“Contre le virus capitaliste et sa société désolante” ~ par Nedjib Sidi Moussa

« Ce qui précipite si facilement les hommes vers les mouvements totalitaires
et les prépare si bien à une domination de ce type,
c’est la désolation partout croissante. »

Hannah Arendt.

 

Les gardiens de l’ordre capitaliste martèlent à l’unisson qu’«il y aura un avant et un après cette épidémie». Or, rien ne garantit un futur préférable à la situation qui prévalait pour la majorité de la population laborieuse avant l’apparition du Covid-19.

La crise multidimensionnelle dans laquelle nous ont plongé les irresponsables gouvernementaux rappelle, s’il en était encore besoin, que la bourgeoisie et son État ne se contentent pas de reprendre d’une main ce qu’ils prétendent donner de l’autre.

«Quoi qu’il en coûte», le pouvoir cherche en effet à protéger les intérêts des patrons au détriment de la santé des exploités. «Nous sommes en guerre», certes. Sauf que le conflit ne se cantonne pas au domaine sanitaire: il est éminemment politique et social.

Quand, avec un cynisme certain, une porte-parole salue les salariés qui vont travailler « la boule au ventre », il s’agit surtout de refuser l’exercice du droit de retrait pour ceux dont les employeurs feraient respecter les fumeuses « mesures barrières ».

Ainsi, les ouvriers qui ne peuvent guère recourir au télétravail – facteur supplémentaire de désocialisation – mesurent tout le mépris de classe dont ils font l’objet, jetant une lumière crue sur la «distance sociale» qui les sépare des préposés à l’encadrement.

Les indépendants, auto-entrepreneurs, artistes et autres travailleurs informels qui se débrouillaient tant bien que mal en dehors du salariat réglementé mesurent l’extrême fragilité de leur situation peu enviable.

Avec les chômeurs, les détenus, les sans-abris ou les étrangers, ils ressentent dans leur chair l’exclusion qui terrorise une classe moyenne jalouse de ses avantages, son arrogance, son langage et ses innombrables signes distinctifs.

Après le premier tour des municipales, la gauche radicale a souligné le «large désintérêt populaire pour cette élection perçue comme totalement déplacée». Ne fallait-il pas, dès lors, appeler au boycott actif de ce scrutin comme de tous les suivants ?

Dans une subite audace, des organisations franciliennes déclarent que « le syndicalisme ne saurait devenir le supplétif du gouvernement ». Or, les bureaucrates n’ont-ils jamais fait autre chose en cautionnant ces dernières années un « dialogue social » subventionné ?

Pendant ce temps, un magazine de la droite dure ricane devant la pagaille qui règnerait dans des « quartiers populaires » où l’on se bat – au sens propre – pour défendre son bifteck devant une boucherie hallal de la banlieue sud.

Tandis que les identitaires applaudissent au rapatriement d’Africains coincés en France, les xénophobes ne disent rien sur les Parisiens aisés qui ont fui la capitale pour gagner leurs résidences luxueuses de province.

Quant aux intégristes, ils invitent «à voir à travers l’épreuve du coronavirus et des conséquences qu’elle entraîne pour nous aujourd’hui la volonté de Dieu». Réjouissons-nous plutôt de la fermeture des lieux de culte et des enceintes sportives.

Le lock-out décidé unilatéralement par les autorités permet de dresser l’inventaire des «activités essentielles» et, par contraste, celui des tâches antagoniques à la satisfaction des besoins humains favorisées par un mode de production parasitaire.

Un journal laïque signalait que l’art et la culture devenaient explicitement «non indispensables» aux yeux des tenants du régime. Comme si la plèbe ne pouvait se contenter que de pâtes industrielles ou de boîtes de conserve.

En réponse au mépris pour l’université et la recherche, un collectif réclame «respect, éthique intellectuelle, transparence et intégrité», autant de valeurs à rebours des pratiques féodo-vassaliques qui régissent ce milieu menacé de clochardisation.

La situation n’est pas différente dans les autres secteurs de ce qu’on appelle «service public» par abus de langage; cette notion anachronique démantelée par la gauche, privatisée par la droite, contre-réforme après contre-réforme, froidement.

La santé n’est pas en reste. En une quinzaine d’années, des dizaines de milliers d’emplois et près de 70 000 lits ont disparu à l’hôpital public selon un quotidien. Mais applaudir à son balcon ne suffit pas à restituer ce qui a été détruit et volé.

Les «inconscients» ne sont pas les flâneurs que les drones surveillent ou que les policiers verbalisent. Ce sont les professionnels de la représentation qui ont bradé les conquêtes sociales. Ce sont les poseurs de la contestation qui ont multiplié les impasses.

Il n’y a plus rien à attendre des tenants d’une radicalité postmoderne (intersectionnels, décoloniaux, animalitaires, etc.) dont les thèses ont été balayées par cette déflagration qui interpelle notre commune humanité.

Par conséquent, il faudra établir le bilan des défaites successives et refuser, dès à présent, les fausses recettes qui ont conduit au désastre planétaire. La «crise sanitaire» exprime la crise du capitalisme et de la démocratie représentative qu’il faut rejeter définitivement.

