Grève du baratin

Si l’on en croit le gouvernement, les directions syndicales et les médias, sur les mille raisons de notre colère, tout se limiterait à une seule: la «réforme» des retraites. Cette façon de réduire notre révolte est une manière de préparer sa défaite. Soit le gouvernement reculera  et on nous dira que nous avons «gagné» et qu’il faut retourner au chagrin. Soit le gouvernement se montrera musclé et on nous dira qu’il faut être «réalistes» et… retourner au chagrin.

Quelle que soit l’issue de ce prétendu «bras de fer» le sens profond de notre soulèvement sera étouffé.

Mais nous ne sommes pas en grève et dans la rue pour nous satisfaire de quelques miettes avec la certitude de les voir grignoter très vite par de nouvelles « réformes ».

Bien sûr, nous ne voulons pas qu’on réduise encore plus nos moyens d’existence. Nous voulons même, en plus de retraites suffisantes, pouvoir vivre plus décemment, finir le mois, payer le loyer, l’électricité, l’eau, le gaz, l’essence, la cantine, les soins nécessaires… Nous voulons plus de moyens pour les hôpitaux, les crèches, les écoles, les pompiers, les transports en commun et autres « services publics ». Et nous le voulons tout de suite. Cela va déjà bien au-delà de la question des retraites.

Mais, plus profondément, nous voulons reprendre le pouvoir sur nos vies, arrêter d’être des pions baladés par les politicards, les bureaucrates; pressurés par les oligarchies; assommés et mutilés ou tués par leurs robocops. Nous voulons fabriquer une organisation sociale qui nous convienne, loin de la servitude actuelle que nous subissons dans tous les domaines. Nous voulons un monde meilleur. Dans lequel on puisse respirer et jouir de la vie.

Ce n’est pas tous les jours que nous sommes si nombreux, insurgés, au coude à coude et résolus à ne pas nous laisser tromper une fois de plus. Ne laissons pas cette force se gâcher en accouchant d’une souris maigre. Ne laissons pas des «négociateurs» nous faire renoncer à tout ce que nous pouvons gagner si nous sommes assez déterminés. Imposons toutes nos exigences.

Gilles et John

10 décembre 2019

“Un Paris révolutionnaire” ~ Présentation de la réédition à la librairie Publico, le 22 novembre

Les Éditions libertaires rééditent le beau livre Un Paris révolutionnaire, dirigé par Claire Auzias, et auquel j’ai collaboré. Claire présentera cette réédition à la librairie Publico, 145 rue Amelot, le 22 novembre prochain à 19h.

Un jour, la tombe de Jean Baptiste Clément était couverte de cerises fraîches ; des pendants d’oreilles ornaient juteusement ses bas-reliefs. C’était magnifique. Las, de conventionnels œillets rouges vinrent plus tard les faner. Plus jamais on n’embauma la stèle du chansonnier le plus célèbre de la geste révolutionnaire.

Je préfère quant à moi le Paris bohémien de la cité des Roulottes qui éclot un fier matin de la fin du XIXe siècle aux flancs de la place Clichy, semant un beau désordre dans l’équerre des lois scélérates, comme j’aimais savoir proche le cirque Romanès, en ce même lieu cent ans plus tard. […]

De réminiscences en hauts lieux partagés, nous avons porté des raisins frais à Louise Michel à Levallois-Perret, des fruits au gastrosophe du cimetière de Montmartre, et nous avons joué au tarot des rues pour agrémenter l’aujourd’hui.

Ce livre est une incitation au jeu.

Pour rire encore, nous avons répudié pédantisme ou didactisme ; ces pages n’étalent pas des connaissances monumentales qui sont la vie commune de ceux qui se contemplent dans les révolutions.

Encore bien moins s’agit-il de faire le tour de la question ! Seuls les ignorants croient tout savoir. Les kilomètres de bibliothèques du monde, les kilogrammes de papiers impubliés, les monceaux d’archives jamais triées, les mémoires sensibles des contemporains confirment qu’on ne vient pas à bout – c’est son essence même – d’une chose illimitée telle que la révolution.

