Prendre en compte la «prostitution heureuse»… Mais certainement!

Une chroniqueuse du Journal officiel de tous les pouvoirs l’affirme : « Il faudrait écouter sans se draper dans une position morale les travailleuses sexuelles se disant libres et heureuses ». « Peut-on être prostituée et contente de l’être ? » interroge dans un style plus direct le titre de l’article. Si le style est direct, la question est purement rhétorique, puisque le chapeau du texte a déjà donné la réponse. C’est oui.

Évitons, comme on nous le recommande, de nous « draper » dans quelque posture que ce soit et voyons de quoi on nous parle. Il existerait des femmes (des hommes aussi probablement, je n’ai pas eu accès au texte) qui, se prostituant, s’estiment « libres et heureuses ». Cette réalité, très plausible, ne risque de choquer qu’en raison du tabou paradoxal qui pèse toujours sur la mal nommée « sexualité[1] », considérée comme activité séparée, indispensable à l’équilibre des mâles, vaguement répugnante chez les femelles ; un ressort des comportements humains et de l’économie, soit de manière directe (industrie de la pornographie, prostitution), soit de manière indirecte (messages publicitaires conçus comme des excitants érotiques).

Rappelons-nous que nous avons dédaigné tout « drapé », et que nous nous montrons dans la rude nudité d’une pensée critique qui affronte la réalité.

Ce que les expressions « travailleuses sexuelles » ou « travail du sexe » veulent induire dans notre esprit, c’est que la prostitution, c’est-à-dire le fait de vendre des actes sexuels et·ou de louer des orifices de son corps est un travail comme un autre. Aussi forte soit la tendance moderne du salariat à solliciter, voire à exiger des salarié·e·s un engagement total, à la fois corporel et émotionnel, je doute que la journée d’une employée de bureau puisse être considérée comme un équivalent exact de la nuit d’une escort girl. C’est sans doute dans les gestes prostitutionnels les plus frustes et les plus courants (fellation) que l’on peut trouver le rapprochement le plus convaincant avec la mécanisation tayloriste du travail[2].

Mais prenons plutôt le problème par l’autre bout (de la chaîne). Peut-on supposer qu’il existe, dans l’industrie de l’armement par exemple, des personnes qui s’épanouissent dans leur travail et se jugent « libres et heureuses » ? Sauf à se draper dans une morale abolitionniste du salariat, il faut reconnaître que c’est sans doute le cas. Peu importe ici les raisons de tels sentiments (salaires décents, postes épanouissants, proximité lieu de travail/logement, que sais-je…) et le jugement politique ou psychanalytique que nous pourrions porter sur eux. Le fait est : prenons-en acte.

L’existence de ce sentiment de liberté et de bonheur devrait-il nous faire réviser notre position à propos du devenir de l’industrie de l’armement dans un monde révolutionné ? Certainement pas. Et je précise : pas davantage si ce sentiment était unanime, et non très minoritaire, comme il l’est très probablement, autant chez les personnes prostituées que chez les salarié·e·s de l’armement.

Passé la période d’affrontement violent que suppose tout bouleversement social – et durant laquelle, la production d’armes automatiques peut se révéler utile – la fabrication de matériel militaire, d’armement – classique, chimique ou nucléaire – sera interrompu et les usines démantelées.

On peut parier que la plupart des personnes qui jugeaient s’épanouir dans ce type d’activité exploitée trouveront sans mal des activités libres plus passionnantes, et ce dès le début d’un bouleversement révolutionnaire. Il en va de même des personnes prostitué·e·s.

Cependant, concernant ces dernières, si certaines d’entre elles demeuraient attachées à leur activité « sexuelle », et compte tenu de l’inéluctable abolition de l’argent, on peut imaginer que leur savoir-faire (sans doute la source partielle de leur « fierté au travail ») trouverait un nouvel emploi auprès des personnes âgées ou disgraciées, ou encore des personnes souffrant d’un handicap, mental ou physique. C’est à peu près ce que prévoyait l’utopiste Charles Fourier sous le nom d’« angélicat ». Comme dans l’utopie fouriériste, les ex-prostituées seraient regardées avec faveur et leur rôle social apprécié à sa juste valeur (morale).

