À LA VIE À LA MORT. Souffrance fœtale et droit des femmes

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Je donne ci-dessous un texte tiré de mon livre À la vie à la mort (Éditions Noêsis, 1997). Ce livre est aujourd’hui épuisé, mais on peut le trouver à La Galerie de la Sorbonne, excellente librairie d’occasion (voir à « Librairies » sur le moteur de recherche).

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La souffrance fœtale s’oppose-t-elle au droit des femmes ?

Le deuxième article de 1994, auquel j’ai fait allusion plus haut [voir « La douleur chez l’enfant : sa découverte »], prétend fournir « la première preuve catégorique que le fœtus présente une réponse hormonale de stress à des stimulations invasives. L’augmentation des concentrations de bêta-endorphine et de cortisol durant la transfusion (respectivement 590% et 183% d’augmentation moyenne) était plus importante que celle observée chez les prématurés suivant un traitement chirurgical sous anesthésie légère[1] (respectivement à peu près 80% et 105%). »

Les auteurs sont particulièrement — pour ne pas dire excessivement prudents — estimant que « tant que les mécanismes impliqués dans la perception de la douleur ne sont pas parfaitement compris, il n’est pas possible de conclure que le fœtus ressent la douleur ; une réponse hormonale ne peut être considérée comme synonyme de perception de la douleur. Notre étude montre que, poursuivent-ils, comme pour les nouveau-nés, les fœtus présentent une réponse hormonale similaire à celle que présentent des enfants plus âgés ou des adultes à des stimuli qu’ils ressentent comme douloureux. Cela s’applique aux prélèvements intra-utérins aujourd’hui couramment pratiqués sur le fœtus, comme l’ablation d’un kyste, le drainage des voies respiratoires ou de la vessie, ou les biopsies. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer comment ces réponses hormonales peuvent être réduites par anesthésie ou antalgie. »

Après avoir pêché par prudence, les auteurs font preuve d’un optimisme hors de propos lorsqu’ils affirment que les médecins « fournissent aujourd’hui aux nouveau-nés des antalgiques adaptés ». Certes, il s’agit pour eux de suggérer que « [les] relations avec le fœtus pourraient appeler le même changement d’attitude », mais on peut douter de l’efficacité d’un tel subterfuge psychologique, à supposer que ce soit là leur intention, qui consiste à postuler l’existence actuelle d’une évolution encore à venir, pour convaincre qu’une autre est possible et nécessaire…

Nous en arrivons au passage qui mène, assez logiquement, à remettre en cause la manière dont sont pratiqués certains avortements. Le changement d’attitude souhaité ne s’appliquerait pas seulement aux diagnostics et aux actes thérapeutiques pratiqués sur le fœtus, « mais pourrait concerner aussi les interruptions de grossesse, notamment celles pratiquées à l’aide de techniques chirurgicales impliquant le démembrement [du fœtus] ».

Appelé à commenter l’article du Lancet, le Dr Yves Dumez, directeur de l’unité de médecine fœtale de l’hôpital Port-Royal (Paris) déclare : « Il est utile notamment en ce qu’il fait prendre conscience que le fœtus est bien un patient, un individu à part entière. Durant très longtemps, les néo-natologistes n’ont pas tenu compte du fait que les nouveau-nés peuvent souffrir. […] Dans les maternités, aujourd’hui encore, je suis effaré par le nombre de prélèvements effectués chez des enfants normaux, par la trop grande médicalisation de situations qui ne sont pas pathologiques. […] [Puis, parlant des avortements thérapeutiques :] Auparavant, pour ce type d’avortement, on injectait un produit létal pour le fœtus. Mais aujourd’hui, beaucoup d’équipes ont le souci de la souffrance fœtale et injectent au préalable, dans les secondes qui précèdent, un produit analgésique. Cela pourrait passer aux yeux de certains pour de la sensiblerie. Pour moi, il ne s’agit nullement de cela[2]. »

La déclaration de Dumez est assez représentative de la manière dont les problèmes se posent aujourd’hui, c’est-à-dire dans la plus grande confusion. Que cette confusion soit entretenue à plaisir par certains n’est pas douteux. La seule manière, à mes yeux, de définir un point de vue clair et opératoire, est de repérer pour mieux les contourner, les manifestations de la bienséance idéologique qui paralyse les esprits.