Depuis « Sur certaines possibilités d’embellissement irrationnel d’une ville » des surréalistes, jusqu’aux flâneries du Baudelaire barricadier de 1848, à travers les jeux de l’oie des pouvoirs successifs qui s’approprièrent la ville, nous dérivons, après les situationnistes, parmi nos émotions arbitraires : pourquoi ce lieu plutôt qu’un autre ? Pourquoi cette silhouette, et non pas celle-ci ?

Les quelques règles du jeu proposées aux auteurs étaient précisément leur bon plaisir, et entière partialité ; ni représentativité (ce leurre d’objectivité auquel les scientifiques durs ont renoncé depuis belle lurette), ni concours général : nos manuels scolaires sont là pour nous promener d’images pieuses en Champs-Élysées tricolores. À quoi bon célébrer ceux que chacun connaît ? Place ici aux rassemblements anonymes, aux héros d’un grand soir, aux visionnaires inaperçus et aux cosmopolites de toujours. Mais oui, nous nous jouons aussi des constructions hiérarchiques, et les plus visibles devant la scène ne sont peut-être qu’instruments provisoires.

Ce livre est invitation à Cythère : à continuer l’écriture des révolutions comme il vous plaira.

Claire Auzias

“Les Gilets jaunes : un mouvement qui surprend et continue à interroger” ~ par Gato Soriano et Nicole Thé

À la lecture ou à l’écoute des réactions nous venant de connaissances à l’étranger, nous avons eu plus d’une fois l’impression que, dépendant des informations et des analyses diffusées par les médias, ils n’ont pas saisi la dynamique spécifique du mouvement français des gilets jaunes et en sont restés souvent à une image de mouvement simplement réactif et violent dans ses manifestations. Ce petit texte veut tenter d’en transmettre une image plus proche de la réalité.

Précisons d’emblée que même s’ils sont restés minoritaires en nombre, les gilets jaunes ont été soutenus avec constance par une grosse partie de l’opinion publique, y compris quand la violence des forces répressives a dissuadé de plus en plus de monde de prendre part à leurs manifestations.

En France, les médias dominants se sont intéressés au mouvement des gilets jaunes dès le début, mettant en exergue le caractère surprenant de son éclosion et massif de ses manifestations – décidées sans l’aide d’aucune organisation ayant pignon sur rue et sans demander l’autorisation à qui que ce soit. Mais, dès les premières interventions violentes de la police, ils se sont essentiellement attachés au côté spectaculaire des affrontements pour tenter de le discréditer.

Dès le début, pourtant, certaines des caractéristiques du mouvement pouvaient prêter à réflexion.

La majorité de ceux qui participaient aux manifestations du samedi venaient des petites villes de la France profonde et, n’ayant jamais manifesté auparavant, ne connaissaient pas les « règles » de l’action militante qui consistent à signaler son intention de manifester à la préfecture et à en négocier le parcours. Pour eux, descendre dans la rue pour se faire entendre, c’était exercer son droit le plus strict. Certains allaient même jusqu’à crier « La police avec nous ! », convaincus de leur légitimité. Se voir agresser par les flics, matraquer, gazer, cibler par des grenades et des balles de flashball a été la première surprise, avant que certains commencent à réagir et à s’affronter aux forces de l’ordre.

L’usage des réseaux sociaux pour se fixer rendez-vous a donné leur caractère imprévisible aux manifestations du mouvement, certes, mais les médias qui voulaient voir dans cet usage les raisons de ce qu’ils ne parvenaient pas à saisir oubliaient qu’avant leurs actions de blocage ou de manifestation, les gilets jaunes s’étaient rencontrés physiquement sur les ronds-points, y avaient échangé des idées, sortant ainsi de leur isolement et de leur abrutissement devant la télé et se créant des amitiés et des solidarités nouvelles. C’est d’ailleurs bien cette dimension – la libération de la parole, l’envie de discuter, de découvrir d’autres expériences et d’autres points de vue – qui frappait le plus dans les manifestations des premiers mois. Un élément qui rappelait fort le climat de Mai 68 aux copains qui l’avaient vécu.

La dynamique

La goutte qui a fait déborder le vase dans la vie de ceux qui allaient s’appeler les gilets jaunes a été l’annonce en novembre 2018 de l’augmentation des taxes sur les carburants. Leur colère se comprend aisément : la raréfaction des services publics et des petits commerces dans les zones rurales et l’éloignement croissant des centres-villes encouragé par la spéculation foncière ont rendu l’usage de la voiture indispensable aux habitants de « la France périphérique », que ce soit pour faire ses courses, accompagner les enfants à l’école ou se rendre au travail. Du coup, les médias ont mis l’accent sur le caractère antifiscal du mouvement, le présentant comme une jacquerie poujadiste, une extension nationale du mouvement breton des bonnets rouges en quelque sorte[1].

