Les syndicats sont nos amis, jamais, jamais, ils ne nous ont trahis !

Les affrontements qui ont eu lieu entre le service d’ordre de la CGT et des centaines de manifestant·e·s place de la Nation le 1er mai dernier ont fait couler (heureusement) beaucoup plus d’encre que de sang.

Ces incidents provoquent en outre une avalanche de niaiseries angélistes sur les réseaux sociaux.

Quoique présent sur les lieux, et ayant assisté à quelques-uns des épisodes, je serais bien en peine de dire à propos de quoi et avec qui a éclaté la première bagarre. Il est très plausible qu’à tel moment, tel crétin aviné ait frappé tel brave cégétiste, ouvert et peut-être même minoritaire dans son syndicat.

Cela ne change rien à une vérité factuelle qu’il semble utile de rappeler aujourd’hui : pour tout·e militant·e révolutionnaire, le service d’ordre de la CGT constitue et a toujours constitué un danger physique.

Le service d’ordre et plus généralement les militants de la CGT ont – au fil de décennies d’histoire du mouvement ouvrier – intimidé, menacé et agressé physiquement des centaines de militants révolutionnaires : dans les manifestations, dans les usines et aux portes des usines.

Si la situation a commencé à changer depuis quelques années, ça n’est pas – en tout cas pas seulement – parce que les militants estiment plus politique de ne pas systématiquement cogner sur qui n’est pas d’accord avec eux ou que la CGT aurait fait son autocritique sur ce point (on l’attend !). C’est que le rapport de force a changé, en gros depuis la chute du mur de Berlin. La seule période précédente où la suprématie militaire de la CGT a été remise en cause à la porte des usines et dans certaines manifestations a été la période d’activité de la Gauche prolétarienne, dont les militants n’hésitaient pas à répliquer, y compris en prenant l’offensive, à la terreur cégétiste. Il est arrivé par ailleurs que des cortèges « autonomes » armés (casques et barres) tiennent à l’écart des stalino-cégétistes pas si téméraires.

Cependant, des incidents violents se produisent régulièrement. Je me souviens, il y a quelques années de deux jeunes militants de la CNT envoyés à l’hôpital par des gros bras CGT, en dehors de tout affrontement, simplement parce qu’ils avaient eu l’imp[r]udence de remonter un cortège avec leur drapeau syndical noir et rouge à la main. On a vu bien pire, si l’on veut remonter plus loin. Il fut un temps ou pour vendre – plusieurs centaines – d’exemplaires du Libertaire à la sortie des usines Renault de Billancourt, les camarades devaient venir armés. Au sens strict : un flingue dans la musette.

Tout·e militant·e révolutionnaire, ouvrier ou non, peut raconter des dizaines d’anecdotes de ce type.

Que s’est-il donc passé samedi dernier et pourquoi parle-t-on soudain de violence ? Uniquement parce que la CGT a dû détaler, le rapport de force ne lui étant pas favorable. La faible mobilisation syndicale est en partie responsable de ce renversement du rapport des forces, le « cortège de tête » constituant une part inhabituelle du cortège. Cela s’est déjà produit ces dernières années ; cela se reproduira.

Il faudra plus que l’évocation de la déportation de militants communistes pour contrecarrer la réputation effectivement « collabo » du service d’ordre syndical. Collabo avec les flics dans les manifestations, collabo avec le système (y compris dans les usines, là où les flics ne sont pas présents).

Nota. Ce billet a été repris sur le blogue de Christian Hivert mouvementautonome.

Au pied de la lettre ~ la « jurisprudence Marco Boba » et la répression de l’imaginaire

On se souvient que le livre L’insurrection qui vient tint une bonne place dans le montage flicardo-judiciaire autrement dénommé « affaire de Tarnac ». Au moins s’agissait-il d’un essai politique. Il semble que les flics italiens ont franchi une nouvelle étape en reprochant à Marco Boba (nom de plume de Marco Bolognino) d’avoir rédigé – et, circonstance aggravante à la première personne – un roman Io non sono come voi (Moi je ne suis pas comme vous), dont l’éditeur turinois Eris a extrait une phrase pour en indiquer le ton au lectorat potentiel :

Moi je hais. En moi, il n’y a que la volonté de détruire, mes pulsions sont nihilistes. Pour la société, pour le système, je suis un violent, mais je t’assure que par nature je suis une personne tendanciellement tranquille, ma violence n’est qu’un centième de la violence quotidienne que tu subis toi ou les autres milliards de personnes de cette planète.

En plus d’être écrivain, professeur d’arts martiaux et amateur de cuisine vegan, Marco Boba est aussi un militant politique, anticarcéral notamment, déjà visé par la répression. Des morceaux d’un feu d’artifice ayant enflammé un hangar dans l’enceinte de la prison turinoise des Valette en février 2019, il a été condamné en première instance à quatre ans de prison pour « incendie volontaire ».

Il y a une espèce de logique folle de la part de gens qui vous condamnent pour avoir voulu tout ce qui s’est produit à vous imputer à crime ce que vous imaginez mettre dans la bouche d’un personnage de roman.

Il y a aussi quelque chose de presque réconfortant dans cette soudaine confiance dans la littérature et le pouvoir des mots. Évidemment, pour être prise tout à fait au sérieux, cette confiance institutionnelle demanderait à être appliquée aussi aux grands principes de la régulation démocratique du capitalisme. Par exemple : liberté, égalité, fraternité.

Marco Boba devrait donc, après de nombreux autres militants, subir une mesure de « surveillance spéciale », c’est-à-dire une espèce d’assignation à résidence améliorée (du point de vue de l’État), mélange d’obligations et d’interdictions qui évoque ce que nous nommons en France le « contrôle judiciaire ». À la nuance près – de taille ! – qu’il s’agit ici d’un contrôle judiciaire préventif, qui n’est pas couplé avec une condamnation, mais vise un individu en fonction de l’appréciation politico-morale que l’État porte sur lui.

Il va de soi que l’appréciation que nous portons sur l’État et ses chiens de garde n’a pas pour but de sauver la littérature. Il serait trop simple de signaler à l’attention des flics italiens le texte intitulé Les Carnets du sous-sol, dans lequel un certain Dostoïevski n’hésite pas à écrire : « Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant », ce qui devrait suffire à prendre à son encontre les mesures de surveillance les plus spéciales.

Il me semble que cette affaire est éclairante à deux points de vue. La crise du système pénitentiaire dans les démocraties européennes amène les États à multiplier les dispositifs de coercition « en extérieur », amenuisant ainsi à terme les différences entre la vie du dedans de la prison et celle du dedans du système (tendance déjà contenue dans les dites « alternatives à la prison »). De plus, ce que nous appellerons la « jurisprudence Marco Boba » illustre la reviviscence d’une volonté de contrôler les affects et l’imaginaire autrement que par les moyens de stimulation normative de la publicité. Cette dernière conserve une puissance nuisible indéniable, mais elle est aussi l’objet d’un rejet croissant, elle et la consommation qu’elle veut susciter. Il est logique que l’État se retourne contre les œuvres de l’esprit, par lesquelles tente de se construire et de se diffuser un contre-imaginaire, révolté et utopique.

La mesure qui frappe Marco Bola ne me concerne pas seulement comme auteur ou comme militant anarchiste, mais comme être humain qui entend préserver ses rêves de l’emprise capitaliste.

Le site Lundimatin a publié la traduction française d’un article de la revue Camilla «Les rats de l’imaginaire» sur les mésaventures de Boba.