“L’AFFAIRE CATALANE”, par Miquel Amoros

 

«Plus le temps est éphémère, plus encore il est orienté selon la mode.»

Walter Benjamin, Le Livre des passages. Paris capitale du XIXe siècle

 

La pression que l’oligarchie politique catalane a exercée sur l’État espagnol est surprenante, et plus encore vue de l’extérieur. Mais ce qui est vraiment extraordinaire, c’est le soutien populaire obtenu, en partie du fait de ses propres mérites, mais aussi pour avoir fait converger dans le temps un certain nombre de facteurs favorables au soi-disant « procès ». La question catalane a frôlé la crise d’État. Personne n’ignore que le catalanisme politique a participé à la rédaction de la constitution espagnole post-franquiste, et qu’il a joué un rôle stabilisateur pendant la «transition» de la dictature vers le système des partis amnésiques, facilitant à plusieurs reprises la «gouvernabilité» de l’État dont il aspire maintenant à se défaire. En contrepartie, il obtint des transferts substantiels. Probablement en fonction des liens qu’il entretient avec le monde des émotions, s’attache au nationalisme une disposition singulière à se développer en tant que mode. Et l’une des règles d’or de la mode est l’abolition du passé remplacé par un présent amnésique. Autour de la Generalitat, les municipalités, les conseils provinciaux et autres institutions autonomes ont établi un réseau d’intérêts politico-économiques en accord avec les intérêts financiers et commerciaux les plus importants. Le dynamisme capitaliste de la Catalogne exigeait une augmentation considérable du pouvoir de décision local qui se heurtait aux manières centralisatrices du vieil État monarchique. Il convenait d’attendre une redistribution des pouvoirs sous forme d’un nouvel «Estatut» affectant la gestion des infrastructures, et surtout en matière de compétences juridiques et fiscales. Cependant, le jugement du Tribunal Suprême de 2010, qui en pratique annulait la charte autonomique promise, fut la douche froide et le signal d’un changement radical de stratégie de l’oligarchie catalane bourgeoise, qui ne pouvait même pas faire face aux dettes contractées par son gouvernement. En plaçant l’indépendance comme objectif à court terme, elle unifia tous les secteurs qui pouvaient se considérer comme lésés par la crise économique, par le gouvernement central corrompu et autoritaire, par la droite des cavernes, par la monarchie bourbonienne et par la globalisation capitaliste : petits entrepreneurs et commerçants, classes moyennes salariées, professionnels, fonctionnaires et forces de sécurité autonomes, syndicalistes, étudiants, maires, conseillers et habitants de quartiers de petites villes et de villages agricoles, séparatistes irrédentistes, esclaves de la mode, etc. Un «peuple catalan» était réapparu, prêt à obéir aux slogans que ses dirigeants lui transmettaient par le biais de dispositifs de mobilisation très efficaces (l’ANC, Omnium, TV3), en se comportant toujours de manière pacifique et civique, selon des scénarios préalablement fixés et élaborés jusque dans le moindre détail. Notons la répugnance des patriotes catalans pour les fronts nationaux, les assemblées de base délibératives, la kale borroka et les grèves sauvages. La propagande nationaliste a réussi à créer un monde séparé, calme, avec son importante symbolique, son baroquisme, ses héros, son baratin convivial et ses lieux communs, avec un discours, un peuple, des victimes et un ennemi faits sur mesure. Face à une imposante démonstration d’acquiescement populaire, telle celle qui eut lieu à l’appel du gouvernement, les parlementaires souverainistes pouvaient se présenter comme de scrupuleux accomplisseurs du mandat donné par un peuple formaté, qui loin de se réunir en assemblées pour débattre et se constituer en tant que tel, s’en remet totalement à ses dirigeants politiques et à ses leaders médiatiques. La notion de peuple est inhérente à celle de souveraineté, car le peuple souverain est source de droit, fondement d’une nouvelle légalité, plus «démocratique» que celle de l’État. En tant que peuple en lutte contre le colonialisme espagnol, il a « le droit de décider », c’est-à-dire de s’autodéterminer, de se séparer d’un État oppresseur, de promulguer des lois et de se doter de son propre gouvernement, de préférence républicain. En tant que « démocrates » authentiques, interprètes de la volonté populaire, les députés souverainistes devraient voter les nouveaux moyens juridiques d’autodétermination et ensuite les négocier de manière appropriée avec l’État espagnol, qui, comme on pouvait le supposer, n’aurait pas le cœur à ce travail. C’était le point faible de la stratégie souverainiste, ou mieux du récit « indepe », qui transformerait le spectacle de la séparation en comédie. La fin du “procès” n’a pas été aussi épique que le jour du référendum et celui de la première grève de l’histoire convoquée par le patronat. L’appareil souverainiste avait marqué un grand but contre son propre camp en livrant à la publicité le dispositif répressif du Gouvernement central, mais après l’apogée de la déclaration symbolique d’indépendance au Parlement, un simple décret suffit pour que les choses revinssent sur la bonne voie. Il ne s’agissait pas d’indépendance mais de « dialogue ». Le «peuple» héroïque est resté à la maison immobile devant la télévision, tandis que les délégués des ministères occupaient les départements administratifs catalans sans avoir besoin de l’intervention d’un seul agent de la force publique. Avec la délocalisation du siège de La Caixa et du Banc de Sabadell commençait une fuite des entreprises qui mettait en évidence, de concert avec une chute contrôlée du marché boursier et une baisse du tourisme, la rupture des exécutifs capitalistes avec le «procès». C’était la deuxième erreur du souverainisme, de penser que le soutien des capitalistes était assuré malgré la perte de profits. Le troisième était l’internationalisation de la cause catalane. Le souverainisme a bien joué sa dernière carte, celle de la «médiation» internationale, mais la bataille diplomatique s’est soldée par un triomphe du gouvernement central, aucun État n’étant solidaire du «procès». Comme dans le jeu de l’oie, le bloc souverainiste est revenu à la « case départ », renouant avec le victimisme de rigueur et les bagarres pour le leadership. Comme d’habitude, il a instrumentalisé la culture catalane, et accepté frivolement de nouvelles élections autonomes avec la circonstance aggravante d’avoir provoqué l’apparition d’un puissant espagnolisme “de pays”. Des sacoches étaient-elles nécessaires pour ce voyage ?

