À LA VIE À LA MORT. Crémation : une conquête passée dans les mœurs

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Je donne ici le troisième chapitre de mon livre À la vie à la mort, sous-titré « Maîtrise de la douleur et droit à la mort », publié en 1997 aux éditions Noêsis (épuisé mais disponible à La Galerie de la Sorbonne, librairie parisienne).

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Ainsi une rêverie au coin du feu, quand la flamme tord les branches si grêles du bouleau, suffit à évoquer le volcan et le bûcher. Un fétu qui s’envole dans la fumée suffit à nous pousser à notre destin !

Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu, 1949.

 

 

Pour un être humain, le souci de maîtriser sa mort peut se traduire par le choix du moment, qu’il s’agisse du suicide ou de l’euthanasie, mais aussi par des dispositions concernant le devenir de son corps après le décès. Or, il n’y a qu’un peu plus de cent ans qu’un citoyen français est libre de choisir le genre de ses funérailles : inhumation ou crémation, cérémonie civile ou religieuse. L’acquisition de ce droit marquait un recul du contrôle des prêtres sur la vie quotidienne et donnait, avec seize ans d’avance, un avant-goût de séparation entre l’Église et l’État. Les débats parlementaires et les polémiques que suscita l’événement ne sont pas sans rappeler ceux que nous avons étudiés à propos du suicide.

Admise par le Vatican depuis une trentaine d’années, la crémation des cadavres ne choque plus que des psychanalystes, mais le public, qui l’adopte de plus en plus volontiers, ignore tout de son histoire, que je me propose de retracer ici.

Le 20 octobre 1880, le journal Le XIXe Siècle, que dirige l’écrivain Edmond About, publie un article de M. Georges Salomon, ingénieur des mines. C’est un manifeste « crématiste ».

« Si nous ne voulons pas que nos cadavres soient plongés dans une fosse froide et humide pour s’y transformer lentement en une masse infecte d’où s’échappent des êtres miasmiques [sic], des liquides et des gaz qui ne peuvent que nuire aux vivants ; si nous préférons les envelopper d’une nappe brillante de feu qui, en les réchauffant, les réduise promptement en quelques poignées de cendre blanche pour ceux qui restent et en une légère fumée qui monte vers le ciel, nous voulons en avoir la liberté.

Cette liberté peut d’autant mieux nous être octroyée que l’incinération des corps ne blesse en rien la religion, la morale et le sentiment.

La religion en effet ne subit aucune atteinte ; rien n’est modifié dans le cérémonial des funérailles ; le prêtre, le pasteur, le rabbin peut aussi bien bénir le cadavre au bord de l’appareil crématoire qu’au bord de la fosse béante et l’idée de la résurrection subsiste tout entière, la puissance divine étant infinie.

La morale et le sentiment ne sont pas plus atteints : l’appareil dissimulé par une sorte de sarcophage antique est placé dans un temple funéraire ; on n’entend aucun bruit, on ne voit ni feu ni fumée, rien ne trahit, pour ceux qui accompagnent le corps, la marche de l’opération. Le culte ardent que l’on porte aux morts, dans notre pays, ne serait nullement altéré ; ne peut-on pas aussi bien prier tout près des cendres chéries déposées dans une urne cinéraire que sur la froide tombe ? »

 

Après être revenu sur les dangers des miasmes émanant des cimetières, l’auteur souligne le gain de place que permet la crémation, pour conclure :

« Nous terminerons là, en conviant les partisans de la crémation à nous adresser leurs adhésions au bureau du journal, à l’effet de fonder une société ayant pour but d’ériger un crématoire à Paris, après avoir obtenu des Chambres, par la pression de l’opinion publique, la liberté de la crémation. »

Aidé du maire du VIIIe arrondissement de Paris, Kœschlin-Schwartz, et d’une douzaine d’autres notables (médecins, députés, hauts fonctionnaires), qui se sont tous rendus à Turin au cours de l’année 80, pour y assister à des expériences d’incinérations, menées à l’occasion d’un congrès d’hygiène, Salomon crée, en novembre, la Société pour la propagation de la crémation[1].

La nouvelle organisation compte, au bout d’un an, plus de 400 adhérents, dont nombre de célébrités : Léon Gambetta, Alfred Nobel (qui réside alors à Paris), Casimir Périer, Marcelin Berthelot, etc.

En attendant le changement législatif que les crématistes réclament, la Société organise, pour ses adhérents fortunés[2], le transport des corps en Italie, où l’incinération des cadavres est licite. Lire la suite

À LA VIE À LA MORT. La douleur chez l’enfant : histoire d’un déni

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Je donne ci-dessous un texte tiré de mon livre À la vie à la mort (Éditions Noêsis, 1997). Ce livre est aujourd’hui épuisé, mais on peut le trouver à La Galerie de la Sorbonne, excellente librairie d’occasion (voir à « Librairies » sur le moteur de recherche).

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L’histoire d’un déni

Avant d’en venir au bilan de la situation présente, et après en avoir esquissé l’immédiate préhistoire, il est bon d’écarter l’hypothèse d’une ignorance quasi constitutive, et en tout cas immémoriale, de la douleur enfantine par les médecins et les chercheurs. Ce n’est que dans le cadre de la médecine moderne, au sens chronologique, en situant son origine vers 1950, que l’on peut dire, comme Annie Gauvain-Piquard et Michel Meignier : « En fait, la question, jusqu’au milieu des années 80, ne se posait même pas. Le petit enfant, disait-on, était trop immature, la douleur ne pouvait pas être ressentie et, même s’il la ressentait, il n’en souffrait pas comme un adulte, et sûrement l’oubliait très vite[1]. » Il est plus plausible que « les médecins ont toujours su que les enfants avaient mal, mais ils ont longtemps refusé de l’admettre[2]. » Il existe d’ailleurs suffisamment de contre-exemples pour prouver qu’il ne s’agissait pas d’un problème de technique ou d’information. Mais de quoi d’autre ? Gauvain-Piquard et Meignier avancent l’hypothèse d’une déperdition de savoir, faute d’initiation et de transmission, « au fur et à mesure du développement d’une médecine technicienne », dont les tenants ont « oublié l’importance de regarder, de dialoguer, de palper. Une génération de médecins qui ne pense que bilan rénal, bilan hépatique et scanner[3]. »

Les grands naturalistes du XVIIIe et du XIXe siècle ne doutaient pas que l’enfant souffre. Mais de quelle souffrance ? Nous trouvons dans l’Histoire naturelle de Buffon (1749) un raisonnement qui mêle de pseudo « informations » d’origine religieuse, que nous avons évoquées plus haut, à des observations elles-mêmes biaisées par des préjugés. Ainsi, la douleur n’est-elle pas niée, mais disqualifiée.

