Sweet little sixteen ~ et un livre de Chloé Alifax

Ma détestation des jeunes femmes, laquelle tourne à la franche allergie quand il s’agit de jeunes filles – douces ou non – est de notoriété publique. Mais je ne suis pas du genre à me laisser aller ; je me soigne.

C’est dans le cadre de cette autothérapie, que j’ai commandé aux éditions H&O (l’éditeur de Je chante le corps critique) le roman de Chloé Alifax intitulé Sixteen Years, dont la couverture m’avait tiré à elle.

Croyez-en mon expérience (courte) d’auteur, et (surtout) de lecteur de littérature, il y a deux choses vraiment difficiles à d·écrire : les scènes érotiques et le langage parlé. Le premier danger (d’une liste interminable) à éviter consiste à faire réaliste par copier-coller. Rien de tel pour métamorphoser la plus explosive des scènes d’orgasme en version mal traduite d’un catalogue de montage IKEA, et le plus savoureux des sabirs en morne caricature. Concernant ce dernier exercice, il faut au contraire beaucoup réécrire, décoller au plus loin possible du réel, pour créer une représentation du langage parlé qui l’évoquera plus sûrement qu’un entretien dans une thèse de sociologie.

Sixteen Years est un récit à la première (jeune) personne, tranche découpée sans anesthésie dans une vie affective débutante et problématique, ce qui va ensemble en générâââl (comme dit la chanson). La langue est donc résolument djeun, comme on dit pour s’en moquer. Est-ce parfaitement réussi ? Je n’irai pas jusque-là [extraits ici]. Cependant, l’atrabilaire – ni amoureux ni bien disposé ces temps-ci[1] – auteur de ce billet a éclaté de rire une bonne douzaine de fois en cent cinquante six pages, ce qui nous donne une moyenne honorable d’un éclat par treize pages consommées.

Si d’aventure vous éclatiez, disons moins d’une demi-douzaine de fois, je m’engage à vous rembourser le prix du livre[2] (16 €).

[1] Pour vous mettre un exemple dans le contexte, quand on me demande, rapport à mes soucis de santé et d’inquiétude — « Ça va mieux ? », j’entends — « Ça ma vieux ? » Or dix-lexique ne valent pas mieux qu’un appareil auditif, c’est une légende.

[2] Attention ! Cette mention purement rhétorique épuise la définition de la publicité mensongère.

IL N’Y A [toujours] PAS D’“AFFAIRE BATTISTI”!

Cesare Battisti se trouve aujourd’hui dans une prison italienne. Le dossier des diverses instructions ouvertes contre lui lui a été communiqué. Il estime – à rebours de ce qu’il a toujours affirmé, notamment quand il était réfugié en France – que les accusations portés contre lui correspondent à la vérité des faits (voir ses déclarations sur Mediapart).

Il reconnaît donc avoir menti, non pas seulement aux juges et aux flics, ce qui est la moindres des choses! mais à toutes celles et tous ceux qui l’on soutenu politiquement et matériellement.

J’imagine, sans avoir tenté une recherche particulière dans ce sens, que ses «soutiens» d’alors ne se précipitent pas pour tirer le bilan d’une telle expérience. Si ces personnes se sentent à postériori trahies, elles n’auront guère envie d’en faire état. C’est compréhensible, mais c’est dommageable. Parce que Battisti n’était pas le seul Italien réfugié en France et parce que l’«innocentisme» qui a animé beaucoup de ses soutiens constituait déjà une erreur politique et stratégique avant qu’il soit ainsi démenti de manière tragi-comique.

J’invite donc ceux qu’intéresse le sort des réfugié·e·s politiques vivant en France à re·lire mon texte de 2004 disponible sur ce blogue: «Il n’y a pas d’“affaire Battisti”!»

N’est pas Dada qui veut! ~ À propos de la censure activiste d’une pièce d’Eschyle à la Sorbonne

Je reproduis ci-dessous une tribune libre publié dans Le Monde par Anne-Sophie Noel, universitaire spécialiste de l’Antiquité grecque, à propos de la censure activiste (je nomme ainsi le fait d’empêcher physiquement les acteurs et les spectateurs d’une pièce d’accéder à la salle) d’une pièce d’Eschyle, Les Suppliantes. Le prétexte de cette action est l’usage de masques et de maquillage noirs par des comédiens blancs. Car le noir appartient aux Noirs, et les enfants qui jouent aux cow-boys et aux Indiens, le crâne orné d’un coiffure de plumes se rendent coupables d’une appropriation culturelle postcoloniale. La connerie, elle, reste la chose du monde la mieux partagée.