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“Une envie de voyager librement…” par Camille*

Dès le milieu des années 70, Camille* milite dans la mouvance anarchiste et prend une part active aux luttes de terrain (anti-franquisme, antimilitarisme, insoumission, anti-nucléaire, droit à l’avortement, immigration, abolition de la peine de mort., contre les prisons et les lieux d’enfermement, Larzac, Plogoff…) puis au fil du temps squatts, autonomie, solidarité et accueil de réfugié·e·s de nombreux pays d’Amérique latine, ensuite Italien·ne·s, Allemand·e·s des «années de plomb», Turc·que·s, Kurdes… En 81, elle participe à nombre d’actions pour arracher la libération des prisonniers politiques.

Au long de toutes ces années, elle va rencontrer puis se lier avec certain·e·s qui formeront ensuite Action Directe. Un bout de route assez proche, des amitiés sincères, mais elle refuse de choisir l’option lutte armée.

En garde à vue à plusieurs reprises, elle se sera jamais inculpée et n’a pas de casier judiciaire.

En 86, son amour de l’époque décède après l’avoir sauvée sans le savoir. Intoxication au monoxyde de carbone.

Elle passe près de la folie et ses camarades organisent son départ au Canada pour lui redonner désir de vivre et de lutter. Ce qui réussit après plusieurs mois. Elle envisage alors de s’installer là-bas.

Elle rentre en France pour effectuer une demande d’immigration selon les règles légales, remplit un dossier. Elle renoue bien sûr avec ses ancien.ne.s ami .e.s, le milieu militant et attend cette réponse de l’ambassade du Canada qui prend des mois. Les militant·e·s d’AD sont arrêté·e·s à Vitry-aux-Loges. Les médias se déchaînent. Elle se laisse glisser doucement de nouveau, bataille contre des obstacles administratifs qui semblent sans fin.

Un jour, elle est contactée dans la rue par des policiers en civil qui lui proposent l’odieux marché habituel : elle donne, ils donnent : ce qu’ils pensent qu’elle peut savoir de militant·e·s encore mal connu·e·s contre son départ.

Elle tient tête au chantage, aux menaces.

Mais pour obtenir ces délais, cette attente forcée, les autorités françaises ont dû demander l’aide du gouvernement canadien, et celui-ci pense désormais que cette personne qui peut tant intéresser la police ne serait pas bienvenue dans la Belle Province si tranquille.

