NICKEL NI CHROME

Non, ça ne va pas du tout !

À l’occasion de chaque élection, surtout depuis trente ans, tout se passe comme si les positions que j’affirme le reste du temps étaient de pittoresques fantaisies personnelles, auxquelles il serait opportun et pour tout dire obligatoire de renoncer.

Non seulement c’est une sommation morale qui m’agace infiniment, mais c’est surtout l’occasion d’une disqualification de ce que je fais et de ce que je suis, ce qui m’encolère davantage encore.

Oh bien sûr ! je pourrai « redevenir » anarchiste, et même révolutionnaire – la République est bonne fille ! – une fois la présidentielle et/ou les législatives passées.

Les élections, c’est un peu la guerre de 14-18 en temps de paix.

Ça tombe comme à Gravelotte (Moselle) et il faut choisir son camp contre la barbarie (Heil Kropotkine !).

Mon camp est choisi depuis longtemps : je suis révolutionnaire communiste libertaire.

Cela signifie – je résume ! – que j’analyse le système qui s’est étendu à l’ensemble de la planète comme capitaliste, c’est-à-dire reposant sur l’extraction de la plus-value par l’exploitation du travail humain, la domination d’une classe sociale (bourgeoise), d’un genre (masculin) et d’une classe d’âge (adulte).

Ce système ne recule devant rien : il tue – dans la répression des émeutes et chaque jour, dans les familles et sur les chantiers et dans les usines –, affame, pollue et gaspille les richesses, humaines et naturelles. Ces richesses, je veux les voir produites et préservées autrement. Je veux les voir partagées.

Je n’admets aucune raison de considérer que l’espèce humaine serait parvenue, dans sa courte histoire, au bout de son évolution avec la dite « démocratie représentative », dans laquelle le peuple n’a que le pouvoir de voir le système se représenter lui-même indéfiniment.

Nous avons inventé le roman, le télescope et la greffe du cœur.

Nous pouvons (ré)inventer le partage des décisions, et – pourquoi pas ? – le bonheur. Disons davantage de bonheur, si vous préférez. De toute manière, étant donné le point de départ, notre marge de manœuvre créatrice est considérable.

Cette proposition n’est pas une « opinion », pas non plus une « idée » en laquelle je vous inviterais à « croire ».

C’est un parti pris social, politique et existentiel. Si je ne suis pas toujours en mesure de me montrer à la hauteur de ce parti pris, et des circonstances (ce qui s’appelle le courage), il n’est pas en mon pouvoir d’y renoncer. Je suis fait de la même étoffe que mes rêves. Me les arracher, c’est m’écorcher vif. Je préfère mourir avec mes taches, comme le léopard.

Revenons à l’épisode qui constitue l’actualité nationale.

Un représentant (de commerce) du capitalisme, dans sa forme la plus « moderne » et décomplexée risque d’être élu au second tour, après être arrivé en tête au premier.

Il semble qu’un certain nombre de personnes aient voté pour lui en croyant voter Kennedy, finalement rassurées par son « absence de programme », par ailleurs moquée par ses concurrents.

Son programme étant la continuation du système présent, il n’était pas absurde de sa part de se contenter de faire du bruit avec sa bouche et de montrer ses dents (blanches). J’espère que ses admirateurs et admiratrices se cotiseront pour lui offrir une voiture décapotable… (Je plaisante !)

Sauf vocation politicienne tardive (et toujours possible), ce VRP pratiquera une rénovation capitaliste agressive et pressée, avant de retourner aux affaires (les vraies !). C’est la probabilité, ou au moins la possibilité de mouvements sociaux d’envergure, peut-être dès l’automne prochain.

Mais, nous dit-on, dans une configuration improbable mais non impossible, une héritière d’extrême droite pourrait coiffer le bellâtre sur le poteau…

Version rance et nationaliste du capital. (D’ailleurs impraticable à moyen terme, ce qui n’empêchera pas les dégâts dans l’immédiat.)

Épiciers en folie, flicaille et miliciens sans retenue, répression politique et raciste (encore !) augmentée…

Voilà qui devrait, par raison raisonnante, amener l’électorat de gauche et d’extrême gauche, et moi, et moi, et moi (si j’étais inscrit sur les listes…) à voter pour Dents blanches. Ça ne risque pas de m’arriver, vous l’avez compris, mais je pense aux autres. Et voilà ce que j’ai à leur dire : si la seule chose que vous avez à opposer au néofascisme est un bulletin de vote, soyez gentils de rester chez vous entre les deux tours, et après aussi : vous risqueriez de vous trouver dans ma ligne de mire par accident (Je ne plaisante plus.)

Il ne s’agit nullement dans mon esprit de prôner une « politique du pire » que j’ai toujours condamnée (pas parce qu’elle est indigne moralement, mais parce que l’histoire nous enseigne qu’elle n’a jamais rien apporté). Il s’agit de comprendre que le score de l’extrême droite ne dépend pas des reports de voix ou du taux d’abstention, mais de l’état des rapports et des luttes de classes.

Je ne pense pas non plus que les nombreux et nombreuses parmi vous qui iront voter « contre le FN », en se bouchant le nez avec ou sans pince à linge, laisseront leur âme dans l’isoloir.

Je pense simplement qu’il y a mieux à dire et à faire.

Et, contre les urnes, d’autres armes à fourbir.

Je préfère l’odeur de la poudre au goût de la cendre.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

Ce texte a été repris sur Le Pressoir (voir liste des liens dans la colonne droite) et ici aussi, et chez Les Déserteurs actifs.