Pourtant, on n’a pu être que frappé par l’évolution rapide du discours et des revendications. Après la pétition contre l’augmentation du prix des carburants du début, intervenant dans un climat où le soutien de la droite et de l’extrême droite encourageaient les expressions nationalistes et anti-immigrés, voire racistes, les gilets jaunes, partant du constat de leurs communes difficultés croissantes à boucler les fins de mois, sont rapidement passés à une dénonciation de plus en plus argumentée des inégalités (« Nous sommes de plus en plus pauvres, ils sont de plus en plus riches »). Du coup, le soutien des droites a fait rapidement défaut : dès la deuxième semaine de décembre, Wauquiez (chef de la droite classique) demandait le rétablissement de l’état d’urgence et Le Pen prenait ses distances. Dans le même élan, les revendications ont pris un contenu de plus en plus social, même si la dimension fiscale est restée centrale (retour de l’impôt sur la fortune, supprimé par Macron, taxation du transport aérien, mais aussi augmentation du SMIC), et si ni le patronat ni le capitalisme n’ont été mis en cause en tant que tels – une absence de référence à la lutte de classes qui a amené Samuel Hayat à parler de défense d’une  « économie morale »[2], ce qui, à ses yeux, rapprocherait les gilets jaunes de mouvements sociaux antérieurs au mouvement ouvrier.

Parallèlement, c’est une critique sans détours de la prétendue « démocratie représentative » qui s’est fait entendre (« Vous ne nous représentez pas, vous n’êtes pas de notre monde »), vite reliée par des revendications de « démocratie directe » : l’introduction du référendum d’initiative citoyenne (RIC) et la convocation d’une assemblée constituante sont devenus et restés des revendications dominantes au sein du mouvement. Ce qui suppose certes une foi un peu naïve dans l’ordre constitutionnel, mais en même temps inscrit la lutte des gilets jaunes dans la continuité des mouvements pour une « démocratie réelle » de la dernière décennie (mouvements des places en Espagne et en Grèce, Nuit debout en France en 2016). Sans doute faut-il y voir l’expression d’une exigence profonde de notre époque.

Enfin il est remarquable que, décrié au départ par les écologistes pour son opposition à une taxe « écologique », le mouvement ait su rapidement prendre en compte la question environnementale dans ses revendications, donnant naissance au slogan qui fera fortune : « Fin du monde, fin du mois, mêmes responsables, même combat ».

L’affrontement

Le terrain de l’affrontement ne peut pas être l’usine, du fait des délocalisations, du démantèlement de ce qu’on appelait les « forteresses ouvrières », des fermetures d’usines qui continuent de plus belle, de la répression interne et de la facilité de licenciement accordée aux patrons, mais aussi de la collaboration syndicale. Le patronat n’est pas perçu comme un ennemi direct, et le Medef ne sera pas directement visé. C’est à l’État que les gilets jaunes s’attaquent, car c’est lui qui distribue les allocations sociales insuffisantes, durcit le traitement des chômeurs, ferme les hôpitaux et réduit les services publics, augmente les taxes sur les produits de première nécessité comme les carburants, tout en se gardant bien de taxer le transport aérien et maritime.

Le terrain de l’affrontement, ce sont donc les routes et la rue. On commence par se rassembler sur les ronds-points, puis on passe aux blocages routiers, qui mettent à mal le chiffre d’affaires de la grande distribution (la journée du Black Friday fait un gros flop), et aux levées de péages autoroutiers, qui contribuent à la popularité du mouvement auprès des automobilistes.

Ensuite on va manifester dans les villes proches, et bientôt – en réaction à la provocation macronienne (« S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent le chercher ! ») –, on va chercher le responsable chez lui, à Paris, et on investit les beaux quartiers où s’accumulent les lieux de pouvoir et où on sera sûr d’être vu par les médias – mais qui n’ont guère l’habitude de voir dans la rue des gens en colère ! De plus dans la rue on peut s’organiser tout seuls, sans avoir à obtenir l’accord et l’appui des syndicats. Et dans la rue chacun peut afficher ce qui lui tient le plus à cœur, sur une pancarte et surtout sur son gilet, apportant sa pierre à un ensemble jaune joyeux et combatif, aussi composite que tolérant.