Faire d’Eschyle un précurseur et complice des chanteurs américains passé au cirage pour «mieux» chanter du jazz (comme Al Jolson dans The Jazz Singer, en 1927; voir cliché ci-après) est une sottise que le texte de Anne-Sophie Noel réfute utilement.

La manie contemporaine, à partir de ragots, de dénonciations anonymes, d’informations historiques erronées, d’assimilations hâtives, le tout fortement arrosé d’un moralisme niais et à géométrie variable a pour conséquence que l’on risque aujourd’hui davantage de voir taguer ou casser sa vitrine, interdire une pièce ou un débat par des soi-disant «féministes»,  «antiracistes», voire «libertaires», que par des nervis fascistes dont c’était jadis le passe-temps.

La gourde la plus ignorante, le gros dur d’opérette le plus obtus s’imaginent tout de bon héritiers en ligne directe des dadaïstes… Sauf qu’ils et elles ne manient plus la provocation carnavalesque et libertaire. Tout au contraire, ils et elles reproduisent le charivari haineux et moraliste, qui dénonce et intimide, punit et humilie. Le fascisme avant la lettre.

Je ne peux conclure cette courte introduction sans mentionner un point de désaccord avec l’autrice. L’affirmation selon laquelle «l’Université est le lieu de la pensée critique» est un déni de réalité, même si je veux bien croire qu’Anne-Sophie Noel en attend, dans son appel à la confrontation de points de vue argumentés, une sorte d’effet placebo intellectuel (on connaît la ritournelle: «Placebo, c’est beau la vie, pour les grands et les petits!»).

 

 

« D’où viens-tu, troupe dont la parure n’est pas grecque,
fièrement vêtue de robes et de voiles épais et barbares,
toi à qui je m’adresse ? Car il n’est ni d’Argos,
cet habit de femmes, ni d’un autre lieu de la Grèce. »

C’est par ces mots que le roi d’Argos, Pélasgos, accueille les Danaïdes dans les Suppliantes, tragédie créée par Eschyle dans les années 470-460 avant Jésus-Christ. Fuyant l’Égypte et un mariage forcé avec leurs cousins (décrit comme un « esclavage »), les cinquante filles de Danaos accostent en terre d’Argos pour demander l’asile et vivre libres, hors d’atteinte de la violence masculine.

Dans le théâtre grec, l’apparence physique et les vêtements sont souvent les premiers éléments auxquels s’accroche le regard des personnages comme des spectateurs. Les Danaïdes elles-mêmes se sont présentées plus tôt aux spectateurs comme des femmes à la joue «brunie par le soleil du Nil». Pélasgos interroge leurs vêtements « barbares », car ceux de femmes qui ne parlent pas grec, et les compare à ceux de Libyennes, de Chypriotes, d’Indiennes, ou même à ceux des Amazones.

Roi qui, au fil de la pièce, se révèle être un vrai démocrate – on trouve d’ailleurs dans cette pièce un jeu de mots (dèmou kratousa) sur le terme «démocratie», le plus ancien qu’on connaisse à ce jour dans la langue grecque –, Pélasgos donne à cette troupe de femmes la possibilité de parler pour dire son origine : tout l’enjeu de la tragédie est alors de montrer que ces femmes d’apparence étrangère sont en réalité des Grecques, descendantes d’une princesse argienne, Io, vierge chassée de son pays sous la forme d’une génisse, victime de la prédation sexuelle de Zeus et de la jalousie d’Héra.

Les Suppliantes une pièce progressiste et ouverte au monde

L’autre est donc en réalité un autre soi-même: les Danaïdes demandent l’exil sur leur propre terre d’origine. La dramaturgie d’Eschyle repose tout entière sur ce décalage entre une altérité physique, qui se donne à voir dans la couleur de la peau et les vêtements de fin lin blanc égyptien, et une identité ethnique semblable.

Ce paradoxe, ainsi que ce contraste des couleurs, sont au cœur de la pièce et donnent même lieu à l’invention d’un néologisme en grec : les Danaïdes sont appelées des astoxenai, c’est-à-dire des «concitoyennes-étrangères» ou «étrangères-concitoyennes». Au cours d’une assemblée démocratique de citoyens, les Argiens et leur roi décident à l’unanimité de faire valoir le droit à l’accueil de l’étranger dans la cité : ils offrent à ces «grecques-étrangères» asile et protection, au risque d’entrer en conflit ouvert avec l’Égypte.

