ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le «Revenu garanti»

 

Économie de la misère

 

Je reproduis la seconde partie de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999), principalement consacrée au « revenu garanti ». Sur mon ancien site, des extraits (plus courts) étaient répartis en plusieurs articles. Le texte est republié ici intégralement et d’un seul tenant.

Économie de la misère est disponible en librairies. Pour consulter le site des Éditions La Digitale, voir la colonne des liens (à droite sur votre écran).

 

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I. Les sources du « garantisme »

L’idée d’un « revenu garanti » est défendue depuis les années 30, et plus encore depuis la fin des années 70, par des groupes et des personnalités très disparates quant à leur motivations politiques et au contenu qu’ils donnent à cette notion, que l’on retrouvera d’ailleurs sous des appellations variées.

Au fil des vingt dernières années, des groupes militants ont donné à l’idée de revenu garanti le statut de revendication, et favorisé une relative uniformisation des références historiques et théoriques des partisans de son instauration.

Je commencerai par rappeler les sources historiques revendiquées par les « garantistes », avant de proposer une analyse de la nature et de la signification des justifications qu’ils donnent de leur démarche.

L’accord se fait généralement Pour attribuer à l’anglais Thomas Paine la première proposition explicite et détaillée d’une allocation sans contrepartie d’activité.

Dans un texte sur la justice agraire[1], rédigé durant l’hiver 1795-1796, et publié au printemps 1797, d’abord à Paris, puis à Londres, Paine propose :

« Un fonds national pour payer à tous les individus qui auront atteint l’âge de vingt-un [sic] ans, la somme de quinze livres sterling, à titre d’indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés. Et pour payer annuellement la somme de six livres sterling, durant leur vie, à tous les individus qui ont atteint l’âge de cinquante ans, et aux autres, à mesure qu’ils arriveront audit âge. […]

« Je propose d’abord de faire les paiements tels que je les ai énoncés, à tous les individus, pauvres ou riches. Cette mesure commune est propre à éviter toute odieuse distinction, et elle est d’autant plus convenable qu’à titre d’indemnité ou de compensation d’une propriété naturelle, tous les individus y ont un droit égal, indépendamment des propriétés qu’ils peuvent avoir créées ou acquises par hérédité ou de toute manière. […] »

L’idée maîtresse du texte est aussi celle de la Révolution française, c’est le « droit naturel » ; elle s’appuie en outre sur un raisonnement comparatiste à l’effet ravageur : il est inadmissible qu’un individu né dans une société qui se prétend civilisée vive moins bien qu’un simple sauvage à l’état de nature.

« Pour bien concevoir ce que l’état de société devrait être, il est indispensable d’avoir quelques notions de l’état primitif et naturel des hommes, tel qu’il est encore aujourd’hui. On n’aperçoit chez eux aucun vestige de la misère humaine, dont toutes les villes de l’Europe nous présentent le hideux spectacle. L’indigence est donc un des fruits qu’a produits la vie civilisée. Elle n’existe point dans l’état naturel. […] . Considérant en conséquence, comme un principe admis, qu’aucun individu né dans un état civilisé, ne doit se trouver dans une situation pire que celle où il serait s’il fût né avant l’établissement de cette civilisation […] »

L’argumentaire de Paine repose également sur une analyse de classe :

«La propriété personnelle est l’effet de la société, et sans son secours, il serait aussi impossible à l’individu de l’acquérir que de créer la terre. […] Si on examinait la question plus particulièrement, on trouverait que les amas [accumulations] des propriétés [possessions] personnelles se font le plus souvent aux dépens des malheureux, qui, en travaillant pour les produire, ont reçu un trop faible salaire. L’ouvrier languit dans sa vieillesse et périt dans la misère, tandis que celui qui l’exploite nage dans l’abondance […]».