Viser l’Élysée, dans un climat de fête foraine ou de carnaval – comme pour l’épisode du chariot élévateur utilisé pour enfoncer la porte d’un ministère –, mettre le feu à quelques poubelles et tenter de se protéger des agressions policières, tout cela n’a pas grand-chose à voir avec la violence organisée des « radicaux », comme les appelle le pouvoir. Les « radicaux », oui, seront de la partie dès que les occasions d’affrontement avec la police se feront jour, mais leur violence, elle, est instrumentalisée pour justifier la violence répressive de l’État par médias interposés.

L’intervention militante

La diabolisation médiatique des gilets jaunes a, au départ, eu des effets perceptibles y compris sur les militants d’extrême gauche ou libertaires. Mais l’évolution des revendications, le succès relatif obtenu au terme du premier mois de mobilisation et le caractère communicatif des manifestations du samedi ont assez vite levé les réticences de beaucoup d’entre eux, y compris des plus syndicalistes. Du coup, leur participation directe au mouvement a contribué à en infléchir quelque peu le caractère. Dans les manifestations, des drapeaux rouges se sont mêlés aux drapeaux tricolores, des gilets rouges ou orange aux gilets jaunes, les slogans anticapitalistes aux « Macron démission », et des groupes se réclamant des gilets jaunes se sont peu à peu constitués dans les quartiers et les communes de banlieue des grandes villes, dans une ambiance joyeuse et infiniment moins sectaire que celle des réunions militantes « classiques ». Les actions ont commencé à cibler plus directement des grandes entreprises et à marquer un soutien à des luttes de boîte en cours. La notion de « démocratie directe » a elle-même pris un contenu différent, centré sur la pratique des assemblées locales, notamment à la suite de « l’appel de Commercy ». Lequel a ensuite donné naissance à trois « assemblées des assemblées » (AdA), où malheureusement les méthodes du l’extrême gauche partidaire ont beaucoup contribué à noyer la richesse potentielle des échanges sous un interminable jeu de motions et d’amendements singeant le jeu parlementaire. Ces AdA ont toutefois poussé en avant le thème du municipalisme, avec référence à Bookchin et au Rojava, au point que les tentatives municipalistes (listes citoyennes se constituant en vue des municipales, formes assembléaires consolidées) apparaissent aujourd’hui comme le seul « débouché politique » visible du mouvement[3].

Dans les manifestations du samedi, l’implication progressive, à partir du mois de janvier, de groupes gauchistes, antifascistes et autonomes, qui ont pratiqué leur sport préféré, pas toujours de façon intelligente, a pris parfois la forme d’affrontements avec la police ou d’attaques contre les symboles du « capitalisme » : guichets automatiques des banques, McDonald’s, revendeurs de voitures de luxe, panneaux publicitaires… jusqu’à la journée du 16 mars, où de hauts lieux du luxe des Champs-Élysées ont été dégradés et le Fouquet’s incendié sous les applaudissements de milliers de gilets jaunes. Cela a largement contribué à diffuser l’image d’un mouvement pratiquant ouvertement l’affrontement violent, alors que, si l’on tient compte des centaines de manifestations de gilets jaunes qui ont eu lieu sur tout le territoire français, il y a plutôt de s’étonner du bas niveau de violence des manifestants face à la police la plus violente d’Europe et à un niveau de répression sans égal depuis la guerre d’Algérie.

La (non-)réponse du pouvoir

Outre le souverain mépris de classe de Macron pour l’expression du mécontentement populaire, un facteur a joué un rôle non négligeable dans la radicalisation et la persistance du mouvement : le refus de toute concession de la part des individus placés à la tête de l’Etat (du moins jusqu’à la fin 2018, où Macron est obligé d’anticiper des mesures prévues pour les années à venir en lâchant une dizaine de milliards), accompagné d’une répression féroce, largement relayée par une justice aux ordres[4]. Une attitude jamais démentie qui a jeté régulièrement de l’huile sur le feu, au point que plusieurs observateurs se demandaient si Macron était vraiment stupide ou s’il jouait une stratégie d’affrontement à l’instar de Cavaignac en 1848.

