Michel Onfray et les «races»

Je sais, ça n’est pas raisonnable. Je ne devrais pas vous parler quotidiennement de Michel Onfray, ça n’est bon ni pour ma santé (déjà bien chancelante) ni pour la vôtre.

Mais voilà, je viens d’entendre un passage d’une autre séance de réponse du maître aux questions de ses auditeurs et auditrices de l’université populaire, dont les séances sont retransmises désormais chaque été sur France-Culture.

Réponses à bâtons rompus, propices donc, davantage que l’exposé pensé et rédigé, au n’importe quoi spontané.

Ce jour, long développement sur les « races », dont le philosophe dit son exaspération que le principe de leur existence soit nié.

C’est le fait explique-t-il des (mauvais) intellectuels « qui nient le réel ». Le plus souvent parce qu’ils l’ignorent. Exemple : Sartre qui, assure Onfray, a parlé toute sa vie « au nom des prolétaires », auxquels il ne connaissait rien. Tenez, prenez Lénine, eh bien il a, dit toujours Onfray, critiqué les populistes russes, qui eux, dit toujours Onfray, venaient du peuple, «comme leur nom l’indique».

Alors, Michel… Non! les populistes russes ne venaient pas du peuple ; c’est au sens strict l’inverse : il allaient au peuple.

Passons, et revenons-en aux « races ».

Onfray s’énerve : Faudrait savoir, dit-il en substance, « si y’a pas de races, alors y’a pas de discriminations à partir des races ! »…

Nier les «races» reviendrait à nier les souffrances infligées au nom du racisme…

Onfray, qui est certainement un sincère « antiraciste », pense donc que l’antiracisme doit tenir compte du réel (d’accord !) et donc… des races.

Ça se voit facilement, explique-t-il, y’a des Blancs, des Noirs et des métis. C’est un fait. CQFD. Par parenthèse, Jean-Marie Le Pen, interrogé par un journaliste du Nouvel Observateur (4 janvier 1985) lui retournait une question: «D’ailleurs, qu’est-ce que c’est le racisme?» — «Le racisme, répondait le journaliste avant d’introduire la notion de hiérarchie, c’est de croire que les hommes sont divisés en groupes biologiques…» — «Personne ne peut le contester», tranchait Le Pen.

Onfray ne pense pas, lui, qu’il existe des « races » supérieures ou inférieures. C’est ce qui le distingue des racistes. De Jean-Marie Le Pen, ou de la mère de Guy Bedos, à qui l’humoriste prête ce propos : « Je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas de racistes : il y a bien des antiracistes ! »

Mais Onfray oublie que la réfutation scientifique du concept de « races » est un acquis fragile — fragile au point qu’on peut se demander si le terme « acquis » est justifié — de l’après Seconde Guerre mondiale, tandis que le racisme pseudo-scientifique s’était développé dans beaucoup de démocraties européennes (dont la France, voyez Alexis Carrel), et pas seulement en Allemagne, et qu’il a subsisté dans les politiques eugénistes de pays nordiques.

Aujourd’hui, où les débats autour de la notion de « race » sont relancés dans des contextes idéologiques et polémiques, parfois sur le fil du rasoir, entre « races biologiques » et « races comme catégories sociales créés par des systèmes de domination coloniale ou postcoloniale », il me semble navrant de céder un morceau de terrain de cette ampleur aux racistes (et aux confusionnistes).

Confondre les constats de l’expérience empirique, exprimés dans une langue courante qui demande à être disséquée et critiquée — « Il y a beaucoup de “Noirs” au métro Château-rouge » — avec la confirmation de catégories scientifiques permettant de classer et de reconnaître des groupes humains est, à mon sens, une grave erreur.

Non parce que le terme « Noir » (exemple ici choisi), d’ailleurs le plus souvent euphémisé (en français) en « Black », serait le signe certain d’un péché idéologique (il y a longtemps que des « Noirs » ont retourné le stigmate comme une arme contre l’ennemi : « négritude » ou Black power).

Mais parce, au-delà de l’expérience sensible sur les nuances de couleurs de la peau humaine, la volonté de classifier les prétendues « races », qu’elles soient censées être fondées sur ladite couleur ou sur n’importe quel autre facteur génétique, n’a jamais eu pour objectif originel que leur hiérarchisation.

À supposer même que ce ne soit pas l’objectif des catégorisations raciales, elles permettent de l’atteindre. C’est bien un outil des racistes. Ils peuvent s’en passer ? Peut-être, mais pourquoi le leur abandonner sans combattre, et même le légitimer… ?

La reconnaissance de l’existence de « races » biologiques procède d’un faux réalisme. Ce faux réalisme est antiscientifique. Il importe de tenir ferme cette position en combattant toutes les formes de racisme, que l’on soit soi-même « racisé(e) » — assigné(e) par le racisme à une pseudo-identité de « race » inférieure — ou non (voir sur ce blogue le texte « Abolir la race blanche »).

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Planche tirée des Races humaines, Mikhail Nestourkh, Éditions du Progrès, Moscou (sans date). Remarquable exemple d’élucubrations racialistes et antiracistes.