Pourtant, d’aucuns en viennent à justifier l’attestation de sortie qui, toutes proportions gardées, remémore le livret d’ouvrier de l’Ancien Régime ou le permis de voyage sous la colonisation. Inutile de franchir le point Godwin…

Quelle liberté perdue faudra-t-il pleurer demain? Ici et maintenant, cette crise permet de tester à grande échelle les instruments d’un contrôle social perfectionné grâce aux nouvelles technologies. Et tout cela au nom de notre santé.

Car cette épreuve révèle les peurs enfouies, le degré d’aliénation et le niveau de passivité entretenu par l’injonction «restez chez vous» répétée inlassablement par les média de masse et relayée jusque dans nos logements exigus par voie d’affichage.

Mais la crainte ne nous grandit pas. Loin de là. L’isolement n’ouvre aucune perspective émancipatrice. L’atomisation sert le pouvoir, tous les pouvoirs. La propagande anxiogène vise à renforcer l’atomisation et à infantiliser des adultes déjà fragilisés.

Sur la radio publique, les auditeurs attendent des experts des consignes à propos de ce qu’ils ont le droit de faire, comme les jeûneurs demandent aux imams ce qui est licite sur les stations communautaires pendant le mois de Ramadan.

Heure après heure, les sirènes deviennent plus bruyantes. Que dire des regards fuyants quand on croise un piéton dans un quartier désert? Les masques, plus nombreux sur les visages malgré les stocks vidés, défigurent et installent l’ambiance d’un hôpital militaire.

L’absurdité d’un mode de vie subi éclate au grand jour avec la pandémie : le confinement a provoqué l’augmentation des ventes d’accessoires sexuels, de drogues et d’armes aux États-Unis. Sans parler de la pénurie de papier hygiénique dans les supermarchés.

On assiste à une ruée paradoxale sur les sites de rencontres alors que celles-ci ne sont plus possibles et encore moins désirées par des célibataires depuis longtemps indisponibles, dépressifs ou en épuisement professionnel.

Le toucher était suspect dans nos contrées inclusives, le contact devient criminel. On pourra balancer son malade et le géolocaliser grâce à des applications qui ramènent le morbide à une dimension ludique, comme n’importe quel jeu vidéo.

Mais la réalité nous rattrape très vite, à mesure que les « cellules éthiques » opèrent un tri selon les chances de survie des patients, comme dans l’Italie voisine, et que se creuse « l’espace de courtoisie » entre chaque consommateur.

Pour sortir du marasme, il faudra sans doute, ainsi que le suggère une revue chinoise, «opérer dans cet état perpétuel de crise et d’atomisation». D’autant que tout n’est pas perdu. Selon le quotidien français de référence, «l’union sacrée» n’est pas encore réalisée.

Tel est leur problème, telle est notre solution !

Socialisme ou barbarie…

Eros ou Thanatos…

Nedjib SIDI MOUSSA

Paris, le 22 mars 2020

Copié sur le site À contretemps.

“Chroniques Noir & Rouge” ~ nouvelle revue de bibliographie libertaire

Les éditions Noir & Rouge viennent de lancer une revue de critique bibliographique intitulée Chroniques Noir & Rouge.

J’en profite pour poursuivre le débat autour du livre L’homme sans horizon, de Joël Gayraud (Libertalia) en publiant ci-après la recension faite par mon ami Guy Girard.

Par ailleurs, vous pouvez télécharger ICI l’intégralité du numéro au format pdf.

 

«L’HOMME SANS HORIZON»

Recension par Guy Girard

Il est loisible d’affirmer que le degré de liberté dont dispose un individu quelconque à une époque donnée se mesure à sa capacité à voir, par –delà ses préoccupations coutumières, un horizon, lointain ou non, mais vers lequel vont ses pensées les plus audacieuses et ses désirs les moins faciles à satisfaire. Cet horizon, ouverture vers le possible, qui après avoir été occultée par bien des écrans métaphysiques imposés par les religions toujours obscurantistes, a pu être désignée, à la suite de Thomas More, comme une utopie. Sous le voile de la fable, il s’est ainsi agi de dessiner les contours d’une société plus juste, de façon à interroger les consciences et à exalter les énergies collectives pour qu’elles fassent brèche dans l’accablante continuité historique. La fin du dix-huitième siècle et surtout les premières décades du dix-neuvième siècle, avec Saint-Simon, Owen, Cabet et surtout Fourier ont diversement offert matière à rêver comment refonder une communauté humaine délivrée de ses habituels fléaux, à rêver certes, mais hélas sans clairement concevoir comment réaliser des projets parfois splendides. Aussi enchantées furent-elles, les fins manquèrent de moyens tout aussi enchanteurs pour déchirer le voile d’illusions autrement plus aliénantes dont disposent l’Etat et le capitalisme. La saisie et l’exercice d’autres moyens de mettre bas tout régime d’exploitation et de domination ont fait, on le sait, la force du mouvement ouvrier, tandis que la théorie et la critique de ces moyens oscillant entre la conquête du pouvoir politique et le bouleversement des conditions socio-économiques permettaient à ceux-ci de se réfléchir et de s’affiner dans une conscience de classe s’invitant dans le jeu dialectique entre sujet et objet : et de là les infortunes diverses depuis les désaccords entre Marx et Proudhon puis entre celui-là et Bakounine, qui n’ont pu que se figer en idéologies aussi pauvres en raison qu’en imagination, et parmi celles relevant du marxisme, un marxisme-léninisme de sinistre mémoire.

