42 BONNES RAISONS POUR LES FEMMES DE M’ÉVITER (Éditions La Digitale)

 

Aux éditions La Digitale

 

Je donne ci-dessous l’intégralité du texte de mon livre, publié en 1994 et 1996 aux Éditions La Digitale, et toujours disponible. Les illustrations, y compris la couverture, ont été gracieusement réalisées par le dessinateur Edmond Baudoin.

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Enfin, je me sens fort, je n’ai peur de rien,

une immense confiance me remplit dans les

moments trop rares où la Femme me sourit.

Henri Roorda, Mon Suicide

 

 

à P’tite Lune, l’éclipsée

au Guépard

 

       1

 Adolescent, n’ayant jamais caressé une femme, j’imaginais que l’on parlait beaucoup en faisant l’amour. Je me figurais le coït comme une espèce de commodité de la conversation.

Cette aimable représentation n’a pas résisté aux faits. Tout de même, j’ai besoin que l’autre acquiesce à certains gestes par des mots. Je veux bien accorder aux soupirs, comme en musique, la valeur d’une respiration, mais ma confiance en eux reste limitée.

Plus encore que bavard, je suis grand buveur de paroles et c’est aujourd’hui le bavardage que je considère comme la poursuite de l’amour par d’autres moyens. Après le plaisir, les mots ont en bouche une saveur particulière, plus ronde.

Il semble que de certaines femmes on ne puisse tirer les mots qu’après qu’elles se sont données physiquement. Persuadées d’avoir accordé ce que l’on attendait d’elles, elles espèrent en retour de la tendresse et parlent sans même y penser ni s’apercevoir qu’on les écoute.

Je lis dans le Washington Post un article qui se veut humoristique et fustige la mode américaine du « sexually correct ». À Antioch Collège, dans l’Ohio, le conseil de gestion (où sont représentés des étudiants et des professeurs) a adopté un « code de comportement sexuel » que toute personne fréquentant l’université s’engage à respecter. Ce règlement stipule que « L’obtention du consentement constitue un processus permanent de toute relation sexuelle (…) à chaque stade du comportement physique ou sexuel. » Une « certaine intimité sexuelle » avec quelqu’un ne dispense pas de demander son consentement à chaque rencontre. L’un des étudiants réfractaires interrogés par le journaliste « avoue ne connaître personne demandant le consentement de sa partenaire “à chaque étape du processus” ». Je suppose que cet « aveu » doit valoir, et pas seulement aux États-Unis, son pesant de rires gras et approbateurs. Pour moi, je me demande ce qui me terrifie le plus, de la sottise bureaucratique et moralisante qui prétend mettre le désir en code ou du mutisme émotionnel qui ne bande que dans le silence et l’obscurité…

Le parler de certaines jeunes femmes m’a séduit plus sûrement que leur visage. L’emploi d’un mot décalé, ni rare ni savant, mais surprenant me touche au cœur. Je me souviens de Jennifer, dont je n’étais pas encore l’amant, déclinant un soir de 14 juillet l’offre que je lui faisais de monter sur mes épaules : « Merci, mais tu es de complexion fragile, j’ai remarqué ». Et Justine, au téléphone, me demandant : « Mais, je pourrais te rappeler, ultérieurement ? » Cet adverbe — horripilant dans les messages enregistrés des administrations (« Veuillez renouveler votre appel ultérieurement ») — m’a enchanté.

 

       2

 Je ne suis pas de mon temps. Cela se sent, paraît-il. Plutôt que d’admettre avoir renoncé à résister au monde, à « son » époque, on préfère me juger « vieille France » — avec attendrissement — .

« Ce jeune homme a des manières dix-huitième, moi je suis du XXe siècle », dit un crétin, mon cadet de quelques années, le prétendant* d’une femme que j’aime à qui il explique qu’il ne souhaite pas me rencontrer.

Il n’y a pas, pourtant, que de bonnes manières chez Laclos, Sade et Crébillon. Une certaine élégance peut-être…

* « Prétendu » conviendrait mieux, mais passons…

 

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       3

À certains livres qui forment ma bibliothèque élective, une femme aimée a peu de chance d’échapper. Pour peu qu’elle résiste assez longtemps a ma fréquentation, elle doit s’attendre à recevoir comme autant d’ultimatums des textes de Dagerman, Herbart et quelques autres. Cela ne va pas sans graves difficultés pour le maniaque que je suis. Au fil des années, les titres disparaissent des librairies ou subissent des rééditions calamiteuses. De Stig Dagerman, je possède encore plusieurs exemplaires d’Ennuis de Noce, dans l’édition Maurice Nadeau, mais on m’a dérobé mon exemplaire personnel de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. La réédition d’Actes Sud est moins élégante et scandaleusement amputée de la préface de Philippe Bouquet. En collections de poche, les couvertures de Mars (Fritz Zorn) et de La Ligne de force (Pierre Herbart) sont hideuses.

 

 

       4

 Je n’ai pas été un amant précoce, et même longtemps après mon apprentissage, il m’est arrivé de mal faire l’amour. J’aurais sans doute réduit à presque rien le nombre de ces déconfitures si j’avais eu plus tôt la sagesse de ne baiser que des femmes véritablement amoureuses de moi et dont je fusse suffisamment épris. Au risque de passer pour vaniteux, je dirai qu’il m’est arrivé plus souvent d’en gourmander certaines qui croyaient me rendre justice par ce compliment : « Tu fais très bien l’amour ».

Si je ne crois pas à la « sexualité » comme activité séparée, j’aime passionnément l’alchimie physique de l’amour. L’idée que je m’en fais est à la fois naïve et grave, presque tragique. À n’en pas douter, elle relève davantage de l’art que de la satisfaction d’un besoin naturel.

Mais à l’artiste il faut du savoir-faire et je ne doute pas que certain(e)s vivent en telle haine de leur propre corps qu’ils n’imaginent ni mots ni gestes qui puissent les mener à l’autre ou conduire l’autre vers eux.

Comment font-ils l’amour, les « autres » ? C’est une interrogation qui n’a pas fini de me tourmenter. Je me souviens d’une jeune femme remarquablement belle que je déshabillais pour la première fois, ébloui, et qui s’étonna : « Aucun garçon ne m’avait regardé aussi longuement avant de me prendre ». Comment font-ils donc ? Et Joëlle : « Pourquoi d’un doigt me donnes-tu plus de plaisir que les autres de tout leur sexe ? »

J’imagine que maints lecteurs qui s’étaient contenus jusque-là soulageront leur mâle irritation d’une conjecture perfide: l’auteur aurait-il pas collé ses lèvres qu’à des gourdes ? Ces interrupteurs, je ne les méprise pas, je les plains. Je vais pourtant accroître leur agacement par une autre réflexion que voici : j’ai eu plusieurs fois dans ma vie le sentiment qu’une femme mettait à s’éloigner de moi une énergie proportionnelle à celle que nous brûlions dans nos étreintes. Sans doute une aimable médiocrité érotique eût-elle suscité moins d’inquiétude et de résistance.

C’est maintenant à mes lectrices inconnues que je songe. Elles vont me soupçonner, peut-être, d’imposer à mes amoureuses je ne sais quelles pratiques singulières. Au contraire, j’ai la conviction que la clef de l’énigme réside dans le tout et non dans ses détails. Lou, à qui je demandais de caractériser mes façons d’amant, me répond : « Il me vient les mots exactitude… rituel… contrôle… » » L’étonne par exemple l’habitude que j’ai de tenir propres les endroits de mon corps où j’aime sentir glisser sa langue. Comment font les autres ?

Mon unique perversion, mon « tout », c’est au fond de penser l’amour.

— Penser avec la tête ?

— Oui, avec la tête. Ou de la tête aux pieds. Et parler avec la bouche.

— C’est sale !

— J’en conviens, si l’on insiste.

— Et puis c’est bien du bruit pour dire que tu aimes à prendre ton plaisir dans les bras d’une femme !

— Je vous demande humblement pardon, mais ces mots-là je ne peux les entendre sans nausée. « Prendre ton plaisir » : je me vois debout dans une file d’attente, une gamelle dans une main, un ticket de rationnement dans l’autre… Ça n’est d’ailleurs pas l’attrait du plaisir, de l’orgasme, qui m’anime. C’est l’émotion qui fait vibrer mes nerfs; de l’émotion, oui — je vous vois sourire — tactile, olfactive, esthétique, religieuse si vous voulez…

— Religieuse ? Dois-je encore sourire ?

— Ah ! je suis bien maladroit si je fais se cacher vos jolies dents. Mais je vous assure, il n’y a rien dans cette religion qui doive vous effaroucher et d’abord aucun Dieu ! Savez-vous que le mot religion est issu du latin religio qui signifie « attention scrupuleuse, vénération », lui-même construit à partir de relegere, « recueillir, rassembler », dérivant de legere, « ramasser » et même, au sens figuré, « lire » ?

— Espères-tu me saouler d’étymologie ?

— Non point ! Je ne cherche qu’à vous faire comprendre que l’un dans l’autre ne font pas deux, et pas non plus un seul et même, qu’il n’y a ni arithmétique ni gymnastique qui vaille, mais un mystère, une cérémonie, dont il est loisible à tous d’inventer les rites. Que l’amour en un mot est un chef-d’œuvre ! Le plaisir vient en sus, et avec quelle violence alors !

Mais j’ai l’habitude de n’être pas compris. Lou m’avoue qu’elle est demeurée persuadée, deux mois durant, que je n’en voulais qu’à son cul, quand je lui avais tout de même offert de partager ma vie ! Elle révisa son jugement le jour où je lui demandai de lire le manuscrit d’un roman.