Même si Paine s’intéresse d’abord à la justice agraire, son biographe Bernard Vincent souligne que la « notion d’une dette sociale signifie simplement que toute propriété (spéculation financière par exemple, ou richesse provenant de l’industrie), et non seulement la terre, pourrait être taxée ou redistribuée pour le bien commun[2] ». Toutefois, Paine ne propose pas de taxer la propriété personnelle.

Il affirme que la civilisation « est aussi odieuse qu’injuste […], absolument l’opposé de ce qu’elle devrait être, et il est nécessaire qu’il s’y fasse une révolution ». Il ne se présente pas pour autant comme ennemi de l’ordre, des propriétés, et du travail, tout au contraire, c’est en philanthrope qu’il suggère aux maîtres du jour, pour assurer le bonheur commun, de corriger constitutionnellement le vice qui existe dans la Constitution. En cela, il préfigure le réformisme de groupes actuels comme Agir ensemble contre le chômage (AC !), qui se contentent d’ailleurs de réclamer l’application d’un principe déjà inscrit dans la Constitution.

En parlant de la nécessaire réforme constitutionnelle comme d’une « révolution », Thomas Paine entend qu’un bouleversement salutaire est le seul moyen d’éviter une autre révolution, non plus réalisée d’en haut, mais ourdie dans l’ombre par des conspirateurs, royalistes ou babouvistes :

« Depuis l’établissement de la Constitution, nous avons vu échouer deux conspirations ; celle de Babeuf, et celle de quelques personnages à peine connus, qui se décorent du méprisable nom de royalistes. Le vice du principe de la Constitution fut la source de la conspiration de Babeuf. Il se servit du ressentiment que ce défaut avait produit, et au lieu d’y chercher un remède par des moyens légitimes et constitutionnels, ou d’indiquer quelque expédient utile à la société, les conspirateurs firent tous leurs efforts pour ramener le désordre et la confusion, et se constituer personnellement en Directoire, ce qui est formellement destructif de l’élection et de la représentation. […] Quant au vice qui existe dans la Constitution […] , tant qu’il subsistera, il donnera de l’espoir et fournira des moyens aux conspirateurs.»

Selon Bernard Vincent, ce texte eut très peu d’écho à l’époque. Il n’a été redécouvert qu’à la fin des années 90 (en le présentant dans la revue du MAUSS, en mai 1996, Alain Caillé déclare en avoir pris connaissance deux mois plus tôt). Son auteur se trouve, depuis, régulièrement cité comme précurseur de la notion de revenu social. Personne, et surtout pas certains garantistes issus d’une mouvance autonome révolutionnaire (qui sera étudiée plus loin) ne juge utile de mentionner le fait que le premier système de revenu garanti a été proposé comme préservatif contre l’insurrection communiste[3] !

Mentionnons encore dans cette préhistoire théorique du garantisme, la position de Fourier, qui, certainement sans avoir connaissance de la brochure de Paine, affirme cinquante ans plus tard, sous le titre de paragraphe Justice distributive : « Le premier signe de justice devrait être de garantir au peuple un minimum croissant en raison du progrès social[4]. »

« Garantir le minimum au peuple, indique-t-il ailleurs, on en trouve le moyen dans l’énorme produit que fournira le régime sociétaire; sa propriété d’attirer au travail fait disparaître le danger qu’il y aurait dans l’état actuel à garantir au pauvre une subsistance qui serait pour lui un appât à la fainéantise; mais il n’y aura aucun risque à lui faire l’avance d’un minimum de 400 francs, quand on saura qu’il doit en produire 600, au moins, en se livrant au travail devenu plaisir et métamorphosé en fêtes perpétuelles[5] ».

Une fois évoquées ces traces, pour certaines récemment exhumées par un courant de pensée, qui à travers elles se cherche une légitimité idéologique, il faut maintenant étudier les principaux groupes ou « mouvances » qui, des premières décennies du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui, ont défendu le garantisme.