L’Histoire n’a d’intérêt que considérée en tant qu’histoire des révolutions. Moments de grand chambardement où lorsque tout (ou presque) déraille hors des voies admises ; le temps vécu bondit hors de sa morose quotidienneté sous l’impulsion de la fête révolutionnaire et se reconnait dans la reviviscence du mythe de l’âge d’or. L’image archaïque du paradis, trace immémoriale sans doute des sociétés antérieures à la division du travail, à l’invention de la propriété et des pouvoirs  hiérarchisés, se renoue dans celle du « temps des cerises » qui assigne au devenir la jouissance d’un printemps enfin maître de sa lumière. Cela qui alimente l’imaginaire utopique est certes ce dont se nourrit la vieille taupe qui sape en de moins heureuses époques les fondations de l’édifice social. Bel animal que cet emblème de la négativité, mais auquel fut abusivement prêté par les tenants du matérialisme dialectique le charme quasi-diabolique de représenter à la fois l’œuvre d’émancipation du prolétariat et son agent incarné par un parti s’auto-instituant porte-parole de la conscience de classe. C’est que l’imagination d’un autre futur, d’une communauté humaine réalisant sa liberté, déborde heureusement toute conception téléologique de l’histoire, toute idée d’une progression, qu’elle se fasse par bonds ou par glissades, tout fantasme d’un inéluctable progrès historique. Forte de ses propres excès, l’imagination, qui seule sait conjuguer le temps du mythe et la projection utopique, n’a de cesse d’interroger et de bousculer les outils conceptuels de la raison, même aiguisés au service des luttes révolutionnaires. Et c’est elle, cette imagination créatrice,  qui, tandis que les fenêtres de l’espérance utopique ont été brutalement refermées l’une après l’autre au cours des deux derniers siècles, garde trace des nouveaux paysages toujours trop brièvement entrevus pour, comme dans le travail du rêve et l’expression artistique du merveilleux, en décrypter, lire et enluminer les perspectives inabouties, de façon à ce que d’autres mouvements de révolte en poursuivent le tracé, pourvu seulement qu’il traverse et enflamme jusqu’au cœur les sensibilités collectives jusque dans leur quotidienneté.

Ces fenêtres que bien sûr le décervelage contemporain s’est acharné à occulter derrière rideaux et volets de ferraille et de vermine, Joël Gayraud, posté comme théoriquement sous leurs ombres  portées, a dans son nouveau livre « L’Homme sans horizon » voulu sur le plan philosophique en quelque sorte faire pièce au mauvais vitrier de Baudelaire. « La vie en beau ! la vie en beau ! » La fureur du poète l’accompagne secrètement dans sa dénonciation de la disparition de l’horizon utopique émancipateur organisée systématiquement (si tant est que tel esprit de système soit source de profit pour la déraison capitaliste) depuis quelques décennies. La tyrannie du Spectacle n’a pas été ébranlée par Mai 68. Et depuis 1945, le monstrueux développement du complexe militaro-industriel s’appuyant sur l’énergie nucléaire a quelque peu oblitéré la possibilité d’une révolution commençant de façon traditionnelle par une grève générale et des insurrections. L’incessant développement technologique permettant un contrôle des populations, ridiculisant les tragiques prouesses de la Gestapo ou du Guépéou, s’aggrave du fait que les individus participent librement à leur propre surveillance en achetant eux-mêmes leurs propres chaînes et en s’enfermant dans leurs réseaux virtuels. De ce constat amer, que faire sinon désespérer du désespoir lui-même?

S’aidant de la théorie critique de l’école de Francfort, des travaux d’Ernst Bloch aussi bien que de Guy Debord mais également impulsé par la rageuse sensibilité surréaliste, Joël Gayraud en appelle à l’imagination, reine des facultés, pour qu’en ces jours – où tout de même ce pays traverse quelques belles agitations !  – les mécanismes dystopiques mis en place n’aliènent pas tout à fait l’expérience du réel. C’est en s’aventurant au-delà du Politique et en mettant fin au despotisme de l’Économie, en renouant avec la nature un accord rétablissant l’antique analogie entre le macrocosme et le microcosme qui est notre corps et notre subjectivité, que les révoltés d’aujourd’hui et de demain auront à inventer, en toute urgence, « l’éclair de l’utopie (qui) déchire le voile noir qui s’est abattu sur l’horizon ».

Soutien au Fender à Ivry-sur-Seine! Stop aux expulsions!

Nous sommes un collectif d’une dizaine de personnes qui s’est constitué il y a un an et demi avec des envies et des revendications communes, qui nous ont amené à réquisitionner et occuper un bâtiment vide dans la ville d’Ivry-Sur-Seine. Aujourd’hui, nous sommes 25 à y vivre.

Le Fender a donc été le point de départ d’un lieu et d’un projet de vivre autrement, ayant pour but d’héberger les personnes les plus démunies et de faire revivre l’entraide et la solidarité au sein de notre société qui en a cruellement besoin.

Pour ce faire nous avons décidé de faire du Fender un lieu ouvert à tout le monde, au sein duquel nous promouvons la Culture et le bien-vivre accessibles à toutes et tous.

 Au cours de cette année nous avons mis en place un marché solidaire deux fois par mois où tout le monde peut venir chercher des produits Bio et frais, des vêtements, des plantes, des jouets, mais aussi simplement venir se rencontrer, échanger et discuter. Rapidement cela nous a permis de proposer des cours de soutien scolaire, des cours d’apprentissage du Français et des ateliers aux habitant.es du quartier.

