Fâcheuse posture

Je me suis demandé si j’étais le seul à éprouver un malaise devant la posture prise par de nombreux manifestant·e·s en protestation contre le meurtre par étouffement d’un énième Afroaméricain, et·ou en solidarité avec ces manifestant·e·s.

En effet, la posture consiste à mettre un genou à terre, reproduisant ainsi le geste de l’assassin et non la position de la victime.

Peut-être le caractère religieux de la génuflexion et son histoire comme geste de soumission (au moment d’être adoubé chevalier par ex.) ont-ils pu peser dans la balance et «contaminer» ce qui était in situ le geste de domination mortelle d’un flic sur un individu maintenu à terre.

En fait de «repentance», il est pour le moins étrange de voir des flics censés se solidariser avec les manifestants·e·s reproduire précisément le geste de leur collègue (sans parler ici de la dimension «publicitaire» de leur démarche)…

La photo ci-dessous, prise dans une manifestation du même mouvement de protestation me permet de répondre par la négative à la question que je m’étais posée: d’autres personnes ont bien été sensibles au même malaise: elles ont décidé d’adopter la position de George Floyd et non celle de son meurtrier. Au demeurant, cette position rappelle celle des die in, pratiqués notamment par les militant·e·s d’Act Up, n’était que dans ce cas, les manifestant·e·s sont plus volontiers couché·e·s sur le dos.

La position retenue par les manifestant·e·s ici photographié·e·s est beaucoup moins confortable (et pour cause!) que la génuflexion, et je ne reprocherai à personne de se dispenser de l’adopter en pleine rue. Elle a cependant l’avantage de représenter sans ambiguïté celle de George Floyd.

“L’ÉTINCELLE À LA RECHERCHE DE LA POUDRIÈRE” ~ Déclaration internationale surréaliste

La rébellion porte sa justification en elle-même, tout à fait indépendamment des chances qu’elle a qu’elle a de modifier ou non l’état de fait qui la détermine. Elle est l’étincelle dans le vent, mais l’étincelle qui cherche la poudrière.

 André Breton

 Si une seule chose m’a donné de la joie ces dernières semaines, ce fut quand les matriarches à Unist’ot’en ont brûlé le drapeau canadien et déclaré morte la réconciliation. Comme un feu sauvage, cela a gagné les cœurs de la jeunesse à travers les territoires (…). La réconciliation était un faux-semblant, un moyen pour eux d’agiter devant nous une carotte et de nous tromper. N’avons-nous aucun droit à la terre volée à nos ancêtres ? Il est temps de tout foutre par terre, de tout fermer ! 

Tawinikay (ou Femme du Vent du Sud)

 

            Le contenu toxique transporté par les oléoducs canadiens, que ce soit le pétrole des sables bitumineux ou le gaz naturel issu par fragmentation est, de l’avis de tous les climatologues sérieux, une cause majeure, peut-être décisive, du réchauffement global, c’est-à-dire de la catastrophe écologique. Destinés à être un carburant de l’expansion industrielle, les oléoducs sont devenus un carburant de la révolte. Conçus pour transporter ces énergies fossiles d’un lieu à un autre, ils sont un aspect crucial de la normalisation du douteux paradis de la croissance sans limites, devant laquelle sont censés s’agenouiller dévotement tous les citoyens-consommateurs obéissants. Dans cette région que les cartographes coloniaux ont dénommée Colombie Britannique, l’extraction des ressources a toujours été le nom de leur jeu, mais l’essor en février 2020 d’un large réseau d’opposition a été encourageant, qui va des guerriers indigènes qui se battent pour récupérer leurs terres aux vétérans, gardiens des traditions, des activistes d’Extinction-Rébellion aux anarchistes partisans de l’insurrection. Chemins de fer, autoroutes et bateaux ont été bloqués; les autorités provinciales, les locaux administratifs du gouvernement fédéral, les banques et les sièges des sociétés industrielles ont été occupés. Ce qui a catalysé cette révolte a été le soulèvement indigène généralisé né du refus des illusoires promesses de conciliation. Ensemble, ces forces rebelles ont désorganisé le monde des affaires comme il va, en solidarité avec le clan des Unist’ot’en de la Grande Grenouille et la maison tribale des Wet’suwet’en.