Et le Consulat l’informe alors après un xième rendez-vous qu’elle est déclarée persona non grata et n’obtiendra aucun visa pour s’établir au Canada et qu’il est même inutile qu’elle envisage un simple voyage touristique. Les frontières lui sont désormais fermées.

Après l’abattement, la colère et l’idée que sa petite personne puisse avoir une telle force lui redonnent le goût de vivre et de se battre. Et de nouveau, elle rejoint les luttes contre les injustices, les expulsions, les lieux d’enfermement…

Dix ans, puis vingt ans plus tard, elle tentera de retourner au Québec, craignant toujours d’être refoulée à l’entrée du pays, et les deux fois elle y parviendra suite à des hasards de contrôles aux frontières. Et elle a toujours gardé d’étroits contacts avec ce pays qui lui a comme sauvé la vie.

Aujourd’hui Camille a 63 ans. Envie de retourner voir le Québec en hiver, saluer les t’chums et prendre dans ses bras l’un des plus proches qui peine maintenant à prendre l’avion et l’une des plus chères qui veille son compagnon malade.

Depuis septembre 2016, un nouveau document est obligatoire pour se rendre au Canada: l’AVE (autorisation de voyage électronique).

Camille remplit le questionnaire. Le délai lui semble anormalement long. Puis un mel «Refus de la demande d’AVE». «Le dossier de votre demande est maintenant fermé». Le motif manque de précision mais quelle importance ?

Rien de grave dans toute cette histoire. Rien de comparable avec les parcours dramatiques de personnes migrantes qui fuient la mort et la misère sans nom et se heurteront à des frontières d’une manière autrement tragique. Des Palestinien.ne.s, chaque matin, se demande si ce jour-là ils passeront la frontière. Chaque jour, des milliers de personnes se voient refuser l’entrée de dizaines de pays simplement PARCE QUE. Pas le bon papier, pas la bonne origine, pas la bonne religion, pas …

Rien de commun dans ces histoires que la mainmise absolue des États sur la libre circulation des personnes.

Camille se demande juste si ce refus est l’œuvre d’un sombre crétin dans un obscur bureau qui a abusé de son minuscule pouvoir ou si c’est l’obéissance à un État qui n’a rien de mieux à faire que de poursuivre une rancune vieille de 30 ans.

Camille refuse de déposer une réclamation, de contester la décision, de discuter avec des autorités qu’elle sait ennemies, représentatives d’un pouvoir détesté. Mais elle refuse aussi de taire cette histoire absurde, imbécile et ridicule.

 Camille*

* Le prénom a été modifié.

“Zadisfaction ?” par Gédicus

L’arrêt définitif du projet d’aéroport de Notre Dame des Landes est une victoire. C’est évident. Et la déconfiture rageuse des divers clans de bétonneurs est un régal pour tous ceux qui ont combattu ce projet toxique, cet « éléphant blanc » pour safaris ravageurs.

C’est la menace d’actes de résistance de milliers de personnes dans toute la France et le risque de « déstabilisation » que ça lui faisait courir qui a contraint le gouvernement à ainsi lâcher du lest, et non la « sage » considération expertisée d’un projet « obsolète ». Ce gouvernement n’est pas moins que ses prédécesseurs souteneur de « grands projets inutiles » ou plutôt utiles seulement à quelques saigneurs de l’humanité et de la planète. Il est plus prudent, voilà tout.

Mais c’est une victoire qui vise à préparer une défaite.

Depuis des années, le véritable affrontement entre l’état, ses gérants, la grande majorité des politicards, les barons du business, et les Zadistes et leurs soutiens, n’est pas seulement l’affrontement pour ou contre un débile projet d’aéroport mais aussi et surtout pour ou contre certains choix de société. C’est d’ailleurs ce qu’ont déclaré souvent les plus forcenés partisans du projet : pour eux, le plus important était, et reste de détruire la Zad. En effet, cette zone contre laquelle ils ne cessent de vitupérer à coups de mensonges grossiers la déguisant en repaire de casseurs et terroristes ; cette zone qu’ils dénoncent comme « Zone de non droit » est une zone ou le « droit » d’asservir et d’exploiter a largement pris fin. C’est un exemple concret que l’on peut vivre autrement que broyés par une « économie » cannibale, asservis à des patrons et des actionnaires toujours plus voraces, truandés par des financiers rapaces, menotté par des « lois » carcérales, matraqué ou flingué par des « autorités » mafieuses. C’est la preuve que des humains peuvent avoir d’autres relations que la guerre de tous contre tous. La preuve que des citoyens peuvent s’auto-organiser au moyen d’une véritable démocratie directe au lieu d’abdiquer leur pouvoir aux mains de démagogues véreux. C’est évidemment une menace pour toutes les oligarchies régnantes. C’est cela qu’ils veulent anéantir.

