«La Discordia», les «dieux», La mort, l’humour, le mauvais goût et les fascismes…

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Après l’assassinat délibérément sauvage — on n’est pas davantage mort égorgé, mais ça frappe l’imagination : c’est fait pour ça — d’un prêtre dans son église par des fanatiques d’un autre «dieu» que le sien, une militante et élue (ou ancienne élue, on s’en moque) écologiste, Julie Le Goïc a posté sur Twitter le message ci-dessus.

Après un tel crime, assimiler (sans éléments de preuve, à ma connaissance) la victime à ses confrères violeurs d’enfants est du plus mauvais goût.

Même si je comprends qu’on puisse sainement réagir à l’horreur par l’humour noir, et si je n’empêche personne de sourire : avec la meilleure volonté du monde, je n’arrive pas à trouver ça drôle…

D’ailleurs, pourquoi le mauvais goût produirait-il automatiquement de l’humour de qualité ? Si la scatologie, par exemple, était une garantie d’hilarité, ça se saurait…

Ce que je trouve encore moins réjouissant, ce sont les réactions suscitées sur les Capture d’écran 2016-07-29 à 17.59.21dits «réseaux sociaux» par le message ci-dessus reproduit : menaces de coups et blessures, menaces de viol, menaces de mort, injures sexistes et «roussophobes» (la dame Le Goïc arbore une chevelure flamboyante, ce que tout le monde peut constater d’après les photos publiées dans la presse régionale et désormais nationale).

La mauvaise blague produite par notre twiteuse n’aurait pas déparé une couverture ou une page intérieure de Charlie Hebdo (peut-être est-ce encore le cas? Je ne suis pas cette publication). Il est étrange que tant de gens, dont je ne doute pas que certains ont manifesté l’année dernière et affiché une brusque identité satirique et «Charliesque», se (re)découvrent intolérants à l’humour antireligieux qui a fait l’essentiel de la veine dudit hebdomadaire. Comme les foules sont versatiles !

Des ami[e]s m’ont rapporté un incident qui n’est pas sans rapport avec les mésaventures de la damoiselle.

Pendant les récentes manifestations contre la «Loi travaille!», apparaît un graffiti à la bombe de peinture sur un mur de je ne sais où. Je n’en ai pas le texte exact, mais l’auteur(e) y rapprochait l’utilisation du canon à eau et du gaz lacrymogène dans une formule qui disait en substance: «Ils [les CRS] nous douchent avant de nous gazer».

L’allusion au déroulé des opérations d’extermination menées dans certains camps de concentration nazis est transparente.

Voilà encore une plaisanterie d’un goût douteux, dont je n’éprouve pas, pour ce qui me concerne, un pouvoir déridant mieux établi que celle de Julie Le Goïc (qui n’appréciera peut-être nullement celle-ci, d’ailleurs).

Bref, ça ne me fait pas rire.

Ça ne me fait rien.

Or, certaines gens ont voulu y voir une plaisanterie antisémite…

Cette surinterprétation me paraît, pour le coup, aussi douteuse que l’«humour» de la formule initiale. Sauf à considérer que toute allusion ironique à un dispositif antisémite, ou irrévérencieuse à des personnes de confession ou d’origine juive serait en soi antisémite, ce qui condamnerait une bonne partie de l’«humour juif» (ou en réserverait l’usage aux seuls «juifs» eux-mêmes)… Au Diable ne plaise !

Au fait, l’anecdote reste à venir: comme des partisans de l’explication antisémite du graffiti en discutaient entre eux, survint un excellent camarade — mille fois croisé et apprécié dans les luttes des réfugié(e)s — qui avoua naïvement n’avoir rien vu de tel dans la formule.

Insultes, coups, œil au beurre noir s’ensuivirent…

Il y a quelque mois, un local parisien baptisé La Discordia était l’objet d’attaques diverses (graffitis injurieux traitant précisément ses animateurs de «racistes», puis bris de vitres) pour avoir hébergé un débat sur la notion d’«islamophobie», débat auquel j’ai assisté, notion que j’ai critiquée ici-même.

Je me suis associé sur ce blogue aux protestations des animateurs de La Discordia.