 

 

II. Le duboinisme

Auteur, dans les années 30 et 40, de nombreux livres et articles, le premier théoricien et propagandiste moderne du garantisme français se nomme Jacques Duboin (1878-1976). D’abord banquier, il fut député de Haute-Savoie, et sous secrétaire d’État au Trésor en 1924. C’est donc un notable qui élabore la théorie d’une économie distributive, l’abondancisme, dont le revenu d’existence garanti est une des pièces maîtresses (avec la monnaie gagée sur la production), ou pour mieux dire une des conséquences logiques.

Relatant l’une des conférence-débats tenues dans les années 30 par Droit au travail (DAT), l’organisation qui diffuse ses thèses, Duboin précise sa pensée sur l’idée de « minimum vital », que revendiquent certains groupes de gauche : « Un auditeur [annonce] que la Ligue des Droits de l’Homme, préoccupée de l’ampleur du problème, [a] voté un amendement Rodrigues[6] réclamant le minimum vital pour tous les Français. […] Un minimum vital ! mais les négriers le fournissaient déjà à leurs esclaves pour leur conserver la santé. C’est le maximum vital que veut l’abondance[7]. » Quant au reste, hormis l’idéologie politique que nous aborderons plus loin, Duboin partage avec tous les réformateurs sociaux (dont Fourier, qu’il cite élogieusement à propos du travail attrayant) le souci de l’éducation des enfants, qu’il envisage d’une manière que l’on peut qualifier, sans sentimentalisme excessif, de rude : « On s’efforcera aussi de les habituer progressivement au froid et au chaud afin d’éviter qu’ils ne s’enrhument au plus petit changement de temps. Je propose, à cet effet, qu’on les entraîne à marcher pieds nus aussi bien dans la rosée que sur le gravier, et même à courir dans les chaumes[8] » . Le séjour à la campagne jusqu’à l’âge de douze ans et l’usage des plantes médicinales viennent compléter une vision naturaliste de la vie saine[9].

Malgré un regain d’intérêt récent pour la figure de son fondateur, et le fait que sa fille continue de publier un bulletin intitulé La Grande relève [10], l’école duboiniste connaît, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une éclipse qu’explique sans doute en grande partie les relations du maître et de nombre de ses disciples avec les nazis français et allemands. Cet épisode est abordé ici parce qu’il n’a malheureusement pas retenu l’attention du récent biographe de Duboin, et parce qu’il illustre, dans le genre tragi-comique, les errements auxquels peut mener l’économisme à la fois dogmatique et naïf de certains garantistes. Il ne s’agit évidemment pour moi ni d’affirmer ni de laisser entendre, au-delà des faits établis, que Jacques Duboin et tous ses émules ont été des sympathisants nazis. Encore moins que les duboinistes d’aujourd’hui, et encore moins s’il est possible les garantistes en général mériteraient, par rebond, le même infamant soupçon. Il n’en demeure pas moins que Duboin lui-même, et de nombreux duboinistes avec lui, ont travaillé avec des nazis français et allemands, au sein d’un groupe nazi français, pour un idéal dont ils ont affirmé par la suite qu’ils étaient certains de son inéluctable suprématie sur toute autre idéologie mise à son contact. Dissoudre le maréchalisme, la collaboration et l’hitlérisme dans la réforme économique, telle était paraît-il la stratégie des duboinistes. Elle aboutit dans les faits à ce paradoxe, qui ne pouvait hélas que s’imposer à notre attention dans une chronologie du garantisme, que le premier organisme, officieux mais proche du pouvoir en place[11], à recommander l’instauration d’un revenu garanti, s’intitule le groupe « Collaboration », qu’il réunit duboinistes et nazis français[12] et s’attire les louanges d’économistes nationaux-socialistes allemands. Après la Libération encore, bien que soucieux de justifier l’attitude des duboinistes, un Élysée Reybaud[13] ne peut s’empêcher de noter « qu’aucun parti, sauf de tout nouveaux se rattachant aux thèses de l’abondance n’a de programme économique aussi avancé que celui exprimé par le “groupe collaboration”, justement honni à d’autres titres[14]. »