Moi qui croyais que, dénudé devant une femme, éjaculant dans son ventre et lui parlant tant et tant, je ne pouvais qu’être vu par elle tel que je suis ! Voici que me donner à lire à cette femme la touche davantage que les mots prononcés et les caresses données.

Miracle de l’écriture ! De portée limitée cependant, puisque c’est à peu près au moment où elle reconnaît que je l’aime que Lou décide de me fuir…

 

 

       5

 Habitué à me sentir déplacé parmi les gens normaux, j’adopte par réflexe une attitude de repli. J’offre le moins de prise possible à mes interlocuteurs, aggravant la distance sidérale que je devine entre nous par force dérobades, chacune de la taille d’une galaxie. Du coup, il m’arrive assez fréquemment de sous-estimer mon vis-à-vis et de l’entendre exprimer des opinions beaucoup plus pertinentes que celles que je viens de lâcher en guise de camouflage, comme la pieuvre son jet d’encre. Craignant de vérifier qu’il n’a rien à me dire, je passe à ses yeux pour un être ordinaire.

Choisir avec plus de discernement les objets de mon mépris est une résolution que je prends chaque jour.

 

       6

Certains matins, rasé, ayant enfilé du linge frais, je me sens quitte envers moi-même et le monde.

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        7

 J’étais amoureux d’Anne, une fille de mon âge. Son nom, que je n’ose citer, évoquait les fleurs et la vertu. Or Anne ne m’aima point. Je ne sais comment je m’étais déclaré, mais je me revois cherchant dans mon reflet l’explication de cette inconcevable et consternante révélation. Ne m’étant jamais soucié jusqu’alors de mon apparence, je me croyais beau. Je me découvris laid (ce nez, dieu ce nez !). Depuis, bien des femmes m’ont trouvé beau, que les hommes m’enviaient de tenir à mon bras. Pourtant, je n’ai pu me défaire complètement de l’idée saugrenue de ma laideur.

La nature n’a pas permis que je compense par l’élégance de la silhouette la fâcheuse impression que je crains de causer par les traits de mon visage. Des bras grêles, des genoux cagneux, des épaules voûtées, une panse arrondie, le poil envahissant, rien ne peut me consoler de ce désastre, si ce n’est peut-être son éparpillement sur un assez long corps.

La plupart de mes amantes ne peuvent dissimuler d’ailleurs, lors même qu’elles présentent les signes les plus certains du désir, que c’est à « moi » qu’elles en veulent plutôt qu’à mon corps. L’hypothèse selon laquelle il s’agirait de la conséquence subsidiaire d’une passivité féminine culturellement induite ne me convainc ni ne me console. J’en viens à entretenir avec mon propre corps le même rapport qu’il me semble qu’elles ont : je le tolère. Que je cesse d’être désiré, et la toilette matinale m’est une corvée que j’accomplis dans l’embarras. Alors, je comprends mieux que l’hygiène participe pour moi de la célébration du plaisir. Ou plus simplement: je me lave la queue pour la rendre appétissante à mon amie. Qu’elle la dédaigne et je découvre un appendice malcommode, dont la seule présence m’est un rappel désagréable du manque amoureux.

 

       8

J’ai fait l’amour — à la date à laquelle j’écris ces lignes [1994] — avec un peu moins de 70 personnes de sexe féminin. J’écarte les jeunes garçons avec lesquels j’ai pratiqué dans mon jeune âge la masturbation réciproque ; je ne les aimais pas. Par contre, je n’exclus aucune des jeunes filles et des femmes que j’ai connues, une nuit ou des années.

C’est vers vingt-cinq ans que m’est venue l’idée d’établir une comptabilité. J’avais l’impression de vivre dans un tourbillon de petites amoureuses, passées et présentes. La mise noir sur blanc d’une liste de prénoms, rapportés au nombre d’années de ma carrière amoureuse me permit d’établir que je rencontrais quatre nouvelles amantes chaque année, moyenne finalement modeste (et qui a vertigineusement baissé depuis).

Cet exercice de mémoire érotique n’est pas l’apanage des hommes. Dans La Femme criminelle et la prostituée, Lombroso cite le cas de deux femmes; la première, « Une certaine Rosny avait le corps couvert des noms et des initiales de ses amants et des dates de chaque nouvel amour, nombreux au point de recouvrir entièrement son corps. » La seconde, « Marie B… eut tant d’amants qu’elle ne pouvait se les rappeler tous, ce qui pour elle était presque un chagrin. » Je me flatte d’ailleurs qu’à mon exemple, plusieurs de mes amies ont récapitulé par écrit leur vie amoureuse. Je ne saurais trop conseiller à ceux et celles qui me lisent d’en faire autant. Les oublis, tardivement découverts, les brusques ressouvenirs sont autant d’occasions de trouble et de rires.

Il est bon de préciser sans doute que je n’ai jamais « dragué », et que chaque histoire d’amour a été la suite d’une rencontre. Je n’ai pas la mentalité d’un collectionneur, et ne me précipite pas sur mon carnet noir pour y coucher ma nouvelle conquête, mais aujourd’hui encore j’éprouve une certaine méfiance envers qui se prétendrait incapable d’évaluer approximativement le nombre de ses amant(e)s: moins de dix, entre dix et quarante, etc.

Je parle bien ici de rencontres amoureuses et non de coïts. J’entends dire que l’écrivain Simenon a « fait l’amour » avec plus de 2 000 femmes. On ajoute qu’à certaines périodes de sa vie, il se rendait au bordel une fois par jour. Je ne conçois même pas le sens d’une pareille comptabilité. S’agit-il d’établir une typologie des cons pénétrés (en les photographiant peut-être ?). Sinon, en quoi cette litanie d’étreintes, même si je veux bien considérer qu’elles ne sont jamais strictement hygiéniques, est-elle plus glorieuse que celle des masturbations quotidiennes (bi-quotidiennes, tri-quotidiennes ?) qui émaillent la vie d’un garçon ? La réponse n’est que trop simple : séduite au dancing ou louée au bordel, la femme conquise peut figurer dans un tableau de chasse.

 

     9

 La morale bourgeoise (ceci est un peu plus qu’un pléonasme) veut qu’il existe des femmes que l’on baise et d’autres que l’on épouse. Moi qui ne peux faire l’amour qu’avec une femme aimée, je suis incapable de penser à elle pour me branler. Et d’autant moins que c’est elle précisément qui me manque et fait se tendre ma verge. Cette fantaisie de mon imagination m’oblige à convoquer pour le moindre plaisir solitaire les images de femmes entrevues ou rêvées. Il arrive que ce commerce obligé avec des inconnues me pèse.

Si par extraordinaire l’image de l’aimée s’impose dans le plaisir, je n’y puis voir que la confirmation de sa disparition réelle. Le plus charmant fantasme y gagne un goût de cadavre.

(Peut-être les femmes ont-elles davantage de dispositions pour un véritable « auto-érotisme » ? C’est ce que semblent indiquer les amies qui me disent atteindre, sans recourir à des scénarios imaginaires, un orgasme souvent associé à la vision de couleurs. Quant aux hommes, il est à noter qu’ils pratiquent fréquemment dans les bras de leurs amantes une espèce d’ »auto-érotisme assisté ».)

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 Adolescent, j’exécrais les surprises-parties. Le code qui régissait les attouchements des garçons et des filles me paraissait ridicule, et même indigne. S’il m’arrive — rarement — de danser au son d’une musique (afro-cubaine, par exemple), je demeure excessivement maladroit de ma personne, une femme dans les bras. En cinq mots comme en cent, je ne sais pas danser.

Lorsque, dans une soirée, j’en fais l’aveu aux belles cavalières qui m’invitent, je vois bien à leur grimace qu’elles n’en croient rien et me tiennent pour un butor vaniteux. Curieusement, aucune des femmes qui ont partagé ma vie, et il se trouvait parmi elles des danseuses émérites, n’a assez douté de ma gaucherie pour entreprendre mon initiation.

 

        11

 Confronté à un ensemble vide, réel ou virtuel (un appartement, une idée de roman…), je suis incapable d’en imaginer l’organisation rationnelle. J’occupe peu à peu l’espace où je vis par accumulation et association d’objets. Cela tient davantage du bric-à-brac que de l’architecture d’intérieur. Lorsque je relis l’un de mes textes, j’éprouve la même sensation de désordre familier qu’en traversant ma chambre.

 

        12

Au contraire de nombreuses innovations technologiques supposées faciliter la communication, le téléphone ne me paraît pas mériter la mauvaise réputation qu’on lui fait. Celles de mes amies qui mettent fin à une conversation sous le prétexte qu’elles « n’aiment pas parler au téléphone » (mais c’est à moi qu’elles parlent), je les soupçonne de ne pas être consciente de ce qui les gêne vraiment dans l’usage du combiné.

Mieux que la correspondance, la conversation téléphonique est un redoutable exercice amoureux : la distance physique est contredite par l’immédiateté de l’émotion vocale. La voix seule, sans l’artifice du visage. Le silence et le souffle, sans la feinte du sourire.

Je me souviens, c’était avant que la tarification prenne en compte la durée d’une communication, être resté des nuits entières à parler avec Jade[1]. Couchés l’un et l’autre, nous nous bercions de paroles. Sa fille s’était endormie, l’écouteur collé à l’oreille.