En habiles politicards, Macron et sa clique s’affairent donc à ôter son prétexte à la résistance. La sauvegarde des intérêts des vampires de l’humanité vaut bien le sacrifice d’un aéroport ! Si ce projet d’aéroport est abandonné, la Zad n’a plus de raison d’exister, argumentent-ils. Ils visent ainsi à faire éclater ce qui a fait la force du mouvement de résistance : sa capacité à concilier diverses opinions et stratégies en un front uni. Ils espèrent que certains vont se contenter de l’abandon du projet d’aéroport et lâcher les Zadistes, égoïstement, sans considération pour le fait que « sans eux, l’aéroport serait déjà fait », comme le constate lucidement un opposant « historique ».

Ils se préparent ainsi à mettre fin à ce qui reste un territoire libéré de leur domination ; à une expérience de changement social dont ils redoutent qu’elle fasse tache d’huile ; à cette « commune » exemplaire.

Pour ceux qui estiment que celle-ci est à défendre, il est donc prématuré d’applaudir trop fort cette « victoire ». Il faut, au contraire, se préparer à de nouvelles attaques, qu’elles soient lancées par la force ou, plus subtilement, au moyen d’échafaudages diplomatiques plus ou moins « verts ». Le collectif des diverses composantes du mouvement en est conscient, en écrivant dans son communiqué du 17 janvier : Dans le futur, ce territoire doit pouvoir rester un espace d’expérimentation sociale, environnementale et agricole.                                                                                 

Plus que jamais, la Zad reste une zone à défendre.

Gédicus

18 janvier 2018.

Le site de Gédicus.

Ce texte peut être librement reproduit à condition de n’être absolument pas modifié ; que la référence à son origine soit clairement indiquée et que ce ne soit pas dans un but commercial.

 

 

NDDL ~ Communiqué commun du mouvement anti-aéroport, suite à la décision du gouvernement

Ce midi, le gouvernement vient enfin d’annoncer l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Nous notons que la DUP ne sera officiellement pas prorogée. Le projet sera donc définitivement nul et non avenu le 8 février.

Il s’agit bien d’une victoire historique face à un projet d’aménagement destructeur. Celle-ci aura été possible grâce à un long mouvement aussi déterminé que divers.

Nous voulons d’abord saluer chaleureusement aujourd’hui toutes celles et ceux qui se sont mobilisées contre ce projet d’aéroport au cours des 50 dernières années.

En ce qui concerne l’avenir de la zad, l’ensemble du mouvement réaffirme dès aujourd’hui :

– La nécessité pour les paysan-ne-s et habitant-e-s expropriés de pouvoir recouvrer pleinement leurs droits au plus vite.

– Le refus de toute expulsion de celles et ceux qui sont venus habiter ces dernières années dans le bocage pour le défendre et qui souhaitent continuer à y vivre ainsi qu’à en prendre en soin.

– Une volonté de prise en charge à long terme des terres de la zad par le mouvement dans toute sa diversité – paysans, naturalistes, riverains, associations, anciens et nouveaux habitants.

Pour le mettre en œuvre, nous aurons besoin d’une période de gel de la redistribution institutionnelle des terres. Dans le futur, ce territoire doit pouvoir rester un espace d’expérimentation sociale, environnementale et agricole.

En ce qui concerne la question de la réouverture de la route D281, fermée par les pouvoirs publics en 2013, le mouvement s’engage à y répondre lui-même. La présence ou l’intervention policières ne feraient donc qu’envenimer la situation.

Nous souhaitons par ailleurs, en cette journée mémorable, adresser un fort message de solidarité vis-à-vis d’autres luttes contre des grands projets destructeurs et pour la défense de territoires menacés.

Nous appelons à converger largement le 10 février dans le bocage pour fêter l’abandon de l’aéroport et pour poursuivre la construction de l’avenir de la zad.

Acipa, Coordination des opposants, COPAIn 44, Naturalistes en lutte, les habitant-e-s de la zad.

17 janvier 2018