Nous avons aussi ouvert nos portes lors de différents événements tels que des présentations de livres, des pièces de théâtre, des projections de films, des concerts ou des cours de boxe, de théâtre et de yoga.    

S’inscrire dans une logique non-marchande était pour nous une évidence mais aussi un combat dans un monde où les inégalités sociales et économiques ne font que s’accroître.

C’est pourquoi aujourd’hui nous sollicitons votre aide. En vue de notre procès du 4 Février 2020, nous avons besoin d’un maximum de signatures pour montrer que le Fender est soutenu et que, plus globalement, ces initiatives sont soutenues. Continuons à lutter toutes et tous ensemble ! La solidarité est notre arme !

STOP AUX EXPULSIONS !

Pour signer la pétition, c'est là!

Grève du baratin

Si l’on en croit le gouvernement, les directions syndicales et les médias, sur les mille raisons de notre colère, tout se limiterait à une seule: la «réforme» des retraites. Cette façon de réduire notre révolte est une manière de préparer sa défaite. Soit le gouvernement reculera  et on nous dira que nous avons «gagné» et qu’il faut retourner au chagrin. Soit le gouvernement se montrera musclé et on nous dira qu’il faut être «réalistes» et… retourner au chagrin.

Quelle que soit l’issue de ce prétendu «bras de fer» le sens profond de notre soulèvement sera étouffé.

Mais nous ne sommes pas en grève et dans la rue pour nous satisfaire de quelques miettes avec la certitude de les voir grignoter très vite par de nouvelles « réformes ».

Bien sûr, nous ne voulons pas qu’on réduise encore plus nos moyens d’existence. Nous voulons même, en plus de retraites suffisantes, pouvoir vivre plus décemment, finir le mois, payer le loyer, l’électricité, l’eau, le gaz, l’essence, la cantine, les soins nécessaires… Nous voulons plus de moyens pour les hôpitaux, les crèches, les écoles, les pompiers, les transports en commun et autres « services publics ». Et nous le voulons tout de suite. Cela va déjà bien au-delà de la question des retraites.

Mais, plus profondément, nous voulons reprendre le pouvoir sur nos vies, arrêter d’être des pions baladés par les politicards, les bureaucrates; pressurés par les oligarchies; assommés et mutilés ou tués par leurs robocops. Nous voulons fabriquer une organisation sociale qui nous convienne, loin de la servitude actuelle que nous subissons dans tous les domaines. Nous voulons un monde meilleur. Dans lequel on puisse respirer et jouir de la vie.

Ce n’est pas tous les jours que nous sommes si nombreux, insurgés, au coude à coude et résolus à ne pas nous laisser tromper une fois de plus. Ne laissons pas cette force se gâcher en accouchant d’une souris maigre. Ne laissons pas des «négociateurs» nous faire renoncer à tout ce que nous pouvons gagner si nous sommes assez déterminés. Imposons toutes nos exigences.

Gilles et John

10 décembre 2019

“Un Paris révolutionnaire” ~ Présentation de la réédition à la librairie Publico, le 22 novembre

Les Éditions libertaires rééditent le beau livre Un Paris révolutionnaire, dirigé par Claire Auzias, et auquel j’ai collaboré. Claire présentera cette réédition à la librairie Publico, 145 rue Amelot, le 22 novembre prochain à 19h.

Un jour, la tombe de Jean Baptiste Clément était couverte de cerises fraîches ; des pendants d’oreilles ornaient juteusement ses bas-reliefs. C’était magnifique. Las, de conventionnels œillets rouges vinrent plus tard les faner. Plus jamais on n’embauma la stèle du chansonnier le plus célèbre de la geste révolutionnaire.

Je préfère quant à moi le Paris bohémien de la cité des Roulottes qui éclot un fier matin de la fin du XIXe siècle aux flancs de la place Clichy, semant un beau désordre dans l’équerre des lois scélérates, comme j’aimais savoir proche le cirque Romanès, en ce même lieu cent ans plus tard. […]

De réminiscences en hauts lieux partagés, nous avons porté des raisins frais à Louise Michel à Levallois-Perret, des fruits au gastrosophe du cimetière de Montmartre, et nous avons joué au tarot des rues pour agrémenter l’aujourd’hui.

Ce livre est une incitation au jeu.

Pour rire encore, nous avons répudié pédantisme ou didactisme ; ces pages n’étalent pas des connaissances monumentales qui sont la vie commune de ceux qui se contemplent dans les révolutions.

Encore bien moins s’agit-il de faire le tour de la question ! Seuls les ignorants croient tout savoir. Les kilomètres de bibliothèques du monde, les kilogrammes de papiers impubliés, les monceaux d’archives jamais triées, les mémoires sensibles des contemporains confirment qu’on ne vient pas à bout – c’est son essence même – d’une chose illimitée telle que la révolution.

Depuis « Sur certaines possibilités d’embellissement irrationnel d’une ville » des surréalistes, jusqu’aux flâneries du Baudelaire barricadier de 1848, à travers les jeux de l’oie des pouvoirs successifs qui s’approprièrent la ville, nous dérivons, après les situationnistes, parmi nos émotions arbitraires : pourquoi ce lieu plutôt qu’un autre ? Pourquoi cette silhouette, et non pas celle-ci ?