Un scrupule m’oblige à rapporter ici, toute honte bue, une prouesse dont peu d’hommes peuvent se vanter d’en avoir fait de pareilles. Je murmurais à l’oreille d’Inès des protestations d’amour certainement passionnées, et peut-être amphigouriques, lorsque je m’aperçus qu’elle avait laissé passer quelques périodes sans broncher. Je l’interrogeai ; seul le silence me fit écho. Je soupçonnai d’abord une malice et badinai gaiement. La belle ne pipait mot, mais je distinguais maintenant son souffle qui me paraissait, d’un moment sur l’autre, oppressé ou menaçant. Je craignis une fâcherie ou même un malaise… Je la suppliai de me rassurer, en pure perte. Je laisse à penser dans quelle inquiétude je me précipitai chez elle.

Elle me reçut, aussi alerte et bien disposée à mon égard que l’y autorisait le profond sommeil où l’avait plongée mon organe, et dont seul le déclic du téléphone raccroché l’avait tirée.

 

        13

 J’ai l’habitude, en parlant, de toucher mes interlocuteurs. Comme on l’imagine, cette manie inquiète davantage — dans notre civilisation septentrionale — les hommes que les femmes. La seule nostalgie que je conserve des années 70 (qu’il est convenu aujourd’hui de décrier) est celle de contacts chaleureux entre individus des deux sexes. Il était inconcevable, au moins chez les gens que je fréquentais, que quelqu’un se levant de table passât derrière votre chaise sans vous poser la main sur l’épaule. Peu de choses pensera-t-on! En effet, mais ce peu-là n’est aujourd’hui remplacé par rien.

Il semble subsister en Europe des poches de résistance dans certaines régions ou groupements humains. Ainsi, une amie de Suisse alémanique dont je m’inquiète de savoir si je l’importune par mes gestes tendres me répond-elle : « Non, j’ai une scène très caresseuse à Zürich ».

 

        14

 Inès me dit un jour au téléphone, alors que nous étions séparés et que je ne l’avais pas revue depuis huit jours : « Ma vie serait bien vide sans toi ! » C’est un de mes défauts : j’ai un tel charisme, ou comme on le dit d’un comédien une telle « présence », que l’effet s’en fait sentir tout aussi bien en mon absence, à laquelle — du coup — on s’habitue sans mal.

 

        15

Mes parents m’ont donné le prénom de ma mère, sans y voir malice semble-t-il. Est-ce l’effet d’un remords ? on ne m’a jamais désigné dans ma famille autrement que par le sobriquet de Pitche. Peu familier de la langue d’Orwell, j’ai longtemps cru que ce mot signifiait « poire », quand en vérité il est homophone de peach, la pêche, un fruit auquel il est tout de même plus facile de se voir associer.

Pitche est un petit bonhomme moustachu qui dissimule le plus souvent sa calvitie sous un chapeau melon. Créé au début des années trente par Aleksas Stonkus, dessinateur d’origine lituanienne installé en France, Pitche inspira probablement à André Daix son personnage du professeur Nimbus. C’est d’ailleurs par l’effet d’une confusion avec Nimbus — qui portait, comme moi à la naissance, un unique cheveu sur le crâne — qu’un oncle maternel suggéra de me baptiser Pitche.

Je n’ai découvert Pitche qu’en 1993, grâce à la complaisance d’A. Beyrand, connaisseur érudit de la bande dessinée. Si j’en crois les bandes que je possède, Pitche est un personnage assez mélancolique. L’une d’elles, baptisée « Nostalgie », le représente d’abord assis sur un banc, de dos, les épaules voûtées. Puis il soliloque en marchant : « C’est triste de vivre toujours tout seul ». Il passe devant un autre banc où se tient un couple enlacé, les yeux fermés sur son bonheur. L’homme porte la raie à gauche et une mèche qui rebique sur la droite. La quatrième et dernière case montre Pitche vérifiant dans une glace à main l’effet d’une perruque reproduisant cette coiffure.

S’il sourit rarement, et pour peu de temps, Pitche ne fait pas toujours rire à ses dépens : poursuivi par un mauvais garçon, il botte le derrière d’un autre qui, se retournant furieux, assomme le premier.

Bien avant de rencontrer mon totem de papier, je savais que l’on peut être drôle sans être gai.

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Extrait de l’album «Pitche trouve un ami»

 

 

        16

 J’ai longtemps détesté l’été, parce qu’il est la saison d’une prétendue « libération des corps » décrétée et illusoire. De plus, affligé d’un épiderme excessivement sensible aux rayons ultraviolets, je ne peux espérer passer inaperçu que dans une station balnéaire anglaise.

J’éprouve en maillot de bain un sentiment pénible de ridicule. N’était le navrant moralisme compensatoire de leurs habitués, je fréquenterais plus volontiers les plages naturistes.

En fait, j’aime autant être fusillé nu qu’en slip. À la rigueur, je conserverai mes chaussettes.

 

 

        17

Les gens raisonnables assurent que, sauf à manquer de cœur, on ne saurait se dispenser d’être anarchiste à vingt ans. Mais, ajoutent-ils, l’être encore à quarante est bon pour les imbéciles.

Cette maxime est généralement assenée à des adolescents par des quadragénaires qui — faut-il le dire ? — n’ont jamais entretenu de rapport ni avec la doctrine anarchiste ni même avec des libertaires de chair et de sang. Ce pieux mensonge vise à paralyser chez le jeune individu un sentiment de révolte qui embrase son âme, et dont on l’informe qu’il le mènera — par un mécanisme biologique et inéluctable — à la résignation glacée du couple et de la carrière.

Accessoirement, le locuteur se trouve doté d’un passé de fantaisie, plutôt flatteur, dont il s’autorise pour s’adresser au jeune rebelle sur un ton de répugnante familiarité. C’est en somme le truc de Ronsard : on m’a vu ce que vous êtes, vous serez ce que je suis.

Quant à moi, discernant sous le ton bonhomme la menace pesant sur l’éventuel récalcitrant, je n’ai jamais accueilli cette sentence sans un frisson. J’appréciais pourtant cet extraordinaire aveu de la pensée bourgeoise: on doit considérer la générosité comme un signe de sottise, tout juste excusable par l’inexpérience.

Je me souviens du jugement porté par un adulte de mon entourage sur les anarchistes dont le drapeau flottait dans les rues de Paris : « Ils ont raison. Ce sont des idées très généreuses, mais impossibles à réaliser. » Que l’on attende d’un être humain, à vingt ou quatre-vingts ans, qu’il admette comme une fatalité la défaite du cœur et de la raison me paraît toujours, après tant d’années où n’ont certes pas manqué les désillusions et les échecs personnels, une inacceptable incongruité.

Tout cela est bel et bon dira-t-on, mais reconnaissez au moins que le monde a changé !

Hélas ! je ne le vois que trop. En pire.

Aussi, anarchiste à vingt ans, c’est trop peu dire que je le demeure aujourd’hui, la quarantaine passée. Je le suis plus que jamais.

 

        18

Je croyais me souvenir que nous avions disputé s’il convenait ou non de mettre des enfants au monde, dans ce monde, mais Salomé m’assura dix ans plus tard que notre querelle avait, comme nous marchions sur cette route de Dordogne, un motif plus immédiat : elle voulait un enfant de moi. Chacun est demeuré sur ses position s; Salomé a deux filles ; je me suis fait vasectomiser.

Le jour dit, dans cette clinique de la région parisienne, j’étais le plus jeune des patients, tous pères de famille, poussés sur le billard sans ménagement par des épouses lassées d’assumer seules la contraception du ménage.

Sans doute entrait-il dans ma résolution d’alors un peu des naïvetés de l’époque. Il ne manque pas d’enfants de par le monde, n’est-ce-pas ? et mes amies elles-mêmes en faisaient et en font toujours de temps à autre, le plus souvent par « hasard consenti ». Jade m’avait même proposé de m’en offrir un ! Mais, que s’en mêlent ou non des géniteurs importuns, les femmes gardent jalousement le fruit de leurs entrailles. Nous ne sommes pas chez les Nègres, que Diable !

La plupart des humains engendrent dans une espèce d’idiotie hormonale qui leur interdit de réfléchir le moins du monde au sens et à la portée de leur acte. À tout prendre, je préfère d’ailleurs le coup de reins de hasard, et de désir — qui sait ? — au « projet d’enfant » aseptisé, calendrié, et dûment visé par l’analyste de Madame.

Le plus terrible est d’imaginer mon fils (ou pire encore ma fille) :

— Dis-moi, père, ôte-moi d’un doute. Tu savais que c’était comme ça ? (geste vague et large) et tu m’a fait venir pour découvrir ça ?

Et quoi répondre ? qu’au bois d’Chaville y’avait du muguet ?

On m’avait naturellement objecté le caractère irréversible de l’opération, mais c’est précisément ce qui m’a décidé à la subir. Je voulais me couper les ponts. Je ne l’ai jamais regretté depuis. Non que de délicieuses postulantes ne se soient présentées dans ma vie, mais je me demande encore quel genre d’enfant aurait mérité un père comme moi !

Tout de même, ce n’est qu’à 40 ans passés que j’ai compris que je ne pouvais désormais proposer à une femme de trente ans de partager ma vie durablement si elle n’a déjà comblé son désir de maternité avec d’autres…

Ces enfants, vivants ou à naître, ont une façon particulière de n’être pas de moi. Chaque fois qu’une amie m’adresse le faire-part d’une naissance, me viennent aux lèvres les paroles de Brassens:

« Et, moi, j’ai tété leur mère

Longtemps avant eux…

Le bon dieu me le pardonne,

J’étais amoureux !