Il y a donc peu de pièces grecques aussi progressistes et ouvertes au monde que les Suppliantes. Eschyle incorpore à la civilisation grecque les apports de l’Égypte et de l’Orient, sans toutefois gommer les différences culturelles. Cela passe par la confrontation à des corps visiblement représentés comme étrangers. Il ne fait pas l’économie du choc de l’apparence mais sa dramaturgie le déconstruit : si la peau noire surprend, il faut aller voir plus loin et surtout, donner la parole à l’autre, pour comprendre que le contraste des apparences masque en réalité une identité et une fraternité profondes.

Contexte culturel entièrement déconnecté

D’ailleurs, la pièce a connu un regain d’intérêt ces dernières années, parce qu’elle véhicule avec force et clarté l’idée du droit à l’accueil de l’étranger: dans des mises en scène récentes, en France, en Sicile et aux États-Unis, les Danaïdes ont porté la voix des réfugiés de tous bords. Bloquer la représentation des Suppliantes d’Eschyle, mise en scène par Philippe Brunet à la Sorbonne dans le cadre du festival de tragédies grecques des Dionysies, est donc sans doute un contresens.

Que cela soit clair et pour éviter toute récupération politique de mauvais aloi: en tant que citoyenne et universitaire, je condamne toute manifestation pouvant se rattacher à ce que l’on nomme, du fait de son origine américaine, le «blackface», qu’il soit commis de façon intentionnelle ou même par ignorance ou négligence. Mais je ne peux pas accepter que l’art millénaire du masque théâtral, que ce soit par ses origines grecques, indiennes, ou japonaises, soit assimilé à cette pratique sordide venue des shows ségrégationnistes américains du XIXe siècle.

Doit-on juger les œuvres du passé, qu’elles soient progressistes ou non d’ailleurs, à l’aune des errances nauséabondes des esclavagistes américains? S’il ne faut pas ignorer cette histoire-là non plus, doit-elle devenir un étalon universel pour toutes les œuvres artistiques, y compris celles qui datent d’une époque antérieure, ou s’inscrivent dans un contexte culturel entièrement déconnecté? Il ne faut pas appliquer sur le masque (ou même sur le maquillage, dont Philippe Brunet a pu faire usage dans des représentations ou répétitions antérieures) une grille de lecture qui n’est pas pertinente.

Le masque du théâtre grec était un outil

Pour indiquer qu’il endossait l’identité d’un personnage, Thespis, l’inventeur légendaire de la tragédie grecque, se barbouillait le visage de fleurs de pourpier et de blanc de céruse avant d’inventer le premier masque fait de fibres de lin (d’Égypte…). Depuis plusieurs décennies, à Paris, Avignon, mais aussi au Niger, les mises en scène de Philippe Brunet visent à faire revivre les pratiques et conventions théâtrales des Grecs et à démontrer le pouvoir et l’efficacité qu’elles possèdent encore pour les publics d’aujourd’hui. Condamner cet héritage millénaire, parce qu’il ne serait donc, par un anachronisme évident, qu’un «blackface» racialiste de plus, est donc une erreur.

On pourrait aussi relire avec profit les écrits sur le masque, toujours actuels, de Jean-Pierre Vernant ou Françoise Frontisi-Ducroux. Le masque du théâtre grec était un outil pour porter sur soi et faire advenir en soi, la différence d’autrui. Le chœur des Danaïdes était non pas joué par des acteurs professionnels, mais par de jeunes citoyens athéniens : des citoyens hommes usant du masque doublement étranger – parce qu’il est femme, et parce qu’il est noir – pour devenir autres, le temps de la représentation théâtrale.

Masques de femmes, d’hommes, de noirs, de blancs, de vieux, de jeunes, de Grecs, d’étrangers et même de monstres ou d’éléments naturels comme des montagnes ou des fleuves : à chaque représentation (et elles étaient régulières et nombreuses dans l’Athènes classique), le corps du citoyen devenait le contenant et le refuge d’une altérité toujours plus radicale, pour qu’il en garde la marque et conserve, même après la fin de la représentation, cette conscience du besoin d’intégrer l’autre en soi, étranger, humain ou non-humain.

