“Un impossible travail de déradicalisation” ~ par Alex Albert, Joël Cabalion, et Valérie Cohen

Le Centre de prévention et d’insertion à la citoyenneté (CPIC) a été conçu, après les attentats de 2015, comme la pièce maîtresse de la réponse gouvernementale à l’attirance exercée par le djihad sur une certain nombre de jeunes gens. Hébergé dans un ancien centre éducatif et de formation professionnelle (CEFP) promis à la fermeture, et sis en Indre-et-Loire, le projet s’inspire des centres éducatifs fermés, civils ou militaires, revenus à la mode avec la critique de Mai 68 et sa supposée « culture de l’excuse ». Voulu par Manuel Valls, le projet se solde par un échec complet, dont le travail d’enquête sociologique des auteurs et de l’autrice permet de comprendre l’origine – et les conséquences en termes de souffrance au travail pour les personnels concernés. On peut regretter que la parole des jeunes accueillis eux-mêmes, fort peu nombreux d’ailleurs, n’ait pu être recueillie.

Le projet commence par mettre sous le boisseau ce qui semble pourtant un aspect central du problème, la dimension religieuse de la dite « radicalisation » de certains jeunes. Cet évitement originel est déjà un facteur d’implosion suffisant pour expliquer le fiasco final. Il peut être considéré comme un symptôme parmi d’autres de la difficulté d’une société de tradition catholique – mais largement déchristianisée – à absorber le choc d’un renouveau religieux, via l’Islam de surcroît, qui suscite un engagement minoritaire violent, le plus souvent exercé sur des théâtres d’opérations extérieurs, mais qui peut aussi frapper en France.

Le fait que « la République » et·ou « la France » sont apparues comme les cibles visées, et atteintes, explique en partie le recours à une rhétorique militaire et patriote, au-delà du thème du « retour à l’autorité », joker des discours réactionnaires. Concrètement, le projet, et le règlement qu’il a inspiré, prévoyaient une cérémonie hebdomadaire de type militaire : levée du drapeau, salut aux couleurs, chant de la Marseillaise [1].

Les principaux cadres de l’établissement sont d’anciens militaires, qui ne sont pas passés par la filière du travail social ; ils n’apprécient guère des éducateurs, par définition tournés vers l’éducatif et d’ailleurs soucieux de leurs conditions de travail, en termes d’horaires et de rémunération.

L’ensemble du projet semble combiner, et pas seulement du fait de l’improvisation, toutes les tares des divers éléments des dispositifs français de contention/rétention. Les pensionnaires y entrent à la suite d’un chantage menée par les autorités, pour échapper à un sort judiciaire plus sévère. Du « volontariat forcé », comme le dit un membre du personnel, ce qui évoque le « placement volontaire » prévu par la loi de 1838 (c’est de la volonté des proches qu’il s’agit !). On cite par ailleurs le cas d’une jeune fille déficiente mentale, pour qui le programme du centre n’est pas adapté, ce qui fait penser cette fois aux nombreuses personnes placées en détention pour qui un traitement – à l’air libre – serait préférable. On cite également le cas d’un jeune pensionnaire renvoyé du jour au lendemain, tout bonnement déposé dans une gare des environs, sans billet de train ni destination. Et voilà qui rappelle les procédés policiers à l’égard des personnes migrantes.

Même le public « cible » n’est pas toujours identifiable chez certains pensionnaires, dont « le lien avec la religion musulmane pouvait être considéré comme douteux » (p. 88). Pour les autres, la pratique religieuse est considérée comme une addiction dont le sevrage par la rétention et la discipline du centre peut venir à bout. Le règlement offre une espèce de caricature de laïcité, en renvoyant la pratique (prières) à l’espace privé (en l’espèce : la chambre). La prise en considération de cette dimension évoluera cependant avec le recrutement d’un « aumônier musulman » qui proposera, de sa propre initiative, des cours de religion (et d’arabe). Il faut donc que le projet initial se heurte à ses incohérences pour que l’on en vienne à une solution analogue à celle pratiquée de longue date sur l’antenne d’une radio comme France-Culture, par exemple.

Le livre retrace la montée des tensions entre une direction manifestement hostile à la doctrine de l’ordonnance de 1945 (relative à l’enfance délinquante) et plutôt confiante en un – très vague – mélange d’autorité et de patriotisme, et les personnels qualifiés. À noter, le fait que les représentants syndicaux, focalisés sur les questions d’horaires et de salaires ont mis six mois à prendre en charge cette part de la souffrance des personnels (d’où de nombreuses démissions).

L’autrice et les auteurs notent justement en conclusion qu’il eût été surprenant qu’en l’absence de toute problématisation, une solution émergeât par miracle. En était-il question d’ailleurs ? On peut en douter, tant le « projet » et sa « réalisation » ressemblent à autant de coups de menton, bien dans le style de leur commanditaire Manuel Valls, dont la démission interdisait tout espoir de renaissance. À supposer établi et éclairci le concept de « radicalisation » – ceci uniquement pour les besoins du propos – le « Centre de prévention et d’insertion à la citoyenneté » a montré que l’État n’a rien à opposer à un phénomène dont il ne mesure (plus ou moins bien) que les conséquences statistiques : nombre de victimes d’attentats, nombre de jeunes partis et·ou revenus du djihad. On lira une preuve nouvelle de cette pauvreté (et vétusté, ajouterai-je) des réponses étatiques dans le retour programmé du « service national universel », dont le pitoyable slogan est : « Jeunesse engagée ».

Albert Alex, Cabalion Joël, Cohen Valérie, Un impossible travail de déradicalisation, Érès, 249 p., 24, 50 €.

Statut de l’ouvrage : service de presse amical.


[1] Il est un peu rapide de qualifier (p. 80) l’obligation de chanter la Marseillaise de « symbolique républicaine ».