Qu’il me le pardonne ou non,

D’ailleurs… »

 

        19

Je ne supporte pas d’entendre une femme pour laquelle j’éprouve de la sympathie dire à un homme pour lequel je n’en ai aucune : « Je ne sais comment vous remercier ? »

 

        20

Je n’aime guère l’amour au réveil. Non que l’érection du matin me rende chagrin, mais elle ressortit davantage au réflexe qu’à l’inclination. D’une manière générale d’ailleurs, je la considère comme une indication, que je reste libre d’interpréter à ma guise. L’idée d’enfiler la femme aimée à chaque fois que je bande me semble assez vulgaire. De même, je peux la croiser sans lui enfoncer un doigt dans l’œil ; je ne dis pas sans y penser !

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        21

J’avais rejoint Édith au Puy pour y passer avec elle l’été 79. Lorsque je la revis nue, je trouvai à sa poitrine un volume inhabituel. Craignant — non sans raison — que je renonce à mon voyage, elle s’était abstenue de me prévenir qu’elle était enceinte. Le rendez-vous pour l’avortement était fixé à quelques jours de là.

Rien n’aurait pu me navrer ni m’humilier davantage que d’avoir à assumer la muflerie d’un crétin et l’inconséquence d’une amante. Certes, ma vasectomie ne réglait pas son propre problème de contraception ; tout de même, je ne m’étais pas fait ouvrir les couilles au scalpel pour accompagner mes amies dans les services d’IVG des hôpitaux, pendant que les pères putatifs se baguenaudaient.

Je me suis battu pour le droit à la contraception et à l’avortement sans condition. La législation française actuelle, relativement libérale, est remise en cause chaque jour — dans l’esprit et dans la lettre — par la pratique médicale hospitalière (je pense à Inès, avortée à l’hôpital en 1993, sans anesthésie). Elle le sera tôt ou tard au parlement, et tout sera à recommencer. je ne vois là aucune raison de taire la vérité : si l’avortement n’est pas un « assassinat », c’est à coup sûr un malheur, un moindre malheur peut-être, certainement pas une formalité hygiénique. Je trouve à ce propos dans le Manifeste pour une mort douce de Jaccard et Thévoz l’affirmation suivante : « Aujourd’hui, l’avortement est devenu aussi banal et inoffensif pour les adolescentes qu’un goûter dans un salon de thé à la mode. » Dérisoires salauds ! Même pour les fillettes de riches que Jaccard se flattait de lever à la piscine Deligny, cela n’a jamais été vrai.

Mais reportons-nous au Puy-en-Velay, pour y admirer l’effet d’une merveilleuse télépathie des organes. Édith avortée, je fus affligé d’une sévère grippe intestinale. Faut-il incriminer les effets à long terme d’un traitement antibiotique maladroit ou bien mon ventre porte-t-il le deuil rageur de cet enfant non-voulu ? Toujours est-il que j’éprouve, depuis, la plus grande difficulté à digérer certaines choses. La nourriture en particulier, et en général l’existence.

Mon image de dandy — libertaire et libertin — est assez forte, je pense, pour que je puisse sans risque confesser me coucher deux cent soixante-dix soirs par an avec une bouillotte sur le ventre, sans même parler des centaines d’hectolitres de Lactéol du Dr Boucard que j’ai absorbés en quinze ans. On croira que je plaisante…

 

        22

 Je vis dans une solitude relative, dont je dois reconnaître que je ne suis pas complètement innocent. Comme me le faisait remarquer — pour le déplorer — un de mes éditeurs, je n’invite pas à la familiarité.

En dehors d’un minuscule cercle d’intimes, les gens que je rencontre s’habituent si bien à mes refus polis (deux suffisent) qu’ils oublient rapidement de me convier à leurs fêtes ou même à d’innocents dîners en ville. Encore un peu, on s’étonne auprès de moi de mon absence dans une soirée dont personne ne m’a averti. La prochaine fois, on ne me préviendra pas davantage, persuadé que si je manque à l’appel c’est pour une raison si excellente que je l’ai certainement choisie moi-même. Avec cela, on me suppose plus volontiers couvert de jeunes maîtresses qu’occupé à me branler devant un film érotique de série B. Je n’ai jamais dissimulé, pourtant, l’usage neuroleptique que je fais du petit écran.

Je crains que beaucoup des subtilités de la vie sociale civilisée m’échappent. Ainsi ai-je fait l’observation suivante, que je livre pour ce qu’elle vaut : à chaque fois qu’une de mes connaissances a insisté pour me présenter un tiers, en affirmant qu’elle cédait aux instances de ce dernier, j’ai pu vérifier que c’était une affabulation.

Autre chose : l’usage répandu dans de nombreux milieux qui veut qu’un homme puisse et doive embrasser une personne du sexe pour la saluer, et ce dès la première rencontre, m’est toujours apparue ridicule et obscène. J’ai pour habitude de tendre la main aux dames et ne m’autorise davantage que sur invitation expresse.

 

        23

Je ne sais pas conduire. Chaque fois que je séjourne dans ma maison bretonne, devant laquelle le TGV — qui n’est pas un train — passe désormais sans s’arrêter, je vérifie que les prix des denrées alimentaires sont trois plus élevés au village qu’à six kilomètres de là (mais il n’existe pas de transports en commun !), et je me promets de régler la question le mois suivant. Le temps passe, et la perspective d’être examiné par un gendarme en retraite affaiblit mes bonnes résolutions.

En outre, comme il n’est question ni de construire des voitures moins rapides ni de froisser le lobby viticole, le gouvernement se borne à réformer chaque année le permis de conduire pour le rendre plus difficile à obtenir. Ces mesures, d’aucun effet sur la mortalité automobile, ont la fonction symbolique d’une semonce par laquelle les autorités rejettent l’entière responsabilité du massacre sur les futurs conducteurs : « Vous l’aurez voulu ! »

Du coup, j’hésite.

 

        24

 En marchant dans les rues de Paris, je regarde les femmes. Je les regarde marcher lorsque je circule en voiture ou en autobus. Dans le métro, je choisis mon wagon en fonction des femmes aperçues au passage de la rame ou de celles qui attendent sur le quai. Combien de fois ai-je renoncé à une séance de cinéma pour m’asseoir simplement à la terrasse d’un café d’où regarder les femmes qui passent !

Mon plaisir est d’autant plus grand que je me trouve en compagnie d’une amie de cœur qui apprécie, comme moi, la contemplation des femmes. Je reste disposé à voir un homme que l’on me désignerait, mais il en est si peu d’émouvants (quelques vieillards pourtant, et de jeunes adolescents aussi). Aux côtés d’une femme, mon regard sur les autres femmes est apaisé, limpide. Je n’attends ni ne tente rien.

Hors l’espace particulier que créent dans la rue la fête et l’émeute, il est extrêmement rare que j’adresse la parole à une inconnue. « Fais-les rire » recommandent en chœur la sagesse masculine et les magazines féminins. Moi qui peux faire rire aux larmes mes amies, ce conseil me pétrifie de honte. Je préfère passer mon chemin ; je ne chasse pas. Sur les trois femmes qui ont osé m’aborder dans la rue, une seulement est devenue mon amante (« Vous dansez ? » m’avait-elle demandé dans la salle des pas perdus de la gare St-Lazare).

Je me prends d’amour, par ordre croissant d’occurrences, pour les actrices de cinéma, les caissières de magasin, les femmes à vélo, et les serveuses de restaurant.

(Mon attention fut attirée sur les cyclistes du beau sexe par une familière de ce mode de transport. Elle était l’objet, m’assurait-elle, de cent fois plus de sifflets, quolibets et gestes obscènes dans cet équipage qu’en circulant à pied. Même si sa vitesse est très supérieure à celle de la plus farouche traceuse, la femme à vélo se voit de beaucoup plus loin ; on peut l’observer plus à son aise et plus longtemps. Ajoutons que le mouvement du pédalier met ses jambes en valeur, tandis que l’effort colore ses joues du plus naturel des fards. On la croirait offerte sur un présentoir.)

 

        25

 Je n’ai pas de « type de femme ». Des attendrissements particuliers, peut-être, mais à quoi bon les faire entrer de force dans une série de types et de sous-types, emboîtés comme poupées gigognes ? Faudrait-il d’ailleurs considérer les femmes connues (combien de rondes, de brunes, de callipyges) ou bien des préférences abstraites ? Une femme de chair et de sang peut m’inspirer un fantasme érotique, précis et violent. Les lèvres rouges de Justine, j’ai littéralement ressenti leur pression sur mon sexe lorsqu’elle m’a souri dans ce café. Mais je ne m’imagine pas rechercher la compagnie d’une femme parce qu’elle pourrait m’aider à satisfaire une abstraite fantaisie esthétique, le contraste d’une peau noire contre la mienne par exemple.

Je porte une attention passionnée au corps de l’amante que j’étreins. Puis je l’oublie. Je n’ai pas la mémoire des corps. Les visages seuls me restent et me hantent. À vingt ans de distance, je conserve le souvenir sensible d’un regard, de l’inflexion d’une voix, d’un rire. Mais la forme du sein, le galbe des fesses, le sillon de la nuque, je ne les retrouve que sur les photographies, lorsque j’en possède.

Parfois, songeant au visage d’une femme que je connais depuis peu, je crois découvrir qu’il peut s’obtenir par superposition de deux, parfois de trois visages d’anciennes amours. C’est une illusion d’optique, invérifiable, mais aussi une indication: le présent se fait de l’accumulation et de la combinaison subtiles d’éléments du passé. On est loin d’un « type » compulsivement recherché et reproduit.