« À peine [l’enfant qui naît] a-t-il la force nécessaire pour exister et pour annoncer par des gémissements les souffrances qu’il éprouve, comme si la nature voulait l’avertir qu’il est né pour souffrir et qu’il ne vient prendre place dans l’espèce humaine que pour en partager les infirmités et les peines. […]

« Il donne, à la vérité, des signes de douleur par ses gémissements et ses cris, mais il n’a encore aucune expression pour marquer le plaisir ; il ne commence à rire qu’au bout de quarante jours. […]

« En réfléchissant sur ce que nous venons de dire, il paraît que la douleur que l’enfant ressent dans les premiers temps, et qu’il exprime par des gémissements, n’est qu’une sensation corporelle, semblable à celle des animaux qui gémissent aussi dès qu’ils sont nés, et que les sensations de l’âme ne commencent à se manifester qu’au bout de quarante jours, car le rire et les larmes sont des produits de deux sensations intérieures, qui toutes deux dépendent de l’action de l’âme[4]. »

Heureuse idée de l’âme, qu’atteste un rire d’enfant ! Piètre observateur, qui ne distingue chez le nouveau-né « aucune expression pour marquer le plaisir » avant six semaines ! Il y a quelque chose d’à la fois naïf et subtil, et qui se perdra au fil des siècles, dans cette conception qui exige l’expérience et la conscience du plaisir pour donner sa signification humaine à la souffrance ! La religion inversera les termes : la douleur est un rappel à l’ordre naturel, contre le plaisir. Les médecins conserveront l’idée vague que si l’enfant paraît souffrir, ça ne peut être « pour de vrai ».

Mentionnons Charles Darwin, plus attentif aux sentiments de ses propres enfants, qu’il évoque dans L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872) : « Lorsqu’il est soumis à un douleur même légère, à une faim modérées, à une simple contrariété, le petit enfant pousse des cris violents et prolongés[5]. » Pourtant, Darwin n’accorde qu’une valeur médiocre à de tels signes, puisque, comme le remarque Roselyne Rey « l’expression de la douleur comme de toute autre émotion, aisément observable, suivant une association bien connue, chez l’animal, l’enfant, le sauvage et le fou, n’impliquait nullement la conscience de la douleur[6]. »

Dans la pratique chirurgicale même, il y eut au XIXe siècle des précédents plutôt inattendus, puisque les enfants semblent avoir d’abord été favorisés par rapport aux adultes. Gauvain-Piquard et Meignier signalent une publication de 1842 concernant l’amputation d’un orteil chez un enfant noir de huit ans, anesthésié à l’éther. « En 1846, 80% des enfants opérés au Massachusetts General Hospital bénéficiaient d’une inhalation d’éther, contre 58% d’adultes seulement[7]. »

En 1887, paraît en français le livre du physiologiste allemand W. Preyer : L’Âme de l’enfant. Observations sur le développement psychique des premières années. On s’amusera de constater qu’il reprend à son compte le raisonnement de Buffon… pour en tirer d’abord des conclusions opposées, à partir des observations qu’il fait sur son propre fils, trois fois par jour, durant ses trois premières années.

« L’on a tort quand on s’imagine que les enfants très jeunes sont encore hors d’état d’éprouver un véritable sentiment de douleur, ou une sentiment vif de malaise. Qui peut jouir doit pouvoir aussi souffrir, autrement il ne pourrait jouir. Et nul doute que le nouveau-né ne trouve du plaisir à téter un sein bien rempli. »

Preyer est persuadé que « pendant les premiers jours, [le nouveau-né] ne sent pas de douleur lors de beaucoup d’impressions locales qui pour des enfants plus âgés sont douloureuses, telles que des piqûres d’épingle, le refroidissement local avec de la glace, la suture de la plaie après une opération (Genzmer), car en présence de ces excitations il reste souvent parfaitement tranquille, et même s’endort[8]. » Qu’il se trompe, c’est humain ; qu’il fasse crédit à ce Genzmer de ces conclusions, passe encore, mais comment sait-il (ou croit-il) que des piqûres d’épingle sont indolore pour le nourrisson ? On espère que c’est à la suite d’un geste malencontreux de la mère ou de la nurse de l’enfant et non l’effet d’une « expérience ».

Soixante-dix ans plus tard, à la fin des années 50, les praticiens français les plus soucieux du bien-être du nouveau-né, dont ils reconnaissent qu’il « n’est pas un néophyte[9] », continuent de manier l’aiguille, mais avec ménagement, et de rapporter des opérations à vif qui font froid dans le dos. C’est que la douleur peut être utilisée pour déterminer si, par exemple, l’inertie d’un membre est un phénomène isolé ou non, et dresser une topographie de la sensibilité corporelle. Cependant, « la pointe de l’aiguille [que l’on promène sur la peau] doit être maniée avec une grande précaution, avec beaucoup de douceur. […] Il est aisé de comprendre, écrit ailleurs le médecin, que l’on éprouve quelques scrupules à étudier les réactions produites par des variations thermiques trop grandes ; elles ne peuvent être provoquées efficacement qu’à la condition qu’une différence assez sensible existe entre la température de la peau et celle de l’excitant ; d’autre part une différence excessive est susceptible de devenir nocive[10]. » Malgré le titre de l’ouvrage du Dr André-Thomas, Études neurologiques sur le nouveau-né et le jeune nourrisson, on ne trouve pas dans l’index d’entrée « douleur », « souffrance » ou « anesthésie ». Lire la suite

À LA VIE À LA MORT. Souffrance fœtale et droit des femmes

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Je donne ci-dessous un texte tiré de mon livre À la vie à la mort (Éditions Noêsis, 1997). Ce livre est aujourd’hui épuisé, mais on peut le trouver à La Galerie de la Sorbonne, excellente librairie d’occasion (voir à « Librairies » sur le moteur de recherche).

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La souffrance fœtale s’oppose-t-elle au droit des femmes ?

Le deuxième article de 1994, auquel j’ai fait allusion plus haut [voir « La douleur chez l’enfant : sa découverte »], prétend fournir « la première preuve catégorique que le fœtus présente une réponse hormonale de stress à des stimulations invasives. L’augmentation des concentrations de bêta-endorphine et de cortisol durant la transfusion (respectivement 590% et 183% d’augmentation moyenne) était plus importante que celle observée chez les prématurés suivant un traitement chirurgical sous anesthésie légère[1] (respectivement à peu près 80% et 105%). »

Les auteurs sont particulièrement — pour ne pas dire excessivement prudents — estimant que « tant que les mécanismes impliqués dans la perception de la douleur ne sont pas parfaitement compris, il n’est pas possible de conclure que le fœtus ressent la douleur ; une réponse hormonale ne peut être considérée comme synonyme de perception de la douleur. Notre étude montre que, poursuivent-ils, comme pour les nouveau-nés, les fœtus présentent une réponse hormonale similaire à celle que présentent des enfants plus âgés ou des adultes à des stimuli qu’ils ressentent comme douloureux. Cela s’applique aux prélèvements intra-utérins aujourd’hui couramment pratiqués sur le fœtus, comme l’ablation d’un kyste, le drainage des voies respiratoires ou de la vessie, ou les biopsies. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer comment ces réponses hormonales peuvent être réduites par anesthésie ou antalgie. »