Les quelques règles du jeu proposées aux auteurs étaient précisément leur bon plaisir, et entière partialité ; ni représentativité (ce leurre d’objectivité auquel les scientifiques durs ont renoncé depuis belle lurette), ni concours général : nos manuels scolaires sont là pour nous promener d’images pieuses en Champs-Élysées tricolores. À quoi bon célébrer ceux que chacun connaît ? Place ici aux rassemblements anonymes, aux héros d’un grand soir, aux visionnaires inaperçus et aux cosmopolites de toujours. Mais oui, nous nous jouons aussi des constructions hiérarchiques, et les plus visibles devant la scène ne sont peut-être qu’instruments provisoires.

Ce livre est invitation à Cythère : à continuer l’écriture des révolutions comme il vous plaira.

Claire Auzias

“Les Gilets jaunes : un mouvement qui surprend et continue à interroger” ~ par Gato Soriano et Nicole Thé

À la lecture ou à l’écoute des réactions nous venant de connaissances à l’étranger, nous avons eu plus d’une fois l’impression que, dépendant des informations et des analyses diffusées par les médias, ils n’ont pas saisi la dynamique spécifique du mouvement français des gilets jaunes et en sont restés souvent à une image de mouvement simplement réactif et violent dans ses manifestations. Ce petit texte veut tenter d’en transmettre une image plus proche de la réalité.

Précisons d’emblée que même s’ils sont restés minoritaires en nombre, les gilets jaunes ont été soutenus avec constance par une grosse partie de l’opinion publique, y compris quand la violence des forces répressives a dissuadé de plus en plus de monde de prendre part à leurs manifestations.

En France, les médias dominants se sont intéressés au mouvement des gilets jaunes dès le début, mettant en exergue le caractère surprenant de son éclosion et massif de ses manifestations – décidées sans l’aide d’aucune organisation ayant pignon sur rue et sans demander l’autorisation à qui que ce soit. Mais, dès les premières interventions violentes de la police, ils se sont essentiellement attachés au côté spectaculaire des affrontements pour tenter de le discréditer.

Dès le début, pourtant, certaines des caractéristiques du mouvement pouvaient prêter à réflexion.

La majorité de ceux qui participaient aux manifestations du samedi venaient des petites villes de la France profonde et, n’ayant jamais manifesté auparavant, ne connaissaient pas les « règles » de l’action militante qui consistent à signaler son intention de manifester à la préfecture et à en négocier le parcours. Pour eux, descendre dans la rue pour se faire entendre, c’était exercer son droit le plus strict. Certains allaient même jusqu’à crier « La police avec nous ! », convaincus de leur légitimité. Se voir agresser par les flics, matraquer, gazer, cibler par des grenades et des balles de flashball a été la première surprise, avant que certains commencent à réagir et à s’affronter aux forces de l’ordre.

L’usage des réseaux sociaux pour se fixer rendez-vous a donné leur caractère imprévisible aux manifestations du mouvement, certes, mais les médias qui voulaient voir dans cet usage les raisons de ce qu’ils ne parvenaient pas à saisir oubliaient qu’avant leurs actions de blocage ou de manifestation, les gilets jaunes s’étaient rencontrés physiquement sur les ronds-points, y avaient échangé des idées, sortant ainsi de leur isolement et de leur abrutissement devant la télé et se créant des amitiés et des solidarités nouvelles. C’est d’ailleurs bien cette dimension – la libération de la parole, l’envie de discuter, de découvrir d’autres expériences et d’autres points de vue – qui frappait le plus dans les manifestations des premiers mois. Un élément qui rappelait fort le climat de Mai 68 aux copains qui l’avaient vécu.

La dynamique

La goutte qui a fait déborder le vase dans la vie de ceux qui allaient s’appeler les gilets jaunes a été l’annonce en novembre 2018 de l’augmentation des taxes sur les carburants. Leur colère se comprend aisément : la raréfaction des services publics et des petits commerces dans les zones rurales et l’éloignement croissant des centres-villes encouragé par la spéculation foncière ont rendu l’usage de la voiture indispensable aux habitants de « la France périphérique », que ce soit pour faire ses courses, accompagner les enfants à l’école ou se rendre au travail. Du coup, les médias ont mis l’accent sur le caractère antifiscal du mouvement, le présentant comme une jacquerie poujadiste, une extension nationale du mouvement breton des bonnets rouges en quelque sorte[1].

Pourtant, on n’a pu être que frappé par l’évolution rapide du discours et des revendications. Après la pétition contre l’augmentation du prix des carburants du début, intervenant dans un climat où le soutien de la droite et de l’extrême droite encourageaient les expressions nationalistes et anti-immigrés, voire racistes, les gilets jaunes, partant du constat de leurs communes difficultés croissantes à boucler les fins de mois, sont rapidement passés à une dénonciation de plus en plus argumentée des inégalités (« Nous sommes de plus en plus pauvres, ils sont de plus en plus riches »). Du coup, le soutien des droites a fait rapidement défaut : dès la deuxième semaine de décembre, Wauquiez (chef de la droite classique) demandait le rétablissement de l’état d’urgence et Le Pen prenait ses distances. Dans le même élan, les revendications ont pris un contenu de plus en plus social, même si la dimension fiscale est restée centrale (retour de l’impôt sur la fortune, supprimé par Macron, taxation du transport aérien, mais aussi augmentation du SMIC), et si ni le patronat ni le capitalisme n’ont été mis en cause en tant que tels – une absence de référence à la lutte de classes qui a amené Samuel Hayat à parler de défense d’une  « économie morale »[2], ce qui, à ses yeux, rapprocherait les gilets jaunes de mouvements sociaux antérieurs au mouvement ouvrier.

