Pas de hiérarchie entre les souffrances !

 

Une chose m’a frappé, à la lecture des dizaines de messages de sympathie reçus après l’annonce de mon opération et de mon état peu brillant, c’est le nombre d’ami·e·s qui font allusion à leurs ennuis de santé récents – qui une opération d’un cancer du sein, qui une hospitalisation, etc. – mais ajoutent aussitôt une formule du type : « Mais évidemment c’est sans rapport avec ce que tu subis ! »

Bien entendu, il ne s’agit pas de nier une hiérarchie de fait entre les souffrances. Par leur intensité d’abord – « Entre 2 et 10 ? ne cesse-t-on de vous demander à l’hôpital, et c’est un véritable progrès ! –, par leurs conséquences matérielles ensuite : mieux vaut se tirer vivant·e d’un accident de voiture, avec ses deux yeux, ses deux bras et ses deux jambes, plutôt que…

Cependant, il m’a semblé que les ami·e·s en question disqualifiaient leurs propres expériences, tout en y voyant la preuve de notre commune appartenance à l’humanité (nous souffrons et nous mourrons).

Mes très chèr·e·s ami·e·s, je crois sincèrement que la différence majeure entre nous est que, contrairement à la quasi-totalité d’entre vous, je dispose d’un blogue où je peux m’exprimer à ma guise, et faire connaître ma situation urbi et orbi si et quand je le juge bon.

Je ne crois pas une seconde que votre souffrance vaille moins que la mienne, dès lors qu’elle a perturbé votre vie, vous a plongé – vous et vos proches – dans l’inquiétude, la trouille de la douleur (piqûre, chirurgie, effets secondaires des médicaments), et l’angoisse de la mort (et chacun·e sait qu’il n’en faut pas beaucoup). On pourrait en dire autant de la souffrance des enfants ou des proches.

Au-delà des petits accidents de la vie quotidienne (je me coupe souvent les doigts avec des feuilles de papier !) toute affection chronique ou aiguë qui vient nous rappeler à notre condition de mortel·les nous secoue, nous bouleverse. Plus ou moins sans doute, selon les caractères ou les moments de la vie.

Le sentiment de notre finitude (connue mais tenue à distance) peut se contrôler intellectuellement – après tout, c’est une des fonctions principales de la philosophie – mais lorsque notre corps nous y ramène, plus ou moins délicatement, comment ne pas éprouver un sentiment de panique.

L’expérience de l’hospitalisation est à cet égard singulière. Si l’on m’autorise une métaphore d’origine religieuse, je dirais qu’on s’y trouve, en attente, comme au purgatoire. C’est une fausse vie : la vraie, celle que l’on aperçoit au dehors, si l’on a la chance de se mouvoir, on n’est pas certain·e de la réintégrer un jour. Il y a certes de l’humanité, des échanges, avec le personnel, d’autres malades, mais chacun·e n’attend que de rentrer chez soi pour y pouvoir vérifier que la vraie vie continue.

Qu’elle continue donc, aussi passionnante que possible, et rendue possible par l’amour, l’amitié et la solidarité.

Soyons attentifs et pleins de compassion les un·e·s pour les autres, sans chercher à savoir qui a le plus mal.

Mettre de la hiérarchie dans nos souffrances ne ferait qu’ajouter de la souffrance à la souffrance. Nous avons mieux (et pire !) à faire.

Mille baisers à toutes et à tous.