Après avoir pêché par prudence, les auteurs font preuve d’un optimisme hors de propos lorsqu’ils affirment que les médecins « fournissent aujourd’hui aux nouveau-nés des antalgiques adaptés ». Certes, il s’agit pour eux de suggérer que « [les] relations avec le fœtus pourraient appeler le même changement d’attitude », mais on peut douter de l’efficacité d’un tel subterfuge psychologique, à supposer que ce soit là leur intention, qui consiste à postuler l’existence actuelle d’une évolution encore à venir, pour convaincre qu’une autre est possible et nécessaire…

Nous en arrivons au passage qui mène, assez logiquement, à remettre en cause la manière dont sont pratiqués certains avortements. Le changement d’attitude souhaité ne s’appliquerait pas seulement aux diagnostics et aux actes thérapeutiques pratiqués sur le fœtus, « mais pourrait concerner aussi les interruptions de grossesse, notamment celles pratiquées à l’aide de techniques chirurgicales impliquant le démembrement [du fœtus] ».

Appelé à commenter l’article du Lancet, le Dr Yves Dumez, directeur de l’unité de médecine fœtale de l’hôpital Port-Royal (Paris) déclare : « Il est utile notamment en ce qu’il fait prendre conscience que le fœtus est bien un patient, un individu à part entière. Durant très longtemps, les néo-natologistes n’ont pas tenu compte du fait que les nouveau-nés peuvent souffrir. […] Dans les maternités, aujourd’hui encore, je suis effaré par le nombre de prélèvements effectués chez des enfants normaux, par la trop grande médicalisation de situations qui ne sont pas pathologiques. […] [Puis, parlant des avortements thérapeutiques :] Auparavant, pour ce type d’avortement, on injectait un produit létal pour le fœtus. Mais aujourd’hui, beaucoup d’équipes ont le souci de la souffrance fœtale et injectent au préalable, dans les secondes qui précèdent, un produit analgésique. Cela pourrait passer aux yeux de certains pour de la sensiblerie. Pour moi, il ne s’agit nullement de cela[2]. »

La déclaration de Dumez est assez représentative de la manière dont les problèmes se posent aujourd’hui, c’est-à-dire dans la plus grande confusion. Que cette confusion soit entretenue à plaisir par certains n’est pas douteux. La seule manière, à mes yeux, de définir un point de vue clair et opératoire, est de repérer pour mieux les contourner, les manifestations de la bienséance idéologique qui paralyse les esprits.

Revenons aux propos cités plus haut. Le Dr Dumez ne se présente pas comme un adversaire de l’avortement, il considère au contraire qu’« en définitive, une loi qui permet de recourir à l’interruption médicale de grossesse suscite beaucoup plus de grossesses qu’elle n’en détruit[3]. » Il s’appuie sur les résultats, dont nous avons vu qu’ils sont publiés depuis une dizaine d’années, qui prouvent la sensibilité du fœtus à la douleur ; il en déduit implicitement, sans signaler où se trouve l’articulation du raisonnement, que le fœtus est bien un patient, « un individu à part entière ». Cette façon de voir est combattue par des féministes, qui constatent, à juste raison, que l’utérus de la femme risque de devenir un « espace public » dont le contrôle lui échappe. On trouve une expression quelque peu caricaturale de cette inquiétude dans L’Invention du fœtus, de l’universitaire allemande Barbara Duden. Cette dame attribue le fait que sa collègue, enceinte, exige qu’elle écrase sa cigarette en entrant dans son bureau, au fait « qu’elle se considère comme le milieu où se développe son fœtus », ce qu’elle qualifie de « fantasmagorie ».

« Un phénomène hormonal, ajoute-t-elle, qui se produit chez la femme est devenu l’indice de l’existence d’un sujet qui peut être administré, mais dont aucun témoin oculaire ne peut confirmer l’existence[4]. » Très logiquement, Barbara Duden est plutôt hostile aux échographies, qui viennent pallier le défaut de « témoin oculaire »… On peut considérer que cette dénégation infantile, si l’on ose dire, est rendue légitime par la mainmise médicale et administrative croissante sur la reproduction, mais elle ne lui confère pas une once de rationalité. L’absence de « témoin » devrait faire douter, à suivre cette logique, du rôle du sperme dans la fécondation !

Le fait que l’on considère le fœtus comme un individu dans les maternités et les salles d’opération intéresse également le Vatican et les organisations anti-avortement. « À ce titre, écrivait Jean-Yves Nau dans Le Monde, [les résultats du Lancet] fourniront, quoi qu’on pense, de nouvelles armes aux adversaires de l’interruption volontaire de grossesse[5]. » C’est précisément ce point que je souhaite examiner.

 

L’avortement « libre » ?

Contrairement à une idée répandue, l’avortement n’est nullement « libre » en France, même sous certaines conditions.

C’est tout le contraire. Juridiquement, l’avortement demeure interdit, sauf dans certains cas limitativement énumérés. La loi de 1975 garantit, dans son préambule, « le respect de tout être humain dès le commencement de la vie. Il ne saurait être porté atteinte à ce principe qu’en cas de nécessité et selon les conditions définies par la loi. » Les articles L 162-1 et L 162-2 du Code de la santé publique prévoient que « La femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de la grossesse [uniquement] avant la fin de la dixième semaine. » L’article 223-11 du Code pénal punit de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 F d’amende qui pratique un avortement sans être médecin ou en dehors du délai prévu (sauf avortement thérapeutique), ou ailleurs que dans un établissement hospitalier.

On sait, les femmes le vérifient souvent, que les possibilités pratiques d’avorter sont remises en cause, à la fois par le sabotage opéré par certains services sociaux ou administratifs[6], et par l’usure des équipes travaillant dans les centres d’orthogénie, le plus souvent constituées d’anciens militants, sous-payés et révocables à merci. Le rappel à la réalité pénale permet en outre de comprendre que la libéralisation de l’avortement, intervenue en 1975, était fragile par nature, et dès l’origine. Cette situation est potentiellement favorable aux adversaires de l’avortement, puisque — juridiquement et idéologiquement — ils n’ont qu’à obtenir la suppression d’exceptions prévues depuis peu. De ce fait, les partisans du « droit à l’avortement », que la loi — répétons-le — ne garantit nullement, ont tendance à refuser, pour des raisons tactiques, d’entrer dans tout débat concernant l’existence de l’embryon ou du fœtus comme individu. Or, ce qui pouvait passer pour une esquive habile dans les années 70, est difficilement acceptable en cette fin de siècle, alors que la médecine semble pouvoir (sinon vouloir) traiter plus humainement le nouveau-né et le fœtus.