Curieusement, ce défaut de repères semble inquiéter, voire irriter certaines femmes. Plusieurs, observant des photographies de mes amies, m’ont fait remarquer sur un ton piqué ou envieux que je n’avais décidément choisi d’aimer que de jolies filles !…

 

        26

Je comprends mal l’enthousiasme que suscitent certains phénomènes biologiques et sociaux. Je n’éprouve ni admiration ni envie devant ce vieillard qui, à 75 ans, se baigne chaque jour dans l’Atlantique, bêche son potager ou entreprend des études d’histoire de l’art (si nécessaire, rayer les mentions inutiles). Que l’on m’entende bien : le cas échéant je piquerais volontiers une tête en sa compagnie, et tant mieux s’il peut m’en apprendre de belles sur le monstrueux de Viroflay* ou L’origine du monde**. Dans l’attente de cette rencontre, qu’on me foute la paix avec les ancêtres toujours verts ! Ce sont les grabataires qui m’étonnent.

Il y aussi l’histoire de l’ancien artisan, relieur ou potier, provincial d’origine modeste, qui devient — sans bagage universitaire — directeur d’un théâtre subventionné et incarne la réussite et le mérite dans l’union parfaite du manuel et de l’intellectuel.

— Ça donne un rapport particulier avec la matière, tu vois !

Je ne vois pas, non, mais je sens, distinctement, un oreiller me pousser derrière la tête.

* Une variété d’épinard.

** Un tableau de Courbet représentant l’abdomen et le sexe d’une femme.

 

        27

 Je lis comme j’écris, pour retarder la venue de ma mort. On ne dérange pas un homme qui lit.

Certains lecteurs méticuleux s’interdisent d’entamer un nouveau livre tant que le précédent n’est pas lu, refermé et dûment rangé à sa place sur les étagères de la bibliothèque. J’aurais trop peur, en les imitant, de lui donner l’éveil ! Et pourquoi pas aussi accrocher un calicot à la fenêtre : « Je suis à vingt pages de ma fin, la clef est sous le paillasson » ! Ah non ! je ne suis pas le genre d’homme à me rendre sans combat, absolument pas ! Des livres, j’en entame sans cesse, je suis obligé de les écarter du pied pour entrer dans mon lit; parfois même il s’en glisse entre les draps ; ils me gênent un peu, mais je ne les chasse pas, on ne sait jamais…

Je suis un acheteur glouton, mais un lecteur musard. Aussi n’ai-je pas à forcer ma nature pour conjurer le pire : n’avoir plus rien à lire ! C’est par goût que je flâne de page en page, ou pour mieux dire, que je bouquine. J’emploie ce terme en raison de son charme, et non — comme souvent dans la langue familière — par euphémisme. « Je bouquinais », répondra la lectrice, modeste et presque gênée, au fâcheux qui l’interrompt. Supposée plus anodine, une telle déclaration doit être reconsidérée à la lumière du deuxième sens du verbe. On dit, en effet, du lièvre et de la hase accouplés qu’ils bouquinent. N’est-ce pas l’autre manière, la meilleure peut-être, de faire patienter la mort ?

Si m’en croyez, bouquinez à loisir ! Mais, ayez toujours soin de courir — au moins — deux livres à la fois !

 

        28

Tous les six ou sept ans, dans une salutaire explosion de colère, je réduis en miettes le contenu de mon appartement. Je vais d’abord au plus facile, vaisselle, miroirs, sous-verres… Puis je passe aux bibelots plus résistants et aux meubles; ces derniers exigent l’emploi d’une hache ou d’une masse.

Cette habitude, outre qu’elle détourne ma colère de la jeune femme qui l’a suscitée (ce qui suffit, dans la plupart des cas, à lui sauver la vie) fournit l’avantageux prétexte à un rangement en profondeur, d’une indiscutable nécessité chez un célibataire comme moi, trop enclin à accumuler les objets. N’est-ce pas d’ailleurs un heureux retour des choses que mes compagnes me secondent à leur manière, toute de tact et d’effacement, dans ces tâches ménagères auxquelles, convenons-en, l’homme le plus résolument moderne est toujours tenté de se dérober.

C’est par surcroît l’occasion d’enrichissantes réflexions sur la vanité des entreprises humaines. Ainsi ai-je pu observer l’extraordinaire résistance de l’infiniment petit à mes prétentions de nettoyage. De minuscules morceaux de verre, effilés comme lames, semblent remonter des profondeurs insondables de ma moquette, trois ans après un séisme dont j’avais pourtant fait disparaître les traces grâce à un aspirateur d’un nouveau modèle, aussi puissant que dispendieux. Pour ne rien dire de ce cheveux, d’un roux flamboyant, qui accroche soudain les rayons du soleil matinal et mon regard, quand sa propriétaire ne m’a pas honoré d’une visite depuis plusieurs années.

 

        29

Mémoire. — Se plaindre de la sienne, et même se vanter de n’en pas avoir. (Flaubert, Dictionnaire des idées reçues).

Pour défaillante qu’elle soit aujourd’hui, ce n’est pas de ma mémoire que j’aurais à cœur de me plaindre, mais plutôt de ceux qui l’ont mutilée. J’avais, enfant, ce qu’il est convenu d’appeler une bonne mémoire. J’affirme que l’on m’a tant fait apprendre de récitations, de résumés et d’imbéciles leçons que ma mémoire s’est peu à peu rétractée pour échapper au flot d’insanités qu’on prétendait lui imposer. Douze ans de scolarité ont produit cet extraordinaire mécanisme d’autodéfense : j’oublie presque instan­tanément ce que je lis et ce que j’entends. Il ne m’appartient plus, hélas, de faire jouer le fatal ressort dans les seules circonstances où l’on me débite des fadaises ! Quoique fort douillet, et par là sensible à la torture, j’aurais fait un bon clandestin, un espion sûr, au lieu que je suis contraint, dans mon activité d’écrivain et de chercheur, de tout vérifier à chaque instant. Je vis sous la dictature des sources et de la documentation, des dizaines de milliers d’articles, de notes, livres, brochures, journaux et pièces diverses, au milieu desquelles je patauge des heures, des mois, avant d’oser écrire une ligne.

Quant aux chiffres, je ne les retiens pas parce que je ne les comprends pas. Déjà en classe, j’avais tout faux lorsque je levais mon ardoise. Me voilà incapable de retenir le prix d’un objet, le montant d’un salaire, la durée d’un voyage, l’âge du capitaine et celui de ma petite amie. J’aimerais me souvenir aussi que Freud n’a vendu que 351 exemplaires de L’interprétation des rêves durant les six premières années de sa diffusion. Mais je l’oublie.

Je ne mémorise pas davantage les paroles des chansons, infirmité d’autant plus agaçante pour moi et pour mes proches que je chante volontiers. Plutôt qu’un répertoire, j’interprète donc en permanence une espèce de pot-pourri qui emprunte ici un couplet, là un refrain.

Il m’arrive même, mais je soupçonne ici d’inavouables raisons, d’oublier le prénom d’une personne que je connais parfaitement à l’instant précis de la présenter à une autre.

 

 

        30

Parmi les rêves réguliers que m’inspire Béatrice figure celui-ci. Je suis assis à la terrasse d’un café de Barcelone ; j’écris quelques mots sur une carte postale que je lui destine : Estoy en Barcelona. Je ne sais si elle se souviendrait m’avoir promis de m’y emmener ; j’éprouve toujours comme une injustice supplémentaire que la fin d’un amour délie les amants de leurs promesses de voyage.

Je connais le début d’une chanson : « Il faudrait le courage de partir pour partir, vers les villes dont les noms éclatent dans les livres comme des feux de Bengale… » Est-ce bien du courage ? de l’énergie en tout cas. Seules mes amantes ont pu me faire croire que je saurais la trouver. Infiniment casanier malgré elles, je caresse la mappemonde en rêvant de villes promises, que l’oubli d’un serment m’interdit désormais. Je doute d’aller jamais à Barcelone, si une femme ne m’y accompagne ; je n’y verrais que Béatrice.

« Ne serait-ce que pour te changer les idées ! » insiste Jade, que rien ne ferait quitter sa maison, mais qui s’agace de me voir suspendu aux lèvres closes d’une jolie bayadère. Sade avait raison de dire : « Ça n’est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres » ; et moi, ce ne sont pas mes idées que je veux changer…

 

        31

Je relis une lettre de Joséphine, datée du 14 décembre 1982 : « Mon cher couscous… »

En effet, certains jours, certaines années devrais-je dire, je ne saurais décrire plus exactement la perception que j’ai de moi-même qu’en évoquant le couscous.

J’avais trouvé une fois sur un pot de fromage blanc (si mes souvenirs sont bons) une de ces vignettes colorées, offertes avec un produit alimentaire et que les enfants sont invités à réunir dans un album.

L’animal dont la photographie figure au recto n’est guère gracieux ; une tête ronde, des yeux noir d’encre, presque complètement dépourvus de pupilles ; un museau obscène et une queue de Marsupilami ines­thétiquement roulée sous l’abdomen. Je n’ai pas honte de le dire, j’ignorais tout du couscous ! Voici donc pour l’édification de mon lecteur les passages du texte occupant le verso de la vignette qui n’ont pas été endommagés lorsque je l’ai décollée du pot :

« Le couscous vit en Australie, c’est un des mammifères les moins ordinaires qui soient. […] C’est un grimpeur né, qui passe toute sa vie sur les arbres. Il y naît et y meurt, sans jamais descendre jusqu’au sol. […] Le couscous possède une longue queue préhensile, dont l’extrémité peut s’enrouler autour des branches, ce qui assure à l’animal une sécurité supplémentaire. Lorsqu’il se repose, il la tient enroulée en spirale, aussi serrée qu’un ressort de montre. [Le parallèle s’entend ici de manière purement métaphorique.] Bien qu’il vive solitaire ou par couples, le couscous rencontre parfois un congénère […]. D’apparence calme, il devient alors coléreux et se fâche. Il apostrophe son voisin d’un chapelet de grognements et d’aboiements très sonores. L’autre couscous fait de même. […] les couscous se séparent le plus souvent sans se battre. Le couscous ne se déplace que pour chercher sa nourriture. Le reste du temps, il se tient adossé à une branche ».