On peut aussi se dire que la pratique macroniste consistant à marginaliser et affaiblir les corps intermédiaires, et notamment les syndicats, n’a pas permis à ceux-ci d’assurer le contrôle de la rue, comme ils l’avaient fait lors des grèves et manifestations contre les réformes des retraites effectuées sous Chirac, Sarkozy et Hollande. La méfiance de la majorité des gilets jaunes envers les syndicats, perçus comme cogestionnaires des politiques gouvernementales, n’a pu qu’être entretenue par leur inaction (CGT) ou leur complicité avec le pouvoir (CFDT).

Toutefois, entre janvier et mars 2019, Macron a tenté de renouer une relation avec certains corps intermédiaires en instituant son « grand débat » : à l’opération de propagande en direction de la population et de division/diversion vis-à-vis du mouvement s’est ajoutée une opération de séduction et de pédagogie en direction des maires, de plus en plus nombreux à exprimer une forme de malaise.

Des éléments déconcertants pour la gauche

Beaucoup d’encre a coulé sur la question de la composition sociale du mouvement, dénoncé comme interclassiste par les puristes de l’action ouvrière. Or, il faut bien constater que dans un contexte de désindustrialisation avancée du pays, les figures sociales présentes sur les ronds-points sont celles atomisées du prolétariat péri-urbain[5] (ménagères, aides-soignantes, infirmières, ouvriers, manutentionnaires, routiers, précaires « ubérisés », chômeurs, retraités)… ainsi que de la part de la classe moyenne mise en difficulté par les crédits immobiliers ou à la consommation. L’importance évidente du rôle des femmes est à la mesure de leur rôle croissant dans un monde du travail où le secteur tertiaire est devenu dominant. Un vrai mouvement, donc, pas une copie des images stéréotypées de la classe ouvrière.

Un autre élément qui déconcerte les gauches est le fait que leurs références historiques (et ses symboles) sont totalement inopérantes. Celles des gilets jaunes sont reprises de la Révolution française de 1789 : les sans-culottes, la Marseillaise, le drapeau bleu-blanc-rouge… Un imaginaire de fierté nationale plus que nationaliste ou d’extrême droite, construit dans les années d’école, commun et accessible à toute la population, à l’exception des gauchistes peut-être…

Nous verrons au moment des élections européennes, que, indépendamment du fait qu’une majorité de Français maintient sa méfiance à l’égard des partis et continue à s’abstenir, le spectre du fascisme agité par Macron, qui se présente encore une fois comme dernier rempart contre Le Pen, ne marche plus. La liste macronienne arrivera d’ailleurs en seconde position derrière celle du Rassemblement national de Le Pen (pour laquelle nombre de gilets jaunes semblent avoir voté dans l’idée de faire perdre Macron), en siphonnant les voix de la droite classique, qui dans ses réflexes d’ordre lui accorde toute sa confiance.

Les éléments de force du mouvement des gilets jaunes sont à la fois simples et complexes.

Il utilise la diversité des idées comme une force et pas comme un facteur de division. Il a su se nourrir des discussions internes, n’a pas eu peur des différences d’opinions ni de formes d’action.

Il s’est affirmé comme un mouvement d’action et pas de représentation. Il fait des choses concrètes, il affirme et ne négocie pas.

Il existe dans la rue : c’est ce qui fait son unité interne. Jusque-là, il ne s’est pas divisé selon les clivages électoraux. Sa devise pourrait être : la lutte nous unit, les élections nous divisent.

Il n’a pas de chefs, pas de représentants qui puissent être utilisés comme otages par les médias et le pouvoir en place. Certes il existe un certain nombre de « figures », en partie fabriquées par les médias mais aussi très suivies dans les réseaux sociaux, aux opinions disparates. Autour de certaines d’entre elles se sont constitués des groupes qui donnent le la pour l’appel à manifester, et dont les divisions ont des conséquences visibles aussi dans la rue. Mais toute volonté trop évidente de s’imposer comme leader du mouvement a toujours suscité le mépris et a été clairement combattue.