Jacques Duboin avait déjà encouru le reproche de sympathies fascistes pour avoir salué, en 1932, l’efficacité d’un Mussolini à « maintenir l’ordre dans un pays qui allait à la dérive [en évitant] les cahots trop violents qui risqueraient de disloquer l’économie de son pays […]. L’Allemagne d’Hitler, les États-Unis de Roosevelt, l’union nationale du socialiste MacDonald [Premier ministre anglais] me paraissent inspirés de préoccupations identiques[15]. » Jean-Paul Lambert, le biographe de Duboin, qui cite ce passage, reprend les arguments que ce dernier avançait en 1937, dans une édition ultérieure, et y ajoute les siens : « “En 1932, le fascisme n’avait pas l’allure qu’il prit par la suite” [écrit Duboin]. On pouvait donc encore se tromper sur sa nature, ce que, nous-mêmes instruits par l’épisode Mao [sic], nous savons tout à fait possible. » Une fois rappelés l’éventualité et le « droit » pour chacun de se tromper, cette espèce de fatalisme historique se révèle d’autant plus indigent que d’autres textes ultérieurs de Duboin ne peuvent bénéficier de l’excuse d’époque, et qu’à peine énoncé l’argument, M. Lambert en endosse un autre qui le contredit. En effet, Duboin assure, en 1937, que « quelques mesures économiques décrétées par Mussolini, et certaines déclarations, sont infiniment plus anticapitalistes que celles que proposaient, hier encore, certains socialistes et communistes de notre pays ». En bref, commente M. Lambert, « leur enveloppe fasciste ne suffit pas à les discréditer[16] ». Nous voilà au cœur de l’économisme duboiniste, persistant dans la réhabilitation du fondateur : seul compte le caractère abondanciste des directives économiques, car telle est alors leur véritable nature, qu’une « enveloppe fasciste » ne suffit pas à altérer. Pareil raisonnement va conduire Duboin et ses amis à souhaiter infléchir de l’intérieur la politique vichyste, et pourquoi pas hitlérienne… De cet épisode, cependant M. Lambert ne souffle mot.

J’ai fait allusion à des textes postérieurs à 1932 ; j’en donne pour exemple un article paru dans L’Œuvre du 24 janvier 1934 (Hitler est donc au pouvoir), où Duboin prodigue à nouveau ses encouragements œcuméniques aux régimes américain, italien et allemand: « Où va donc, toutes voiles gonflées, le vaisseau américain piloté par le président Roosevelt ? Vers une civilisation où l’abondance ne sera plus une calamité ; où l’argent ne sera pas l’obstacle de toutes les entreprises, le frein de toutes les activités d’un pays […]. Je crois que M. Mussolini s’en rapproche un peu plus tous les jours ; quant au chancelier Hitler, il suit une route qui y conduit[17]. » À différentes reprises, Duboin précise assez justement que les politiques menées par tous ces dirigeants visent à éviter une révolution violente, ce qui l’amène, en décembre 1937, à cette formule, citée par Lambert : « Le fascisme n’est au fond que le dernier acte que joue le capitalisme dans certains pays. »

En 1946, Élysée Reybaud publie L’Économie qu’il nous faut, ouvrage dont il affirme qu’il a été rédigé pendant l’Occupation. Il assure n’avoir pas voulu, par honnêteté, réécrire certains passages qu’il eût pu rendre facilement plus résistancialistes, comme on disait alors. Le résultat est parfois glaçant notamment à propos de la « question juive » : «[Elle] ne trouve pas de place dans les écrits du DTA. Si les juifs capitalistes sont nocifs, la suppression du capitalisme ne peut que les rendre inoffensifs, les mesures prises contre eux, les persécutions dont ils sont l’objet, non seulement n’auraient plus de raisons d’être en économie distributive, mais ne pourraient même plus trouver de prétexte[18] ». « Il était possible, se félicite Reybaud [p. 17] comme si son texte avait été publié sous l’Occupation, de dire beaucoup de choses, par exemple de s’élever contre le racisme sous le prétexte de démontrer que cette question ne se poserait pas en Économie distributive ». L’auteur se rend-t-il compte qu’il ne dit rien des « juifs non capitalistes » ? Sans doute eut-il répliqué que ceux-ci n’ayant pas d’existence économique particulière, la théorie duboiniste n’avait rien à dire de particulier à leur sujet…