L’université lieu de la pensée critique

Qu’on ne cherche pas à faire passer ce retour au texte et au contexte d’origine que j’appelle de mes vœux pour un réflexe réactionnaire. L’engagement universitaire est et doit être nécessairement anti-raciste. Mais il faut jouer les Suppliantes d’Eschyle, y compris avec des masques noirs, parce que l’histoire ancienne du masque grec ne peut être prise en otage et salie par les pratiques ultérieures des ségrégationnistes américains.

Et puisque l’université est le lieu de la pensée critique et de la confrontation de points de vue argumentés, on pourrait appeler à un débat avec les étudiants et étudiantes qui ont été blessés ainsi que les associations mobilisées: que la représentation du théâtre antique, par la distance temporelle et critique qu’elle permet, puisse être une introduction à une discussion ouverte sur les moyens par lesquels nous pouvons lutter contre le racisme structurel.

Comme l’écrivait Roland Barthes dans Comment représenter l’antique? (1955), jouer Eschyle aujourd’hui, c’est à la fois se confronter aux origines de notre civilisation et à une «altérité flagrante». Notre culture est à jamais marquée par l’héritage des Grecs, mais ils ne sont pas nous, car leur société était patriarcale, phallocratique, esclavagiste, et par certains aspects, racistes. Mais non seulement le théâtre grec était, par excellence, le lieu de questionnement de tous les préjugés et de toutes les idéologies, mais ce théâtre nous dit aussi ce que nous avons su dépasser par l’exercice de la réflexion et du débat. Ne censurons pas, dialoguons : c’est replacée dans son contexte historique que la tragédie peut venir éclairer nos propres questionnements, car, selon les mots de Barthes, «c’est en voyant la marche parcourue que l’on prend courage et espoir pour toute celle qui reste encore à parcourir.»

Anne-Sophie Noel est maîtresse de conférences en langue et littérature grecques à l’École normale supérieure de Lyon, laboratoire HiSoMA (Histoire et Sources des Mondes Antiques).

 

“Tout le monde parle de la pluie et du beau temps, pas nous” ~ Recueil de textes de Ulrike Meinhof (Éd. du Remue-ménage)

J’annonce ici, avant de me le procurer, le recueil de textes de Ulrike Meinhof que viennent de publier les Éditions du Remue-Ménage. sous le titre Tout le monde parle de la pluie et du beau temps, pas nous (200 p., 17 €, Hobo Diffusion), avec une préface de Elfriede Jelinek et d’autres suppléments que vous découvrirez dans la table des matières reproduite ci-après.

EXCLUSIF. Dans le cerveau des journalistes, aucune zone ne réagit!

Capture d’écran du site du Nouvel Observateur.

On trouve en libre accès, avec cette fois un titre dépourvu de sensationnalisme, un entretien qui date de 2015, de la même journaliste, Nolwenn Le Blevennec, avec le même chercheur, Serge Stoléru.

Les «scientifiques» ont toujours eu la passion de la topographie cérébrale. Aucune raison que ça s’arrête, n’est-ce pas! Le problème n’est d’ailleurs pas tant l’arpentage imaginaire des hémisphères que les arguments qu’il fournit aux maniaques de la chirurgie, des puces, des électrodes et autres chocs électriques.

Stoléru déclarait en 2005:

Par exemple, si on imagine qu’il y a un problème de freins chez les patients pédophiles, on pourrait imaginer qu’on ait recours à des techniques de stimulation magnétique transcrânienne pour activer certaines zones inhibitrices du cerveau.

On pourrait aussi imaginer utiliser une technique peu utilisée en France, l’IRM fonctionnelle en temps réel.

Vous souffrez, vous vous installez dans un scanner, je vous dis de penser à votre douleur, vous avez mal et on voit s’activer telle ou telle région de votre cortex. Cette activation vous est présentée par exemple sous la forme d’un thermomètre dont le niveau monte. Après, je vous dis d’imaginer que vous êtes en vacances à Bali et à ce moment-là, vous n’avez plus mal et vous voyez diminuer l’activité de la région. En faisant cela, vous pouvez aider une personne à en quelque sorte prendre le contrôle du niveau d’activation d’une zone du cerveau qui est impliquée dans son problème. J’aime beaucoup cette technique parce que le patient n’est pas passif. Ces techniques ne peuvent utilisées qu’avec le plein accord du patient évidemment.

Quastion. Grâce à votre étude, allez-vous pouvoir déterminer les causes de la pédophilie ? Et si, par exemple, il y a une part génétique ?