Confrontés comme nous le sommes, d’une part à des attaques toujours plus vives des adversaires de l’autorisation légale d’avorter, et d’autre part à un relatif progrès des mentalités vis à vis du petit enfant, il me paraît plus indispensable que jamais d’appeler les choses par leur nom, et d’obtenir (de revendiquer) des droits pour ce qu’ils sont. Le risque de régression juridique est là, et les lamentations n’y changeront rien.

Il n’est pas nécessaire de gloser à l’infini sur le moment précis où ce que d’aucuns désignent comme un « amas cellulaire » devient un être humain potentiel (en quoi d’autre pourrait-il bien se transformer ?) pour dire que la décision et l’acte d’avorter ont à voir avec la mort, avec le geste de tuer comme avec celui de donner la vie. Certes, elles sont odieuses les campagnes des organisations soi-disant « pro-vie », qui diffusent tracts et affiches représentant des fœtus sanguinolents, assortis de slogans du genre « avortement=meurtre ». Un tel terrorisme psychologique ne peut qu’augmenter les sentiments d’angoisse, de souffrance morale et de culpabilité des femmes, sans pour autant réduire le nombre d’interruptions de grossesse. Certaines d’entre elles viennent d’ailleurs « sanctionner » des actes inconscients de réassurance de la femme sur sa propre fécondité, dont on voit mal comment une politique de prévention, aussi subtile soit-elle, pourrait les éradiquer. Néanmoins, je tiens que les femmes qui feignent d’envisager l’avortement comme un geste anodin, il s’en trouve au moins pour se le raconter à elles-mêmes, s’abusent gravement. Il ne s’agit nullement ici de proposer de nouvelles étapes dissuasives dans ce qui est déjà une course d’obstacles, mais de regarder les choses en face. L’autorisation, même exceptionnelle, d’avorter sanctionne, en le réglementant, un pouvoir de vie et de mort, que les partenaires, et singulièrement la femme, peuvent exercer sur le fruit de leur union. Sous certaines conditions restrictives, ce droit peut être exercé par la femme, seule juge de son état de « détresse », ou avertie par le médecin que la poursuite de la grossesse met gravement en péril sa santé, ou encore que l’enfant à naître est atteint d’une affection incurable. Dans ces deux derniers cas, il s’agit d’une « interruption médicale de grossesse » qui peut être pratiquée « à toute époque », y compris alors que le fœtus est complètement formé, d’une manière qui interdit au plus furieux rationaliste de parler d’un « amas de cellules ». Que ce fœtus soit l’objet de soins respectueux, qu’un éventuel avortement soit considéré, et pratiqué, comme une euthanasie prénatale, dans les mêmes conditions que pour un adulte, voilà qui ne me paraît pas remettre en cause les droits des femmes. De même que toute violence faite au fœtus atteint nécessairement sa mère, les attentions dont il peut bénéficier, fût-ce au moment de mourir, lui profitent également. Pareillement, la dignité accordée au fœtus est à la fois une reconnaissance du caractère grave de l’acte d’avorter, et le moyen d’en faciliter à la fois la représentation mentale par la mère, et le travail de deuil.

« Si le fœtus qui va naître et vivre souffre de son état ou des actes médicaux qu’on lui inflige, il ne peut pas ne pas en être de même pour le fœtus qui va mourir, spontanément ou non, en cas d’interruption médicale de la grossesse. S’il n’y a pas plusieurs morts, il y a des façons de mourir certainement plus douloureuses que d’autres[7]. » Celle-ci, par exemple, qui consiste à enfoncer une aiguille dans le thorax de l’embryon et à y injecter du chlorure de potassium jusqu’à arrêt cardiaque. Nous sommes loin de la mort douce ! En témoigne la phrase suivante, d’autant plus éclairante qu’elle ne parle que le langage de la technique, sans sadisme ou mépris particulier : « Un contrôle échographique effectué le lendemain vérifie l’efficacité du geste ». Il faut comprendre que le geste peut se révéler « inefficace », et reconnaître que nous savons peu de choses sur l’agonie d’un fœtus dans le ventre de sa mère, attendant douze heures le coup de grâce… Il n’est plus question ici d’avortement, mais de « réduction embryonnaire », c’est le terme. Cette opération doit d’ailleurs rester exceptionnelle car, de l’avis des spécialistes, « le geste fœticide n’est pas sans conséquence, ni sur les fœtus survivants ni sur la mère[8] ».

On objectera peut-être que l’interruption médicale de grossesse, du fait qu’elle peut intervenir à un stade tardif, est un exemple extrême, trop éloigné de l’expérience de la majorité des femmes qui recourent à l’avortement. C’est précisément parce qu’elle concentre et exagère les difficultés pratiques, et surtout les questions de conscience communes à tous les avortements, qu’elle me paraît fournir un bon objet de réflexion. S’imagine-t-on par hasard que le délai de dix semaines de grossesse a quoi que ce soit de scientifique ? Qu’il est une garantie biologique que rien d’irréparable n’a eu lieu ? Allons ! C’est une demi-mesure, d’ailleurs insuffisante du point de vue des femmes, destinée d’abord à préserver les apparences. Mais de quoi ? Et qui est supposé s’en satisfaire ?

Revenons à l’avortement médical. Le choix technique est entre la fragmentation-extraction du fœtus, moins dangereuse, moins douloureuse pour la mère, et plus rapide, ou l’induction d’un « travail » similaire à celui de l’accouchement. La première solution est jugée difficilement concevable lorsque l’enfant a déjà une réalité affective pour la mère, qui doit être mise, si elle le souhaite, dans la possibilité de voir son enfant mort ; la seconde, extrêmement douloureuse, doit impérativement être accompagnée d’une anesthésie[9].

« Longtemps nos craintes de la mort, écrit le Dr Paul Cesbron, ont éloigné ce petit de sa mère. […] Peut-être n’avions-nous pas encore réalisé que ce fœtus était un enfant bien réel et qu’à ce titre il pouvait réellement mourir ? Les mères le savent sans doute depuis toujours : encore fallait-il reconnaître ce savoir.

« C’est un prix élevé qu’il nous faut payer pour que l’avortement thérapeutique devienne aussi un acte libre conscient, tragique comme la destinée humaine, mais préservant l’avenir et permettant ce surprenant travail de réparation affective que l’on nomme le deuil[10]. »

Ces préoccupations paraissent-elles rejoindre les recommandations de l’Église catholique, notamment sur le baptême des fœtus ? Pour ma part, hostile à l’idée même de divinité, je n’en suis guère troublé. Il est exact que le Vatican estime que « le fœtus avorté, s’il est encore vivant, doit être baptisé. Au fœtus déjà mort est dû le même respect qu’au cadavre humain. L’on ne peut s’en débarrasser comme d’un quelconque déchet. On doit lui donner une sépulture adéquate. » Ça n’est d’ailleurs pour les théologiens romains qu’un pis-aller, puisqu’aucun motif (santé de la mère, malformation fœtale, grossesse consécutive à un viol) ne justifie à leurs yeux de « disposer de la vie d’autrui, même dans sa phase initiale[11] ».