 

        32

Mes façons désuètes ont des mobiles tout égoïstes. Je ne m’efface devant une femme que pour surprendre un sourire, entendre le son de sa voix lorsqu’elle me remercie. Ne s’exagère-t-on pas, d’ailleurs, l’influence de la bonté ou de l’éducation dans les comportements civilisés ? Les vieilles dames qui, dans le métro, se lèvent à mon approche et m’abandonnent leur place, agissent-elles vraiment par politesse ? Allons ! chacun obéit à ses désirs et à sa peur.

Il m’est arrivé, dans l’espoir d’une rencontre, de m’exposer davantage qu’à tenir la porte à une inconnue. J’ai envoyé une première annonce à Libération en août 1980 (parue dans Sandwich, le supplément que publiait alors ce quotidien chaque samedi):

« Dieu [le titre n’est pas de moi]. Elle ne croit ni à Dieu ni en l’homme, ni en la révolution. Insoumise, elle n’appartient à personne, à aucun parti, à aucun mec. Avant de se tuer, si nécessaire, elle se bat pour vivre. Elle aime peut-être les gosses, mais ne veut pas en mettre au monde, dans CE monde. Elle ne vit pas en couple, fût-il “ouvert”. Elle a une vingtaine ou une trentaine d’années et pas d’illusions (le boulot sympa, la fac chouette). Je ne sais pas son visage, je ne m’en moque pas. Il y a des visages qui m’émeuvent plus que d’autres, je préfère toujours la beauté de l’intelligence. Si tu te reconnais, écris-moi. Même pour dire simplement : j’existe, ça me rassurera. Pour moi, les exigences de ma tendresses suffisent à me situer pour l’instant. »

Je rencontrai une demi-douzaine de correspondantes sur la trentaine qui s’étaient manifestées. En plus de Djemila — qui est toujours de mes amies — je conserve un souvenir particulier des anonymes qui prirent la peine de m’adresser un clin d’œil. Carte postale postée de Biarritz : « J’existe. Baisers. Chloé. » Mot posté de Paris Xie : « J’existe… mais ça ne me rassure pas. Tendresses. Isabelle. » Comme on va le voir, pareils gestes gratuits sont tout à fait passés de saison.

Je publiai ma deuxième annonce à la mi-décembre 1984:

« Nous ne nous aimerons peut-être pas. Ce qu’il faut de rage, de tendresse, pour se chercher encore dans ce monde marchand “branché” (m’évoque : chaise électrique, acharnement thérapeutique). Femme, je ne sais pas ton visage. Sans le charme de l’intelligence insoumise, ta beauté ne serait qu’un rôle. Nous ne nous aimerons peut-être pas. Le merveilleux se prévoit-il ? Seule la résignation est méprisable. »

Je reçus une vingtaine de réponse, et connus Flore.

Lorsque je rédigeai ma dernière annonce, en avril 1991, le même quotidien qui avait accueilli les deux précédentes tarifait désormais ses services, et fort cher. Est-ce pour cette raison ? chacun devenant, au sens télévisuel, son propre « annonceur », il me semblait que les textes publiés se répartissaient plus étroitement entre l’anthropométrie génitale et la publicité matrimoniale. Mes pires craintes se virent confirmées, dans un registre comique cependant.

« 200413 Soutiens-moi, guéris moi, femme, car je suis malade d’amour. Que ta main gauche soit sous ma nuque et que ta droite m’étreigne. J’ignore ton visage : j’exige l’esprit. La vraie beauté est rebelle. C’est encore le règne de la morale, de l’abaissement et du travail. Que le temps vienne où les cœurs s’éprennent ! Conspirons ! Fêtons l’amour ! (Claude). »

Est-ce ma traduction trop libre du Cantique des cantiques ? ou son accolement à Rimbaud ? Je reçus deux réponses.

L’une émanait d’un aimable garçon, probablement myope, en tout cas malade d’amour — selon son propre aveu — au point, disait-il, d’avoir « la phobie de céder au charme d’une femme ». Avec la meilleure volonté du monde, qu’y pouvais-je ? L’autre me donna l’occasion de me faire raccrocher au nez par une dame acariâtre qui s’offusqua de ce que je lui demandai la raison pour laquelle elle m’avait écrit…

On comprendra qu’il m’arrive de ricaner lorsque les crétins du Nouvel Observateur diagnostiquent, « après les années sexe » (où ça ? quand ?), le retour des sentiments.

 

        33

Je pardonne presque toujours leurs offenses aux femmes que j’aime. Regardent-elles cette disposition à la mansuétude comme la preuve d’un manque de caractère ou plutôt d’une immense prétention ? je ne saurais le dire.

 

        34

J’avais à maintes reprises entendu Joséphine vanter ma beauté « fière et hautaine », sans prendre l’expression trop au sérieux. J’eus l’occasion d’y resonger dans une circonstance assez déplaisante.

Un soir de mars 1982, trois gardiens de la paix m’interpellent dans un couloir de métro de la station Montparnasse. Classique contrôle d’identité au faciès, toujours pratiqué avec la bénédiction d’une gauche récemment arrivée aux affaires. D’excellente humeur ce soir-là, je refuse poliment de céder aux instances des cognes et reste sourd à la touchante histoire qu’ils improvisent d’une anonyme vieille dame qui se serait presque fait voler son sac par un individu qui, justement, me ressemble comme un frère… Cet agnosticisme me vaudra seize heures de détention dans une cage grillagée, l’interdiction de prévenir ma famille qui m’attendait pour dîner et une fouille à corps.

J’étais, sans le savoir, en « garde à vue n° 2 pour outrage à agent par attitude ». Pour ne figurer nulle part dans le code pénal, la formule n’en est pas moins savoureuse. Or, et c’est ici — bien tardivement j’en conviens — que je rejoins mon propos initial, il fallut aux pandores caractériser a posteriori l’attitude outrageante qu’ils me reprochaient. J’avais en effet porté plainte pour « arrestation illégale » et « séquestration arbitraire ». Mal revenus de leur surprise de n’avoir pas été, comme à l’habitude, traités d’enculés ou de fascistes, ils ne songèrent pas à mentir.

Extraits des dépositions des gardiens de la paix devant le magistrat instructeur :

Gardien G. : « Il y avait bien outrage, car son attitude, son comportement étaient méprisants malgré que tout soit resté très courtois. […] J’insiste sur le caractère méprisant de cette attitude négative qui tend à affaiblir notre autorité. En l’espèce, nous avons été obligés de quitter notre tâche primordiale. »

Gardien R. : « Dans la salle, nous avons continué à parler avec lui pour l’inviter à nous présenter ses papiers, chose qu’il a refusée ; d’ailleurs, il ne nous parlait même pas, il nous tournait le dos. »

Gardien T. : « Je tiens à vous dire que je qualifie d’outrage de M. Guillon à notre encontre, par une attitude qui a consisté [sic] notamment à nous tourner le dos lorsque nous lui posions des questions et à se montrer hautain tout en restant courtois. […] Je lui ai même expliqué un petit peu comment nous travaillions […] il s’est montré d’un mutisme total. […] Cette personne nous a posé problème. C’était la première fois que j’étais dans une telle situation. »

J’imagine ce qu’aura de choquant pour mon lecteur l’hypothèse que la vérité puisse sortir de la bouche de trois poulets de rencontre, mais comment ne serais-je pas troublé de reconnaître les mêmes expressions dans leurs bouches et dans celle d’une amie de longue date, prompte à chanter mes louanges ?

 

        35

J’eus beau expliquer à Inès qu’aucune femme avant elle ne m’avait autant menti, et que d’aucune autre qu’elle je ne l’eusse enduré, elle n’en crut rien, ou presque. Exemple accompli du caractère civilisé, dont elle poussait certains traits à la caricature, Inès tenait la vérité pour une chimère, mais en ressentait chaque jour la menace triviale contre l’intégrité de son corps et de son esprit. Pour s’en garantir, elle s’enveloppait d’un filet sans cesse tressé de mensonges positifs et de silences coupables, dont elle était la première dupe. Comme si, vraiment, la vie ne pouvait être vécue qu’au prix d’une perpétuelle dérobade devant la réalité tangible, que — pour mon malheur — j’incarnais à ses yeux. Chacun de ses progrès dans la vérité me causa des souffrances, auxquelles bien sûr, elle ne croyait qu’à demi lorsque je lui en faisais récit.

J’avais toujours jugé plus simple de m’en tenir à la vérité ; il me semblait même que c’étaient les autres qui encouraient tous les risques en me mentant. Le seul défaut de cette manière de voir est de n’être partagée par personne. Or, sauf au moine ou au prophète, une vérité qui n’est pas reconnue pour telle n’est d’aucune utilité.