La part génétique, d’après les études scandinaves, existerait mais elle serait faible. Les causes sont plutôt environnementales. Le fait d’avoir soi-même été victime d’abus dans l’enfance, tous les scientifiques ne sont pas d’accord avec ça, mais moi je trouve qu’il y a beaucoup d’arguments pour dire que c’est un facteur de risque énorme.

On retiendra avec intérêt la version proposée par Serge Stoléru de la «thérapie comportementale», dite «Les Vacances à Bali*».

On ne peut guère compter sur les journalistes pour poser des questions pertinentes, qui viennent à l’esprit des lectrices et lecteurs comme vous et moi, non encore lobotomisé·e·s.

En l’espèce, si l’on admet que Bali permet de «détourner» l’attention du cerveau, d’une douleur vers un plaisir, comment doit-on procéder pour «détourner» l’attention d’une image érotique agréable (mais «pédophile») vers… vers quoi d’ailleurs? S’agit-il d’orienter la pensée vers une douleur physique, ou morale? Vers un plaisir plus intense et licite? On ne le sait pas, parce que la journaliste a laissé, sans le questionner à nouveau, le chercheur donner un exemple qui n’a rien à voir avec le sujet de son étude!

Dès que j’aurai été mis au courant des progrès de la «science» dans l’allumage d’un «zone de la pédophilie», je ne manquerai pas de vous en faire part.

*Je n’ai pas en tête la liste des «paradis pédophiliques» à travers le monde, mais je me demande si le choix de Bali n’est pas maladroit.

Florence Henri, la photographie et le Bauhaus

Je reproduis ci-après le début d’une notice sur Florence Henri, dont une vente à Londres va disperser une grande quantité d’œuvres. L’intégralité du texte et d’autres clichés sont à consulter sur L’Œil de la photographie.

Avec les photos de Florence Henri, la pratique photographique entre dans une nouvelle phase, dont la portée aurait été inimaginable avant aujourd’hui.László Moholy-Nagy.

L’œuvre de Florence Henri a fait l’objet de nombreuses expositions à travers le monde, mais c’est la première fois depuis de nombreuses années qu’une aussi vaste quantité d’œuvres de l’artiste est disponible à la vente. L’exposition de l’œuvre d’Henri arrive à point nommé avec la célébration du centenaire du Bauhaus, qui rappelle les principaux mouvements et personnalités associés à l’école.

Henri se forme d’abord comme pianiste à Rome puis comme peintre avec Fernand Léger, dont elle adopte le langage visuel du cubisme. Au Bauhaus de Weimar en 1924, Paul Klee et Wassily Kandinsky ont été ses professeurs. Après s’être inscrite à l’école d’art, de design et d’architecture Bauhaus à Dessau en 1927, elle se consacre uniquement à la photographie. Avec les encouragements de l’artiste constructiviste hongrois László Moholy-Nagy (1895-1946) et de sa femme, Lucia Moholy (1894-1989), elle a exploré les derniers mouvements artistiques – le constructivisme, le surréalisme, le dadaïsme et De Stjil et a expérimenté la ‘New Vision’. la photographie telle que pratiquée par Moholy-Nagy, Man Ray et Aleksander Rodchenko. L’influence de son association avec El Lissitzky et Piet Mondrian était également significative et se reflète dans ses compositions en forme de grille de cette période (1928-1929). […]

«J’ai perdu mes utopies» ~ par Christiane Rochefort

En prélude à la lecture musicale de passages d’Archaos, le beau roman utopique de Christiane Rochefort, qui doit avoir lieu le 6 avril prochain, je publie ci-dessous l’article qu’elle avait donné au Magazine littéraire (n° 139, de juillet-août 1978) pour son numéro consacré à «La fin des utopies».

Toutes les notes sont du tenancier de ce blogue.

J’ai perdu mes utopies

Je n’arrive plus à remettre la main sur mon Erewhon [1]. Pourtant j’en gardais un souvenir ému. Notez, si c’est comme avec Thomas Morus[2] il vaut peut-être mieux que je ne retrouve pas. Thomas Morus aussi j’en gardais un souvenir ému. Je l’ouvre aujourd’hui, et je vois: la cuisine est faite par les esclaves; quand une fille est nubile, on lui donne un mari; les enfants encore trop jeunes pour servir à table se tiennent debout à côté et on leur passe de la nourriture (et quand il sont assez grands pour servir à table, ils bouffent pas du tout?), comment tout ça m’avait échappé dans mon âge adolescent je ne sais pas; et tout le monde se couche à 9 heures du soir – ce point entre autres faisant de moi à jamais une dissidente, comme le prouve l’heure qu’il est en ce moment même. Je me demande du reste dans quel de ces paradis inventés je ne tomberais pas dans ce statut, assorti probablement de travaux forcés car, dans les utopies, la seule bonne volonté et vertu suffit rarement à nourrir tout le monde.