Revenons aux propos cités plus haut. Le Dr Dumez ne se présente pas comme un adversaire de l’avortement, il considère au contraire qu’« en définitive, une loi qui permet de recourir à l’interruption médicale de grossesse suscite beaucoup plus de grossesses qu’elle n’en détruit[3]. » Il s’appuie sur les résultats, dont nous avons vu qu’ils sont publiés depuis une dizaine d’années, qui prouvent la sensibilité du fœtus à la douleur ; il en déduit implicitement, sans signaler où se trouve l’articulation du raisonnement, que le fœtus est bien un patient, « un individu à part entière ». Cette façon de voir est combattue par des féministes, qui constatent, à juste raison, que l’utérus de la femme risque de devenir un « espace public » dont le contrôle lui échappe. On trouve une expression quelque peu caricaturale de cette inquiétude dans L’Invention du fœtus, de l’universitaire allemande Barbara Duden. Cette dame attribue le fait que sa collègue, enceinte, exige qu’elle écrase sa cigarette en entrant dans son bureau, au fait « qu’elle se considère comme le milieu où se développe son fœtus », ce qu’elle qualifie de « fantasmagorie ».

« Un phénomène hormonal, ajoute-t-elle, qui se produit chez la femme est devenu l’indice de l’existence d’un sujet qui peut être administré, mais dont aucun témoin oculaire ne peut confirmer l’existence[4]. » Très logiquement, Barbara Duden est plutôt hostile aux échographies, qui viennent pallier le défaut de « témoin oculaire »… On peut considérer que cette dénégation infantile, si l’on ose dire, est rendue légitime par la mainmise médicale et administrative croissante sur la reproduction, mais elle ne lui confère pas une once de rationalité. L’absence de « témoin » devrait faire douter, à suivre cette logique, du rôle du sperme dans la fécondation !

Le fait que l’on considère le fœtus comme un individu dans les maternités et les salles d’opération intéresse également le Vatican et les organisations anti-avortement. « À ce titre, écrivait Jean-Yves Nau dans Le Monde, [les résultats du Lancet] fourniront, quoi qu’on pense, de nouvelles armes aux adversaires de l’interruption volontaire de grossesse[5]. » C’est précisément ce point que je souhaite examiner.

 

L’avortement « libre » ?

Contrairement à une idée répandue, l’avortement n’est nullement « libre » en France, même sous certaines conditions.

C’est tout le contraire. Juridiquement, l’avortement demeure interdit, sauf dans certains cas limitativement énumérés. La loi de 1975 garantit, dans son préambule, « le respect de tout être humain dès le commencement de la vie. Il ne saurait être porté atteinte à ce principe qu’en cas de nécessité et selon les conditions définies par la loi. » Les articles L 162-1 et L 162-2 du Code de la santé publique prévoient que « La femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de la grossesse [uniquement] avant la fin de la dixième semaine. » L’article 223-11 du Code pénal punit de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 F d’amende qui pratique un avortement sans être médecin ou en dehors du délai prévu (sauf avortement thérapeutique), ou ailleurs que dans un établissement hospitalier.

On sait, les femmes le vérifient souvent, que les possibilités pratiques d’avorter sont remises en cause, à la fois par le sabotage opéré par certains services sociaux ou administratifs[6], et par l’usure des équipes travaillant dans les centres d’orthogénie, le plus souvent constituées d’anciens militants, sous-payés et révocables à merci. Le rappel à la réalité pénale permet en outre de comprendre que la libéralisation de l’avortement, intervenue en 1975, était fragile par nature, et dès l’origine. Cette situation est potentiellement favorable aux adversaires de l’avortement, puisque — juridiquement et idéologiquement — ils n’ont qu’à obtenir la suppression d’exceptions prévues depuis peu. De ce fait, les partisans du « droit à l’avortement », que la loi — répétons-le — ne garantit nullement, ont tendance à refuser, pour des raisons tactiques, d’entrer dans tout débat concernant l’existence de l’embryon ou du fœtus comme individu. Or, ce qui pouvait passer pour une esquive habile dans les années 70, est difficilement acceptable en cette fin de siècle, alors que la médecine semble pouvoir (sinon vouloir) traiter plus humainement le nouveau-né et le fœtus.