La répression policière (toujours niée par le pouvoir) est d’une intensité jamais connue dans le dernier demi-siècle. À court terme elle produit peur et démobilisation, mais pousse aussi le mouvement à se souder au-delà de ses contradictions. Elle devient même un argument avancé par certains collectifs intervenant dans les « quartiers » des banlieues pour pousser les jeunes qui y vivent à s’impliquer dans le mouvement – avec des résultats fort modestes, que ne suffit pas à expliquer le peu de solidarité suscité par les émeutes de 2005. Faute d’ouvertures gouvernementales et de négociations, l’affrontement devient la seule relation possible avec l’État, qui ne cède désormais sur rien. A long terme, en revanche, la répression alimente la perte de confiance en l’État, qui donne à voir ses fonctions réelles. Ce qui pourrait ouvrir la voie à d’autres révoltes imprévisibles.

Gato Soriano et Nicole Thé

Septembre 2019

[1] En réponse à ce genre d’allégations, on peut citer, à titre d’exemple, la réponse faite par le groupe de gilets jaunes de Belleville (Paris) dans son tract « A d’autres », repris sur le site de Mediapart, et la lettre ouverte au journal Il Manifesto envoyée par un groupe de jeunes Italiens vivant à Paris, à lire sur http://www.archiviolfb.eu/gilets-jaunes-la-stampa-italiana-lettera-aperta-manifesto/.

[2] Voir : Samuel Hayatt, « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir » : https://samuelhayat.wordpress.com/2018/12/05/les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir/

[3] À cela il faut aussi ajouter une implication dans la bataille pour le référendum d’initiative partagée (RIP) sur la privatisation des Aéroports de Paris, que le gouvernement s’apprêtait à effectuer et qui a suscité l’opposition conjointe de toutes les forces parlementaires non gouvernementales, de gauche comme de droite.

[4] Au point que l’ONU charge Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili, de présider une commission d’enquête sur l’usage disproportionné de la force contre les manifestants, et que l’ACAT, la LDH, Amnesty International ne cessent de dénoncer les violences policières. Pour des informations détaillées sur les victimes de la répression, voir le site de David Dufresne http://www.davduf.net/alloplacebeauvau?lang=fr

[5] La région parisienne est pour le mouvement un monde à part. D’une part, parce que les problèmes des populations qui y vivent sont très différents de ceux qui ont mené à la naissance du mouvement (les transports en commun y étant très développés, on peut y vivre sans voiture, chose impossible à la campagne ; les offres du travail y sont plus nombreuses ; la question du logement est bien plus dramatique qu’en province). D’autre part, du fait du poids des cités de banlieue soumises quotidiennement à une répression sociale et raciale plus marquée. Le mouvement s’y est donc développé plus tardivement, sous l’impulsion et avec une présence écrasante de l’extrême gauche. Et la ville de Paris a été un terrain d’affrontement avec l’Etat plus que d’enracinement du mouvement.

Lectures utiles

Plusieurs dizaines de textes sont sortis sur le mouvement des gilets jaunes. Nous en citons quelques-uns qui nous ont semblé particulièrement significatifs et utiles pour comprendre le mouvement. A la différence des livres, ils sont tous récupérables sur Internet.

 Sur le site de la revue Temps critiques : « Sur le mouvement des gilets jaunes » et tous les articles suivants parus sur le sujet.

Sur le site de la revue A contretemps : F.G. « Eclats de fugue en jaune majeur » et Camille Freyh, « À visages humains », entre autres.

Jacques Chastaing, « D’où vient et où va l’extraordinaire mouvement des Gilets Jaunes »

Yves Cohen, « Les “gilets jaunes” parmi les mouvements sans leader des années 2010 »

Pierre Dardot et Christian Laval, « Avec les gilets jaunes : contre la représentation, pour la démocratie »

Freddy Gomez, « Jeux et enjeux d’une sécession diffuse »

Samuel Hayat, « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir » ; « Les Gilets jaunes et la question démocratique »

Entretien avec le sociologue Michalis Lianos, « Une politique expérientielle, Les gilets jaunes en tant que “peuple” »

Fréderic Lordon, « Fin du monde ? »

Gérard Noiriel, « Les gilets jaunes et les “leçons de l’histoire” »

Jacques Philipponneau, « Quelques éclaircissements sur le mouvement des Gilets jaunes à l’adresse d’amis étrangers »