Parallèlement, c’est une critique sans détours de la prétendue « démocratie représentative » qui s’est fait entendre (« Vous ne nous représentez pas, vous n’êtes pas de notre monde »), vite reliée par des revendications de « démocratie directe » : l’introduction du référendum d’initiative citoyenne (RIC) et la convocation d’une assemblée constituante sont devenus et restés des revendications dominantes au sein du mouvement. Ce qui suppose certes une foi un peu naïve dans l’ordre constitutionnel, mais en même temps inscrit la lutte des gilets jaunes dans la continuité des mouvements pour une « démocratie réelle » de la dernière décennie (mouvements des places en Espagne et en Grèce, Nuit debout en France en 2016). Sans doute faut-il y voir l’expression d’une exigence profonde de notre époque.

Enfin il est remarquable que, décrié au départ par les écologistes pour son opposition à une taxe « écologique », le mouvement ait su rapidement prendre en compte la question environnementale dans ses revendications, donnant naissance au slogan qui fera fortune : « Fin du monde, fin du mois, mêmes responsables, même combat ».

L’affrontement

Le terrain de l’affrontement ne peut pas être l’usine, du fait des délocalisations, du démantèlement de ce qu’on appelait les « forteresses ouvrières », des fermetures d’usines qui continuent de plus belle, de la répression interne et de la facilité de licenciement accordée aux patrons, mais aussi de la collaboration syndicale. Le patronat n’est pas perçu comme un ennemi direct, et le Medef ne sera pas directement visé. C’est à l’État que les gilets jaunes s’attaquent, car c’est lui qui distribue les allocations sociales insuffisantes, durcit le traitement des chômeurs, ferme les hôpitaux et réduit les services publics, augmente les taxes sur les produits de première nécessité comme les carburants, tout en se gardant bien de taxer le transport aérien et maritime.

Le terrain de l’affrontement, ce sont donc les routes et la rue. On commence par se rassembler sur les ronds-points, puis on passe aux blocages routiers, qui mettent à mal le chiffre d’affaires de la grande distribution (la journée du Black Friday fait un gros flop), et aux levées de péages autoroutiers, qui contribuent à la popularité du mouvement auprès des automobilistes.

Ensuite on va manifester dans les villes proches, et bientôt – en réaction à la provocation macronienne (« S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent le chercher ! ») –, on va chercher le responsable chez lui, à Paris, et on investit les beaux quartiers où s’accumulent les lieux de pouvoir et où on sera sûr d’être vu par les médias – mais qui n’ont guère l’habitude de voir dans la rue des gens en colère ! De plus dans la rue on peut s’organiser tout seuls, sans avoir à obtenir l’accord et l’appui des syndicats. Et dans la rue chacun peut afficher ce qui lui tient le plus à cœur, sur une pancarte et surtout sur son gilet, apportant sa pierre à un ensemble jaune joyeux et combatif, aussi composite que tolérant.

Viser l’Élysée, dans un climat de fête foraine ou de carnaval – comme pour l’épisode du chariot élévateur utilisé pour enfoncer la porte d’un ministère –, mettre le feu à quelques poubelles et tenter de se protéger des agressions policières, tout cela n’a pas grand-chose à voir avec la violence organisée des « radicaux », comme les appelle le pouvoir. Les « radicaux », oui, seront de la partie dès que les occasions d’affrontement avec la police se feront jour, mais leur violence, elle, est instrumentalisée pour justifier la violence répressive de l’État par médias interposés.

L’intervention militante

La diabolisation médiatique des gilets jaunes a, au départ, eu des effets perceptibles y compris sur les militants d’extrême gauche ou libertaires. Mais l’évolution des revendications, le succès relatif obtenu au terme du premier mois de mobilisation et le caractère communicatif des manifestations du samedi ont assez vite levé les réticences de beaucoup d’entre eux, y compris des plus syndicalistes. Du coup, leur participation directe au mouvement a contribué à en infléchir quelque peu le caractère. Dans les manifestations, des drapeaux rouges se sont mêlés aux drapeaux tricolores, des gilets rouges ou orange aux gilets jaunes, les slogans anticapitalistes aux « Macron démission », et des groupes se réclamant des gilets jaunes se sont peu à peu constitués dans les quartiers et les communes de banlieue des grandes villes, dans une ambiance joyeuse et infiniment moins sectaire que celle des réunions militantes « classiques ». Les actions ont commencé à cibler plus directement des grandes entreprises et à marquer un soutien à des luttes de boîte en cours. La notion de « démocratie directe » a elle-même pris un contenu différent, centré sur la pratique des assemblées locales, notamment à la suite de « l’appel de Commercy ». Lequel a ensuite donné naissance à trois « assemblées des assemblées » (AdA), où malheureusement les méthodes du l’extrême gauche partidaire ont beaucoup contribué à noyer la richesse potentielle des échanges sous un interminable jeu de motions et d’amendements singeant le jeu parlementaire. Ces AdA ont toutefois poussé en avant le thème du municipalisme, avec référence à Bookchin et au Rojava, au point que les tentatives municipalistes (listes citoyennes se constituant en vue des municipales, formes assembléaires consolidées) apparaissent aujourd’hui comme le seul « débouché politique » visible du mouvement[3].