Confrontés comme nous le sommes, d’une part à des attaques toujours plus vives des adversaires de l’autorisation légale d’avorter, et d’autre part à un relatif progrès des mentalités vis à vis du petit enfant, il me paraît plus indispensable que jamais d’appeler les choses par leur nom, et d’obtenir (de revendiquer) des droits pour ce qu’ils sont. Le risque de régression juridique est là, et les lamentations n’y changeront rien.

Il n’est pas nécessaire de gloser à l’infini sur le moment précis où ce que d’aucuns désignent comme un « amas cellulaire » devient un être humain potentiel (en quoi d’autre pourrait-il bien se transformer ?) pour dire que la décision et l’acte d’avorter ont à voir avec la mort, avec le geste de tuer comme avec celui de donner la vie. Certes, elles sont odieuses les campagnes des organisations soi-disant « pro-vie », qui diffusent tracts et affiches représentant des fœtus sanguinolents, assortis de slogans du genre « avortement=meurtre ». Un tel terrorisme psychologique ne peut qu’augmenter les sentiments d’angoisse, de souffrance morale et de culpabilité des femmes, sans pour autant réduire le nombre d’interruptions de grossesse. Certaines d’entre elles viennent d’ailleurs « sanctionner » des actes inconscients de réassurance de la femme sur sa propre fécondité, dont on voit mal comment une politique de prévention, aussi subtile soit-elle, pourrait les éradiquer. Néanmoins, je tiens que les femmes qui feignent d’envisager l’avortement comme un geste anodin, il s’en trouve au moins pour se le raconter à elles-mêmes, s’abusent gravement. Il ne s’agit nullement ici de proposer de nouvelles étapes dissuasives dans ce qui est déjà une course d’obstacles, mais de regarder les choses en face. L’autorisation, même exceptionnelle, d’avorter sanctionne, en le réglementant, un pouvoir de vie et de mort, que les partenaires, et singulièrement la femme, peuvent exercer sur le fruit de leur union. Sous certaines conditions restrictives, ce droit peut être exercé par la femme, seule juge de son état de « détresse », ou avertie par le médecin que la poursuite de la grossesse met gravement en péril sa santé, ou encore que l’enfant à naître est atteint d’une affection incurable. Dans ces deux derniers cas, il s’agit d’une « interruption médicale de grossesse » qui peut être pratiquée « à toute époque », y compris alors que le fœtus est complètement formé, d’une manière qui interdit au plus furieux rationaliste de parler d’un « amas de cellules ». Que ce fœtus soit l’objet de soins respectueux, qu’un éventuel avortement soit considéré, et pratiqué, comme une euthanasie prénatale, dans les mêmes conditions que pour un adulte, voilà qui ne me paraît pas remettre en cause les droits des femmes. De même que toute violence faite au fœtus atteint nécessairement sa mère, les attentions dont il peut bénéficier, fût-ce au moment de mourir, lui profitent également. Pareillement, la dignité accordée au fœtus est à la fois une reconnaissance du caractère grave de l’acte d’avorter, et le moyen d’en faciliter à la fois la représentation mentale par la mère, et le travail de deuil.

« Si le fœtus qui va naître et vivre souffre de son état ou des actes médicaux qu’on lui inflige, il ne peut pas ne pas en être de même pour le fœtus qui va mourir, spontanément ou non, en cas d’interruption médicale de la grossesse. S’il n’y a pas plusieurs morts, il y a des façons de mourir certainement plus douloureuses que d’autres[7]. » Celle-ci, par exemple, qui consiste à enfoncer une aiguille dans le thorax de l’embryon et à y injecter du chlorure de potassium jusqu’à arrêt cardiaque. Nous sommes loin de la mort douce ! En témoigne la phrase suivante, d’autant plus éclairante qu’elle ne parle que le langage de la technique, sans sadisme ou mépris particulier : « Un contrôle échographique effectué le lendemain vérifie l’efficacité du geste ». Il faut comprendre que le geste peut se révéler « inefficace », et reconnaître que nous savons peu de choses sur l’agonie d’un fœtus dans le ventre de sa mère, attendant douze heures le coup de grâce… Il n’est plus question ici d’avortement, mais de « réduction embryonnaire », c’est le terme. Cette opération doit d’ailleurs rester exceptionnelle car, de l’avis des spécialistes, « le geste fœticide n’est pas sans conséquence, ni sur les fœtus survivants ni sur la mère[8] ».