Dans notre civilisation, la vérité n’est splendide que révélée. Elle n’est pas   tolérée dans les rapports humains. Combien de fois suis-je passé pour un insensé aux yeux d’une femme à qui simplement je livrais mes sentiments ? L’essentiel de mes sentiments, devrais-je dire, puisque soit délicatesse, soit timidité, je me garde de tout révéler de mes pensées. Mais ce monde a si bien élevé ses habitants dans l’apparence et la dissimulation que mon « goût de débusquer de petites vérités silencieuses » (selon l’expression de Joséphine) suffit à me faire passer pour un monstre d’exigence, froid et rationnel, incapable de tact.

Comme je m’exprime fréquemment de manière plaisante, il arrive que mes interlocuteurs s’attachent davantage à la forme de mes propos, qui leur évoque quelque obscure parabole, qu’à leur sens explicite qui paraît incroyable de trivialité.

On retiendra donc que dire la vérité est encore le plus sûr moyen de n’être pas cru, et mentir un effort inutile.

 

        36

Au mitan de notre histoire, Salomé et moi vivions dans une chambre de bonne qu’occupait toute entière un large lit à deux places. Déjà je n’aimais guère être collée à elle, sinon dans les instants de détente qui amènent le sommeil. Ce fut un luxe de disposer plus tard de trois pièces et de deux lits. Je pris l’habitude d’abandonner le plus grand à mes amantes. Je les berçais, puis je rejoignais ma chambre où je lisais longtemps, savourant le plaisir de veiller sans le troubler le sommeil de ma bien-aimée. Quand des amies se plaignirent de cette singularité, j’avais si bien pris l’habitude de dormir seul que j’étais incapable de trouver le repos dans un lit habité. Je ne parle ici que de la nuit; dans la journée, j’aime le sommeil partagé qui suit l’amour, et dont je me rappelle tous les rêves.

Combien de fois me suis-je levé aux aurores pour dormir seul quelques heures, après une infructueuse et épuisante tentative en duo (je me tourne et me retourne comme un chien de prairie qui tasse sa couche ; j’ai peur de réveiller la dormeuse ; j’étouffe de chaleur ; je me lève pour pisser…) !

Lorsque Lou insistait pour rentrer chez elle à 4 h du matin, je la raccompagnais sans oser protester. J’ignorais — parce qu’elle n’en disait rien — qu’elle eût volontiers passé le reste de la nuit dans mes bras. Mais je lui avais parlé une fois de ma difficulté à dormir dans le même lit qu’une femme, et elle se l’était tenu pour dit. Ce n’était pas la première fois qu’une amie enregistrait comme principe intangible telle infirmité ou manie que je n’avais avouée d’emblée que par honnêteté. Je ne sais de quel poids fut ce malentendu dans notre séparation, mais il m’a coûté des larmes de sang. Même par la suite, lorsque j’eus passé maintes nuits à ses côtés, je ne pus la convaincre que l’émotion que j’éprouvais en sa présence compensait largement le moindre repos que je prenais.

C’est pourtant d’une nuit commune que je conserve l’un des souvenirs les plus tendres de ma vie. En Bretagne, nous dormions dans la même chambre sur des matelas posés à même le plancher. Comme je m’étais glissé contre elle et que j’allais l’embrasser, elle éclata de rire dans son sommeil. Elle posa ses mains sur mes cheveux d’un geste assuré, mais si ample qu’on l’eût dit exécuté au ralenti. À cet instant, rêve et veille confondus, je me sentis comme jamais accueilli.

 

        37

J’ai hérité de ma grand-mère quelques actions d’une chaîne de supermarchés, qui me rapportent un peu moins de 20 000 francs de dividendes annuels. Sans doute, suis-je bien aise de n’avoir pas à avouer une plus importante compromission avec la Bourse. Néanmoins, l’expression « petit porteur » m’a toujours paru désobligeante.

 

 

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        « L’amour est fort comme la mort » ; Cantique des cantiques (VIII, 6).

Je le croyais. Je ne doutais pas pouvoir me montrer à la hauteur de cette vérité d’évidence. Et le jour vint où je rencontrai une jeune femme[2] dont j’appris aussitôt qu’elle portait dans son sang l’un des virus susceptibles de déclencher le Sida. J’hésitai quelques jours avant de lui téléphoner, mais elle me plaisait et je détestais l’idée de capituler devant quoi que ce fût d’extérieur au sentiment que j’éprouvais. L’amour saurait bien imaginer de nouvelles ruses… Pourquoi ne pas voir par exemple dans les précautions à envisager une contrainte capable de sublimer le désir comme la contrainte littéraire stimule l’écriture ? L’idée s’avéra d’ailleurs séduisante, et nos plaisirs s’accommodèrent allègrement d’une hygiène de bloc opératoire. J’ignore combien de temps aurait duré l’histoire en de plus paisibles circonstances. Peut-être pas davantage… Elle pensa que mon désir avait décliné par crainte de la contamination. Au vrai, il s’était épuisé dans d’incessants rêves de mort. Mais c’était sa mort à elle que je rêvais la nuit, au point de ne pouvoir évoquer son image que brouillée par l’idée révoltante d’un « sursis ». Jolie défunte, honteuse défaite.

Jamais, depuis le recul de la syphilis, le monde n’avait su se glisser si exactement entre les muqueuses des amants pour y corrompre l’idée de l’amour. Cette horreur est malheureusement consentie par le plus grand nombre. Certaines de mes amoureuses n’ont accepté les préservatifs que parce qu’elles connaissaient mon aventure. Elles accepteraient tout aussi bien de n’en pas utiliser. En cela modernes, dérisoirement modernes, elles se protègent sans faiblesse contre le risque d’une grossesse non-voulue, c’est-à-dire — est-ce à moi de le rappeler ? — contre un risque de vie, mais prennent gaiement à l’occasion le risque d’une contamination mortelle.

La jeune femme d’aujourd’hui consent à avaler sa pilule quotidienne, mais c’est le maximum dont elle est capable pour accepter ses désirs. La pilule ne se voit pas, elle n’est pas contrainte d’en parler à son nouveau prétendant, qui — lui — s’en moque éperdument. Pour paraphraser une chanson de Ray Ventura : sucer la queue d’un homme, ça s’fait, mais lui parler de c’qui en sort, ça, ça s’fait pas ! Comme si l’on parlait, d’ailleurs, de quoi que ce soit ! Comme si ce que les amants commettent, ils pouvaient le commettre sans se mentir, chacun à soi-même, et l’un à l’autre ! Comme s’ils pouvaient supporter, pitoyables aveugles, de connaître qu’ils ne sont pas nus sous prétexte qu’ils ont arraché leurs dessous de comédie !

Ou bien le risque de mort est nié ou bien il est tout bonnement supposé attester l’existence du désir et de l’amour. D’ailleurs, comment penser, la chatte humide et sous les yeux d’un homme, à ce qu’il est d’autre que cette flatteuse tige tendue vers vous. Les hormones sexuelles n’ont-elles pas la vertu d’abolir le temps, la réalité ? N’inhibent-elles pas les capacités cérébrales ?

Nous en sommes là. Chaque victime du SIDA confirme que la « modernité » et l’ « évolution des mœurs » sont des jeux de mots sur la honte et le malheur. Hier, on vivait mal de vivre sans amour, mais voilà qui est plus cruel : on meurt de ne savoir ni faire l’amour ni en parler.

D’ici quinze ans, certaines de mes amies seront mortes, de la plus sotte façon. Je leur en veux déjà.

 

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Avec l’exclusivisme amoureux, la valeur de l’argent est sans doute dans ce monde le tabou dont la transgression réserve le plus de périls.

Je n’accorde aucune valeur à l’argent. Il m’est arrivé de n’en pas avoir et — plus rarement — d’en gagner beaucoup. La différence n’était sensible que pour mon épicier.

Les magazines féminins assurent que l’argent et le sexe ont partie liée dans l’inconscient. Ne croyant ni à l’économie ni à la sexualité, je dois reconnaître que ces deux mythes conjugués portent la plupart de mes contemporains à l’obscénité.

Offrir de l’argent à un ami dans le besoin ne vous expose pas seulement à n’être jamais remboursé, ce qui serait peu de chose, mais à vous faire haïr à hauteur de la somme prêtée. Si vous tenez à l’ami, vous aurez soin de limiter vos libéralités en conséquence. Les amis sont précieux; ils valent bien qu’on souffre de les laisser souffrir.

Il faut avec une femme, être mille fois plus intime pour lui offrir une liasse que pour lui proposer la botte. Avec une inconnue, commencez toujours par la seconde proposition. Au mépris de la sagesse latine, la dame soupçonnera moins de venin dans la queue que dans la bourse.

 

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Édith m’avait surnommé « Gnou-Gnou la fiole ». La première partie de ce charmant sobriquet, je la devais à Salomé ; par la seconde, Édith se moquait de l’arsenal de gouttes, granules et onguents qui semblait nécessaire à ma survie.

Pour pénibles qu’elles puissent être, je ne méprise pas les innombrables affections chroniques qui m’ont accompagné, et dont certaines ne m’ont pas quitté ou se rappellent à mon souvenir de temps à autre. Herpès, acné, conjonctivite, maux de ventre, hémorroïdes, lombalgies, gingivite, fièvres malignes et sottes grippes, je suis convaincu que sans ces maux pour exprimer mon mal, je serais devenu tout à fait fou.

Être malade, c’est façon de parler, et souvent la seule dans un monde où le plus difficile est — justement — de trouver à qui parler. Un anonyme traduit cet embarras par l’inscription suivante, relevée sur un mur parisien : « J’ai une quinte de tout ».

Parmi les gens qui se déclarent en parfaite santé, il se trouve bien entendu une énorme proportion de menteurs, mais c’est de ceux qui disent vrai que je me défie le plus.

