N’est pas Dada qui veut! ~ À propos de la censure activiste d’une pièce d’Eschyle à la Sorbonne

Je reproduis ci-dessous une tribune libre publié dans Le Monde par Anne-Sophie Noel, universitaire spécialiste de l’Antiquité grecque, à propos de la censure activiste (je nomme ainsi le fait d’empêcher physiquement les acteurs et les spectateurs d’une pièce d’accéder à la salle) d’une pièce d’Eschyle, Les Suppliantes. Le prétexte de cette action est l’usage de masques et de maquillage noirs par des comédiens blancs. Car le noir appartient aux Noirs, et les enfants qui jouent aux cow-boys et aux Indiens, le crâne orné d’un coiffure de plumes se rendent coupables d’une appropriation culturelle postcoloniale. La connerie, elle, reste la chose du monde la mieux partagée.

Faire d’Eschyle un précurseur et complice des chanteurs américains passé au cirage pour «mieux» chanter du jazz (comme Al Jolson dans The Jazz Singer, en 1927; voir cliché ci-après) est une sottise que le texte de Anne-Sophie Noel réfute utilement.

La manie contemporaine, à partir de ragots, de dénonciations anonymes, d’informations historiques erronées, d’assimilations hâtives, le tout fortement arrosé d’un moralisme niais et à géométrie variable a pour conséquence que l’on risque aujourd’hui davantage de voir taguer ou casser sa vitrine, interdire une pièce ou un débat par des soi-disant «féministes»,  «antiracistes», voire «libertaires», que par des nervis fascistes dont c’était jadis le passe-temps.

La gourde la plus ignorante, le gros dur d’opérette le plus obtus s’imaginent tout de bon héritiers en ligne directe des dadaïstes… Sauf qu’ils et elles ne manient plus la provocation carnavalesque et libertaire. Tout au contraire, ils et elles reproduisent le charivari haineux et moraliste, qui dénonce et intimide, punit et humilie. Le fascisme avant la lettre.

Je ne peux conclure cette courte introduction sans mentionner un point de désaccord avec l’autrice. L’affirmation selon laquelle «l’Université est le lieu de la pensée critique» est un déni de réalité, même si je veux bien croire qu’Anne-Sophie Noel en attend, dans son appel à la confrontation de points de vue argumentés, une sorte d’effet placebo intellectuel (on connaît la ritournelle: «Placebo, c’est beau la vie, pour les grands et les petits!»).

 

 

« D’où viens-tu, troupe dont la parure n’est pas grecque,
fièrement vêtue de robes et de voiles épais et barbares,
toi à qui je m’adresse ? Car il n’est ni d’Argos,
cet habit de femmes, ni d’un autre lieu de la Grèce. »

C’est par ces mots que le roi d’Argos, Pélasgos, accueille les Danaïdes dans les Suppliantes, tragédie créée par Eschyle dans les années 470-460 avant Jésus-Christ. Fuyant l’Égypte et un mariage forcé avec leurs cousins (décrit comme un « esclavage »), les cinquante filles de Danaos accostent en terre d’Argos pour demander l’asile et vivre libres, hors d’atteinte de la violence masculine.

Dans le théâtre grec, l’apparence physique et les vêtements sont souvent les premiers éléments auxquels s’accroche le regard des personnages comme des spectateurs. Les Danaïdes elles-mêmes se sont présentées plus tôt aux spectateurs comme des femmes à la joue «brunie par le soleil du Nil». Pélasgos interroge leurs vêtements « barbares », car ceux de femmes qui ne parlent pas grec, et les compare à ceux de Libyennes, de Chypriotes, d’Indiennes, ou même à ceux des Amazones.

Roi qui, au fil de la pièce, se révèle être un vrai démocrate – on trouve d’ailleurs dans cette pièce un jeu de mots (dèmou kratousa) sur le terme «démocratie», le plus ancien qu’on connaisse à ce jour dans la langue grecque –, Pélasgos donne à cette troupe de femmes la possibilité de parler pour dire son origine : tout l’enjeu de la tragédie est alors de montrer que ces femmes d’apparence étrangère sont en réalité des Grecques, descendantes d’une princesse argienne, Io, vierge chassée de son pays sous la forme d’une génisse, victime de la prédation sexuelle de Zeus et de la jalousie d’Héra.