On objectera peut-être que l’interruption médicale de grossesse, du fait qu’elle peut intervenir à un stade tardif, est un exemple extrême, trop éloigné de l’expérience de la majorité des femmes qui recourent à l’avortement. C’est précisément parce qu’elle concentre et exagère les difficultés pratiques, et surtout les questions de conscience communes à tous les avortements, qu’elle me paraît fournir un bon objet de réflexion. S’imagine-t-on par hasard que le délai de dix semaines de grossesse a quoi que ce soit de scientifique ? Qu’il est une garantie biologique que rien d’irréparable n’a eu lieu ? Allons ! C’est une demi-mesure, d’ailleurs insuffisante du point de vue des femmes, destinée d’abord à préserver les apparences. Mais de quoi ? Et qui est supposé s’en satisfaire ?

Revenons à l’avortement médical. Le choix technique est entre la fragmentation-extraction du fœtus, moins dangereuse, moins douloureuse pour la mère, et plus rapide, ou l’induction d’un « travail » similaire à celui de l’accouchement. La première solution est jugée difficilement concevable lorsque l’enfant a déjà une réalité affective pour la mère, qui doit être mise, si elle le souhaite, dans la possibilité de voir son enfant mort ; la seconde, extrêmement douloureuse, doit impérativement être accompagnée d’une anesthésie[9].

« Longtemps nos craintes de la mort, écrit le Dr Paul Cesbron, ont éloigné ce petit de sa mère. […] Peut-être n’avions-nous pas encore réalisé que ce fœtus était un enfant bien réel et qu’à ce titre il pouvait réellement mourir ? Les mères le savent sans doute depuis toujours : encore fallait-il reconnaître ce savoir.

« C’est un prix élevé qu’il nous faut payer pour que l’avortement thérapeutique devienne aussi un acte libre conscient, tragique comme la destinée humaine, mais préservant l’avenir et permettant ce surprenant travail de réparation affective que l’on nomme le deuil[10]. »

Ces préoccupations paraissent-elles rejoindre les recommandations de l’Église catholique, notamment sur le baptême des fœtus ? Pour ma part, hostile à l’idée même de divinité, je n’en suis guère troublé. Il est exact que le Vatican estime que « le fœtus avorté, s’il est encore vivant, doit être baptisé. Au fœtus déjà mort est dû le même respect qu’au cadavre humain. L’on ne peut s’en débarrasser comme d’un quelconque déchet. On doit lui donner une sépulture adéquate. » Ça n’est d’ailleurs pour les théologiens romains qu’un pis-aller, puisqu’aucun motif (santé de la mère, malformation fœtale, grossesse consécutive à un viol) ne justifie à leurs yeux de « disposer de la vie d’autrui, même dans sa phase initiale[11] ».

Il existe d’ailleurs une législation concernant les enfants morts après la naissance ou mort-nés, et personne ne s’en offusque. Personne ne crie à l’obscurantisme, alors qu’il s’agit évidemment de trouver, comme pour l’avortement, une espèce d’équilibre, forcément précaire, entre des nécessités symboliques et des données scientifiques en évolution, qui ne peuvent de toute manière fonder une philosophie. C’est ainsi que le code civil prévoit, en son article 79-1, que les enfants décédés, mais nés vivants et viables auront un acte de naissance et un acte de décès, et cela quel que soit le terme. Le législateur n’avait pas fixé de seuil inférieur d’enregistrement, laissant au médecin le soin d’apprécier son opportunité. Cette souplesse, qui autorisait la consultation des parents, a-t-elle paru dangereuse ? La Direction générale de la santé[12] a proposé aux praticiens de retenir le terme de 22 semaines d’aménorrhée, ou un poids de 500 grammes, « à l’exclusion de tout autre critère, en particulier les malformations ». Pour ce qui concerne les mort-nés ou les enfants dont la preuve n’est pas apportée qu’ils sont nés vivants et viables, un « acte d’enfant sans vie » est dressé par l’officier d’état civil, à la condition qu’ils aient plus de 180 jours de gestation (28 semaines d’aménorrhée).

