«Communisation» (suite) Une lettre d’André Dréan

J’ai reçu d’André Dréan le texte/lettre suivant, qui répond aux critiques de Lola Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22(celle de 2012 et l’ajout acerbe d’aujourd’hui). André m’ayant laissé libre de l’usage que je pourrais vouloir en faire, j’ai décidé de le publier (j’ai simplement omis les formules amicales conclusives). [Et, sans le vouloir! la fin de l’avant-dernière phrase, que je rétablis, avec mes excuses…]

Lola ayant de son côté évoqué la perspective d’une réponse actuelle et probablement collective au texte d’André publié ici-même (« Les voies de la communisation ne sont pas impénétrables », je me suis engagé à le publier.

Si ce blogue a vocation à accueillir (aussi) des textes qui ne sont pas de moi, et avec lesquels je ne suis pas nécessairement d’accord, sur des sujets théoriques variés — il y en aura donc d’autres sur la critique du marxisme, de l’anarchisme, et de la « communisation » — je n’envisage pas d’héberger indéfiniment les échanges entre deux personnes.

C’est le moment de signaler que vient de se créer opportunément un forum d’échanges sur la communisation.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Paris, le 30 avril 2015

Claude,

À la suite des dernières réactions de Lola, présentées sur ton site et qu’elle distribue ailleurs, j’éprouve le besoin de préciser les choses. Évidemment, je ne vais pas poursuivre la polémique à l’infini, j’ai des choses plus importantes à faire actuellement. De plus, je n’ai pas l’intention de transformer Lignes de force en champ de bataille virtuel, par personnes interposées, pour des polémiques qui, en partie, ne concernent que moi et mes relations. Donc, les remarques qui suivent et les références à des textes qui les accompagnent, tu les emploieras à ta guise. Comme toujours, je m’en tiendrai ici à des textes et à des références facilement consultables.

Première remarque

À écouter Lola, je réglerais des comptes avec mon maoïsme. Je n’ai jamais caché que j’avais été maoïste, grosso modo de 1970 à 1975, ce qui était bien sûr la preuve de ma remarquable myopie politique. Ce qui n’empêcha pas mes tendances à l’insubordination et à n’en faire qu’à ma tête à m’amener à me livrer à l’occasion à des activités coupables, y compris aux côtés d’anarchistes. Elles me conduisirent à être condamné à la fois par l’État et par les groupes maoïstes, condamné à tous les sens du terme ! Je fais clairement référence à mon maoïsme à de multiples reprises dans pas mal de mes textes, y compris dans les plus récents comme « Quelques notes critiques sur “En catimini” », disponible sur le Web. Dans l’introduction, sous le surnom de Peter Vener, je précise, concernant les « Rote Zora » : « Je ne vois pas pourquoi, alors que je ne suis pas tendre envers mon propre passé marxiste-­léniniste, qui date de la première moitié des années 1970, j’accepterais que l’on défende aujourd’hui “en catimini” la même idéologie sous de nouveaux pavillon de complaisance, y compris en lui donnant quelque tournure néo-féministe. » Je pourrais multiplier les exemples tirés d’autres textes que j’ai rédigés au fil du temps, mais qui relèvent tous de la même démarche. Comme l’affirme l’aphorisme taoïste : « L’expérience est la lanterne qui éclaire le chemin déjà parcouru. » J’ajouterai qu’elle peut éviter, parfois, à des jeunes générations de révoltés de s’engager dans des impasses connues, trop connues par des précédentes. C’est la raison pour laquelle je fais souvent référence au passé, y compris au mien, dans des textes écrits au présent, et pour le présent. Donc pas pour fournir des modèles à suivre et des kits de survie idéologique à autrui, travers qui est largement partagé dans les milieux communisateurs. C’est ainsi que je conçois l’histoire, au moins l’histoire proche. Il est possible de ne pas partager l’esprit de ma démarche. Par contre, voir dans tel ou tel de mes articles actuels des sortes de règlements de compte avec mon passé le plus lointain, voire des façons de m’en défausser, c’est ne rien comprendre à la démarche qui m’anime. Pire, c’est l’interpréter, dans le cas de Lola, à travers la grille de lecture de l’esprit de Parti le plus racorni, hérité de la maison Marx, pour ne pas dire de la maison Lénine. C’est croire que ma démarche relève de quelque recherche du pouvoir, au moins au niveau du savoir, voire de quelque esprit de vengeance sournoise envers tel ou tel adepte de la communisation. Toutes les personnes qui me connaissent peuvent me reprocher bien des choses, à commencer ma propension à polémiquer parfois outre mesure, mais rien en termes de pouvoir et de jeux de séduction en vue d’acquérir davantage de pouvoir, tendance qui plombe, pour quiconque les connaît de près, les milieux de la communisation.