            Comme par l’effet d’un hasard objectif, le premier camp de défense indigène est situé à Hazelton, BC, non loin de l’endroit où le surréaliste Kurt Seligmann et sa femme ont séjourné en 1938. A cette époque, ils visitèrent Gitxan et les villages Wet’suwet’en, émerveillés par les mâts totémiques et les objets rituels, prenant des notes sur le terrain, filmant en 16mm, recueillant des histoires et enregistrant des récits mythiques. Aujourd’hui, en 2020, un nombre grandissant de ces mêmes peuples indigènes menace d’arrêter l’économie canadienne jusqu’à la réduire en miettes. Refusant d’être achetés par les pétrodollars des sociétés pétrolières ou d’être neutralisés par un système juridique qui n’a fait que les «pacifier», les brutaliser ou les trahir, tout en volant leurs terres, les peuples indigènes ont réagi en luttant farouchement contre les forces de la loi et de l’ordre colonial, dans une tempête radicale de désobéissance civile et en perturbant la vie sociale. Une action succédait à une autre, créant un mouvement qui paraissait ne pouvoir être stoppé. Quand un blocage d’autoroute allait être défait par la Police Montée Royale Canadienne, un autre allait surgir ailleurs, en un endroit tel que s’étendait ainsi à travers tout le continent la ligne de front de cette bataille. Puis survint le destructeur virus Covid 19 qui s’ajouta aux dommages déjà causés à l’économie capitaliste par le virus incendiaire de la révolte. La résistance de ces communautés indigènes contre les pipelines nous concerne tous, au niveau international : car elle est aux avant-postes de la lutte contre le réchauffement climatique.

            À l’avenir, la question clé sera de savoir si les autorités canadiennes pourront à nouveau enfermer le génie de la rébellion indigène dans la bouteille de la «réconciliation». Nous, surréalistes, espérons bien que non et nous déclarons ici une fois de plus notre admiration et notre solidarité envers l’intraitable esprit insurrectionnel de la résistance indienne. Une autre réalité est à inventer et à vivre que celle qui aujourd’hui comme hier s’impose avec son misérabilisme environnementaliste et ses hiérarchies colonialistes et racistes. Le regard toujours ébloui par la coiffure rituelle pour la Danse de la Paix Kwakwaka’wakw qui a longtemps été dans l’atelier d’André Breton, avant de revenir selon les souhaits de celui-ci réalisés en 2003 par sa fille Aube Ellouët, à Alert Bay, sur Cormorant Island, les surréalistes aujourd’hui affirment que la lutte qu’ils mènent, dans leur propre domaine d’intervention, pour l’émancipation de la communauté humaine est en parfaite concordance avec le combat des peuples amérindiens contre la civilisation occidentale-globalisée et sa folie écocide.

Mai 2020

 

Les surréalistes aux Etats-Unis : Gale Ahrens, Will Alexander, Andy Alper, Byron Baker, J.K. Bogartte, Eric Bragg, Thom Burns, John Clark, Casi Cline, Steven Cline, Jennifer Cohen, Laura Corsiglia, David Coulter, Jean-Jacques Dauben, Rikki Ducornet, Terry Engels, Barrett John Erickson, Alice Farley, Natalia Fernandez, Brandon Freels, Beth Garon, Paul Garon, Robert Green, Maurice Greenia, Brigitte Nicole Grice, Janice Hathaway, Dale Houstman, Karl Howeth, Joseph Jablonski, Timothy Robert Johnson, Robin D.G. Kelley,Paul McRandle, Irene Plazewska, Theresa Plese,  David Roediger, Penelope Rosemont, Tamara Smith, Steve Smith, Michael Stone Richardson, Abigail Suzik, Sasha Vlad, Richard Waara, Joël Williams, Craig S. Wilson.

Les surréalistes au Canada : Jason Abdelhadi, Lake, Patrick Provonost (Ottawa), Jacques Desbiens, Peter Dubé, Sabatini Lasiesta, Bernar Sancha (Montréal), David Nadeau (Québec),  Beatriz Hausner Sherry Higgins (Toronto), Erik Volet (Victoria) et le groupe surréaliste d’Inner Island (Colombie Britannique) : as.matta, Jesse Gentes, Sheila Nopper, Ron Sakolsky.

Les surréalistes en Argentine : Luis Condé, Silvia Guiard, Alejandro Michel.

Les surréalistes au Brésil : Mario Aldo Barnabé, Diego Cardoso, Elvio Fernandes, Beeau Gomez, Alex Januario, Sergio Lima, Rodrigo Qohen, Natan Schäfer, Renato Souza.

