“DISSIDENCES”, un numéro de la revue (papier) sur «Les Anarchismes»

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La revue Dissidences a publié en janvier dernier son n° 14, intitulé Anarchismes, nouvelles approches, nouveaux débats (139 p., 20 €).

J’en reproduis le sommaire complet en bas de page ; je vais signaler ici ceux des articles qui ont plus particulièrement retenu mon attention.

Manuel Cervera-Marzal s’interroge sur le rapport inavoué à l’anarchisme de plusieurs philosophes contemporains — Lefort, Castoriadis, Rancière, Abensour — dans « L’anarchie contre l’anarchisme ? l’étrange paradoxe de la philosophie politique française contemporaine ». On comprendra que la conclusion, que je donne ci-dessous, m’a paru faire écho à ma propre démarche, même si mon point de vue est celui d’un non-universitaire (cf. l’introduction à Comment peut-on être anarchiste ?).

Si l’on partage ce constat, que semble d’ailleurs illustrer le renoncement au militantisme de Lefort et Castoriadis à partir de la fin des années 1960, on peut en tirer la conséquence que ce qui vaut pour l’ensemble des pensées critiques vaut pour les quatre philosophies de l’anarchie étudiées dans cet article. Ce qui signifie que s’est progressivement opéré un éloignement entre, d’une part, l’anarchisme politique des militants et organisations politiques libertaires (comme la CNT, la Fédération anarchiste, Alternative libertaire, etc.) et, d’autre part, les approches académiques et philosophiques de l’anar­chisme, retraduit en termes d’« anarchie », prenant différentes formes chez chacun des philosophes (« ontologie du chaos » chez Castoriadis, « absence de titre à gouverner » chez Rancière, « démocratie sauvage » chez Lefort et « démocratie insurgeante » chez Abensour). Autrement dit, l’incapacité des philosophies de l’anarchie à assumer leur proximité avec l’anarchisme résulterait d’un phénomène sociologique plus large qui affecte l’ensemble des sociétés occidentales : l’autonomisation croissante du champ des orga­nisations politiques de la gauche radicale et du champ des intellectuels-uni­versitaires critiques. Sans porter de jugement de valeur sur ce phénomène, nous pouvons néanmoins en déduire qu’une compréhension renouvelée des rapports entre anarchie et anarchisme passera probablement par un « retour au militantisme » de la part des intellectuels critiques.

Óscar Freán Hernández tente ensuite un « bilan historiographie » de l’anarchisme espagnol, en même temps qu’il indique de « nouvelles perspectives de recherche ». L’amateur mal éclairé que je suis y a trouvé des pistes bibliographiques, notamment sur le rôle des femmes dans le mouvement anarchiste espagnol.

Benjamin Jung aborde un sujet mal connu, me semble-t-il, et pourtant d’une actualité brûlante[1] : les tentatives de politisation et d’organisation des chômeurs : « Un sujet de lutte introuvable. Les anarchistes français et la politisation des sans-travail, précaires et déclassés (1880-1900) ».

La troisième partie du volume est consacrée à l’anarchisme en Amérique latine, d’un point de vue historique en Argentine, pour la période 1932-1943 [2] et dans les lutte actuelles, au Chili. L’auteur de ce dernier article, Angelo Montoni, constate une influence grandissante de l’anarchisme dans les luttes de la jeunesse populaire.

Enfin, Guillaume Davranche, auteur du récent et remarqué Trop jeunes pour mourir (coédition Libertalia/L’Insomniaque) sur les résistances à la guerre de 14, présente le « Maitron des anarchistes », à la réalisation duquel il a participé.

Considérée dans son ensemble (y compris les contributions que j’ai omises ici), cette livraison de Dissidences offre un bon exemple d’équilibre entre intérêt militant et travail scientifique, équilibre que peinent parfois à trouver des publications ou des universitaires se réclamant plus ou moins directement de l’anarchisme.

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 SOMMAIRE

Introduction

Partie 1

L’Anarchisme en débat

« Anarchismes et libertaires. Les difficultés conceptuelles de la délimitation d’un objet d’étude », par Irène Pereira.

« L’anarchie contre l’anarchisme ? L’étrange paradoxe de la philosophie politique française contemporaine », par Manuel Cervera-Marzal.

« L’anarchisme en Espagne : bilan historiographique et nouvelles perspectives de recherche », par Óscar Freán Hernández.

Partie 2

L’Agir anarchiste

« Les jeunes hégéliens et l’anarchisme », par Paulin Clochec.

« Un sujet de lutte introuvable. Les anarchistes français et la politisation des sans-travail, précaires et déclassés (1880-1900) », par Benjamin Jung.

« De l’anarchisme marseillais à Pio Turroni. De l’approche collective à l’approche individuelle », par Françoise Morel Fontanelli.

« L’entreprise anarchiste. L’exemple de la scène anarchopunk », par Fabien Hein.

Partie 3

Perspectives sud-américaines

« L’anarchisme argentin lors de la “décade infâme” (1932-1943) : les cas de la Federación anarco-comunista argentina (FACA) et de l’Alianza obrera Spartacus (AOS) », par Guillaume de Gracia.

« La renaissance de la pensée libertaire au sein de la jeunesse populaire chilienne », par Angelo Montoni.

Conclusion

« Le “Maitron des anarchistes” est paru », par Guillaume Davranche.

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[1] Voir les travaux de la sociologue Valérie Cohen sur AC ! et les mobilisations de chômeurs.

[2] Problème de traduction dans le titre de l’article, il ne peut s’agir de la « décade infâme » mais de la décennie.