Mais venons-en aux activités des duboinistes au sein du groupe Collaboration, telles que Reybaud les évoque en 1946, dans un plaidoyer qui prend valeur d’illustration de l’embarras des duboinistes et de l’impasse économiste :

«Le Manifeste de la section économique du groupe [Collaboration], fut rédigé par des Duboinistes. Ce que [ses] membres ignorèrent, entre autres choses, c’est qu’avant de leur être apporté, ce texte fut soumis à Jacques Duclos, communiste notoire, qui s’écria : “Ils n’accepteront jamais cela”. Ils l’acceptèrent cependant et le Groupe Collaboration se mit, à partir de ce moment-là, à répandre une doctrine qu’on peut dire communiste. […] Des démissions arrivèrent, des bailleurs de fonds se retirèrent. L’apport de nos thèses jetait la perturbation dans ce groupe, ce qui n’était pas pour déplaire aux membres du DTA, germanophobes[19].

«De la part de Jacques Duboin et de ses disciples il n’y eut pas compromission. Le D. T. A. doit conserver, comme principe de répandre ses thèses généreuses dans tous les milieux qui s’ouvrent à lui. En 1940-1941 on ne pouvait savoir si le Reich ne serait pas victorieux[20]. Il était du devoir des abondancistes de souhaiter de voir leur propagande atteindre les milieux allemands. On ne peut leur en faire grief, pas plus que l’on reproche aux missionnaires d’aller prêcher chez les anthropophages.

«Il va sans dire qu’on ne peut accuser aucun membre resté au DTA d’avoir été un Collaborateur, ni, naturellement d’avoir accepté un poste ou une prébende quelconque sous Vichy, encore moins, d’avoir admis un seul instant les ignobles théories racistes et les immondes doctrines nazie. […]

«[Après avoir parlé de duboinistes engagés dans la Résistance] D’autres membres, à Paris, Marseille, Lyon, Avignon et ailleurs, adhérèrent au groupement Collaboration. [En note :] L’action des membres du DTA égarés [sic] à Collaboration, ne s’étant évidemment borné qu’à répandre leurs thèses économiques, aucun d’entre eux n’eut à être inquiété après la Libération. D’ailleurs la plupart d’entre eux, sinon tous, s’en étaient retirés après le 22 juin 1941, époque où l’on vit plus clair dans la politique de l’Allemagne [21]. »

Se jugeant au-dessus de tout soupçon, Reybaud peut se flatter que sa brochure Le Communisme bourgeois, adressée à Pétain, le « grand soldat », a pu influencer son discours du 11 octobre 1940 sur l’économie. Pétain l’en a remercié personnellement par lettre ; son cabinet récidive le 10 novembre 1942, saluant les travaux des militants du DTA. « C’était pour eux un réconfort moral qu’un tel témoignage émanant du chef du pays, alors dans toute sa popularité. » [page 22]

«D’autres approbations, plus ou moins officielles, sont venus louanger l’œuvre de Jacques Duboin. Dans un article paru sur la Parizer Zeitung du 3 avril 1941, M. le Docteur Gerstner, représentant de la section économique de l’ambassade allemande à Paris, louait ce chef d’école et ses disciples, se réjouissant qu’un tel groupement existât en France, qui prêchait […] pour la nouvelle économie, qui correspondait en plusieurs points, disait-il, à celle instaurée par le National Socialisme dans son pays. [En note : Nous pouvons signaler aujourd’hui, qu’à la suite de cette approbation, le Dr Gerstner fut blâmé par Berlin et déplacé.]  » [page 22]

Avant d’être blâmé, s’il le fut jamais, ce Dr Gerstner avait donné une conférence sous l’égide de Collaboration, et c’est, le 5 avril 1941, Jacques Duboin lui-même qui lui rend hommage en introduisant la causerie d’un de ses émules, l’ingénieur Jean Maillot. Les interventions des deux hommes sont publiées en brochure sous le titre La révolution technique et ses conséquences, dans la collection « Les conférences du groupe “Collaboration” ».