Max Vincent, « Remarques critiques sur le mouvement des Gilets jaunes »

Voir aussi les nombreux articles parus sur les sites de Lundi matin, mais aussi Mediapart et Reporterre

“Tôt ou tard” ~ par Taisiia Cherkasova

«Tôt ou tard» est un nouveau tableau de Taisiia Cherkasova, que j’ai eu le plaisir et le privilège de voir aujourd’hui – en chaire et en os pour l’artiste et en peinture pour le tableau. La reproduction ci-dessus ne rend pas justice à l’extraordinaire minutie de réalisation du «grain» de la peau. Aussi me suis-je permis (sans en référer à l’autrice) de sélectionner un détail qui montre bien, je pense, ce souci du détail, qui évoque la technique de la mosaïque.

Tôt ou tard? Le plus tard possible…

Même si chacun·e peut se rassurer (— Je n’en suis pas encore là!), nous avons bel et bien mis le doigt dans de multiples engrenages qui nous mènent via la nourriture transgénique, entres autres chemins mal fréquentés et pavés d’intentions mauvaises, aux humains modifiés et «augmentés». Le regard granuleux, d’un vide mortel, que pose sur nous le modèle de Taisiia Cherkasova, c’est le regard posthumain. Le nôtre dans le miroir de ce futur-là, si nous le laissons advenir. Le malaise que nous éprouvons à sentir ces «yeux» braqués sur nous, l’attraction/répulsion que suscite cette nudité monstrueuse sont des signaux d’alerte bienvenus. Et l’occasion de vérifier la richesse d’inspiration et la maîtrise d’une jeune artiste.

Le coup de chalumeau dans les vignes du Midi n’est pas une calamité agricole

Je suis vigneronne.

Je n’écris pas en qualité de vigneronne.

Je n’écris pas non plus en qualité de vigneronne victime d’une calamité agricole, d’une catastrophe naturelle ou d’un accident climatique. Ce qui s’est produit dans les vignes du Gard et de l’Hérault vendredi 29 juin, est d’une tout autre nature, d’un tout ordre, ou plus exactement d’un tout autre désordre.

J’écris en qualité de témoin du changement climatique à l’œuvre, qui est en fait un bouleversement, qui ne concerne pas ici des vignerons, là des arboriculteurs, hier des pêcheurs, demain des Parisiens asphyxiés, mais bien tous, citadins ou ruraux, habitants du Sud comme du Nord, de l’Ouest, ou de l’Est.

J’écris en qualité d’hôte de la terre. Nous sommes chacun, individuellement, interdépendants les uns des autres.

J’étais vendredi matin dans les vignes pour faire un tour d’inspection des troupes et ramasser des abricots dans la haie de fruitiers que j’ai plantée en 2010 entre les terret et les cinsault. Il faisait déjà très chaud. Je ne sais pas combien, je ne veux pas ouvrir le livre des records. Je suis rentrée au frais, et je me suis plongée dans la lecture d’un livre passionnant, La vigne et ses plantes compagnes de Léa et Yves Darricau. J’ai repoussé la plantation de 30 ares de vignes à l’origine programmée pour cette année, à plus tard, à quand je saurai comment et quoi planter. Je cherche. À 18 heures, Laurent, mon voisin de vignes avec qui je fais de l’entraide, m’appelle :

— Là-haut à Pioch Long, les syrah sont brûlées.

— Comment ça brûlées ?

— Oui, brûlées, les feuilles, les raisins, comme si on les avait passé au chalumeau.

J’ai pris ma voiture, et je suis allée dans les vignes. Quand j’ai vu à La Carbonelle, les grenaches, feuilles et grappes brûlées, grillées, par zones, sur la pente du coteau exposée sud-ouest, je n’ai pas pensé à la perte de la récolte. J’ai vu que certaines étaient mortes, que d’autres ne survivraient pas. Il faisait encore très très chaud et j’ai été parcourue de frissons. La pensée m’a traversée que c’était là l’annonce de la fin de l’ère climatique que nous connaissons, la manifestation de la limite de l’hospitalité de la terre. Puis je suis passée sur le plateau de Saint-Christol, là où depuis le XIIème siècle l’homme a planté des vignes pour qu’elles bénéficient pleinement des bienfaits du soleil et du vent. Et là, à droite, à gauche, j’ai vu des parcelles de vignes brûlées, grillées dans leur quasi-totalité.