Dans leur texte de protestation, ils écrivaient, entre autres vérités :

Des individus qui identifient leurs ennemis de la sorte, et considèrent, en plein mouvement social qui n’arrête pas de commencer, alors que de nombreux camarades et compagnons défilent devant la justice, que l’urgence est à s’acharner sur les vitres de La Discordia, sont a minima, des ennemis absolus de l’intelligence.

J’adresse exactement la même critique aux imbéciles, de droite, de gauche, ou d’extrême radicalité (d’un bord ou de l’autre), qui pensent que l’urgence est de dépister les «vrai(e)s» racistes ou racialistes, fût-ce à travers une plaisanterie de huit mots et de leur casser la gueule à eux et/ou à ceux qui ne s’indignent pas de leurs plaisanteries dans les termes qu’il souhaitent imposer urbi et orbi comme seuls admissibles.

Que des fachos menacent une femme anticléricale, c’est dans l’ancien ordre des choses (qu’il importe de détruire). Que d’autoproclamés incarnations du vrai prolétariat révolutionnaire s’instituent en milices pour traquer le mauvais esprit ne saurait être toléré parmi nous. On a assez à faire avec les fachos, les flics et les barbus.

Hostile à l’assassinat des prêtres (pour lesquels je n’éprouve aucune sympathie) et des femmes rousses (pour lesquelles j’en éprouve beaucoup), je suis disposé à défendre le droit de toutes et tous — moi compris ! — à  critiquer toutes les idéologies, mêmes si elles se targuent de rallier des opprimé(e)s, et de moquer tous les «dieux» et toutes les religions.

Comme aussi le droit de toutes et tous aux mauvaises intentions et au bon goût. Et vice-versa.

Contre tout espèce d’adversaire.

Et à coups de marteau, si nécessaire.

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Ajout, le 30 juillet

On m’indique sur Paris-Luttes Infos, une version photographiée du slogan évoqué au début de ce billet (pas celle que j’avais vu passer moi-même; qu’importe; les auteur(e)s brodent les uns à partir des autres).

Il semble en revanche que c’est bien celle qui a été à l’origine de l’échange de coups entre un «discordiste», dont je n’étais pas certain de l’identité jusqu’ici, et un camarade (rencontré depuis).

L’essentiel serait dans l’adjectif «douteux», lequel chercherait à induire, non pas seulement un rapprochement entre douche et gaz, écho pour aller vite du «CRS SS», mais un doute sur la réalité de l’extermination à laquelle ils sont associés dans notre mémoire.

Il faudrait comprendre non pas: «C’est d’un goût douteux d’user des mêmes moyens de répression que les nazis ont associés pour une extermination», mais… Mais quoi au fait ?

J’ai beau retourner les termes dans tous les sens, je ne vois toujours pas comment la formule serait censée exprimer l’intention antisémite de son auteur(e), inconnu(e), je le rappelle.

Il se trouve que le discordiste en question se et me demandait récemment par mail — à propos de débats connexes — s’il devait/pouvait me considérer comme un frère avec qui continuer à débattre.

Qu’il entende ici ma réponse: Je te considère comme un fou dangereux mon garçon. Ni comme un frère ni comme un camarade.

Je n’ai rien à retirer à la solidarité de principe manifestée à l’égard de La Discordia, mais, quels que soient nos accords sur certaines positions politiques, je n’aurai plus jamais rien à faire ni avec ce local ni avec ceux qui soutiendront dans l’avenir les pratiques paranoïaques et viriloïdes de ses animateurs.

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Et nous nous resterons sur la terre, qui est (quelquefois) si jolie…

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Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie

Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son Océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuilleries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-même d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer
Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leur tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

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Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Merci à Jacques Prévert (Paroles) & à Alain Souchon.

Causerie-débat sur les pirates somaliens dans le Minervois, vendredi 12 août

À la ferme-camping de Cravirola, près de Minerve, dans le même lieu magnifique où j’ai été invité à parler des Enragé-e-s le 12 juillet dernier — encore merci à mes hôtes et hôtesses pour leur accueil et leur écoute, et aux cigales pour l’accompagnement ! — des auteur-e-s du livre Frères de la Côte. Mémoire en défense des pirates somaliens, traqués par toutes les puissances du monde (L’Insomniaque éditeur), dont une édition revue et augmentée est parue récemment, viendront présenter leur ouvrage.