Les Suppliantes une pièce progressiste et ouverte au monde

L’autre est donc en réalité un autre soi-même: les Danaïdes demandent l’exil sur leur propre terre d’origine. La dramaturgie d’Eschyle repose tout entière sur ce décalage entre une altérité physique, qui se donne à voir dans la couleur de la peau et les vêtements de fin lin blanc égyptien, et une identité ethnique semblable.

Ce paradoxe, ainsi que ce contraste des couleurs, sont au cœur de la pièce et donnent même lieu à l’invention d’un néologisme en grec : les Danaïdes sont appelées des astoxenai, c’est-à-dire des «concitoyennes-étrangères» ou «étrangères-concitoyennes». Au cours d’une assemblée démocratique de citoyens, les Argiens et leur roi décident à l’unanimité de faire valoir le droit à l’accueil de l’étranger dans la cité : ils offrent à ces «grecques-étrangères» asile et protection, au risque d’entrer en conflit ouvert avec l’Égypte.

Il y a donc peu de pièces grecques aussi progressistes et ouvertes au monde que les Suppliantes. Eschyle incorpore à la civilisation grecque les apports de l’Égypte et de l’Orient, sans toutefois gommer les différences culturelles. Cela passe par la confrontation à des corps visiblement représentés comme étrangers. Il ne fait pas l’économie du choc de l’apparence mais sa dramaturgie le déconstruit : si la peau noire surprend, il faut aller voir plus loin et surtout, donner la parole à l’autre, pour comprendre que le contraste des apparences masque en réalité une identité et une fraternité profondes.

Contexte culturel entièrement déconnecté

D’ailleurs, la pièce a connu un regain d’intérêt ces dernières années, parce qu’elle véhicule avec force et clarté l’idée du droit à l’accueil de l’étranger: dans des mises en scène récentes, en France, en Sicile et aux États-Unis, les Danaïdes ont porté la voix des réfugiés de tous bords. Bloquer la représentation des Suppliantes d’Eschyle, mise en scène par Philippe Brunet à la Sorbonne dans le cadre du festival de tragédies grecques des Dionysies, est donc sans doute un contresens.

Que cela soit clair et pour éviter toute récupération politique de mauvais aloi: en tant que citoyenne et universitaire, je condamne toute manifestation pouvant se rattacher à ce que l’on nomme, du fait de son origine américaine, le «blackface», qu’il soit commis de façon intentionnelle ou même par ignorance ou négligence. Mais je ne peux pas accepter que l’art millénaire du masque théâtral, que ce soit par ses origines grecques, indiennes, ou japonaises, soit assimilé à cette pratique sordide venue des shows ségrégationnistes américains du XIXe siècle.

Doit-on juger les œuvres du passé, qu’elles soient progressistes ou non d’ailleurs, à l’aune des errances nauséabondes des esclavagistes américains? S’il ne faut pas ignorer cette histoire-là non plus, doit-elle devenir un étalon universel pour toutes les œuvres artistiques, y compris celles qui datent d’une époque antérieure, ou s’inscrivent dans un contexte culturel entièrement déconnecté? Il ne faut pas appliquer sur le masque (ou même sur le maquillage, dont Philippe Brunet a pu faire usage dans des représentations ou répétitions antérieures) une grille de lecture qui n’est pas pertinente.

Le masque du théâtre grec était un outil

Pour indiquer qu’il endossait l’identité d’un personnage, Thespis, l’inventeur légendaire de la tragédie grecque, se barbouillait le visage de fleurs de pourpier et de blanc de céruse avant d’inventer le premier masque fait de fibres de lin (d’Égypte…). Depuis plusieurs décennies, à Paris, Avignon, mais aussi au Niger, les mises en scène de Philippe Brunet visent à faire revivre les pratiques et conventions théâtrales des Grecs et à démontrer le pouvoir et l’efficacité qu’elles possèdent encore pour les publics d’aujourd’hui. Condamner cet héritage millénaire, parce qu’il ne serait donc, par un anachronisme évident, qu’un «blackface» racialiste de plus, est donc une erreur.

On pourrait aussi relire avec profit les écrits sur le masque, toujours actuels, de Jean-Pierre Vernant ou Françoise Frontisi-Ducroux. Le masque du théâtre grec était un outil pour porter sur soi et faire advenir en soi, la différence d’autrui. Le chœur des Danaïdes était non pas joué par des acteurs professionnels, mais par de jeunes citoyens athéniens : des citoyens hommes usant du masque doublement étranger – parce qu’il est femme, et parce qu’il est noir – pour devenir autres, le temps de la représentation théâtrale.

