Taisiia Cherkasova ~ peindre pour le vivant, pour la vie, pour vivre ~ Expo à Paris XIe, du 15 mars au 5 avril

En février 2019, dans le Michigan, un vent polaire venu de l’Arctique, combiné à des pluies verglaçantes a littéralement gelé des pommes sur leurs branches. Pourrie, la chair est tombée laissant accrochés aux pédoncules des fruits de glace translucide. Pendant ce temps, en Arctique, le réchauffement climatique chasse les ours polaires de leur habitat. La même catastrophe industrielle souffle ainsi le froid et le chaud, vitrifie la flore, la faune et toute vie, y compris humaine.

Les photographies des «pommes fantômes» du Michigan m’ont immédiatement fait penser aux toiles de Taisiia Cherkasova où elle a représenté, dans une intuition saisissante, deux ours devenus transparents, dont seule la tête demeure animale et reconnaissable.

Les ours de glace s’effacent en partant de la queue, comme le chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles, mais ce qui demeure perceptible le plus longtemps n’est pas un sourire, plutôt un rictus de souffrance (davantage que de colère !).

Il faut bien faire confiance aux humains pour la manifester, cette colère, quoique leurs têtes ne soient guère rassurantes, remplies de vent ou d’eau croupie dans laquelle flotte un poisson mort…

On peut croiser Taisiia Cherkasova dans les manifestations dites – de manière bien réductrice à mon goût – «marches pour le climat». Elle y brandit une pancarte où figure une de ses toiles, que (presque) personne ne connaît encore. Comme elle veut me signifier que la révolte écologique qui l’anime n’est pas de simple opportunisme, elle me dit, montrant l’ours qui tire la langue, épuisé, les yeux clos : «Tout ça me tient le cœur !» Peut-être a-t-elle voulu dire «me tient à cœur»? mais par-delà une éventuelle maladresse, la formule condense bien la sincérité de l’engagement et la sensation d’oppression qui le justifie.

Si la peinture de Taisiia Cherkasova évoque irrésistiblement le surréalisme (on pense parfois à Magritte), ça n’est pas une peinture du rêve – comme sait en produire, et avec quel merveilleux talent Guy Girard – même si l’une de ses toiles porte ce titre (voir ci-après).

C’est, me semble-t-il, une peinture d’après le cauchemar; une peinture du réveil et de l’appel à la conscience. Taisiia, ingénieure en génie civil, me confiait d’ailleurs se nourrir au moins autant de publications scientifiques que de Boulgakov (en littérature) et de Bosch (en peinture).

Qu’elle peigne des animaux venus se venger du système qui les éradique – «Tant qu’à crever, autant encombrer mes assassins!» semble dire cet énorme poisson échoué sur une esplanade [1] – ou qu’elle imagine des chimères (ici des oiseaux faits pour lutter «becs et ongles»), la jeune femme propose à la faune un «pacte d’agression» en défense contre le monde qui a fait du vivant une curiosité pour jardins zoologiques et une matière à brevets.

Jouant de la beauté, de l’étrangeté, de la surprise, elle nous montre à la fois le pire, vers lequel nous glissons, et l’utopie d’une vie meilleure. De l’un à l’autre : le combat.

Voyez ce crocodile, tout entier de porcelaine : pour lui, il est trop tard (au moins ne finira-t-il pas en ceintures ou en godasses !).

Voyez cet orang-outan [2], dont les mains – d’habitude si «humaines» n’est-ce-pas, et pour cause ! – ont muté jusqu’à se transformer en bocaux de confiseries (peut-être celles que les enfants lui lancent dans son enclos).

Attendrons-nous de subir le même sort et d’être exhibés comme les «chimpanzés du futur» que voient en nous et auxquels travaillent les trans- ou «posthumanistes»? Taisiia Cherkasova est de celles et ceux qui sont persuadé·e·s que l’urgence doit être une alarme et un stimulant, non un prétexte au cynisme vulgaire et au renoncement. Grâce lui soit rendue !

Claude Guillon

[1] Désert dallé, que l’urbanisme moderne préfère aux places vivantes.

[2] « Homme des bois », en malais.

«Pomme fantôme» du Michigan

«Rêve» (ci-dessus)

[J’ai recueilli ce crocodile.]

Taisiia Cherkasova – ici photographiée avec l’orang-outan auquel il est fait allusion dans ma chronique – est née le 2 Janvier 1991 à Dnipropetrovsk, dans l’Est de l’Ukraine.

Le site de Taisiia Cherkasova.