversifs, que les rassemblements du samedi, aussi nimbés de belles étincelles émeutières soient-ils. Bloquer l’économie, par les moyens du sabotage et de la grève générale ou par toutes les joies possibles de la désertion de la vie quotidienne, reste le grand pas à franchir pour que ce qui se passe d’enthousiasmant depuis la mi-novembre, ne s’inverse pas sous le signe de la défaite et de la résignation qu’attendent, chacun dans leur bordel de campagne, les palotins * du prurit électoral.

Il est d’ores et déjà néanmoins acquis que, malgré la répression et les violences policières, malgré l’acharnement de la plupart des médias à taire la vérité de ce mouvement sous de grossières caricatures, malgré la publicité ainsi faite à l’intrusion dans les cortèges hebdomadaires de nazillons en service commandé, malgré les soucis électoralistes de certains gilets jaune pâle et malgré la division entre manifestants et casseurs entretenue par tous ceux qui restent aveugles à la nature intrinsèquement destructrice du capitalisme, il est, oui, maintenant évident que pendant toutes ces journées de colère et de révolte inapaisée, a recommencé à circuler une parole libérée de ses routines. Des gens se parlent en marchant ensemble dans les rues, en se moquant ou en insultant ensemble les flics ; les réseaux sociaux sont détournés de leur logique hypnotique ; et chacun au dos de son gilet jaune a écrit une formule souvent percutante où l’humour est l’amorce de la poésie et de la poésie faite par tous.

  Bâtiment de la Banque de France en feu à Rouen (29 décembre 2018).

Ainsi, au fur et à mesure que ce mouvement dure – aujourd’hui 30 mars 2019 il en est à son vingtième acte hebdomadaire! – les propos échangés, les réflexions partagées, les slogans bombés sur les murs prennent en des élans variables une tournure ouvertement radicale pour ceux et celles que les diverses tactiques de démoralisation essayées par l’État ne réussissent ni à endormir, ni à effrayer. La chronique de cette révolte sans idéal ni idéologie retient déjà divers épisodes comme en décembre dernier, à Paris, le saccage de l’Arc de Triomphe, cet abject symbole guerrier, puis en janvier la destruction de la porte d’entrée d’un ministère ou en province le début d’incendie d’une sous- préfecture… Chaque manifestation aura eu son lot d’affrontements avec la police, de bris de vitrines, de voitures incendiées et le plus souvent possible de pillage (ou de réappropriation individuelle), et on vit, lors de la belle journée du samedi 16 mars, les Champs Élysées mériter enfin leur nom de plus belle avenue du monde. Aussi fallait-il certes s’attendre, dès lors qu’avec une évidence renouvelée, il apparait que la démocratie représentative ne représente que les intérêts de la bourgeoisie, à ce que l’État dévoile une fois de plus sa nature intrinsèquement autoritaire. S’additionnant à des lois sécuritaires – donc scélérates – qui furent votées lors des précédents gouvernements, les interdictions de manifester en tel ou tel lieu (dorénavant, par exemple, les Champs Élysées) sont promulguées par les préfets dépendant du ministère de l’intérieur, cependant que la flicaille (police et gendarmerie) a reçu l’ordre adopter de nouvelles tactiques pour réprimer plus violemment encore – et avec l’aide de l’armée, si nécessaire – les manifestants dont le nombre, quatre mois après le début de ce mouvement, ainsi que le soutien parmi la population, restent toujours inquiétants pour un pouvoir pressé de reprendre «le calendrier des réformes», c’est-à-dire de reprendre l’offensive dans la guerre sociale.

Il faut pourtant constater que, à ce jour, ce mouvement des gilets jaunes n’a pas su ou pu reprendre l’avantage sur les premiers terrains qui virent son émergence : les ronds-points sur les routes et les péages d’autoroutes, d’où ils furent délogés courant décembre, ni qu’il n’a non plus réussi, malgré quelques tentatives, à « bloquer l’économie » en occupant quelques lieux symboliques de l’exploitation capitaliste (un centre de redistribution d’Amazon, par exemple ou ce week-end, une poudrière fournissant des gaz lacrymogènes à la police). Manque d’expérience des luttes sociales, ou manque de leaders charismatiques : les gilets jaunes ne sont pas tombés de la dernière pluie, qui ne donnent aucune marque de confiance ni aux syndicats, ni aux diverses chapelles gauchistes et ni non plus aux sirènes de l’extrême-droite, réfutant ainsi en ce cas la réduction de leur mouvement à une éruption de populisme. Car le fait même que les revendications, les slogans, les désirs mêmes exprimés par les gilets jaunes soient si divers, de la naïveté la plus attristante (ces demandes de référendum ou de démission du président !) à la lucidité la plus désespérée, le fait surtout qu’est à chaque fois insatiable l’envie de parler, d’échanger, de nouer ou de renouveler les liens d’une fraternité fragile mais évidente, d’une communauté d’expériences vécues enfin hors du monde marchand, cela montre sans doute que ce qui se passe de nouveau dans ce mouvement, c’est l’invention, non encore consciente mais ritualisée chaque samedi, d’un temps autre, d’un temps absolument différent de celui qui règle sur le mode du « toujours plus vite » la production et la circulation de la marchandise. Temps, entre deux moments émeutiers, de la palabre et de la déambulation collectives dans ces beaux quartiers qui n’ont jamais rien vu de tel. Aussi émouvantes qu’une banque qui brûle, ces découvertes d’un temps long et lent ont entamé un processus d’usure des réflexes chronophages des appareils de domination : les flics sont fatigués et leurs chefs encore plus, dit-on. Ainsi s’inaugure un jeu de patience qui sera peut-être une pièce maîtresse pour que se donne à imaginer un nouveau désir de révolution.

Guy Girard, du groupe surréaliste de Paris   

11 février – 31 mars 2019

* Palotins, êtres mécaniques serviles créés par les pouvoirs pataphysiques du Père Ubu d’Alfred Jarry [not C. G.]

Nota. Les illustrations ont été choisies par le tenancier du blogue.

 

 

RÉGÉNÉRATION n°26 ~ hiver[!] 2019

Ils y vont un peu fort les copains de Régénération! L’hiver déjà? Je sais bien que Winter is coming comme on dit dans Game of thrones, mais quand même. Avant l’hiver, le printemps, l’été et l’automne. et justement, à ce propos, notez sur vos tablettes (cette expression vieillotte est redevenue actuelle! Y’a qu’à causer comme d’habitude hein!) les alentours du 10 au 15 août durant lesquels se tiendront les troisièmes Rencontres du Maquis pour l’Émancipation à Minerve (programme détaillé à suivre).

Pour télécharger le n°26, c’est ICI.