Il existe d’ailleurs une législation concernant les enfants morts après la naissance ou mort-nés, et personne ne s’en offusque. Personne ne crie à l’obscurantisme, alors qu’il s’agit évidemment de trouver, comme pour l’avortement, une espèce d’équilibre, forcément précaire, entre des nécessités symboliques et des données scientifiques en évolution, qui ne peuvent de toute manière fonder une philosophie. C’est ainsi que le code civil prévoit, en son article 79-1, que les enfants décédés, mais nés vivants et viables auront un acte de naissance et un acte de décès, et cela quel que soit le terme. Le législateur n’avait pas fixé de seuil inférieur d’enregistrement, laissant au médecin le soin d’apprécier son opportunité. Cette souplesse, qui autorisait la consultation des parents, a-t-elle paru dangereuse ? La Direction générale de la santé[12] a proposé aux praticiens de retenir le terme de 22 semaines d’aménorrhée, ou un poids de 500 grammes, « à l’exclusion de tout autre critère, en particulier les malformations ». Pour ce qui concerne les mort-nés ou les enfants dont la preuve n’est pas apportée qu’ils sont nés vivants et viables, un « acte d’enfant sans vie » est dressé par l’officier d’état civil, à la condition qu’ils aient plus de 180 jours de gestation (28 semaines d’aménorrhée).

Jusqu’à 10 semaines d’aménorrhée, la femme peut donc avorter de ce que j’appellerai une « entité sans identité », dont on considère qu’elle n’a pas vécu et ne peut mourir[13]. À partir de 22 semaines, ou de 500 g (déroutante rupture d’étalonnage !) cette entité peut officiellement mourir après avoir officiellement vécu. Même constat de décès si elle naît sans vie au-delà de 28 semaines. On remarque l’embarras du vocabulaire réglementaire ; les textes parlent toujours d’« aménorrhée », c’est-à-dire d’une absence, alors que 28 semaines font bel et bien 7 mois de grossesse. À ce stade, une femme n’attend plus ses règles, mais un enfant ! Là encore, inutile d’entrer dans des querelles de laboratoires ou de chapelles pour juger absurde une conception de la vie qui semble accorder plus d’« existence » à un fœtus de 6 mois s’il meurt en naissant prématurément, que s’il poursuit sa croissance dans l’utérus de sa mère.

Au risque de surprendre, c’est à une théologienne protestante que j’emprunterai l’argumentation qui me paraît la plus convaincante, parce que la plus politique, et — ce qui ne gâche rien — pleine d’esprit. Que l’embryon, dit en substance France Quéré[14], soit accaparé par les scientifiques, qui veulent le connaître ou le modifier, qu’il soit étiqueté par les industriels qui veulent le vendre, en gros ou au détail, qu’il soit objet de désir et de profit, de convoitise et de scandale, de marchandages ou de chantages, n’est-ce pas la meilleure preuve qu’il appartient déjà à notre monde ?

 

Bioéthique, fécondation artificielle et mort industrielle

Pierre-André Taguieff n’a pas tout à fait tort lorsqu’il constate que «l’idéal médical contient l’idéal d’un remodelage indéfini de la nature de l’homme, n’excluant nullement l’intervention sur le génome[15] ».

« Pourquoi vouloir interdire, interroge-t-il, ce qui est l’effet de l’évolution culturelle : l’artificialisation croissante[16] ? » Présentés en défense des techniques récentes de « diagnostic génétique préimplantatoire » (DPI), qui concernent les embryons obtenus par fécondation artificielle in vitro, dont on peut multiplier le nombre — pour la même femme — jusqu’à une centaine par an, ces arguments sont empreints d’une foi, peut-être naïve, dans le progrès scientifique comme moteur apolitique du développement historique. Or il n’a jamais existé d’« idéal médical » ou d’« évolution culturelle » indépendants d’un système social. En l’espèce, non seulement, comme l’a démontré Jacques Testart[17], ces techniques créent les conditions nécessaires et suffisantes pour que l’évitement du pire (détection d’un grave handicap chez le fœtus par diagnostic prénatal) mène à la sélection eugénique du meilleur, mais la biomédecine exprime et renforce la tendance constitutive du système capitaliste à faire de l’homme une marchandise.

Les limites de la vie et de la mort, de l’humain et du non-humain, sont abolies. Et du même coup les conditions dans lesquelles elles peuvent êtres pensées et appréciées. En plein scandale de la « vache folle », on apprend que des cliniques d’accouchements de Zurich fournissent, contre rétribution, du placenta humain à des fabriques de farines animales, qu’on utilise pour nourrir des porcs et des volailles (Le Monde, 9 avril 1996). En général, les maternités se bornent à les vendre aux laboratoires de produits cosmétiques… Quant aux milliers d’embryons conçus par fécondation in vitro, chaque année, leurs couples « géniteurs » reçoivent une lettre recommandée « rappelant l’existence de leurs embryons et leur demandant où ils en sont de leur projet », selon les termes du Pr Thépot (Le Monde, 6 août 1996). Deux cas de figure existent théoriquement : le don, mais l’embryon doit satisfaire à des conditions sanitaires qu’aucun décret d’application de la loi de juillet 1994 (relative à l’usage des produits du corps humain) n’est venu préciser, et la destruction, interdite par la même loi si l’embryon est postérieur à sa promulgation. Cet imbroglio, que le ministère de la santé entend prolonger jusqu’en 1999, montre assez l’embarras des soi-disant « décideurs » devant les conséquences triviales, pour ne pas dire sordides, des techniques nouvelles. Le gouvernement britannique, pour sa part, a tranché, en ordonnant en 1996, la destruction de 3 300 embryons, opération à laquelle les couples auraient pu s’opposer. Mais 650 d’entre eux n’ont pu être contactés, et 260 autres ont refusé de répondre aux lettres recommandées…

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[1] « Fetal plasma cortisol and ß-endorphin response to intrauterine neeedling. » [Cortisol et bêta-endorphine dans la réponse du plasma fœtal à un prélèvement intra-utérin], X. Giannakoulopoulos, W. Sepulveda, P. Kourtis, V. Glover, N.M. Fisk, Lancet 1994 ; 344 : 77-81.

[2] Le Monde, 26 août 1994.

[3] « Éthique et médecine fœtale : réflexions sur des pratiques », Mots n°44, septembre 1995, pp. 132-144.

[4] Descartes & Cie, 1996, pp. 17, 131-132.

[5] Le Monde, 26 août 1994.

[6] Chaque année, environ 5 000 françaises doivent partir avorter aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne (Communiqué du 12 avril 1995 du Planning familial et de l’Association nationale des centres d’interruption volontaire de grossesse et de contraception).

[7] Dr Fernand Daffos, service de médecine et de biologie fœtale, Institut de puériculture, Paris. Le Monde, 13 janvier 1994.

