Extension du domaine de la “miséricorde”, doublée d’une inversion du sens du mot

Troisième sens de «miséricorde» d’après le Petit Robert:

Saillie fixée sous l’abattant d’une stalle d’église, pour permettre aux chanoines, aux moines, de s’appuyer ou de s’asseoir pendant les offices tout en ayant l’air d’être debout.

Ne vous hâtez pas de railler une hypocrisie de la secte catholique… Nous sommes bien dans le domaine naturel de la miséricorde: avoir le cœur sensible au malheur d’autrui (du lat. miseria & cor ~ misère & cœur). En l’espèce le malheur des religieux âgés qui ne pouvaient suivre de longs offices en restant debout.

Quasi-siège, cousine du strapontin, la miséricorde pourrait se définir comme un «tabouret de charité». D’ailleurs souvent support de magnifiques et surprenantes sculptures.

La Régie autonome des transports parisiens (RATP) a intégré, voilà à peu près quinze (?) ans la miséricorde à son mobilier de stations. Celle-ci a gagné, notamment depuis deux ou trois ans, les wagons de métro eux-mêmes (à Lyon), les autobus, les stations de bus et de métro. On la rencontre partout.

Dans de rares cas (autobus), il reste un souvenir de l’esprit charitable initial puisque la miséricorde permet aux voyageurs de s’adosser commodément, tout en gagnant de la place par rapport à un siège.

Partout ailleurs, la miséricorde a pour fonction, non pas de soulager la fatigue du voyageur, mais d’interdire aux sans-abri de s’étendre sur les bancs.

C’est si vrai que certaines miséricordes sont installées au niveau des mollets d’un adulte et ne pourraient servir à s’adosser qu’à des enfants.

C’est donc bien un complet retournement de sens et de fonction. La miséricorde intégrée dans le dit «mobilier urbain» est devenu un dispositif de dissuasion et d’empêchement. Elle interdit le repos. Elle est une arme dans la guerre menée aux (très) pauvres.

On peut noter que ce meuble détourné est encore surpassé par de véritables dispositifs de tourment, pour ne pas dire de torture, ainsi ces picots en acier scellés sur le moindre rebord qui permettrait de s’assoir ou de se coucher, devant un commerce ou un bâtiment administratif. Au moins, ces picots n’ont-ils jamais été présentés, dans l’architecture religieuse, comme des vecteurs de charité chrétienne.

À moins qu’il faille les considérer comme des instruments de macération, gratuitement mis à disposition des pauvres pour expier leurs péchés dans la souffrance…

Ces dispositifs ont été la cible de campagnes de dénonciation par divers moyens (par exemple le ridicule, à Londres, où des militants ont installé de confortables matelas sur les picots).

Pour citer un type d’action qui me tient à cœur, le nu manifeste, je citerai encore l’action de Ou Zhilang, en Chine, qui a visé un vaste dispositif de picots en béton disposés sous un échangeur en y exhibant son corps dénudé, comme celui d’un fakir.

La dérision – aussi – soulage.