Journal de reprise d’un médecin urgentiste

Pour la première fois depuis deux mois, le réveil a sonné à 7:00 ce 16 avril pour m’intimer l’ordre de me lever pour aller au travail. Deux mois que je suis en arrêt de travail après une blessure à la main et l’opération qui a suivi. Un peu anxieux, une pesanteur à l’estomac, le café passe difficilement et me voilà dans la voiture, mon justificatif de déplacement professionnel bien en vue derrière le pare-brise, à coté du caducée (il porte le millésime 2019, je n’ai pas encore réglé la cotisation à l’ordre des médecins pour cette année…). Je vais rejoindre mon poste au SAMU.

Quand je me suis blessé, nous n’avions pas encore basculé dans le monde du coronavirus, un touriste chinois de 80 ans était mort à Paris, mais on était encore tout à fait insouciants. Et puis la vague a déferlé, et ce sont mes collègues et amis du SAMU de l’Oise qui l’ont pris en premiers, en pleine face, et ce qu’ils m’ont dit et raconté sur le moment m’a sidéré. Et j’en ai pleuré de rage et d’impuissance, de ne pouvoir être avec eux pendant ces jours et ces nuits où ils ont dû affronté avec les moyens du bord les centaines, les milliers d’appels de gens malades ou paniqués, les transports de patients quasi asphyxiques vers des hôpitaux parfois distants de 100 kilomètres et le sentiment d’être seuls et abandonnés. Alors c’est avec un peu d’appréhension que je vais les rejoindre. Bien sûr, pendant ces longues semaines d’inactivité, j’ai lu avec avidité tout, ou presque, ce qui paraissait dans la presse scientifique, les discussions sur les traitements, je me suis tenu au courant des mesures de protection, des nouveaux réglages des respirateurs, et des coups de vice du virus. Mais il me manquait la confrontation au réel.

D’abord le plaisir de retrouver mes collègues (pas de bises, ni de poignées de main) : ambulanciers, infirmiers et infirmières, assistantes de régulations, médecins. Et aussi la tristesse d’apprendre que l’un d’eux est en réanimation, touché par la maudite bestiole. Et certains retraités récents revenus prêter main-forte…..

Ce matin, l’ambiance au SAMU est calme, la situation sanitaire est moins tendue. On est en phase de plateau comme le dit le directeur général de la santé dans son point de presse quotidien.

Je retrouve mes habitudes, je m’installe à mon poste devant l’ordinateur et le téléphone (que j’ai préalablement désinfecté soigneusement), à un mètre et quelques de ma voisine. Et je prend des appels de mères de famille inquiètes, de conjoints angoissés, et de personnes anxieuses. Et parfois une voix qui s’étouffe presque et qui appelle à l’aide et à qui on envoie des secours, des soins et de l’oxygène, et pour qui on va trouver une place à l’hôpital. Il faut écouter, questionner, rassurer, orienter et porter assistance, avec à chaque fois la peur de passer à coté du diagnostic ou de trop en faire, la peur d’exposer des collègues, des ambulanciers ou des pompiers à un risque.

Il y a des fièvres, des toux, des difficulté respiratoires, mais aussi des douleurs dans la poitrine, des accidents domestiques ou du travail, des paralysies soudaines, et on doit prendre en charge des personnes âgées qui vont mal. Plus tard, après mes 10 heures en régulation, derrière le téléphone, c’est à mon tour d’aller auprès des patients. Celui ci respire mal, il a une toux sèche, un peu de fièvre il n’arrive presque plus à parler et il est soigné depuis longtemps pour une maladie respiratoire. Avant d’entrer chez lui, on s’habille en revêtant la tenue de protection, on ressemble à des cosmonautes, je vérifie que l’infirmière n’a pas commis de faute d’habillage et elle me contrôle de la même manière. Nos gestes sont les plus précis possibles, économes, on fait attention à chaque minute, peur de faire une erreur, de se contaminer ou de contaminer quelqu’un. On le met sous assistance respiratoire sans avoir à l’intuber, en espérant qu’il n’aura pas besoin de recours à la ventilation artificielle. L’intervention, qui en temps ordinaire nous prendrait une à 2 heures dure maintenant 3 heures. Et d’autres vont suivre, la nuit va être longue. Les 48 heures de repos qui vont suivre cette première garde de 24 heures ne seront pas volées.

Ces femmes et hommes ne sont pas des héros, ce sont des personnes ordinaires placées dans des situations exceptionnelles et qui font un travail extraordinaire. Malgré la fatigue, l’appréhension, les mille difficultés, je suis heureux de travailler avec eux.

Mohamed

Ce témoignage a été publié sur le site du Monde libertaire.