[8] « Vivre à plusieurs dans un utérus ou la réduction embryonnaire », Henri Cohen, dans Introduction à la psychiatrie fœtale (l’auteur est gynécologue-obstétricien à l’Hôpital international).

[9] « Les contractions des IMG sont horriblement douloureuses, elles confinent à l’hypertonie [excès de tension musculaire], elles durent longtemps, et tout cela pour rien. Cette douleur va laisser des traces indélébiles. Elle s’associera pour toujours à l’idée de la grossesse. Refuser l’analgésie dans cette circonstance équivaut souvent à une stérilisation. » ; « Où en est l’interruption médicale de grossesse ? » Dr Yves Dumez, La Lettre du Gynécologue, n°203, juin 1995.

[10] « L’avortement thérapeutique, une conquête douloureuse », Prescrire, novembre 1991. P. Cesbron est gynéco-obstétricien ?

[11] Charte à l’usage des professions de santé, Vatican, 1994, cf. Le Nouvel Observateur, 2 au 8 février 1995.

[12] Voir l’article de Jean-François Girard, directeur général de la Santé « Déclaration des nouveau-nés décédés. Loi n° 92-22 du 8-01-1993 », dans L’Officiel du conseil de l’Ordre des médecins, reproduit in Un statut pour l’embryon ?, Centre de documentation du Mouvement français pour le planning familial, 1994, p. 71.

[13] D’où l’assimilation du fœtus à un déchet, et les dispositions pratiques qui en découlent. Cf. l’émotion soulevée, en 1993, par la découverte de fœtus provenant de l’hôpital d’Auch dans une décharge publique (Le Monde, 17-18 octobre 1993).

[14] Voir « Humain, trop humain… », Témoignage Chrétien, 4e trimestre 91, cité in Un statut pour l’embryon ?, op. cit., pp. 44-46. F. Quéré rappelle que l’Église catholique a maintenu levées pendant quatre siècles, conformément à une bulle de Grégoire XIV de 1591, les excommunications relatives à l’avortement d’un fœtus « inanimé » (avant 40 jours pour un garçon, avant 80 pour une fille). « Ce n’est qu’en élaborant le dogme de l’Immaculée Conception qu’elle abolit la distinction entre les deux sortes de fœtus et déclara l’animation immédiate. »

[15] « Retour sur l’eugénisme. Questions de définition (réponse à Jacques Testart) », Esprit, n° 200, mars 1994, p. 212.

[16] « Bioéthique et obscurantisme religieux », colloque organisé par la Libre Pensée « Le Vatican contre l’humanisme », juin 1994, L’Idée libre, mai-juin-juillet 1995.

[17] Voir notamment Le Désir du gène, Flammarion, coll. Champs, 1994.

À LA VIE À LA MORT. La douleur chez l’enfant : sa découverte

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Je donne ci-dessous un texte tiré de mon livre À la vie à la mort (Éditions Noêsis, 1997). Ce livre est aujourd’hui épuisé, mais on peut le trouver à La Galerie de la Sorbonne, excellente librairie d’occasion parisienne (voir à « Librairies » sur le moteur de recherche).

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« La douleur de l’enfant nous confronte à l’essence même de ce qu’est la douleur et de ce qu’est la médecine, tristement imparfaite, et reflet d’une société. »

Dr Annie Gauvain-Piquard, « La violence de la douleur chez l’enfant », IIe Journée La douleur chez l’enfant, quelles réponses ?, UNESCO, 15 décembre 1992.

 

 

Dans l’analyse d’un système oppressif, et de l’idéologie qui le fonde, il est logique de se préoccuper d’abord des plus faibles[1], non seulement par souci de justice, mais parce que le sort qu’on leur réserve concentre et révèle toutes les hypocrisies, tous les silences et les manquements, dont se rend coupable ce système envers les êtres humains qui le subissent. C’est particulièrement vrai en matière de santé publique et de soins médicaux, pour l’enfant, et même — avant le premier cri — pour le fœtus.

Des articles de la presse médicale internationale dont je vais donner des extraits, il arrive que certains soient mentionnés, à la fois comme symptômes et comme déclencheurs d’une prise de conscience du corps médical, mais sans que leur contenu soit développé. Or nous n’en sommes qu’au tout début d’une nouvelle période, dont rien, hélas, ne permet de dire qu’elle verra la douleur des enfants, et particulièrement des tout-petits, partout reconnue. Aussi est-il pour le moins prématuré de négliger les éléments d’histoire d’une rupture avec l’obscurantisme pseudo-scientifique.

 

Les grands maux des tout-petits

En 1985, paraît un article, qui se révélera fondateur, et dont le titre — fort long, à la manière habituelle des revues médicales — n’a rien de particulièrement accrocheur : « Effets sur le métabolisme et le système endocrinien de la ligature chirurgicale d’une artère chez le prématuré humain : y a-t-il des conséquences sur une amélioration supplémentaire de l’issue postopératoire[2] ? ». Les auteurs y analysent quarante compte rendus d’opérations publiés. Des données disponibles, il appert que 77% des nouveau-nés ayant subi la ligature d’une artère ont reçu un produit inhibant la réaction musculaire sans effet anesthésique, soit seul, soit associé par intermittence à des doses d’oxyde nitreux, un gaz légèrement analgésique. On en déduira facilement qu’un pourcentage largement supérieur à 23% des bébés ont été opérés sans aucune anesthésie. Sauf expériences de vivisection dans un système totalitaire, de telles pratiques sont inimaginables dans le traitement de patients adultes ou adolescents. Les auteurs de l’étude concluent sobrement qu’elles peuvent avoir découlé de la croyance traditionnelle selon laquelle les prématurés ne sont pas capables de ressentir la douleur et qu’ils peuvent réagir défavorablement à tout agent anesthésique.

En 1985, donc. Hier. A dire vrai, quelques auteurs ont commencé, dans la deuxième moitié des années 70, à publier des résultats d’observations qui vont toutes dans le même sens : l’enfant souffre, on peut le vérifier et mesurer sa souffrance. Néanmoins, l’article précité passe à peu près inaperçu.

L’un des auteurs, l’anglais K. J. S. Anand, récidive en 1987, et s’affirme comme un des champions de l’anesthésie pédiatrique. Sa thèse, patiemment réaffirmée au fil des publications, est que l’anesthésie s’impose non seulement pour des raisons « humanitaires » ou philosophiques, mais pour des motifs techniques, qui tiennent à l’amélioration du pronostic[3] des soins. Autrement dit, Anand se place sur le terrain de l’observation scientifique, dans le but évident de couper l’herbe sous le pied de ses contradicteurs, prompts à soupçonner de sensiblerie quiconque se préoccupe de ce que ressent un enfant.