Eh, qu’est-ce que c’est que ces façons sinistres de parler d’utopies ?

Je n’ai bien sûr pas tout lu, la bibliographie des utopies fait un livre entier. Mais pour ce que je connais, il semble que les inventeurs de ces tentatives désespérées d’organiser le bonheur en société y trimballent, à leur insu évidemment, leur solide esprit de caste, et la plus idéale justice oublie toujours une classe dans un coin. Il traîne ici et là des serviteurs dont on n’est pas habitué à se passer. Aristophane met les femmes au pouvoir mais garde les esclaves. La misogynie ingénue fleurit, et même une égalité des sexes proclamée reste de la haute fantaisie, car l’essence des rôles est tranquillement préservée — tiens bien sûr, puisqu’elle est « naturelle ». De même la misopédie [3] (il faut bien à la fin mettre un mot sur cette chose, qui n’en a pas faute d’être encore reconnue) va de soi : car il est primordial de mouler les enfants de sorte que la société idéale perdure et qu’ils n’aillent pas plus tard tout foutre en l’air, et Syl­vain Maréchal au XVIIIe siècle peut écrire sans trembler: «Que chacun rentre dans sa famille […], qu’il y commande à ses enfants», et trois lignes plus loin «Vivent l’égalité et la liberté!». Quand la famille est abolie, c’est au profit d’un État si parfait qu’on ne peut que l’aimer et le servir; on a vu ça même dans la réalité, et sur une grande échelle. Pour ne pas parler du guide, ou des sages, sans qui tout cela ne tiendrait pas, n’aurait d’ailleurs pas eu lieu. Les structures de pouvoir, bref, ne sont pas déracinées de ces âmes d’autre part sublimes. (Je n’arrive pas à remettre la main sur mon Vénus + X, mais je devrais tout de même faire une parenthèse d’excep­tion pour Sturgeon : Vénus + X, voyage au pays où l’on peut changer de sexe, contient aussi le meilleur traité d’éducation non sexiste écrit à ce jour, inclus. Dommage qu’il faille à la fin apprendre que le miracle biologique est un artifice de la science des hommes (mâles), et où sont donc passées les femmes, mystère. Bon, c’est peut-être mieux que je ne le retrouve pas, mais de toutes façons il faut lui pardonner: c’est écrit dans les années 30. Une assez belle avance.)

Et nous (femmes), les avons-nous déracinées de nos âmes, les structures de pouvoir? La première «utopie» du mouvement des femmes américaines, Scum, de Valérie Solanas, est un pur et complet renversement de pouvoir en fait, une hypothèse d’école, provocatoire et destinée à faire voir crûment, par symétrie, une situation démente, jusque-là universellement non aperçue comme telle. Un beau choc aux fins de prise de conscience, et qui a fonctionné. Bon, la tendance au renversement de pouvoir est une réaction de compensation, de décompression, de type cataclysmique vu par les millénaires à liquider d’un bloc. On préfère pourtant, quasi unanimement, ne pas en rester là – de fait, même les plus radicales optent pour un règlement de problème par l’absence: l’oppression a simplement disparu du tableau: pour Evelyne [Le Garrec] (Les femmes s’entêtent [4]), par auto-annihilation; pour Fr[ançoise] d’Eaubonne (Les bergères de l’apocalypse), par extermination guerrière, avec des conséquences fâcheuses inhérentes qui obligent à ramener l’oppresseur sous la forme amoindrie et dressable d’enfants ; et pour Monique Wittig (Les guerillières) (si je parvenais à le retrouver je pourrais faire des citations), par décision poétique, la solution la plus incontestable. Après quoi, toute domination effacée, aucun pouvoir ne vient occuper la place «vacante».