Deuxième remarque

C’est dans le même esprit que je critique depuis longtemps les bases mêmes du marxisme, au-­delà des avatars marxistes-­léninistes. Lorsque la faillite du marxisme-­léninisme me devint évidente, hélas de façon assez tardive, vers 1975 donc, j’ai eu tendance, comme d’autres individus, à rétrograder vers la recherche illusoire des bases originelles du marxisme, a priori exemptes des scories léninistes, etc. Mon marxisme était quelque peu hétérodoxe certes, mais grosso modo il demeurait dans l’orbite du communisme des conseils. Cependant, dès l’aube des années 1980, même le marxisme hétérodoxe finit par me déplaire, vu l’indifférence, pire parfois l’hostilité, manifestée par ses idéologues envers les combats dans lesquels j’étais de plus en plus impliqués, en France et ailleurs : des luttes contre le nucléaire à celles contre la prison en passant par les émeutes urbaines, stigmatisées parfois, faut-­il encore le rappeler, par bien des ultra­gauches français comme des révoltes sans lendemain de prétendus « lumpen prolétaires ». Je participais encore à l’époque, dans la région nantaise, au cercle qui éditait Subversion et qui finit par imploser vu les antagonismes qui le déchiraient entre la tendance qui en restait, grosso modo, à la doxa, mille fois grattée et regrattée pour tenter de la faire coller à des situations qui échappaient à sa camisole de force et celle, minoritaire, à laquelle je participais, qui était en train de larguer les amarres. Les notes de 1983 à 1985 et l’article du numéro 2 de Subversion, daté de 1984, que je tiens à la disposition du lecteur, sanctionnent cette évolution. De plus, pour m’en tenir à des textes plus proches, lorsque je participais à Oiseau­-tempête, à partir du milieu des années 1990, j’ai rappelé, dans la lettre de réponse à l’un des correspondants qui s’offusquait de ma critique de la science expérimentale, le chemin qui m’avait amené, en particulier à travers les combats contre le nucléaire, à rompre avec les bases mêmes du marxisme.

À commencer par la prétendue contradiction entre les « forces productives » et les « rapports de production ». Ce qui, toujours d’après Lola, équivaudrait à nier l’existence même de l’exploitation ! En d’autres termes, faute de partager l’idéologie marxiste, les individus sont amenés à devenir des apologistes du capital. Les anarchistes en premier, sans doute. Le texte « Les mythes de la science expérimentale » et les courriers mis en annexe qui abordent la critique du scientisme, y compris de celui aux couleurs du marxisme, sont disponibles sur le Web. Bref, mes positions sont bien connues, sujettes parfois à critiques, ce qui ne me gêne pas, facilement consultables, et j’en ai parlé fréquemment dans des réunions, en particulier dans celles tenues au lendemain de Fukushima. Par suite, que Lola ait l’impression que j’ai presque brutalement changé de position est la conséquence de son indifférence, pendant des années, envers l’ensemble des oppositions où ladite critique du marxisme était effectuée, en théorie comme en pratique, y compris en France. Étrange relation amicale, que nous aurions eue à ses dires, alors qu’elle s’est désintéressée de ce que je pensais et de ce que j’effectuais, seul et associé de façon affinitaire. Elle confond manifestement rencontres fortuites et affinités réelles. La seule chose que je peux en déduire, c’est que l’image qu’elle avait de moi ne correspondait pas à ce que je suis, ce qui est facilité par le fait que nous n’avons jamais rien réalisé ensemble. D’où l’illusion de rencontre qu’elle a imaginée et, par suite, l’énorme vague de ressentiment qu’elle manifeste aujourd’hui, les mises en garde à mon égard qu’elle ventile sur le Web, etc.

Troisième remarque

Lola fait référence à la lettre d’Alain qui, comme la sienne, a été publiée sur le site communisateur DNDF, en réponse à mes « Réflexions sur la communisation », datées de 2012. Elle n’en critiquait alors que les côtés acerbes. Mais, pour l’essentiel, elle est d’accord avec lui, y compris en ce qui concernerait ma prétendue tendance à m’aligner sur les thèses réductionnistes des rédacteurs et éditeurs de L’Encyclopédie des nuisances. Je rappelle que leurs thèses escamotent, ou presque, la critique du capital et de l’État en général au nom de la mise en avant de leur critique particulière de l’industrialisation, présentée comme le paradigme de la nouvelle époque. A lire la lettre d’Alain, nombre de personnes qui connaissent mes positions, y compris celles synthétisées dans « La société industrielle, mythe ou réalité », disponible sur le Web, m’avaient demandé alors s’il me connaissait ou, au moins, s’il avait lu le moindre de mes articles consacrés à la critique de nos modernes « encyclopédistes ». Je leur avais répondu ce que je réaffirme ici : c’est bien pire. D’abord, Alain connaît mes positions depuis longtemps et il m’a déjà rencontré depuis plus de dix ans à plusieurs reprises, par exemple sur le site de la poubelle nucléaire de Bure, dans la Marne. Ensuite, quelques mois à peine avant la sortie de sa lettre, il m’avait contacté à propos de son texte sur l’opposition aux gaz de schiste dans les Cévennes, « Gaz de schiste : scénario pour un gazage programmé », corrigé et monté par mes soins, disponible également sur le Web. Texte fort correct d’ailleurs, dans le contenu comme dans la forme, et qui constitua l’une des bases de la discussion publique que nous avons organisé alors ensemble, dans les Cévennes, sur la question de l’énergie. Texte que je continue à diffuser. On cherchera en vain la moindre référence à de telles activités communes dans les lettres de réponse, à commencer par celle d’Alain lui­-même. Pourquoi ? La réponse est simple : l’épisode révèle que l’esprit de Parti le plus traditionnel règne dans les milieux communisateurs, même si le terme de Parti n’est plus utilisé. L’ami d’hier, celui dont Alain avait besoin pour préparer et organiser la réunion en question, sur des questions dont ses camarades de Parti n’ont, au minimum, rien à foutre, devient illico l’ennemi dès qu’il outrepasse le rôle qui lui était de facto fixé. Il ne reste plus qu’à lui attribuer des positions dont on sait, à moins d’être schizophrène, qu’elles ne sont pas les siennes et à passer sous silence ce que l’on a réalisé avec lui en connaissance de cause. A la suite de quoi, Alain apparaît sur « DNDF » dans le rôle de l’implacable défenseur de la communisation contre les ennemis venus d’ailleurs. « Aimer, c’est avoir besoin », disait, au XIIIe siècle, l’encyclopédiste Helvétius. Telle est manifestement la devise des adeptes de la communisation. Utilitarisme oblige.