Jusqu’à 10 semaines d’aménorrhée, la femme peut donc avorter de ce que j’appellerai une « entité sans identité », dont on considère qu’elle n’a pas vécu et ne peut mourir[13]. À partir de 22 semaines, ou de 500 g (déroutante rupture d’étalonnage !) cette entité peut officiellement mourir après avoir officiellement vécu. Même constat de décès si elle naît sans vie au-delà de 28 semaines. On remarque l’embarras du vocabulaire réglementaire ; les textes parlent toujours d’« aménorrhée », c’est-à-dire d’une absence, alors que 28 semaines font bel et bien 7 mois de grossesse. À ce stade, une femme n’attend plus ses règles, mais un enfant ! Là encore, inutile d’entrer dans des querelles de laboratoires ou de chapelles pour juger absurde une conception de la vie qui semble accorder plus d’« existence » à un fœtus de 6 mois s’il meurt en naissant prématurément, que s’il poursuit sa croissance dans l’utérus de sa mère.

Au risque de surprendre, c’est à une théologienne protestante que j’emprunterai l’argumentation qui me paraît la plus convaincante, parce que la plus politique, et — ce qui ne gâche rien — pleine d’esprit. Que l’embryon, dit en substance France Quéré[14], soit accaparé par les scientifiques, qui veulent le connaître ou le modifier, qu’il soit étiqueté par les industriels qui veulent le vendre, en gros ou au détail, qu’il soit objet de désir et de profit, de convoitise et de scandale, de marchandages ou de chantages, n’est-ce pas la meilleure preuve qu’il appartient déjà à notre monde ?

 

Bioéthique, fécondation artificielle et mort industrielle

Pierre-André Taguieff n’a pas tout à fait tort lorsqu’il constate que «l’idéal médical contient l’idéal d’un remodelage indéfini de la nature de l’homme, n’excluant nullement l’intervention sur le génome[15] ».

« Pourquoi vouloir interdire, interroge-t-il, ce qui est l’effet de l’évolution culturelle : l’artificialisation croissante[16] ? » Présentés en défense des techniques récentes de « diagnostic génétique préimplantatoire » (DPI), qui concernent les embryons obtenus par fécondation artificielle in vitro, dont on peut multiplier le nombre — pour la même femme — jusqu’à une centaine par an, ces arguments sont empreints d’une foi, peut-être naïve, dans le progrès scientifique comme moteur apolitique du développement historique. Or il n’a jamais existé d’« idéal médical » ou d’« évolution culturelle » indépendants d’un système social. En l’espèce, non seulement, comme l’a démontré Jacques Testart[17], ces techniques créent les conditions nécessaires et suffisantes pour que l’évitement du pire (détection d’un grave handicap chez le fœtus par diagnostic prénatal) mène à la sélection eugénique du meilleur, mais la biomédecine exprime et renforce la tendance constitutive du système capitaliste à faire de l’homme une marchandise.

Les limites de la vie et de la mort, de l’humain et du non-humain, sont abolies. Et du même coup les conditions dans lesquelles elles peuvent êtres pensées et appréciées. En plein scandale de la « vache folle », on apprend que des cliniques d’accouchements de Zurich fournissent, contre rétribution, du placenta humain à des fabriques de farines animales, qu’on utilise pour nourrir des porcs et des volailles (Le Monde, 9 avril 1996). En général, les maternités se bornent à les vendre aux laboratoires de produits cosmétiques… Quant aux milliers d’embryons conçus par fécondation in vitro, chaque année, leurs couples « géniteurs » reçoivent une lettre recommandée « rappelant l’existence de leurs embryons et leur demandant où ils en sont de leur projet », selon les termes du Pr Thépot (Le Monde, 6 août 1996). Deux cas de figure existent théoriquement : le don, mais l’embryon doit satisfaire à des conditions sanitaires qu’aucun décret d’application de la loi de juillet 1994 (relative à l’usage des produits du corps humain) n’est venu préciser, et la destruction, interdite par la même loi si l’embryon est postérieur à sa promulgation. Cet imbroglio, que le ministère de la santé entend prolonger jusqu’en 1999, montre assez l’embarras des soi-disant « décideurs » devant les conséquences triviales, pour ne pas dire sordides, des techniques nouvelles. Le gouvernement britannique, pour sa part, a tranché, en ordonnant en 1996, la destruction de 3 300 embryons, opération à laquelle les couples auraient pu s’opposer. Mais 650 d’entre eux n’ont pu être contactés, et 260 autres ont refusé de répondre aux lettres recommandées…

