Échec sans provision

Parfois, on préfèrerait se tromper, quitte à être ridicule.

Ne pas voir venir l’insurrection, rater le coche, ne rien comprendre à ce qui se produit.

Allez savoir pourquoi, dès le début du « mouvement social » en cours, je n’ai rien vu venir, rien senti : pas un tressaillement.

N’allez pas croire que je sois du genre pessimiste désabusé. Tout au contraire, je suis d’un optimisme collectif qui frise parfois l’illusion millénariste. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : y’a pas marqué Tarnac non plus ! Mais là : encéphalogramme plat (l’âge ! dirons les mauvaises langues).

Or, comme je n’avais ni recettes magiques à proposer ni envie d’être accusé de désespérer la gare du Nord ou Paris VIII, je me suis tu. En espérant être contredit par les faits.

Les deux ressorts du dit « mouvement social » sont la grève des cheminot·e·s et le mouvement étudiant.

Premier constat : il s’agit bien d’un mouvement étudiant, et non étudiant et lycéen. Pour une ou des raisons inconnues, et à de rares exceptions près, les lycéen·ne·s n’ont pas pris la rue. Pas de mouvement de la jeunesse donc, ou marchant sur un seul pied.

Je n’écarte pas l’hypothèse que des choses passionnantes ou simplement intéressantes se soient déroulées dans certaines universités occupées (à Montpellier, peut-être…). Les informations dont je dispose m’amènent à conclure à un mouvement très en retrait par rapport à ce qui s’est produit depuis 1994 (notamment en 1994 et 1995).

J’ai assisté à une assemblée générale dans Tolbiac occupée[1].

Vous me direz qu’une assemblée, c’est bien peu pour évaluer un mouvement. Certes ! Mais c’était la pire assemblée à laquelle il m’ait été donné d’assister (or, j’en ai vécu beaucoup, et de très pénibles).

Entre 400 et 500 personnes, jeunes pour la plupart, débordant d’énergie (à en juger par leur enthousiasme sonore), réunies dans un amphithéâtre sans que cela produise rien.

Pas une de ces longues réunions confuses qui ne débouchent sur aucune décision pratique. Non. Rien, et dès le début. Jusqu’au dénouement (heureusement rapide).

Tant de jeunes gens persuadés qu’ils forment ou constituent ou réalisent quelque chose, du seul fait qu’ils sont assis sur les mêmes bancs, dans la même salle.

Une assemblée générale d’opérette. Un décor de théâtre.

Mai 68 en farce, ai-je pensé (Salut vieux Karl !)…

…Avant de rejoindre une « manif sauvage », heureusement tolérée par la police, sur un parcours absolument désert à cette heure de la nuit, et rejoignant une gare d’Austerlitz elle-même vide de trains et de cheminots.

Par contre : nombreuses vitres brisées.

Le tout aurait aussi bien pu être organisé par l’Office du tourisme (AG dans fac occupée ; manif sauvage ; 3 vitres par personne comprises dans le forfait ; bruits de sirènes en final).

Farce triste.

Je pense que le malheureux concours de circonstances qui a voulu que le système marchand, arguant du calendrier, « commémore » Mai 68 cette année (période moquée, voire dénoncée par toutes les institutions les années précédentes !) a pesé lourd dans la balourdise du mouvement étudiant. Tantôt se persuadant de faire « mieux » qu’en 68[2], tantôt se contentant (voir plus haut) d’une vague similitude de gesticulations ou de formules.

Je n’oublie pas les déclarations comiques, même si très sincères et bien intentionnées, d’un Lordon assurant à une assemblée d’étudiant·e·s que ce qu’ils faisaient là (oui… quoi donc, au fait ?) était « plus important encore qu’ils et elles ne pouvaient l’imaginer ».

Bref, Mai 68 a plombé 2018.

Ce que l’on peut considérer comme une ironie vacharde de l’histoire.

À défaut de farce, on a parfois poussé à la caricature certaines manipulations bureaucratiques. Lors d’une Coordination nationale étudiante, annoncée pour devoir durer un week-end, l’Unef fit voter qu’on passerait plutôt la nuit à discuter, histoire d’en finir au plus vite au matin, coupant ainsi l’herbe sous le pied des délégués qui ne pouvaient rejoindre la capitale que le lendemain (du fait… de la grève des cheminots).

Quant aux dits cheminots et cheminotes (la mention de ces dernières sur les tracts et les banderoles est bien la seule innovation de la période !), la grève perlée qu’ils et elles ont tentée se révèle malheureusement un échec. Le trait d’ironie d’un humoriste touche, hélas ! juste : « Les cheminots ont réussi à convaincre les Français qu’on peut très bien se passer d’un train sur deux ».

Certes, il y eut ici et là, mais pas davantage que durant le mouvement contre la réforme des retraites par exemple, des tentatives de « convergence », c’est-à-dire des « actions » et manifestations communes.