Dans les manifestations du samedi, l’implication progressive, à partir du mois de janvier, de groupes gauchistes, antifascistes et autonomes, qui ont pratiqué leur sport préféré, pas toujours de façon intelligente, a pris parfois la forme d’affrontements avec la police ou d’attaques contre les symboles du « capitalisme » : guichets automatiques des banques, McDonald’s, revendeurs de voitures de luxe, panneaux publicitaires… jusqu’à la journée du 16 mars, où de hauts lieux du luxe des Champs-Élysées ont été dégradés et le Fouquet’s incendié sous les applaudissements de milliers de gilets jaunes. Cela a largement contribué à diffuser l’image d’un mouvement pratiquant ouvertement l’affrontement violent, alors que, si l’on tient compte des centaines de manifestations de gilets jaunes qui ont eu lieu sur tout le territoire français, il y a plutôt de s’étonner du bas niveau de violence des manifestants face à la police la plus violente d’Europe et à un niveau de répression sans égal depuis la guerre d’Algérie.

La (non-)réponse du pouvoir

Outre le souverain mépris de classe de Macron pour l’expression du mécontentement populaire, un facteur a joué un rôle non négligeable dans la radicalisation et la persistance du mouvement : le refus de toute concession de la part des individus placés à la tête de l’Etat (du moins jusqu’à la fin 2018, où Macron est obligé d’anticiper des mesures prévues pour les années à venir en lâchant une dizaine de milliards), accompagné d’une répression féroce, largement relayée par une justice aux ordres[4]. Une attitude jamais démentie qui a jeté régulièrement de l’huile sur le feu, au point que plusieurs observateurs se demandaient si Macron était vraiment stupide ou s’il jouait une stratégie d’affrontement à l’instar de Cavaignac en 1848.

On peut aussi se dire que la pratique macroniste consistant à marginaliser et affaiblir les corps intermédiaires, et notamment les syndicats, n’a pas permis à ceux-ci d’assurer le contrôle de la rue, comme ils l’avaient fait lors des grèves et manifestations contre les réformes des retraites effectuées sous Chirac, Sarkozy et Hollande. La méfiance de la majorité des gilets jaunes envers les syndicats, perçus comme cogestionnaires des politiques gouvernementales, n’a pu qu’être entretenue par leur inaction (CGT) ou leur complicité avec le pouvoir (CFDT).

Toutefois, entre janvier et mars 2019, Macron a tenté de renouer une relation avec certains corps intermédiaires en instituant son « grand débat » : à l’opération de propagande en direction de la population et de division/diversion vis-à-vis du mouvement s’est ajoutée une opération de séduction et de pédagogie en direction des maires, de plus en plus nombreux à exprimer une forme de malaise.

Des éléments déconcertants pour la gauche

Beaucoup d’encre a coulé sur la question de la composition sociale du mouvement, dénoncé comme interclassiste par les puristes de l’action ouvrière. Or, il faut bien constater que dans un contexte de désindustrialisation avancée du pays, les figures sociales présentes sur les ronds-points sont celles atomisées du prolétariat péri-urbain[5] (ménagères, aides-soignantes, infirmières, ouvriers, manutentionnaires, routiers, précaires « ubérisés », chômeurs, retraités)… ainsi que de la part de la classe moyenne mise en difficulté par les crédits immobiliers ou à la consommation. L’importance évidente du rôle des femmes est à la mesure de leur rôle croissant dans un monde du travail où le secteur tertiaire est devenu dominant. Un vrai mouvement, donc, pas une copie des images stéréotypées de la classe ouvrière.

Un autre élément qui déconcerte les gauches est le fait que leurs références historiques (et ses symboles) sont totalement inopérantes. Celles des gilets jaunes sont reprises de la Révolution française de 1789 : les sans-culottes, la Marseillaise, le drapeau bleu-blanc-rouge… Un imaginaire de fierté nationale plus que nationaliste ou d’extrême droite, construit dans les années d’école, commun et accessible à toute la population, à l’exception des gauchistes peut-être…

Nous verrons au moment des élections européennes, que, indépendamment du fait qu’une majorité de Français maintient sa méfiance à l’égard des partis et continue à s’abstenir, le spectre du fascisme agité par Macron, qui se présente encore une fois comme dernier rempart contre Le Pen, ne marche plus. La liste macronienne arrivera d’ailleurs en seconde position derrière celle du Rassemblement national de Le Pen (pour laquelle nombre de gilets jaunes semblent avoir voté dans l’idée de faire perdre Macron), en siphonnant les voix de la droite classique, qui dans ses réflexes d’ordre lui accorde toute sa confiance.

Les éléments de force du mouvement des gilets jaunes sont à la fois simples et complexes.

Il utilise la diversité des idées comme une force et pas comme un facteur de division. Il a su se nourrir des discussions internes, n’a pas eu peur des différences d’opinions ni de formes d’action.

Il s’est affirmé comme un mouvement d’action et pas de représentation. Il fait des choses concrètes, il affirme et ne négocie pas.