On voit que, de ce point de vue, les personnes prostituées conservent, dans une société libertaire, une valeur sociale bien supérieure à celle des anciens salariés de l’armement – au moins considérés sous ce seul jour.

Il est d’ailleurs bon d’ajouter que les luttes menées par les personnes prostituées – contre les tracasseries policières, par ex. – sont aussi légitimes et justifiées que celles menées par les travailleuses et travailleurs d’autres secteurs d’activité. Cependant aucune des luttes menées, quelle que soient la radicalité des moyens employés, ne constituera un « sauf-conduit » pour telle activité considérée dans sa forme antérieure à la révolution. Cela voudrait dire, sinon, que l’humanité est condamnée à exploiter des mines de charbon (…tant qu’il en reste).

On voit que, aussi déconcertante qu’elle puisse être, la révélation d’un sentiment de liberté et de bonheur chez certaines personnes prostituées ne s’oppose en rien à une perspective abolitionniste, qui ne vise pas telle ou telle activité (l’armement, la prostitution) mais l’ensemble du salariat, c’est-à-dire l’exploitation du travail, l’abstraction de la valeur et son vecteur l’argent.

Il se trouvera sans doute, y compris après la révolution, des hommes (et quelques femmes) pour chercher à poursuivre l’exploitation sexuelle des femmes, soit pour en tirer des bénéfices sexuels soit pour re·créer des systèmes de troc où les femmes re·deviennent des marchandises. Ces tentatives artisanales de proroger le système actuel de domination masculine – constitutif du capitalisme – seront combattues comme telles.

[1] Que j’oppose à « érotisme », partie intrinsèque de la culture humaine.

[2] Godard l’a représenté dans une scène de sexe à plusieurs personnages dans Sauve qui peut (la vie) [1980].

“Potlatch” ~ un excellent vin pour boire à l’indépendance du monde…

Je reproduis ci-dessous la présentation par son auteur vigneron Mathieu Léonard, ami que vous connaissez peut-être comme auteur d’un excellent livre sur la première Internationale (La Fabrique), de son vin Potlatch, cuvée 2019. J’ai rarement bu un vin aussi goûteux. Idéal pour se consoler en fêtes clandestines du confinement à (re)venir, pour célébrer toute l’année prochaine l’anniversaire de la Commune, et pour boire à l’indépendance du monde!


Le millésime Potlatch 2019 est dans les quilles, prêt à rencontrer ses buveuses et buveurs.

Tout ça est évidemment encore très nouveau pour moi, et rien n’aurait été possible sans la transmission de Jean-Claude Leyraud, vigneron retraité très actif, qui m’a d’abord laissé deux parcelles de vieilles vignes en fermage à Rasteau et à Tulette il y a deux ans « pour me faire la main » et a laissé à ma disposition une partie de son outillage et sa cave à Rasteau, tout en me distillant expérience et savoir-faire au fur et à mesure du processus. La commercialisation de cet ouvrage commun se retrouve désormais sous l’étiquette Potlatch. Naguère, le vin de Jean-Claude portait le nom de Le Serre des pins.

Pour l’esprit et la pratique, je ne peux que m’inscrire dans la démarche qui est la sienne depuis plus de trente ans. Comme la définir ? Celle d’un discret artisan en vin vivant, peut-être… En tout cas, Jean-Claude a toujours cultivé la simplicité. Comme il l’écrivait dans CQFD :

Alors que l’artisan savait s’effacer derrière le produit de son savoir-faire, on en est venu à survaloriser le vigneron, certes méritoire, en lui accordant un statut d’artiste. […] Alors qu’il s’agit tout simplement de vrais vins, de bons vins, que l’on reconnaît surtout en bouche au fait qu’ils passent avec fluidité, et laissent une impression d’harmonie. »(«Vin naturel: dynamique ou produit fini ?», paru dans le dossier « Vins libertaires et bières sociales. CQFD n°122, mai 2014.)