Mais de « convergence des luttes » générale, il n’y eut et n’y aura point (pour cette fois).

Évitons tout malentendu : je ne juge pas les grévistes ou les occupants-bloqueurs. Si j’avais su quoi faire de mieux, je l’aurais dit. Et oui, sans doute, une grève illimitée – et non « reconductible » ! ce qui met le mouvement, chaque matin, à la merci des syndicats – eut été préférable, mais cette remarque étant dépourvue de toute portée pratique, je ne me suis pas donné le ridicule de la communiquer à qui de droit.

Je me contente de prendre acte d’une situation, loin des incantations.

Sans doute, des faits intéressants me demeurent inconnus (et s’il s’agit bien de faits et non de rumeurs ou d’appréciations subjectives, je me ferai un plaisir de les porter à la connaissance de mon lectorat).

Par ailleurs, aussi promis au proche néant qu’apparaisse l’actuel mouvement, celles et ceux qui y ont participé n’ont certes pas « perdu leur temps ».

Ils et elles ont expérimenté, se sont formé·e·s, on fait des rencontres. Cela nourrira leur expérience de vie et les mouvements futurs.

Il n’en reste pas moins que ce mouvement est un échec, dans la mesure où il n’aura ni empêché ni même sérieusement retardé la démolition libérale entreprise, au pas de charge, par l’actuel gouvernement et le patronat, unis.

Cerise sur le gâteau : en application d’une décision stratégique publiquement annoncée (et mentionnée sur ce blogue) les militant·e·s racialistes ont réussi une o.p.a. (offre publique d’annihilation) sur l’une des très rares nouveautés des dernières années, je veux parler du « cortège de tête », amalgame éphémère de radicaux, de syndicalistes dégoûtés et de manifestant·e·s « ordinaires » ne supportant plus de défiler derrière les bureaucrates et leurs gros ballons colorés.

C’est ainsi que le comité pour la vérité sur le meurtre d’Adama Traoré a pris la tête de la manifestation, présomptueusement baptisée « marée populaire », du 26 mai dernier.

Il s’agissait aussi, c’est vrai, de mettre la gauche en difficulté.

Mais la caractéristique d’un « cortège de tête » étant précisément que personne n’en prend la tête : aucun groupe identifiable, aucune tendance organisée (le Black Block ne répondant pas à la définition), l’o.p.a. s’est effectuée contre le cortège de tête, sa pratique éprouvée des dernières années et la majorité de celles et ceux qui l’ont rejoint[3].

Il est possible que l’opération ne soit pas renouvelée – d’ailleurs, on se demande bien ce qui avait pu dissuader jusqu’ici (à part l’absence de consigne des Indigènes de la République) les familiers d’Adama ou les militants contre les violences policières de participer à des manifestations – mais elle a montré que le dit cortège de tête est bien plus vulnérable à la démagogie racialiste qu’aux tirs tendus de balles de défense.

Il est possible aussi que le cortège de tête disparaisse et que des groupuscules politiques, des associations familiales ou de quartier remplacent – avantageusement du strict point de vue de l’ordre public – les services d’ordre syndicaux.

Voilà qui doublerait l’échec annoncé du mouvement actuel.

[1] « Commune libre de Tolbiac » fanfaronnaient affiches et tracts, quand les appariteurs contrôlaient toujours les grilles et les portes de l’établissement…

[2] J’ai lu sur le site Lundi matin un papier – peut-être humoristique, mais a-t-il été lu avec la distance humoristique nécessaire ? – assurant que les manifestations à visée émeutière de 2018 sont beaucoup plus réussies que celles de 68, quand il est difficile d’imaginer une grille d’évaluation qui puisse embrasser sans ridicule les unes et les autres.

[3] J’ai participé à la première manifestation organisée à Paris après le décès d’Adama Traoré. Partie, si l’on peut dire, de la gare du Nord, elle était bloquée et nassée au bout de deux minutes (le temps de remplir un tronçon de rue servant à la nasse). Une très longue attente permit de vérifier que les familiers d’Adama, nombreux et organisés, n’avaient nulle intention de forcer le barrage policier (très forçable me semblait-il pourtant). Je me souviens de m’être demandé à partir de combien de morts ces mêmes jeunes gens costauds renonceraient à tant de « calme » et de « dignité ». C’est précisément la stratégie politique qui a été importé le 26 mai dans l’ex-cortège de tête.

 

«Et s’il y avait un mort?» entends-je parfois.

Que faire de cette hypothèse? Sommes-nous censés souhaiter un décès, voire chercher un volontaire?

Mais répondons malgré tout. Si par malheur «il y avait un mort» – «la morte» se pense si peu qu’elle ne se dit même pas –, son enterrement serait celui du mouvement.

Avec unité syndicale retrouvée, véritable «marée populaire» et misérables surgeons tentés dans la semaine suivante, avant extinction complète.

En somme, la mort d’un manifestant servirait à euthanasier le mouvement : ni à le relancer ni à le radicaliser.