Masques de femmes, d’hommes, de noirs, de blancs, de vieux, de jeunes, de Grecs, d’étrangers et même de monstres ou d’éléments naturels comme des montagnes ou des fleuves : à chaque représentation (et elles étaient régulières et nombreuses dans l’Athènes classique), le corps du citoyen devenait le contenant et le refuge d’une altérité toujours plus radicale, pour qu’il en garde la marque et conserve, même après la fin de la représentation, cette conscience du besoin d’intégrer l’autre en soi, étranger, humain ou non-humain.

L’université lieu de la pensée critique

Qu’on ne cherche pas à faire passer ce retour au texte et au contexte d’origine que j’appelle de mes vœux pour un réflexe réactionnaire. L’engagement universitaire est et doit être nécessairement anti-raciste. Mais il faut jouer les Suppliantes d’Eschyle, y compris avec des masques noirs, parce que l’histoire ancienne du masque grec ne peut être prise en otage et salie par les pratiques ultérieures des ségrégationnistes américains.

Et puisque l’université est le lieu de la pensée critique et de la confrontation de points de vue argumentés, on pourrait appeler à un débat avec les étudiants et étudiantes qui ont été blessés ainsi que les associations mobilisées: que la représentation du théâtre antique, par la distance temporelle et critique qu’elle permet, puisse être une introduction à une discussion ouverte sur les moyens par lesquels nous pouvons lutter contre le racisme structurel.

Comme l’écrivait Roland Barthes dans Comment représenter l’antique? (1955), jouer Eschyle aujourd’hui, c’est à la fois se confronter aux origines de notre civilisation et à une «altérité flagrante». Notre culture est à jamais marquée par l’héritage des Grecs, mais ils ne sont pas nous, car leur société était patriarcale, phallocratique, esclavagiste, et par certains aspects, racistes. Mais non seulement le théâtre grec était, par excellence, le lieu de questionnement de tous les préjugés et de toutes les idéologies, mais ce théâtre nous dit aussi ce que nous avons su dépasser par l’exercice de la réflexion et du débat. Ne censurons pas, dialoguons : c’est replacée dans son contexte historique que la tragédie peut venir éclairer nos propres questionnements, car, selon les mots de Barthes, «c’est en voyant la marche parcourue que l’on prend courage et espoir pour toute celle qui reste encore à parcourir.»

Anne-Sophie Noel est maîtresse de conférences en langue et littérature grecques à l’École normale supérieure de Lyon, laboratoire HiSoMA (Histoire et Sources des Mondes Antiques).

 

“Tout le monde parle de la pluie et du beau temps, pas nous” ~ Recueil de textes de Ulrike Meinhof (Éd. du Remue-ménage)

J’annonce ici, avant de me le procurer, le recueil de textes de Ulrike Meinhof que viennent de publier les Éditions du Remue-Ménage. sous le titre Tout le monde parle de la pluie et du beau temps, pas nous (200 p., 17 €, Hobo Diffusion), avec une préface de Elfriede Jelinek et d’autres suppléments que vous découvrirez dans la table des matières reproduite ci-après.

EXCLUSIF. Dans le cerveau des journalistes, aucune zone ne réagit!

Capture d’écran du site du Nouvel Observateur.

On trouve en libre accès, avec cette fois un titre dépourvu de sensationnalisme, un entretien qui date de 2015, de la même journaliste, Nolwenn Le Blevennec, avec le même chercheur, Serge Stoléru.

Les «scientifiques» ont toujours eu la passion de la topographie cérébrale. Aucune raison que ça s’arrête, n’est-ce pas! Le problème n’est d’ailleurs pas tant l’arpentage imaginaire des hémisphères que les arguments qu’il fournit aux maniaques de la chirurgie, des puces, des électrodes et autres chocs électriques.

Stoléru déclarait en 2005:

Par exemple, si on imagine qu’il y a un problème de freins chez les patients pédophiles, on pourrait imaginer qu’on ait recours à des techniques de stimulation magnétique transcrânienne pour activer certaines zones inhibitrices du cerveau.

