Au pied de la lettre ~ la « jurisprudence Marco Boba » et la répression de l’imaginaire

On se souvient que le livre L’insurrection qui vient tint une bonne place dans le montage flicardo-judiciaire autrement dénommé « affaire de Tarnac ». Au moins s’agissait-il d’un essai politique. Il semble que les flics italiens ont franchi une nouvelle étape en reprochant à Marco Boba (nom de plume de Marco Bolognino) d’avoir rédigé – et, circonstance aggravante à la première personne – un roman Io non sono come voi (Moi je ne suis pas comme vous), dont l’éditeur turinois Eris a extrait une phrase pour en indiquer le ton au lectorat potentiel :

Moi je hais. En moi, il n’y a que la volonté de détruire, mes pulsions sont nihilistes. Pour la société, pour le système, je suis un violent, mais je t’assure que par nature je suis une personne tendanciellement tranquille, ma violence n’est qu’un centième de la violence quotidienne que tu subis toi ou les autres milliards de personnes de cette planète.

En plus d’être écrivain, professeur d’arts martiaux et amateur de cuisine vegan, Marco Boba est aussi un militant politique, anticarcéral notamment, déjà visé par la répression. Des morceaux d’un feu d’artifice ayant enflammé un hangar dans l’enceinte de la prison turinoise des Valette en février 2019, il a été condamné en première instance à quatre ans de prison pour « incendie volontaire ».

Il y a une espèce de logique folle de la part de gens qui vous condamnent pour avoir voulu tout ce qui s’est produit à vous imputer à crime ce que vous imaginez mettre dans la bouche d’un personnage de roman.

Il y a aussi quelque chose de presque réconfortant dans cette soudaine confiance dans la littérature et le pouvoir des mots. Évidemment, pour être prise tout à fait au sérieux, cette confiance institutionnelle demanderait à être appliquée aussi aux grands principes de la régulation démocratique du capitalisme. Par exemple : liberté, égalité, fraternité.

Marco Boba devrait donc, après de nombreux autres militants, subir une mesure de « surveillance spéciale », c’est-à-dire une espèce d’assignation à résidence améliorée (du point de vue de l’État), mélange d’obligations et d’interdictions qui évoque ce que nous nommons en France le « contrôle judiciaire ». À la nuance près – de taille ! – qu’il s’agit ici d’un contrôle judiciaire préventif, qui n’est pas couplé avec une condamnation, mais vise un individu en fonction de l’appréciation politico-morale que l’État porte sur lui.

Il va de soi que l’appréciation que nous portons sur l’État et ses chiens de garde n’a pas pour but de sauver la littérature. Il serait trop simple de signaler à l’attention des flics italiens le texte intitulé Les Carnets du sous-sol, dans lequel un certain Dostoïevski n’hésite pas à écrire : « Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant », ce qui devrait suffire à prendre à son encontre les mesures de surveillance les plus spéciales.

Il me semble que cette affaire est éclairante à deux points de vue. La crise du système pénitentiaire dans les démocraties européennes amène les États à multiplier les dispositifs de coercition « en extérieur », amenuisant ainsi à terme les différences entre la vie du dedans de la prison et celle du dedans du système (tendance déjà contenue dans les dites « alternatives à la prison »). De plus, ce que nous appellerons la « jurisprudence Marco Boba » illustre la reviviscence d’une volonté de contrôler les affects et l’imaginaire autrement que par les moyens de stimulation normative de la publicité. Cette dernière conserve une puissance nuisible indéniable, mais elle est aussi l’objet d’un rejet croissant, elle et la consommation qu’elle veut susciter. Il est logique que l’État se retourne contre les œuvres de l’esprit, par lesquelles tente de se construire et de se diffuser un contre-imaginaire, révolté et utopique.

La mesure qui frappe Marco Bola ne me concerne pas seulement comme auteur ou comme militant anarchiste, mais comme être humain qui entend préserver ses rêves de l’emprise capitaliste.

Le site Lundimatin a publié la traduction française d’un article de la revue Camilla «Les rats de l’imaginaire» sur les mésaventures de Boba.