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[1] « Fetal plasma cortisol and ß-endorphin response to intrauterine neeedling. » [Cortisol et bêta-endorphine dans la réponse du plasma fœtal à un prélèvement intra-utérin], X. Giannakoulopoulos, W. Sepulveda, P. Kourtis, V. Glover, N.M. Fisk, Lancet 1994 ; 344 : 77-81.

[2] Le Monde, 26 août 1994.

[3] « Éthique et médecine fœtale : réflexions sur des pratiques », Mots n°44, septembre 1995, pp. 132-144.

[4] Descartes & Cie, 1996, pp. 17, 131-132.

[5] Le Monde, 26 août 1994.

[6] Chaque année, environ 5 000 françaises doivent partir avorter aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne (Communiqué du 12 avril 1995 du Planning familial et de l’Association nationale des centres d’interruption volontaire de grossesse et de contraception).

[7] Dr Fernand Daffos, service de médecine et de biologie fœtale, Institut de puériculture, Paris. Le Monde, 13 janvier 1994.

[8] « Vivre à plusieurs dans un utérus ou la réduction embryonnaire », Henri Cohen, dans Introduction à la psychiatrie fœtale (l’auteur est gynécologue-obstétricien à l’Hôpital international).

[9] « Les contractions des IMG sont horriblement douloureuses, elles confinent à l’hypertonie [excès de tension musculaire], elles durent longtemps, et tout cela pour rien. Cette douleur va laisser des traces indélébiles. Elle s’associera pour toujours à l’idée de la grossesse. Refuser l’analgésie dans cette circonstance équivaut souvent à une stérilisation. » ; « Où en est l’interruption médicale de grossesse ? » Dr Yves Dumez, La Lettre du Gynécologue, n°203, juin 1995.

[10] « L’avortement thérapeutique, une conquête douloureuse », Prescrire, novembre 1991. P. Cesbron est gynéco-obstétricien ?

[11] Charte à l’usage des professions de santé, Vatican, 1994, cf. Le Nouvel Observateur, 2 au 8 février 1995.

[12] Voir l’article de Jean-François Girard, directeur général de la Santé « Déclaration des nouveau-nés décédés. Loi n° 92-22 du 8-01-1993 », dans L’Officiel du conseil de l’Ordre des médecins, reproduit in Un statut pour l’embryon ?, Centre de documentation du Mouvement français pour le planning familial, 1994, p. 71.

[13] D’où l’assimilation du fœtus à un déchet, et les dispositions pratiques qui en découlent. Cf. l’émotion soulevée, en 1993, par la découverte de fœtus provenant de l’hôpital d’Auch dans une décharge publique (Le Monde, 17-18 octobre 1993).

[14] Voir « Humain, trop humain… », Témoignage Chrétien, 4e trimestre 91, cité in Un statut pour l’embryon ?, op. cit., pp. 44-46. F. Quéré rappelle que l’Église catholique a maintenu levées pendant quatre siècles, conformément à une bulle de Grégoire XIV de 1591, les excommunications relatives à l’avortement d’un fœtus « inanimé » (avant 40 jours pour un garçon, avant 80 pour une fille). « Ce n’est qu’en élaborant le dogme de l’Immaculée Conception qu’elle abolit la distinction entre les deux sortes de fœtus et déclara l’animation immédiate. »

[15] « Retour sur l’eugénisme. Questions de définition (réponse à Jacques Testart) », Esprit, n° 200, mars 1994, p. 212.

[16] « Bioéthique et obscurantisme religieux », colloque organisé par la Libre Pensée « Le Vatican contre l’humanisme », juin 1994, L’Idée libre, mai-juin-juillet 1995.

[17] Voir notamment Le Désir du gène, Flammarion, coll. Champs, 1994.