On pourrait aussi imaginer utiliser une technique peu utilisée en France, l’IRM fonctionnelle en temps réel.

Vous souffrez, vous vous installez dans un scanner, je vous dis de penser à votre douleur, vous avez mal et on voit s’activer telle ou telle région de votre cortex. Cette activation vous est présentée par exemple sous la forme d’un thermomètre dont le niveau monte. Après, je vous dis d’imaginer que vous êtes en vacances à Bali et à ce moment-là, vous n’avez plus mal et vous voyez diminuer l’activité de la région. En faisant cela, vous pouvez aider une personne à en quelque sorte prendre le contrôle du niveau d’activation d’une zone du cerveau qui est impliquée dans son problème. J’aime beaucoup cette technique parce que le patient n’est pas passif. Ces techniques ne peuvent utilisées qu’avec le plein accord du patient évidemment.

Quastion. Grâce à votre étude, allez-vous pouvoir déterminer les causes de la pédophilie ? Et si, par exemple, il y a une part génétique ?

La part génétique, d’après les études scandinaves, existerait mais elle serait faible. Les causes sont plutôt environnementales. Le fait d’avoir soi-même été victime d’abus dans l’enfance, tous les scientifiques ne sont pas d’accord avec ça, mais moi je trouve qu’il y a beaucoup d’arguments pour dire que c’est un facteur de risque énorme.

On retiendra avec intérêt la version proposée par Serge Stoléru de la «thérapie comportementale», dite «Les Vacances à Bali*».

On ne peut guère compter sur les journalistes pour poser des questions pertinentes, qui viennent à l’esprit des lectrices et lecteurs comme vous et moi, non encore lobotomisé·e·s.

En l’espèce, si l’on admet que Bali permet de «détourner» l’attention du cerveau, d’une douleur vers un plaisir, comment doit-on procéder pour «détourner» l’attention d’une image érotique agréable (mais «pédophile») vers… vers quoi d’ailleurs? S’agit-il d’orienter la pensée vers une douleur physique, ou morale? Vers un plaisir plus intense et licite? On ne le sait pas, parce que la journaliste a laissé, sans le questionner à nouveau, le chercheur donner un exemple qui n’a rien à voir avec le sujet de son étude!

Dès que j’aurai été mis au courant des progrès de la «science» dans l’allumage d’un «zone de la pédophilie», je ne manquerai pas de vous en faire part.

*Je n’ai pas en tête la liste des «paradis pédophiliques» à travers le monde, mais je me demande si le choix de Bali n’est pas maladroit.

Florence Henri, la photographie et le Bauhaus

Je reproduis ci-après le début d’une notice sur Florence Henri, dont une vente à Londres va disperser une grande quantité d’œuvres. L’intégralité du texte et d’autres clichés sont à consulter sur L’Œil de la photographie.

Avec les photos de Florence Henri, la pratique photographique entre dans une nouvelle phase, dont la portée aurait été inimaginable avant aujourd’hui.László Moholy-Nagy.

L’œuvre de Florence Henri a fait l’objet de nombreuses expositions à travers le monde, mais c’est la première fois depuis de nombreuses années qu’une aussi vaste quantité d’œuvres de l’artiste est disponible à la vente. L’exposition de l’œuvre d’Henri arrive à point nommé avec la célébration du centenaire du Bauhaus, qui rappelle les principaux mouvements et personnalités associés à l’école.

Henri se forme d’abord comme pianiste à Rome puis comme peintre avec Fernand Léger, dont elle adopte le langage visuel du cubisme. Au Bauhaus de Weimar en 1924, Paul Klee et Wassily Kandinsky ont été ses professeurs. Après s’être inscrite à l’école d’art, de design et d’architecture Bauhaus à Dessau en 1927, elle se consacre uniquement à la photographie. Avec les encouragements de l’artiste constructiviste hongrois László Moholy-Nagy (1895-1946) et de sa femme, Lucia Moholy (1894-1989), elle a exploré les derniers mouvements artistiques – le constructivisme, le surréalisme, le dadaïsme et De Stjil et a expérimenté la ‘New Vision’. la photographie telle que pratiquée par Moholy-Nagy, Man Ray et Aleksander Rodchenko. L’influence de son association avec El Lissitzky et Piet Mondrian était également significative et se reflète dans ses compositions en forme de grille de cette période (1928-1929). […]