COMMENT PEUT-ON IGNORER LES “LETTRES PERSANES” ? et accessoirement être anarchiste…

Il m’est arrivé de connaître le titre de l’un de mes livres avant de l’avoir écrit. Une formule s’imposait. Par exemple : Le Siège de l’âme.

Concernant mon dernier opus, le recueil Comment peut-on être anarchiste ? c’est tout le contraire qui s’est produit. Il était difficile de trouver un titre qui puisse résumer, contenir ou même évoquer des sujets aussi différents que ceux qui sont abordés dans les tracts, articles et billets de blogue republiés.

Et puis le déclic : la formule de Montesquieu dans la trentième de ses Lettres persanes m’est venue à l’esprit. Comment peut-on être persan ?

Je tenais mon titre, bientôt validé d’enthousiasme par le duo des éditions Libertalia, en voyage à New-York à ce moment-là, si ma mémoire est bonne. Bien sûr, la formule de Montesquieu était déclinée — en Comment peut-on être anarchiste ?

Capture d’écran 2015-10-08 à 17.37.07

Ce qui m’a auto-convaincu, c’est le double sens, que je croyais naïvement très accessible.

D’abord l’ironie[1] : Comment Diable peut-on (encore) être anarchiste au XXIe siècle… quand on a vu ce qu’on a vu, qu’on sait ce qu’on sait, et qu’on redoute tout le reste ?

Puis le témoignage individuel : Voilà comment j’ai été et comment je suis, moi Claude Guillon, un militant (parmi d’autres), un écrivain et un intellectuel anarchiste.

Les réactions positives des libraires, des ami(e)s, de lectrices et lecteurs ont d’abord plutôt confirmé le diagnostic[2]. Je me souviens notamment d’un ami d’origine iranienne me présentant, ravi, à sa fille, en lui expliquant le jeu de mots du titre. Vous me direz qu’il s’agit justement… d’une espèce de persan !

Capture d’écran 2015-10-25 à 23.36.24

Petit à petit, cependant, quelques échos me parvinrent, y compris de la part de telle camarade ayant organisé une présentation-débat autour du livre dans un local associatif : le double sens de mon titre serait passé très haut au-dessus de la tête de bon nombre de jeunes camarades (jeune signifiant ici, tout de même, entre 20 et 35 ans).

Ignorant tout, sinon de l’existence, au moins des textes de Montesquieu, y compris sous la forme la plus vulgarisée de cette formule, que je croyais à tort faire partie de la « culture commune involontaire », ils entendaient donc ainsi le titre de mon livre, et en toute bonne foi : « Voilà comment il importe d’être anarchiste ! Je peux vous l’enseigner, puisque je le suis moi-même… »

Bref, le prof dans toute son horreur mandarinale[3].

Quiconque maîtrisant un tant soit peu le langage, surtout à l’écrit — et même à l’oral, voyez tel crétin imbibé qui me reproche de « bien parler » sur l’antenne de Radio libertaire, quand je devrais sans doute y faire entendre des grognements — est assez vite taxé de prétention intellectuelle. Si l’on y ajoute une intention aussi manifeste de « donner des leçons » (comme dirait un innommable), il faut s’attendre à voir se détourner la jeunesse radicale…

C’est qu’en effet, ne pas lire, ne pas réfléchir, et ne pas débattre se muent ainsi — à peu de frais, disons-le — en autant d’actes de « boycottage militant », et de vertueuse protestation, quasi prolétarienne !

Cela dit, qui a peu de chance de faire remonter ma cote de popularité — mais je ne me suis pas fait anarchiste pour flatter et fidéliser un public — je le reconnais volontiers : considérer qu’une référence qui vous est familière l’est nécessairement à tous/toutes les autres est une erreur politique.

Même quand on s’est arrêté au baccalauréat, et que l’on n’a pas « grandi au milieu des livres », comme le fantasme tel redoutable champion du ressentiment ouvriériste[4].

J’aurais dû préciser en quatrième de couverture quelque chose du genre : « Comme le demandait ironiquement Montesquieu de son “persan”, Guillon s’interroge : Comment peut-on être aujourd’hui un anarchiste ? »

Dès que l’édition au format poche, prévue avec un volume de suppléments, et sous emboîtage, sera sous presse, je ne manquerai pas de faire cet ajout.

D’ici là, j’offre gracieusement ci-après, aux lectrices, lecteurs, et à l’humanité tout entière, la trentième lettre persane dont je me suis inspiré. Puisse-t-elle donner envie à quelques-un(e)s de découvrir cet auteur écrivant au XVIIIe siècle, largement disponible en collections de poches.

Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du Ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j’étais au Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi : les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel, nuancé de mille couleurs, qui m’entourait ; si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : “Il faut avouer qu’il a l’air bien persan.” Chose admirable ! je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.

Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement : libre de tous mes ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : “Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?»

Capture d’écran 2015-10-08 à 17.30.11

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] « Écrire en ironie », répétait Christiane Rochefort, définissant un style, et presque une nouvelle utopie.

[2] La poignée de crétins hystériques des deux sexes qui ont adopté comme violon d’Ingres de me couvrir d’insultes (pauvres vies, tout de même !), m’accusant d’avoir renié les idées que je m’échinais précisément à propager, d’encourager le viol d’enfants [sic], et même, si ! si ! d’être devenu un disciple de Didier Daeninckx, auraient réagi pareillement à un autre titre.

[3] De « mandarin », haut dignitaire de l’empire chinois (de mandar, « commander » en portugais). Terme utilisé ironiquement pour désigner certains universitaires. À ma connaissance, pas de rapport avec les mandarines, quand il ne s’agit pas d’universitaires du genre féminin.

[4] Soyons précis : chez moi, adolescent, il y avait quelques livres dans les toilettes (ah ! Trois essais sur la théorie de la sexualité…), et d’autres, les livres d’étude et d’enfance de mes parents, à la cave. Pas d’immense bibliothèque et de piles de livres grimpant tels le lierre sur la table de chevet, le bureau paternel, et le parquet. Ça, c’est chez moi maintenant. Cela dit, oui, j’ai appris à parler, à lire et à rédiger (moins bien à calligraphier) ce que Jean Genet appelait la « langue des maîtres », dont il a su lui-même faire un si bel et rebelle usage. Et comme ma mère jurait comme une charretière, j’ai découvert simultanément l’existence de plusieurs niveaux de langage. Je ne me plains pas…