Pour autant, les amateurs savent immédiatement reconnaître et apprécier l’exceptionnelle personnalité du vin de Jean-Claude.

Dans cette continuité, Potlatch est donc un vin rouge issu de raisins cultivés sans recours aux produits chimiques de synthèse et récoltés à la main. Un vin  «tout raisin» élaboré dans la rusticité, sans intrants, sans technologies œnologiques, sans sulfites ajoutés ni levures artificielles, sans filtrage, sans machine à la cave – le fouloir, le pressoir, la pompe à piston, la boucheuse sont manuels –… et sans autre mystère que celui de l’alchimie du vin.

Issu de terroirs côtes-du-Rhône Villages, l’assemblage est 60 % grenache, 20 % carignan, 15 % syrah et 5 % mourvèdre. Sa robe est de couleur pourpre profond. Ample et long en bouche, il libérera des arômes intenses de fruits rouge et noir, avec une note cerise confite.

Il chiffre à 15 % vol. C’est donc un aliment tannique et puissant mais parfaitement digeste. Garde : 5 à 8 ans. J’ai établi son prix public de lancement à 12 euros.

Ah oui au fait, pourquoi « Potlatch » ? Sans doute en référence à de vieilles lectures ethnographiques et au bulletin éponyme de l’Internationale lettriste. Le potlatch en soi fait référence à une cérémonie chez les Indiens de l’Ouest de l’Amérique du Nord reposant sur le don ostentatoire et la destruction de richesse. Cette fête était aussi un rituel de défi entre chefs indiens – la prodigalité des uns obligeant les autres à une surenchère. Peu de temps après m’être arrêté sur ce choix de nom, je lisais dans l’ouvrage de Christelle Pineau, La Corne de vache et le microscope (La Découverte, 2019) que l’esprit du don qui prévaut dans le milieu des vins nature – et que j’ai rencontré chez Jean-Claude Leyraud – « exclut toute notion de potlatch [car] la dimension d’honneur et de supériorité n’intervient pas dans ce type d’échange qui reste amical et égalitaire. » Caramba, c’est pas faux, néanmoins j’ai souhaité garder ce nom parce qu’il sonne bien et qu’il ouvre à d’autres discussions – ce qui me semble un des objectifs du boire-ensemble.

Sa signification n’est donc pas à prendre au cep…euh, au pied de la lettre. J’espère juste que ce vin saura accompagner de belles fêtes comme des moments intimes ou tout simplement de convivialité tout aussi mémorables.

Si tout cela vous a mis la pépie, reste la question de la distribution. Là encore, j’en suis au début de mes démarches dans le contexte compliqué que l’on sait. Idéalement, j’aimerais aller à la rencontre des buveuses et buveurs. Une première dégustation publique a eu lieu à Marseille à Manifesten (59, rue Thiers), le 16 octobre. J’envisage également une virée de dégustation en Bretagne en novembre. Puis sans doute Paris, peut-être Toulouse… Pour participer à d’autres événements, contactez-moi.

En attente que les choses se précisent, je peux aussi enregistrer des pré-commandes (sans engagement de vente).

Je me renseigne sur les modalités d’envoi aux particuliers, mais le coût de transport reste lourd et double le prix de la bouteille. Ce n’est pas la solution préférable a priori. Si une soif insurmontable vous dévore, on trouvera bien un moyen..

Si vous connaissez des cavistes, cantines, épicemars corrects, Amap, lieux collectifs ou librairies (une ou un bonne librairie est forcément une libraire qui boit du vin) qui seraient intéressés pour distribuer Potlatch, faites passer le mot.

Mathieu « Matéo » Léonard

potlatch84@gmail.com