Il existe dans la rue : c’est ce qui fait son unité interne. Jusque-là, il ne s’est pas divisé selon les clivages électoraux. Sa devise pourrait être : la lutte nous unit, les élections nous divisent.

Il n’a pas de chefs, pas de représentants qui puissent être utilisés comme otages par les médias et le pouvoir en place. Certes il existe un certain nombre de « figures », en partie fabriquées par les médias mais aussi très suivies dans les réseaux sociaux, aux opinions disparates. Autour de certaines d’entre elles se sont constitués des groupes qui donnent le la pour l’appel à manifester, et dont les divisions ont des conséquences visibles aussi dans la rue. Mais toute volonté trop évidente de s’imposer comme leader du mouvement a toujours suscité le mépris et a été clairement combattue.

La répression policière (toujours niée par le pouvoir) est d’une intensité jamais connue dans le dernier demi-siècle. À court terme elle produit peur et démobilisation, mais pousse aussi le mouvement à se souder au-delà de ses contradictions. Elle devient même un argument avancé par certains collectifs intervenant dans les « quartiers » des banlieues pour pousser les jeunes qui y vivent à s’impliquer dans le mouvement – avec des résultats fort modestes, que ne suffit pas à expliquer le peu de solidarité suscité par les émeutes de 2005. Faute d’ouvertures gouvernementales et de négociations, l’affrontement devient la seule relation possible avec l’État, qui ne cède désormais sur rien. A long terme, en revanche, la répression alimente la perte de confiance en l’État, qui donne à voir ses fonctions réelles. Ce qui pourrait ouvrir la voie à d’autres révoltes imprévisibles.

Gato Soriano et Nicole Thé

Septembre 2019

[1] En réponse à ce genre d’allégations, on peut citer, à titre d’exemple, la réponse faite par le groupe de gilets jaunes de Belleville (Paris) dans son tract « A d’autres », repris sur le site de Mediapart, et la lettre ouverte au journal Il Manifesto envoyée par un groupe de jeunes Italiens vivant à Paris, à lire sur http://www.archiviolfb.eu/gilets-jaunes-la-stampa-italiana-lettera-aperta-manifesto/.

[2] Voir : Samuel Hayatt, « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir » : https://samuelhayat.wordpress.com/2018/12/05/les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir/

[3] À cela il faut aussi ajouter une implication dans la bataille pour le référendum d’initiative partagée (RIP) sur la privatisation des Aéroports de Paris, que le gouvernement s’apprêtait à effectuer et qui a suscité l’opposition conjointe de toutes les forces parlementaires non gouvernementales, de gauche comme de droite.

[4] Au point que l’ONU charge Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili, de présider une commission d’enquête sur l’usage disproportionné de la force contre les manifestants, et que l’ACAT, la LDH, Amnesty International ne cessent de dénoncer les violences policières. Pour des informations détaillées sur les victimes de la répression, voir le site de David Dufresne http://www.davduf.net/alloplacebeauvau?lang=fr

[5] La région parisienne est pour le mouvement un monde à part. D’une part, parce que les problèmes des populations qui y vivent sont très différents de ceux qui ont mené à la naissance du mouvement (les transports en commun y étant très développés, on peut y vivre sans voiture, chose impossible à la campagne ; les offres du travail y sont plus nombreuses ; la question du logement est bien plus dramatique qu’en province). D’autre part, du fait du poids des cités de banlieue soumises quotidiennement à une répression sociale et raciale plus marquée. Le mouvement s’y est donc développé plus tardivement, sous l’impulsion et avec une présence écrasante de l’extrême gauche. Et la ville de Paris a été un terrain d’affrontement avec l’Etat plus que d’enracinement du mouvement.

Lectures utiles

Plusieurs dizaines de textes sont sortis sur le mouvement des gilets jaunes. Nous en citons quelques-uns qui nous ont semblé particulièrement significatifs et utiles pour comprendre le mouvement. A la différence des livres, ils sont tous récupérables sur Internet.

 Sur le site de la revue Temps critiques : « Sur le mouvement des gilets jaunes » et tous les articles suivants parus sur le sujet.

Sur le site de la revue A contretemps : F.G. « Eclats de fugue en jaune majeur » et Camille Freyh, « À visages humains », entre autres.

Jacques Chastaing, « D’où vient et où va l’extraordinaire mouvement des Gilets Jaunes »

Yves Cohen, « Les “gilets jaunes” parmi les mouvements sans leader des années 2010 »

Pierre Dardot et Christian Laval, « Avec les gilets jaunes : contre la représentation, pour la démocratie »

Freddy Gomez, « Jeux et enjeux d’une sécession diffuse »

Samuel Hayat, « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir » ; « Les Gilets jaunes et la question démocratique »

Entretien avec le sociologue Michalis Lianos, « Une politique expérientielle, Les gilets jaunes en tant que “peuple” »

Fréderic Lordon, « Fin du monde ? »

Gérard Noiriel, « Les gilets jaunes et les “leçons de l’histoire” »

Jacques Philipponneau, « Quelques éclaircissements sur le mouvement des Gilets jaunes à l’adresse d’amis étrangers »

Max Vincent, « Remarques critiques sur le mouvement des Gilets jaunes »

Voir aussi les nombreux articles parus sur les sites de Lundi matin, mais aussi Mediapart et Reporterre