COMPÉTITION SERRÉE ENTRE INNA-«FEMEN»-SCHEVCHENKO ET PHILIPPE BILGER…

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’ai écrit qu’on peut au moins reconnaître aux Femen la vertu (pardon !) de faire s’exprimer un discours public machiste sans complexe. C’est comme tous les jours au bureau et dans les wagons du métro, mais c’est dans la presse, à la télé. On s’en passerait peut-être, mais ça n’est pas sans intérêt.

Dernier en date, et on n’a rien perdu pour attendre, M. Philippe Bilger, magistrat honoraire (honoraire est probablement un synonyme de « désinhibé »). L’honoraire, donc, se lâche sur le site du Figaro, après la condamnation (symbolique) d’une militante Femen à un mois de prison avec sursis pour l’action (symbolique) consistant à mimer un avortement dans une église parisienne.

L’originalité du réquisitoire supplétif de M. Bilger, car c’en est un, consiste en un mélange d’appel à l’internement psychiatrique, façon URSS, assez inattendu chez un tel personnage, et du plus classique machisme graveleux.

À bien y réfléchir, la peine prononcée n’est pas véritablement le problème car pour cette femme de 31 ans, au risque de me faire lyncher par un féminisme qui ne recule devant rien, surtout pas devant l’absurde, on aurait pu concevoir l’alternative suivante.

Pour continuer sur le caractère contestataire de la nudité, une bonne fessée, n’en déplaise à Edwige Antier mais, après tout, Eloïse Bouton n’est plus une enfant.

Ou un repos d’une certaine durée dans un établissement de soins. Il y a des dérangements mentaux que l’idéologie occulte trop bien. Derrière l’extravagance publique du comportement, on devrait plus souvent s’attacher à la fêlure de l’esprit, au trouble de la personnalité. Il y a des atténuations de responsabilité sous les surfaces vindicatives et arrogantes.

Relisons la fin : « Des atténuations de responsabilité sous les surfaces arrogantes ». M. Bilger serait-il subrepticement passé du réquisitoire à la plaidoirie ?

À la même date, 17 décembre 2014, mais sur le site (plus chic) du Huffington post, Inna Schevchenko, publie, au nom des Femen[1], une lettre ouverte à la garde des Sceaux, Christiane Taubira.

Il semble que les Femen ont été réellement étonnées d’être traduites devant un tribunal, d’où peut-être un léger vent de panique. Il semble aussi que l’action menée dans une église a fissuré le bloc de soutien gouvernemental, étourdiment ou naïvement avoué par Caroline Fourest dans son livre récent[2]. Bref il fallait trouver une riposte. Elle fut d’abord un peu confuse, utilisant le mode d’action habituel (seins nus) en en modifiant le sous-titrage. On vit ainsi des jeunes femmes aller montrer leur poitrine dénudée au président de la République en lui demandant : « M. le président, est-ce que j’ai l’air d’une exhibitionniste ? » [d’une malade mentale, selon une autre version] Bonne pâte, le président répondit d’ailleurs par la négative… Et voilà que le texte ci-dessus évoqué vient intelligemment (c’était — je le jure ! — mon premier sentiment) répondre, enfin !, avec des arguments politiques et juridiques.

Certes, puisque nous sommes entre nous, je peux confier que l’affirmation suivante « À travers nos actions torse peint, nous entendons dénoncer l’hyper sexualisation du corps de la femme » relève du plus effronté foutage de gueule. Les action seins nus utilisent l’hyper sexualisation du corps féminin pour assurer la publicité des actions du groupe.

Laissons cela.

Par contre, il n’est pas inintéressant de souligner le manque de base légale de la différence faite entre la nudité des torses féminins et masculins. Des groupes de femmes aux États-Unis, je l’ai rappelé récemment, ont fait de la liberté de se promener torse nu leur cheval de bataille (voir ici-même Je chante le corps critique).

De surcroît, le texte explique et résume de manière claire la stratégie de nu-manifeste que pratiquent les Femen :

Femen peint des messages politiques sur ses seins pour protester contre cette représentation pervertie de nos corps. Nous reprenons possession de nos corps et nous les confrontons aux mœurs qui se doivent d’être bousculées pour obtenir l’égalité.

S’en tenant là, la lettre ouverte à Taubira aurait constitué (à ma connaissance) la première tentative de théoriser la pratique militante des activistes Femen.

Hélas !

Volonté brouillonne de trop bien faire, réelle niaiserie réformiste, conseils calamiteux ou (qui sait ?) pudibonderie… Toujours est-il que le texte croit utile de pousser plus loin sa critique des bases juridiques de l’inculpation pour « exhibition sexuelle ».

La loi ne précise pas quelles sont les parties du corps qui doivent être considérées comme « sexuelles » et il n’y a pas de raison a priori (c’est là que réside le bluff, éventuellement productif, du raisonnement) de considérer le torse féminin autrement que le masculin. Je dis bluff, parce que bien sûr la jurisprudence prend en compte l’état des mœurs, un a priori certes, mais ancré dans l’époque.

En gros disent les Femen : il n’est pas question de nos seins dans la loi, donc nous pouvons les montrer en public…

Mais elles ajoutent (et c’est moi qui souligne) :

Femen demande donc, au nom de l’égalité femme-homme portée par la Constitution, un éclaircissement et une précision de la définition légale de « l’exhibition sexuelle » où les amalgames sexistes n’auraient plus leur place. Ainsi, afin d’éviter toute interprétation sexiste de l’article 222-32 du Code pénal, une mention des seules parties génitales pourrait lui être ajoutée.

Au secours !

Les Femen demandent à l’État d’améliorer la loi répressive qui permettra de condamner les femmes et les hommes qui pratiquent le naturisme hors des réserves prévues à cet effet, et aux militant(e)s qui pratiquent le nu manifeste dans la rue et les endroits publics. Ceux-là, celles-là pourront être — les Femen vous le certifient — légitimement poursuivie(e)s et condamné(e)s pour « exhibition sexuelle ». Mais sans discrimination sexiste (un con = une bite). Quel progrès ! Décidemment, un vent nouveau souffle sur le féminisme français depuis qu’Inna Schevchenko a trouvé asile dans « le pays des Droits Humains » (comme elle dit).

Un « féminisme qui ne recule devant rien », écrit le malheureux Bilger.

Et en effet, il ose tout !

Il serait navrant que ce soit même à ça qu’on le reconnaisse désormais.

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[1] Oui, je sais j’avais dit que je n’en parlerai plus…

[2] Personnellement, quand il m’est arrivé d’être arrêté, aucun ministre ne m’a téléphone pour s’enquérir de ma santé (je parle ici par jalousie, on l’aura compris).

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Sources :

Le lâcher de magistrat.

Le projet de loi Femen.