“Chroniques du bord de l’amer…” par Hoder

Ces chroniques ont été initialement publiées en 2012. Elles sont assez bien connues du premier cercle des militant·e·s, mais je pense qu’elles méritent de l’être bien au-delà. Leur amère et ironique lucidité apparaît aujourd’hui prémonitoire, ce qui hélas! montre que rien ne s’est arrangé dans les milieux militants. Les interrogations, les pistes de réflexions demeurent pertinentes et stimulantes, y compris pour celles et ceux qui n’ont pas le malheur de fréquenter peu ou prou lesdits milieux.

Je donne ci-dessous un amuse-gueule. Vous pouvez téléchargez l’intégralité du texte ICI.

L’entre-moi rêvé

Quand la non-mixité prend le chemin de l’individualisme forcené… La non- mixité est un outil politique nécessaire, tellement important en terme de réappropriation de nos vies, de reprise de confiance en nous, en nos actions, en la légitimité de nos luttes, qu’il est tout simplement scandaleux que son usage soit détourné à des fins individualistes. L’intérêt même de la notion est collectif. Elle doit nous permettre l’accès à des espaces temps soupapes dans lesquels se ressourcer, réfléchir et élaborer, entre personnes vivant des choses globalement similaires, des moyens de lutte opérants pour briser les structures qui nous enferment.

L’individualisme rampant et les réflexes identitaires sont en train de vider tranquillement la non-mixité de son sens et de son efficacité dans la lutte. À ce rythme-là, on va se retrouver assez vite avec plein de micro non-mixités composées d’une personne et qui évolueront côte à côte. Ce qui risque d’avoir un effet politique relativement dérisoire au regard des coups qu’il nous faudrait pouvoir porter à nos ennemis extérieurs.

Je suis une femme, gouine, blanche, cisgenre, salariée et valide. Bon, je n’ai qu’à créer un espace non-mixte femmes-gouines-blanches-cisgenres-salariées et valides et on sera plusieurs à discuter de ce qui nous rassemble. Oui mais voilà je suis grosse… Donc, je ne vis pas la même chose qu’une femme-gouine- blanche-cisgenre-salariée et valide MAIS mince ! Bon… Je me casse ailleurs ou alors j’explique aux minces que leur légitimité dans cette non-mixité est remise en cause et elles se barrent. Oui mais voilà, je vis en Seine-Saint-Denis depuis toujours et un 93 décrié orne les plaques d’immatriculation de mon quartier, la mienne à l’occasion, et l’état civil porté sur nos CV. Du coup je ne vis pas la même chose qu’une femme-gouine-blanche-cisgenre-salariée, valide, grosse MAIS parisienne ou d’ailleurs en France ! Bon… Je me casse ailleurs ou alors j’explique aux Parisiennes ou d’ailleurs en France que leur légitimité dans cette non-mixité est remise en cause et elles se barrent. Oui mais voilà je suis butch… Donc je ne vis pas la même chose qu’une femme-gouine-blanche-cisgenre-salariée, valide, grosse, banlieusarde qui ne le serait pas. Bon… Je me casse ailleurs ou alors j’explique à celles qui ne sont pas butch que leur légitimité dans cette non-mixité est remise en cause et elles se barrent. Oui

mais voilà, je suis en CDD, contrat précaire renouvelable un certain nombre de fois seulement. Donc je ne vis pas la même chose qu’une femme-gouine- blanche-cisgenre-salariée, valide, grosse, banlieusarde, butch en CDI. Bon… Je me casse ailleurs ou alors j’explique à celles en CDI que leur légitimité dans cette non-mixité est remise en cause et elles se barrent. Oui mais voilà, je ne suis pas anarchiste. Du coup je n’ai pas exactement la même vision des choses que les anarchistes ayant réussi à surnager dans la non-mixité extrêmement sélective dans laquelle je me trouve, je ne vois pas d’autre solution que celle de partir ou de leur expliquer que leur légitimité dans cette non-mixité est remise en cause et d’attendre qu’elles se barrent…

Bref, on a bien saisi l’idée et on peut la dérouler à l’infini. Si on y met vraiment du nôtre, je présume qu’on pourra, à terme, s’auto-exclure de notre propre non-mixité pour désaccord avec soi même ou déséquilibre interne créant une situation d’auto-oppression sur notre propre personne. Je pense qu’on tient un concept visionnaire les ami·e·s, c’est la politique de demain…