Il y aura des voix, celles des porte-parole des vignerons, chambre d’agriculture, représentants des AOC, et c’est leur rôle, pour évaluer les pertes de récolte, la mortalité des ceps, et demander des indemnisations.
Il y aura les voix invalidantes de la culpabilité, celle des gestes que l’on a faits dans la vigne les jours précédents et que l’on n’aurait peut-être pas dû faire, ou ceux que l’on n’a pas faits et que l’on aurait dû faire. Et si j’aurais su…. À ceux-là, je réponds, les si n’aiment pas les rais.

Il y aura des voix pour dire qu’à cela ne tienne, on va généraliser l’irrigation, et si cela ne suffit pas, eh bien on plantera des vignes, plus haut dans le Nord, ailleurs. Peut-être même y en aura-t-il pour s’en réjouir. À ceux-là, je réponds qu’ils sont, au mieux des autruches, au pire des cyniques absolus et immoraux, dans les deux cas des abrutis aveugles.

Ce qui s’est produit ce vendredi 29 juin dans les vignes du Midi, est un avertissement, un carton rouge. Ce n’est pas seulement les conséquences d’un phénomène caniculaire isolé doublé d’un vent brûlant, mais la résultante de trois années successives de stress hydrique causé par des chaleurs intenses et de longues périodes de sécheresse qui, année après année, comme nous prenons chaque année des rides, ont affaibli les vignes, touchant ce vendredi 29 juin, celles qui étaient plantées dans ce qui était jusqu’alors considéré comme les meilleurs terroirs. C’est aussi la résultante d’un demi-siècle de pratiques anagronomiques.

La Carbonelle est plantée de vignes depuis 1578. C’est un mamelon en forme de parallélogramme bien exposé au vent et soleil. Ce qui s’est passé le 29 juin, dit que l’ordre des choses s’est littéralement inversé. Le vent et soleil ne sont plus des alliés de l’homme. La solution de l’irrigation est la prolongation d’un défi prométhéen. On se souviendra qu’il lui arrive quelques bricoles à Prométhée. Cela dit aussi que le changement va plus vite que la science agronomique et ses recherches appliquées, cela nous précipite dans un inconnu. Il nous faut radicalement changer notre rapport à la terre, ne plus nous en considérer comme des maîtres, mais des hôtes, que l’on soit paysan ou citadin.

Ceux qui voudraient circonscrire à la viticulture du Midi ce qui s’est produit le 29 juin s’illusionnent. Le phylloxéra a été identifié en 1868 à Pujaud dans le Gard. Les vignerons des autres régions ont cru ou feint de croire qu’ils seraient épargnés. En 1880, le puceron avait éradiqué la totalité du vignoble français, et gagné toute l’Europe. Le phylloxéra était lui-même la « récompense » de notre quête du mieux, du plus. Il a été à l’origine de la seule grande émigration française et d’une reconstruction du vignoble qui a profondément changé l’équilibre même de la vigne. Nous en sommes les héritiers directs.

Ceux qui voudraient circonscrire le phénomène à la viticulture se dupent aussi. La vigne nous accompagne, sur notre territoire, depuis plus de deux millénaires, et l’homme depuis plus de 6 000 ans. Sa culture est tout à la fois un pilier et un symbole de notre civilisation. Si la vigne n’a plus sa place dans le Midi, l’homme ne l’aura pas davantage car le soleil et le vent seront brûlure sur sa peau.

Nous, vignerons, devons en tout premier lieu renouer avec la dimension métaphysique de notre lien à la terre et alors, nous pourrons changer radicalement nos pratiques. Mais il faudra autant de temps pour retricoter ce que nous avons détricoté. L’œuvre elle-même est vaine si par ailleurs, nous, vous, moi continuons à prendre l’avion comme nous allons promener le chien, goûtons aux fruits exotiques comme si on les cueillait sur l’arbre, mettons la capsule dans la machine à café comme un timbre sur une lettre, ainsi de suite. Ce que les vignes disent, c’est que notre civilisation elle-même est menacée.

Les abeilles l’ont aussi dit, avant la vigne. Mais nous ne les avons pas entendues.

Catherine Bernard