On assiste alors au déclenchement d’un étrange processus, aujourd’hui loin d’être achevé, qui voit une minorité de praticiens tenter de prouver scientifiquement l’évidence que le plus grand nombre de leurs collègues ignorent, naïvement ou délibérément : les enfants, y compris les prématurés, et donc aussi les fœtus, souffrent « comme » tous les êtres humains. Personne ne peut dire s’ils souffrent moins, davantage ou autant que les adultes, mais ils connaissent la souffrance, et se rattachent ainsi pleinement à l’espèce humaine. J’aborderai plus loin les effets secondaires de cette « découverte », notamment en matière de droit à l’avortement.

Anand et ses collègues procèdent à de nouvelles observations et recensent celles qui sont déjà disponibles, sur la circoncision par exemple :

« Les altérations du comportement et du sommeil ont été principalement étudiées chez des nouveau-nés qui venaient de subir une circoncision sans anesthésie. […] 90% des nouveau-nés ont montré des changements de comportement pendant plus de 22 heures après l’opération. Il a été par conséquent suggéré que de telles procédures douloureuses peuvent avoir des conséquences ultérieures sur le développement neurologique et psychosocial des nouveau-nés. Une étude menée dans des conditions similaires montra l’absence de réactions équivalentes chez les nouveau-nés circoncis sous anesthésie locale. […] L’administration d’un anesthésique local à des nouveau-nés subissant une circoncision prévient les changements du rythme cardiaque et de la pression sanguine[4]. »

On peut noter ici ce qui est un leitmotiv des praticiens « progressistes » : on prouve, donc on sait, mais rien ne change. Lire la suite

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le plaisir utile

 

Économie de la misère

 

Ce texte constitue le cinquième chapitre de la première partie de mon livre Économie de la misère (Éditions La Digitale ; disponible).

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Le plaisir utile

Si la publicité utilise largement le ressort érotique, par l’instrumentalisation du corps féminin (découpé, dénudé, provocant, toujours disponible), s’il semble que l’idéologie productiviste ait contaminé, via les modèles fournis par la pornographique et la sexologie, les comportements amoureux de certains de nos contemporains, on ne recense pas (encore) de cas de stimulation érotique directe des travailleurs sur les lieux de production. Il n’est pas fréquent non plus que l’exercice d’une activité érotique satisfaisante soit, fût-ce sous le couvert d’une respectable conjugalité, avancé comme motif d’une action revendicative, même si la grève et l’émeute sont autant d’occasions de rencontres amoureuses. Il existe pourtant, à ma connaissance, au moins deux cas de grèves « amoureuses », menées à la fin des années 70, en Italie et à Londres. Des ouvriers d’une usine de Pesaro se plaignirent qu’à dater de l’installation de nouvelles machines à encoller, leur libido ait anormalement diminué. Attribuant, à tort ou à raison, ce phénomène aux ondes électromagnétiques émises par les machines, ils se mirent en grève jusqu’au remplacement de celles-ci. Dans l’usine Londonienne de British Leyland, les ouvriers refusèrent le travail de nuit au motif qu’il compromettait leur vie amoureuse et conjugale. « Love first », titra joliment le Times [1].

Les réflexions des auteurs cités dans le chapitre précédent [non reproduit ici] attestent d’une relation certaine — par eux plus ou moins gaiement assumée — entre la question du travail (nécessité, discipline, principe de réalité) et celle du plaisir (épanouissement personnel, érotisme, émancipation des femmes). Afin peut-être de ne pas heurter de front la morale bourgeoise ou pour présenter leur critique du travail sous un jour plus pragmatique qu’utopique, des militants révolutionnaires, parfois médecins[2], seront « amenés à envisager non seulement la nécessité du repos musculaire, mais aussi l’utilité du plaisir », selon la formule du Dr Pierrot (1871-1950), auteur d’une brochure intitulée Travail et surmenage [3], largement citée dans l’Encyclopédie anarchiste. Ancien cofondateur du groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), qui devait évoluer du socialisme vers l’anarchisme, Pierrot estime que « l’observation médicale se heurte à la morale officielle [qui] fait du travail l’idéal de la vie ». La paresse s’explique, selon lui, comme une répugnance peut-être inconsciente envers une besogne déplaisante, dont le but et par conséquent l’intérêt échappent à l’ouvrier parcellaire, et dont par surcroît le profit est accaparé par un patron parasite. « Si les hommes voyaient le but de leur besogne, s’ils pouvaient comprendre dans son ensemble et dans ses parties un ouvrage qu’ils auraient reconnu eux-mêmes utile et beau, s’ils savaient que le fruit de leur propre travail profitât réellement à eux et à la communauté, alors ils pourraient s’intéresser à leur œuvre et s’adonner avec joie à un labeur librement consenti. »

Mais s’il conclut que « le plaisir est ou devrait être la base même de l’activité humaine », l’anarchiste se juge tenu de prêcher la modération. Dès lors que c’est en tant que médecin, c’est-à-dire en tant que dépositaire d’un savoir scientifique, qu’il formule ses recommandations, peut-être attend-on de lui qu’il indique les limites au-delà desquelles le plaisir — perdant son utilité — devient malsain ? « Si je prends comme exemple l’acte vénérien, il est certain que sa répétition trop fréquente en diminue la jouissance. Un fatigué génital [sic] ressent de la lassitude musculaire et cérébrale et aussi une certaine tristesse vague. C’est cette tristesse que les individus prennent parfois pour du remords, surtout lorsque l’acte ne s’accompagne pas de sentiments affectifs[4] ». Dans un texte de 1949 publié en espagnol dans la revue C.N.T. (organe de la Confédération national du travail anarcho-syndicaliste), Pierrot se réfère explicitement à l’idéal fouriériste du travail attrayant : « La fonction de la surabondance serait d’assurer à tous un superflu nécessaire aux joies de la vie et dont chacun aura libre disposition selon ses goûts. Ainsi l’inégalité n’existera plus et l’envie ne pourra plus s’exercer, puisque chacun pourra satisfaire ses goûts, par exemple soit en déplacements, en excursions ou en voyages, soit en réceptions amicales ou en joies amoureuses, soit en études ou en jouissances artistiques, soit en des marottes particulières[5]. »

Certains anarchistes n’hésitent pourtant pas à défendre le travail (et l’effort militant) contre les perversions de la mollesse, du stupre et de la fornication. Dans L’Éthique du Syndicalisme, c’est à titre de référence négative que Pierre Besnard (1886-1947) cite le droit à la paresse : « Il faut que chacun d’entre nous soit cet exemple contagieux, dont parlait Montesquieu […]. Cela se fait avec des individus normaux et sains, avec des hommes qui ont le souci du travail créateur et non avec des anormaux et des paresseux. […]. On ne s’étonnera pas que, contrairement à Paul Lafargue, auteur plus fantaisiste que marxiste, je ne revendique pas le droit à la paresse pour la classe ouvrière, mais celui au loisir sain, reposant et éducateur[6]. » Revenant quant à lui sur l’expérience des anarchistes espagnols, dont le rôle durant la révolution de 1936 fut prépondérant (jusqu’à la militarisation du mouvement sous l’égide des staliniens espagnols et soviétiques), Diego Abad de Santillan écrit : « En 1936, nous pouvions donner une forte impulsion au développement économique de l’Espagne parce que nous ajoutions à l’outillage existant la ferveur de la foi et l’intensification des efforts. […] Nous nous [en] sentions capables […], mais à travers l’instrument dont nous disposions, l’organisation syndicale [la C.N.T.] et non à travers les idylliques communes libertaires de nudistes et de pratiquants de l’amour libre[7]. »