Je vais contrarier Robert Kanters[5], qui écrivit jadis que les femmes ne sont pas de taille à édifier des utopies : elles le sont probablement davantage que leurs devanciers. Bien qu’elles puissent en être contaminées, elles n’ont ni estime ni affection pour le pouvoir, chevillées au corps sauf exceptions rares et tenues pour morbides par les autres, et considèrent allègrement qu’on peut faire sans : car elles ont l’habitude de l’auto-gestion, comme le faisait déjà remar-quer Aristophane, sans en tirer toutefois toutes les conséquences, Forcément.

Dans cette direction, Ursula Le Guin (The despossessed [Les dépossédés]) fait une percée remarquable. Sur sa planète Anarès où les révolutionnaires, déportés de la planète-mère qui vit un (prophétique ou optimiste?) capitalisme écologique, instaurent une économie de gratuité, et des rapports de non possession, Ursula évite nombre d’écueils où d’autres avant elle sont tombés: ni misogynie, ni misopédie, ni racisme ni élitisme. Ni abstraite perfection: des désirs de possession et de puissance ressurgissent, qui pourrait tout fiche en l’air, rien n’est tout à fait assuré, ni immobile. Elle s’est quand même donné la facilité d’une sorte d’humanité lointaine et désabusée, qui veille un peu au grain. Qui ne s’en est donné, des facilités? Moi je me suis dispensé de l’industrie, carrément (Archaos), ce n’était pas intentionnel mais c’était plus commode que du béton à mettre en poudre. Anarès est une économie de pénurie, et je suis à mettre dans le même sac: pénurie de biens matériels, abondance de biens relationnels, on ne peut rien faire à moins, l’important c’est de changer l’être.

Mais la dimension délirante, qui fait tant défaut aux rationalisateurs organisateurs, et où se meut Monique Wittig, on ne fera rien sans non plus. Je n’ai débouché dans ce qui me semblait, enfin, une utopie que lorsque je me suis, à l’imprévu, après une longue patience, défoncée dans l’écriture au lieu de l’idéologie. En fin de compte, ce n’est pas l’idéologie et la rationalité qui peuvent produire une utopie ; tout au mieux, on en sortira de la coopérative.

L’utopie sera défoncée, ou ne sera pas.

En tant que production littéraire. Et qui sait si pas aussi comme réalité vécue? La chose n’a pas encore été tentée.

Quand, où, comment, ne demandez pas. Pas pour l’instant. Pour l’instant, la question est plutôt: pourquoi, d’essayer de songer à l’utopie me plonge, au lieu de la joie, dans la mélancolie, et, comment dire, une espèce de nostalgie rageuse?

Enfin quoi, que peut être la pensée de l’utopie, en juin 1978?

Nous, ici, nous sommes exactement dans une anti-utopie. Ce n’est pas que nous n’avons pas, dans le coin : nous avons. Mais ce que nous avons, nous est retiré dans le même mouvement. Prenons n’importe quoi. L’information. Nous avons une surabondance d’information – qui sert à nous désinformer. Les clubs de vacances. Certains sont conçus comme des vraies petites utopies, avec Nature, Liberté, culture même, et même fournitures pour besoins mystiques, et gratuité (on a payé avant). Provisoire à dates fixées, juste ce qu’il faut pour qu’on rembraye au jour décidé en haut: ce qui constitue déjà une dérision. On a tout là-bas et on n’a rien: car c’est comme une parodie. Et c’est commercialisé n’oublions pas; c’est exploité.

On se paye notre rêve. On reçoit du faux-semblant. C’est une dépossession. Et on ne peut même pas dire qu’on n’a pas puisqu’on a. C’est du zombisme. Ce serait cruel de se demander s’il vaut mieux ne pas avoir, et avoir ses désirs; car quand on n’a pas, on souffre. Pour de vrai. Nous on ne souffre pas. On est vidé par le dedans. On vit sur l’envers de l’utopie, et si on ne se pince pas pour se réveiller, dans l’utopie on n’ira jamais.