Les surréalistes au Chili : Jaime Alfaro, Magdalena Benavente, Jorge Herrera F., Miguel Angel Huerta,  Ximena Olguin, Sebastian Riveros, Enrique de Santiago, Andrès Soto, Claudio Vila.

Susana Wald (Chili), Adolfo Gilly (Mexique)

Les surréalistes au Costa Rica : Gaetano Andreoni, Amirah Gazel, Miguel Lohlé, Denis Magerman, Alfonso Pena.

José Miguel Pérez Corrales (Îles Canaries)

Groupe surréaliste d’Athènes : Sotiris Liontos, Elias Melios, Nikos Stabakis, Theoni Tambaki, Thomas Typaldos, Marianna Xanthopoulou.

Dan Stanciu (Bucarest).

Les surréalistes en Grande Bretagne : Jay Blackwood, Paul Cowdell,  Jill Fenton, Rachel Fijalkowska, Krzsystof Fijalkowsky, Merl Fluin, Katleen Fox, Lorna Kirin, Stephen Kirin, Rob Marsden, Douglas Park, Wedgwood Steventon, Francis Wright.

Le groupe surréaliste au Pays de Galles : Jean Bonnin, Neil Combs, David Greenslade, Jeremy Over, John Richardson, John Welson.

Le groupe surréaliste de Leeds : Stephen J. Clark, Kenneth Cox, Luke Dominey, Amalia Higham, Bill Howe, Sarah Metcalf, Peter Overton, Jonathan Tarry, Martin Trippett.

Le groupe surréaliste de Londres : Stuart Inman, Philip Kane, Timothy B. Layden, Jane Sparkes, Darren Thomas.

Le groupe surréaliste de Madrid : Eugenio Castro, Andrés Devesa, Jesus Garcia Rodriguez, Vicente Guttierez Escudero,Lurdes Martinez, Noe Ortega, Antonio Ramirez, José Manuel Rojo, Maria Santana, Angel Zapata.

Le groupe surréaliste de Paris : Elise Aru, Michèle Bachelet, Anny Bonnin, Massimo Borghese, Claude-Lucien Cauët, Taisiia Cherkasova, Sylwia Chrostowska, Hervé Delabarre, Alfredo Fernandes, Joël Gayraud, Régis Gayraud, Guy Girard, Michael Löwy, Pierre-André Sauvageot, Bertrand Schmitt, Sylvain Tanquerel, Virginia Tentindo, Michel Zimbacca.

Ody Saban (Paris).

Les surréalistes aux Pays-Bas : Jan Bervoets, Elizé Bleys, Josse de Haan, Rik Lina, Hans Plomp, Peter Schermer, Wijnand Steemers, Laurens Vancrevel, Her de Vries, Bastiaan Van der Velden.

Les surréalistes au Portugal : Miguel de Carvalho, Luis Morgadinho.

Le groupe surréaliste de Prague : Frantisek Dryje, Katerina Pinosova, Martin Stejskal, Jan Svankmajer. Joe Grim Feinberg.

Le groupe surréaliste de Stockholm : Johannes Bergmark, Erik Bohman, Karl Eklund, Mattias Forshage, Riyota Kasamatsu, Michael Lundberg, Emma Lundenmark, Maja Lundgren,  Kristoffer Noheden, Sebastian Osorio.

Le groupe surréaliste au Proche Orient et en Afrique du Nord (Algérie, Egypte, Irak, Palestine,Syrie) : Mohsen Elbelasy, Ghadah Kamal,  Yasser Abdelkawy, Tahani Jalloul, Fakhry Ratrout, Onfwad Fouad, Miachel Al Raie.

Les surréalistes en Australie : Anthony Redmond, Michael Vandelaar, Tim White.

 

 

Post scriptum : Pendant la récolte des signatures pour cette déclaration ci-dessus, nous avons pu constater comment ce refus du moindre compromis avec le suprématisme blanc et la violence policière s’est vu reflété dans les flammes étincelantes du soulèvement de Minneapolis, qui a mis le feu à une poudrière de rages accumulées, suscitant un véritable séisme de révoltes spontanées dans les rues américaines. Il n’était que justice qu’en solidarité avec ce soulèvement contre les brutalités policières provoqué par l’exécution/lynchage de Georges Floyd par les flics, les manifestants antiracistes aux États-Unis aient choisi l’action directe en décapitant ou en renversant les statues de Christophe Colomb, symbole génocidaire de l’expropriation coloniale des terres indigènes.

18 juin 2020

Ron Sakolsky, Penelope Rosemont, Michael Löwy, Guy Girard.