Loin de la synthèse passionnelle imaginée par Fourier entre effort et plaisir, que reprenait à son compte (avec modération) le Dr Pierrot, mais aussi contre la pudibonderie surannée et le pseudo-réalisme des néo-proudhoniens, d’autres révolutionnaires explorent une troisième voie. Désir et plaisir ne seraient plus simplement utiles, encore moins incarneraient-ils la subversion ou le péché : ils seraient en eux-mêmes constitutifs de l’ordre social. On pourra s’étonner de trouver le surréaliste André Breton parmi ceux qui envisagent un tel renversement de perspective, au prix — dérisoire — d’une bonne gestion, qu’il semble approuver d’avance.

« Il est bien certain, affirme-t-il tout d’abord, qu’aux célèbres “À chacun selon ses capacités”, “ses œuvres” ou “ses besoins” (matériels), non seulement le surréalisme mais toute la poésie digne de ce nom tend à substituer un “À chacun selon ses désirs”. Est-ce beaucoup plus ambitieux, si l’on y réfléchit ? Qui dit qu’il ne suffirait pas d’une bonne gestion générale pour que le désir entre dans l’ordre ? Moyennant l’abolition des “verboten” en toutes langues, je ne doute pas que la pointe extrême et jusqu’à la plus asociale du désir ait tôt fait de se résorber[8]. »

Le psychanalyste Wilhelm Reich (1897-1957), disciple dissident de Freud, fondateur à Berlin de l’Association pour une politique sexuelle prolétarienne (Sexpol), bientôt exclu du parti communiste puis de l’Association psychanalytique internationale, formalisera à partir de son expérience clinique et militante une conception renouvelée de l’ordre social naturel, reposant sur le doublet : « économie sexuelle »—« démocratie du travail ». « Pour l’individu avec une structure génitale[9], la sexualité est une expérience agréable, et rien que cela ; le travail est une activité vitale heureuse et une manière de s’accomplir. Mais pour l’individu moralement structuré, c’est un devoir ennuyeux ou seulement un moyen de gagner sa vie[10]. » La prétention pseudo-scientifique (et les tracasseries staliniennes) ont fait oublier à Reich les conditions sociales concrètes dans lesquelles l’individu moyen exerce une activité salariée sans intérêt. Il est naïf — ou pervers — d’imaginer qu’une vie érotique satisfaisante (à supposer qu’elle se réduise à l’orgasme normalisé que Reich croit pouvoir quantifier à l’aide de ses appareils de mesure) métamorphose une tâche inepte, fut-elle effectuée dans un système démocratisé, en moyen d’épanouissement. C’est pourtant ce que le Dr Reich explique au « petit homme » : « [L’économie sexuelle] voudrait que tu vives ta sexualité la nuit pour ne pas en être obsédé le jour et pour te permettre d’accomplir ta tâche[11]. » Mais c’est, dès les années 30, lorsqu’il s’adresse aux jeunes du Parti communiste, que Reich résume le plus simplement sa conception de la vie saine : « Nous avons intérêt à ce que la capacité de travail de chaque militant du parti dure le plus longtemps possible, c’est pourquoi une vie sexuelle à peu près réglée est une des conditions les plus importantes. On croit gagner des forces en éliminant totalement la vie sexuelle. C’est une erreur. En vérité, lorsqu’on restreint trop sa vie sexuelle, c’est l’intensité du travail qui en pâtit : et l’on rattrape largement, grâce à la vigueur du travail que procure une vie sexuelle à peu près satisfaisante le temps que l’on perd dans sa vie privée, parce qu’on travaille alors vite et mieux[12]. » Ainsi le désir rentrerait-il dans l’ordre, selon la vision de Breton, résorbé, épuisé (de préférence la nuit), laissant à l’énergie vitale toute latitude de s’exprimer dans le militantisme social et dans le travail salarié.

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[1] Libération, 28 octobre 1978. L’anecdote italienne est rapportée par le dirigeant stalinien Giovanni Berlinguer. Plus récemment, Pierre Larrouturou, partisan de la semaine de quatre jours, fait davantage confiance aux réformes qu’aux luttes sociales : « La réduction du temps de travail peut même déboucher sur un baby boom ! Des sociologues le pensent sérieusement ». Libération, 10 septembre 1997.

[2] La Doctoresse Madeleine Pelletier, féministe et néo-malthusienne, membre du Parti communiste mais collaboratrice de la presse anarchiste, fait débuter sa plaquette Le travail, Ce qu’il est, ce qu’il doit être (La Brochure mensuelle, n° 85, janvier 1930) par la phrase suivante : « L’homme est naturellement paresseux, le travail régulier est une conséquence de la civilisation. » Née en 1874, Madeleine Pelletier est morte en décembre 1939 à l’Asile de Perray-Vaucluse où, malade, elle purgeait une peine de prison, à elle infligée en application de la loi de 1920, pour avoir pratiqué des avortements.

[3] Pierrot Marc Dr, Travail et surmenage, 1911, aux Temps nouveaux.

[4] Des sentiments affectueux eussent évité un air de redondance, mais reconnaissons que cette dernière observation de Pierrot ne manque pas de pertinence.

[5] « Le facteur moral et le besoin de liberté dans l’évolution sociale et les possibilités d’élaboration d’une société future », publié en français dans Quelques études sociales, La Ruche ouvrière, 1970, p. 57.

[6] L’Éthique du Syndicalisme, édité par la Confédération générale du travail syndicaliste révolutionnaire (CGTSR), 1938, p. 20-22.

[7] Guérin, op. cit., p. 664, lettre du 10 juillet 1965.

[8] Entretien avec Claudine Chonez, Gazette des Lettres, 31 juillet 1948. C’est moi qui souligne. Breton introduit une distinction entre le désir, positif même dans sa « pointe » asociale, et la licence « qui est fautive. Parce qu’elle se cache, parce qu’elle est ruse […]. »

[9] C’est-à-dire, pour Reich, l’hétérosexuel(le) capable d’orgasme profond dans le seul coït phallus/vagin. L’individu moralement structuré, lui, souffre d’une cuirasse caractérielle qui lui interdit de décharger ses tensions et de goûter le plaisir, orgastique ou esthétique.

[10] La Fonction de l’orgasme (1947), L’Arche, 1970, p. 146.

[11] Écoute petit homme (1945), Payot, 1972, p. 52.

[12] Le Combat sexuel de la jeunesse (1932), Éditions Gît-le-Cœur, 1971, p. 91.