Si on se pince pour se tenir éveillé, que peut-être la pensée de l’utopie, en juin 78? Quand ce qui reste de communautés, en France, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, partout où il y en a encore, subit les persécutions systématiques du pouvoir, les brimades des polices qui ne manquent pas une occasion de venir voir sous les lits s’il n’y a pas un fugitif caché, quand un ministre argentin à la radio déclare, rassurant, que, les Escadrons de la Mort, ils sont de mieux en mieux contrôlés par sa police, quand les tortures deviennent l’habitude, quand les guerres deviennent endémiques, quand la Légion française reprend ses vieux quartiers d’Afrique, quand on se réjouit d’avoir la bombe à neutrons,

quand l’oppression devient une science normalisée à l’échelon international, quand la bio-sociologie, théorie du nazisme déguisée en science, est épidémique dans les universités US,

quand les pétroliers se brisent comme des coupes de Champagne,

quand les fleuves d’ordures vont à la mer et que la mer est remplie

et que l’Homme s’en va vers sa demeure éternelle, en bon ordre et sans moufter entraînant avec lui la Femme, l’Enfant, là Bête et le Reste,

j’en passe, j’en passe,

alors pour l’instant l’utopie ce serait:

ça me rappelle, quand j’écrivais Encore heureux qu’on va vers l’été, dans une sorte de planage béat, j’en étais vers la page 80 et tout d’un coup le soir je m’asseois, et rien. Je relis et je me dis: ma parole, t’es vraiment dingue. Pas moyen d’ajouter un mot. Le lendemain, pareil. J’y croyais plus. J’étais à la campagne, tranquille, il ne m’était rien arrivé… Je cherche des repères. Tout ce que je trouve c’est: j’étais à la ferme pour le lait, seule dans la salle, la télé marchait. Un militaire à lunettes noires descend les marches du palais présidentiel de Santiago de Chili, et dedans il y a Allende mort. Je m’asseois sur le banc. Je ne sentais rien, il ne. faut pas prétendre qu’on sent, j’étais juste un peu abrutie. Immédiatement je pense: CIA, car je suis parano. Et: ça y est, ils ont trouvé le bon truc. Et je vois – quand on est branché sur l’utopie, on est plus ou moins dans un état spécial – une énorme régression, planétaire. C’était le moment où ma machine s’était bloquée, ce même soir: je ne pouvais plus croire.

Si j’ai fini le livre, longtemps après, c’est en quelque sorte profitant d’une petite éclaircie, ou d’un oubli. Et vite vite, tant que ça dure. Il a quelque chose de hâtif ce bouquin mais tant pis. Fallait gagner de vitesse je ne savais pas quoi. Un nuage qui nous arrivait dessus.

Bon alors en ce moment l’utopie, ce serait:

pas de CRS en tenue de combat au coin des rues,

Aldo Moro largué vivant, par exemple un dimanche durant la grand’messe pour sa sécurité sur tous les bords, et un peu de gaîté,

quelques infarctus (ti?) aux sommets, pour souffler,

que les paras quand ils sautent montent au ciel au lieu de descendre,

de l’eau propre,

et que la merde arrive pas plus haut que le menton, y compris des personnes petites. De façon qu’on ait le temps un peu, de réfléchir et de devenir moins bêtes. Après on verra à se lancer dans des utopies plus compliquées, sans classes et sans pouvoir, pour une fois. Tant pis si vous me trouvez optimiste.

Christiane Rochefort

[1] Erewhon, anagramme de nowhere («nulle part» en anglais) est un roman de Samuel Butler (1872). On se souvient que le titre du roman utopique de William Morris est News from nowhere (Nouvelles de nulle part ; 1890).

[2] Thomas More, ou Morus (1478-1535) a publié Utopia en 1516.

[3] Inusité, le terme n’est pas un néologisme. Littré le mentionne en 1896 dans le «Supplément» de son Dictionnaire citant un texte de 1609 d’un Martin Despois, qui l’écrit misopædie, dans le sens de «haine de l’instruction». Ce premier sens se retrouve dans le Polylexique de E. Desormes et Adrien Basile (1897-1899). C’est Philippe Boileau de Castelnau qui reprend le terme dans une acception plus conforme à l’étymologie, proche de «mépris [ou haine] des enfants», dans un article des Annales médico-psychologiques (oct. 1861): «De la Misopédie, ou lésion de l’amour de la progéniture» (sic). Même dans ce deuxième sens, la survie du mot est aléatoire: à propos de meutres d’enfants, Le Temps du 10 décembre 1933 affirme qu’il n’existe pas (tout en le citant !), tandis que quatre ans plus tard Le Petit Parisien du 2 mars 1938 l’emploie.

[4] Les Femmes s’entêtent est le titre d’une revue féministe des années 1970, dont un recueil d’articles est paru dans la collection de poche Idées/Gallimard. C’est aussi le titre d’un numéro double des Temps modernes en 1975.

[5] Écrivain et éditeur belge. Il fut notamment responsable durant vingt années de la collection «Présence du Futur» chez Denoël.