 

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J’ai laissé plus d’une femme interdite, et peut-être froissée, en remettant à plus tard une première étreinte que tout laissait croire imminente. Je ne sais quelle obscure fatalité pousse les futurs amants à ne s’avouer leur désir que fort tard dans la nuit, haleine chargée, tête lourde et teint brouillé, fatigués par leur agitation diurne et une soirée passée dans le bruit, la fumée et de piètres excès de bouche. Je ne disconviens pas qu’une certaine hâte dans l’amour, voire une franche précipitation, puissent avoir leur charme, et certainement l’ivresse en est un précieux accessoire (je préfère pour ma part le champagne le plus sec), mais je réserve ces fantaisies aux amants confirmés. La dame que j’épouse en première noce, je préfère la connaître reposé, l’esprit clair et le geste ferme. Ce que Caroline, d’abord étonnée de se voir reconduite chez elle le soir de notre rencontre, résume d’une jolie formule : « Les gourmets savent attendre ! »

 

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L’époque n’incite guère au libertinage (la crainte de l’épidémie n’y est pour rien, c’est au contraire l’épidémie qui est le produit de l’angoisse). Ni la morale dominante ni les comportements érotiques n’ont changé en vingt-cinq ans de prétendue « révolution sexuelle ». La seule nouveauté est que la « sexualité » a officiellement changé de statut; d’obligation privée, elle est devenue problème de santé publique.

Aux hommes, on reconnaît toujours des besoins biologiques irrépressibles, dont la satisfaction nécessaire ne s’obtient pas sans outrages à l’égard des femmes; en pensée, en images et en actions. Lesdites femmes, sans être positivement libres de leurs mouvements, ont la ressource de s’envoyer en l’air, cela s’est vu de tout temps, sans encourir autre chose qu’une vague réprobation morale. De ses sociétaires, le monde peut admettre beaucoup, pourvu qu’ils restent assujettis à l’essentiel. Il n’y a plus guère que la saloperie religieuse pour anathémiser les « rapports sexuels juvéniles avant mariage ». Faute de mieux, on admet volontiers l’union libre ; on tolère les mères célibataires et même les couples homosexuels. Il reste bien, à dire vrai, des résistances assez fortes contre l’amour des enfants et des vieillards ; on peut bien foutre comme on l’entend, mais ni trop tôt ni trop tard. À cette réserve près, on n’exige finalement qu’une chose des civilisés des deux sexes : qu’ils se plient aux convenances monogamiques. Tant mieux s’ils les ont intégrées au point d’y voir la règle naturelle et obligée du sentiment amoureux, mais leur respect peut être de pure forme, on n’y regardera pas de si près. Comme loi, l’exclusivisme amoureux ne prétend contraindre que les apparences; il n’oblige à rien qu’au mensonge.

La seule obscénité, impardonnable, demeure l’amour.

Lequel ne s’embarrasse pas de mœurs, bonnes ou douteuses.

Lequel est — par nature — libre.

J’aime les femmes : libres, et fidèles — comme le suis — à la parole donnée. Il m’est arrivé d’être si violemment animé par l’amour d’une femme que je n’en désirais plus d’autre. Je ne m’en suis aperçu que dans leurs bras, et nous en avons ri. J’étais seul lorsque j’ai rencontré Inès ; passées les premières découvertes, nos amours furent si tumultueuses et précaires, qu’elles réclamaient toutes mes énergies. Je puis donc me découvrir sans honte monogame de hasard. Le désir a de ces bouffonneries…

Mais voici mon crime : je n’ai pas besoin pour m’assurer des sentiments d’une femme qu’elle promette de ne jamais convoiter d’autre que moi. Le ferait-elle d’ailleurs, que je n’y croirais guère ! Oh ! je sais les capacités de certaines à s’aveugler aux désirs des hommes et au leur propre… Mais en l’absence d’enjeu, à quoi bon prêter serment ? Et si la tentation est là, faut-il que l’amour se nourrisse de sacrifice ? Que Vénus fasse son ordinaire d’une charogne ?

La liberté d’une femme, je n’en suis jaloux qu’au premier sens du mot : être particulièrement attaché à quelque chose ou à quelqu’un.

Il n’a pas manqué de volontaires des deux sexes pour m’expliquer que l’amour libre est impossible à vivre. Ils ne disent pas « immoral » ou « préjudiciable à l’ordre patriarcal », ni « trop douloureux » ni « difficile à expliquer aux parents », non ! Ils disent: im-pos-sible ! Et lorsque je leur confesse qu’ignorant cette impossibilité je n’ai jamais aimé autrement, c’est d’un ton péremptoire (méprisant ou apitoyé, chacun a son caractère) qu’ils m’assènent la terrible vérité : depuis vingt ans, je n’ai vécu que d’illusions. Je croyais faire l’amour ? j’ai forniqué. Il me semblait éprouver des sentiments… j’étais le jouet de glandes endocrines ! Eux-mêmes admettent que le dogme exclusif n’est pas de tout repos, mais n’est-ce pas là sa grandeur ? Et si l’on ne peut nier les statistiques des divorces, celles des viols, les chancres vénériens, le SIDA, l’esclavage des femmes, le cancer du col, l’avortement et les conseillères conjugales, au moins ces consolantes monstruosités sont-elles censées procéder de la nature des choses.

Dussé-je ne jamais être pardonné, je préfère ma chimère à ces mensonges. Aimer est un risque qu’il me plaît de partager. Voilà tout.

 

Pont-du-Navoy, juillet 1993 — Paris, février 1994

 

 

Addendum à la deuxième édition.

« Tu pourrais ajouter une ou deux “raisons” » me suggère Jean-Jacques Cellier, en m’annonçant la deuxième édition du présent livre.

Mon éditeur ne l’ignore pas, si je me suis arrêté au chiffre « 42 », c’est que l’âge que j’avais atteint me fournissait le terme commode d’une énumération qui eut pu, autrement, se prolonger bien au-delà. Pour autant, était-il raisonnable de métamorphoser un ouvrage modeste en encyclopédie, remise à jour jusqu’au décès de l’auteur ? Cela méritait réflexion.

J’y réfléchissais, précisément, ce 28 août au soir, accoudé au zinc du « Zorba », un bistrot de Belleville où j’attendais que le quartier — pour l’heure pullulant de flics — soit redevenu plus sûr. Las ! Mes méditations furent interrompues avec la dernière violence par le brigadier de police L., fleuron de la Brigade anticriminalité du XIXe arrondisse­ment de Paris. Était-ce parce que je venais de manifester en faveur des « sans-papiers », le cogne ne me demanda pas les miens et m’entraîna manu militari hors de l’estaminet. Abrité des regards des consommateurs par un car de CRS, il me porta un coup de matraque à la tête, et trois coups de poing à l’abdomen. Ces derniers furent assénés avec une précision de spécialiste, dont les conséquences devaient attester l’efficacité : plusieurs hématomes au foie et une hémorragie interne.

J’apprendrai par la suite qu’à la faveur d’une ratonnade de deux heures, à Belleville et à Ménilmontant, les flics ont « corrigé » plus ou moins sévèrement des militants actifs dans le soutien aux « sans-papiers ». Pour faire bonne mesure, on attendra plus de quatre heures avant de me transporter à l’Hôtel-Dieu.

Le lecteur l’aura compris, si je ne suis pas mort dans la nuit du 28 au 29 août 1996, ça n’est pas la faute des autorités policières qui ont ordonné mon « interpellation », pas plus que celle du brigadier L., et pas davantage celle des flics qui m’ont laissé croupir dans une cage, la tête en sang et le foie en marmelade. Comme souvent, d’excellentes intentions, suivies d’une incontestable bonne volonté dans l’exécution, n’aboutissent qu’à un demi-succès. La faute à pas de chance ? Ou bien la consommation de thé et de Champagne renforcerait-elle les défenses naturelles du foie ?

Quoi qu’il en soit, même accoutumé aux digressions et coq-à-l’âne auxquels je m’abandonne avec délectation, mon lecteur s’interroge peut-être sur le sens que j’entends donner à ce développement. J’y arrive, cher lecteur, j’y arrive !

Qu’un estourbisseur garanti par le gouvernement ait failli priver les femmes de ma vie de la joie de fêter mon quarante-quatrième anniversaire, je ne veux pas dire que cela m’ait rendu superstitieux — le Diable m’en préserve ! — toutefois, j’éprouve une réticence soudaine à retoucher, à augmenter même, un texte qui a la vertu de fixer pour l’éternité l’âge de son auteur, plus sûrement, et de manière tellement plus délicate, qu’un uppercut au foie.

Tant pis si l’on me trouve mauvais joueur, je n’en démordrai pas : 42 bonnes raisons pour les femmes de m’éviter, c’est bien assez !

 

Paris, le 22 octobre 1996

 

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[1] [Jade, Christine Leong Nghiep Daurès, est décédée en se brisant la nuque lors d’une chute dans l’escalier de sa maison, le 26 juillet 2011.]

 

[2] [Avis mis en ligne sur mon site le 9 ocotobre 2004 : « La dame évoquée dans la trente-huitième “raison” s’appelait Sabine Levallois. Elle était à La Bonne Descente, rue Rébeval, le jour où nous avions fêté, par un débat arrosé de champagne, la sortie du livre.

Sabine est morte d’un cancer et du sida, guerre finalement déclarée à son incroyable énergie vitale, après vingt ans de résistance. Elle s’est éteinte entourée de l’amour de son compagnon Guy Girard, de ses enfants Marion et Nicolas et de ses parents. Nous l’avons enterrée au cimetière du Montparnasse, le vendredi 8 octobre 2004. »]