Ne ratez pas cette occasion de les rencontrer (et de découvrir ce lieu, si vous ne le connaissez pas) si vous avez la chance d’être dans la région le 12 août.

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Terrorisme machiste gynécidaire

Je reproduis ci-dessous un passage de mon livre Je chante le corps critique (H&O 2008 ; intégralement lisible sur ce blogue) en introduction à un hommage aux femmes victimes de crimes dits d’«honneur».

On se reportera au texte original pour consulter l’appareil de notes.

    LA TENTATION GYNÉCIDAIRE

« L’irrationalité de la violence machiste éclate dans ce que l’on appelle, aussi improprement que les crimes « passionnels », des « crimes d’honneur ». Cette expression recouvre des assassinats mais aussi des attaques à l’acide qui visent à défigurer leurs victimes. Au Bangladesh, l’un des pays les plus touchés avec le Pakistan et l’Afghanistan — en Jordanie, en Palestine, en Syrie et en Turquie, on poignarde plus volontiers —, on dénombrait une moyenne de 330 vitriolages par an pendant les trois premières années du XXIe siècle. Le vitriolage « punit » le plus souvent le refus d’une demande en mariage ou la rébellion contre l’introduction d’une seconde femme dans le ménage, pour ne rien dire d’une menace de séparation. Dans le premier et le dernier cas, il s’agit non plus de remettre une femme sur le marché sexuel mais au contraire de lui interdire de le faire à son (relatif) profit. C’est l’un des principaux ressorts du fémicide : je ne peux pas (plus) t’utiliser, je fais en sorte que personne d’autre ne le puisse.

Plus « artisanaux » que les vitriolages, les « accidents de fourneaux », expression consacrée pour désigner les brûlures volontaires infligées à des femmes par leur époux et présentés comme des accidents domestiques (au-delà de 30 % de surface de peau atteinte, dans une maison où il y a de l’eau et en présence de parents, l’origine criminelle est presque certaine). En Inde, les estimations officiels étaient, pour l’année 2001, de 7 000 femmes victimes d’agressions domestiques graves. Selon l’Association féministe d’assistance aux femmes (AGSH) du Penjab (Pakistan), 97 % des femmes, souvent amenées à l’hôpital en dernière instance, décèdent des suites de leurs brûlures. Quant aux survivantes : « Je peux vous dire ce qui se passe quand la femme revient […], déclare un interne de l’hôpital Mayo (Lahore, Penjab) : le mari va l’examiner, si elle est défigurée, il va divorcer. Si sexuellement elle est encore intéressante, il avisera. » Au Pakistan, un soupçon d’adultère peut « justifier » un fémicide, sans qu’aucune preuve soit apportée ou recherchée, sans parler d’une possibilité de défense pour la victime. Le soupçon seul, lancé par un voisin malveillant ou un violeur, est déjà une atteinte à l’honneur du mari et de la famille. En Turquie, dans le Sud-Est anatolien à majorité kurde, la décision de fémicide est prise par le conseil de famille. En Jordanie, une étude médico-légale sur les cadavres des victimes de meurtres machistes et familiaux a montré que la quasi totalité des jeunes filles assassinées en représailles d’une supposée inconduite sexuelle sont mortes vierges, détail certes dérisoire par rapport à l’ignominie du meurtre mais qui montre que l’idéologie qui commande le meurtre ne s’embarrasse pas d’une rationalité de type juridique (une faute, une coupable). On peut retourner la formule du Deuxième Sexe : une fille naît fautive. Seule ses chances de se faire pardonner cette faute initiale et essentielle peuvent faire l’objet de conjectures.

Les cas de rébellions existent, ils sont sanctionnées dans les cultures les plus confinées par la mort, ailleurs par l’enfermement : Lima Nabeel, avocate jordanienne cite le cas d’une jeune fille mariée à 12 ans à un homme qui la violait toutes les nuits. Au bout d’un an, elle est parvenu à l’empoisonner — beau geste qui nous rappelle opportunément que le meurtre ne peut faire l’objet d’une condamnation morale abstraite. »

 

Gueule en deuil

Ajoutons à une liste, hélas interminable ! la jeune Pakistanaise Qandeel Baloch, récemment étranglée par son frère. Trop belle, trop «provocante», trop vivante. Trop libre.

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