Un documentaire de Nadia Genet sur Hellyette Bess ~ “France 3 Occitanie” le 10 mai

Première chose à dire : le documentaire réalisé par Nadia Genet sur Hellyette Bess est beau. Dans certains passages : d’une beauté picturale, rare dans ce type de film. Le film sera diffusé le 10 mai prochain sur France 3 Occitanie. Le format télévisuel (52 mn) semblera court : dans la vraie vie, Hellyette est à elle seule à la fois un film et une encyclopédie qui mériterait un grand nombre de volumes. Mais il y a aussi un film plus long, qui sera montré dans des projections militantes.

Le titre retenu de l’article de La Dépêche ci-dessous (hélas modifié avant parution), et qui fait écho au fil rouge choisi par la réalisatrice, m’a particulièrement touché : c’est au fond le principal sujet du film. À travers la personne d’Hellyette, l’amitié, entre gens qui luttent pour un idéal.

Dans le texte intitulé «Contre AD et contre l’État» (1985), j’écrivais :

Donc, j’aime bien Hellyette; je suis loin d’elle aussi: par exemple, dans aucune circonstance je ne cautionnerais par mon silence des actions avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Se pose comme ça la question de savoir jusqu’où va l’amitié (ou l’amour aussi […]). Je ne sais pas répondre à toutes les questions que je pose. Ce que je sais c’est qu’elles sont importantes, et que je suis prêt à me battre pour conserver le droit d’en discuter avec les gens que j’aime (et les autres), fussent-ils étiquetés «infréquentables» par l’État ou qui que ce soit d’autre. Ceux qui pensent que «c’est de l’affectif» sont les mêmes qui croient injurier un homme en le traitant de femme. Non, c’est de la vie, et jusqu’à changement, dont je ne manquerai pas de vous faire part, je me bats pour ça : vivre comme je l’entends, comme on peut s’entendre. Et pour ça : se parler de jusqu’où va l’amitié, jusqu’à combien de silences, de différence, de mensonges, de vérités…?

Dire qu’Hellyette Bess est mon amie et que je me sens aussi loin des dangereux connards qu’elle tient pour ses «camarades» que des flics qui les pourchassent, ça fait le jeu de qui ? de la police ? du terrorisme international? «Et si ça lui faisait dire qu’elle n’est plus ton amie?» Eh bien au moins on trancherait comme ça clairement, pour nous deux au moins, le problème politique de l’amitié.

C’est vous dire que cette question est depuis longtemps au centre de ma relation avec Hellyette. Les questions que je posais en 1985, on ne peut leur trouver de réponses dans le film de Nadia. Ce serait trop demander. Nadia ne semble pas (mais je me trompe peut-être) être familière des milieux anarchistes. Peut-être est-ce préférable pour prendre un peu de distance avec les querelles personnelles… Mais sait-on, du coup, où l’on « met les pieds » ? Les divergences d’Hellyette avec Georges Ibrahim Abdallah sont très clairement expliquées, me semble-t-il et l’on peut comprendre – pour peu qu’on le souhaite – sa solidarité avec lui. Ses divergences, toujours actuelles, avec Jean-Marc Rouillan le sont beaucoup moins. Il est facile de saisir que c’est parce qu’ils ont été infiniment plus proches et ont fait des choses ensemble. Je ne vais pas répéter ici les raisons pour lesquelles je pense que moins l’on donne la parole à Rouillan et mieux ça vaut (cela dit : rien de problématique dans le film). L’inconvénient du dispositif narratif choisi est que chacun apparaît en quelque sorte « légitimé » par l’amitié solidaire d’Hellyette. D’ailleurs, j’aurais préféré – même s’il est généreux de sa part de s’effacer et de ne pas attirer la caméra à elle seule – l’entendre davantage elle, et moins les personnes qu’elle fréquente – ou retrouve à l’occasion du tournage. Rassurons-nous : il semble que nous avons échappé (de justesse ?) à Dany Cohn Bendit, que son engagement consciencieux au service du capitalisme et de ses chiens de garde les plus répugnants n’a pas chassé du paradis de l’amitié…

Le visionnage du film m’a fait repenser à l’ex-visiteuse de prison devenue religieuse, dont Hellyette m’a parlée un jour. Elle avait rendu visite à Hellyette en taule ; une fois dans son couvent, elle lui dit : « Tu vois, maintenant c’est toi qui viens me voir au parloir ! » Oui, je pense, comme Hellyette, que l’on peut discuter amicalement et de manière enrichissante avec une religieuse (mais pas avec Cohn Bendit !).

On voit que les questions sur l’amitié n’ont pas de réponses simples, et qu’elles sont différentes d’un·e ami·e à l’autre… Le grand mérite du film de Nadia Genet est de montrer qu’elles peuvent structurer une vie et un engagement. Et aussi, bien sûr, de donner la parole à une militante exceptionnelle.

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