« Je dois d’abord remercier sincèrement, dit Jacques Duboin, le Comité de Direction du groupe “Collaboration”, et spécialement sa Section Économique, d’avoir bien voulu nous permettre d’exposer ici nos idées. Le grand succès que rencontrent actuellement les conférences d’économistes “réalistes” est une heureuse indication pour notre révolution nationale. » [page 5]

« J’ajoute, en terminant, que sur bien des points, certaines réformes économiques et sociales déjà réalisées ou amorcées en Allemagne — et dont une récente et remarquable conférence [du Dr Gerstner] nous a fait apprécier l’étendue — s’apparentent à la doctrine que défend le droit au travail.» [page 8]

Jean Maillot, que Duboin mentionne encore élogieusement dans une édition de 1944 de Demain ou le socialisme de l’abondance, déjà cité, s’emploie à défendre l’idée de collaboration : « Vous voyez que le mot collaboration, qui fait couler tant d’encre et de salive, vu sous l’angle économique prend ses véritables proportions. Pour lui donner tout son sens, j’ai plaisir à rappeler une phrase du Dr Gerstner […] : “Il ne s’agit pas d’une collaboration de trust et de cartels mais d’une collaboration socialiste des peuples d’Europe” […]. Le Maréchal Pétain a dit récemment que la France devait “dominer sa défaite” ». Par la voix du Dr Gerstner, on nous répond : “Si vous le faites, l’Allemagne dominera sa victoire” ! . [pages 61-62]

La section économique du groupe Collaboration, dont il apparaît qu’elle fut la plus active de toutes, fut fondée en avril 1941, son programme adopté lors de l’assemblée constitutive du 15 mai de la même année. On voit que d’après la chronologie fournit par Reybaud à la Libération, il ne restait plus qu’un mois aux duboinistes, éclairés sur la politique hitlérienne, pour quitter le groupe dont ils venaient de créer la cheville ouvrière. On voit qu’ils n’en ont rien fait, puisque leur énergie est saluée dans le premier bilan de leur action, dressé lors de l’assemblée générale du groupe, en septembre 1942, comme en témoigne le numéro d’octobre 1942 du bulletin Collaboration [22]. Le rapporteur Ernest Fornairon rend hommage aux duboinistes et à leur inspirateur : « M. Paul Marme, spécialiste averti des questions sociales, qu’inspirent certaines conceptions de Jacques Duboin et Jacques [en fait, Jean] Maillot, hier jugées utopiques mais qui pourraient bien être le credo de demain. [p. 5] Or, Paul Marme et Jean Maillot sont deux membres du DTA, l’organisation duboiniste[23].

Le programme de la section est donc logiquement un énoncé fidèle des thèses de Duboin : allocation vitale aux enfants, étudiants, mères de famille, vieillards, malades, inaptes ; retraite substantielle aux anciens travailleurs ; monnaie gagée sur la production. « Étant bien entendu que les allocations vitales, la retraite et les salaires augmenteront au fur et à mesure de l’augmentation de la production. Ainsi se réalisera le véritable socialisme. » [p. 16] Il est question, quelques pages plus tôt du « redressement spirituel, si nécessaire après des lustres de plouto-démocratie juive » [p. 9], puisqu’aussi bien le groupe se place « au-dessus des partis, des clans, des étiquettes, sans préventions comme sans exclusive — sauf vis-à-vis des Juifs et des francs-maçons […]. » [p.4]. Les livres de Jacques Duboin, « qui occupe parmi les Théoriciens de la Révolution nécessaire la place centrale, imprenable[24] », sont recommandés dans chaque livraison. De larges extraits de ses textes et déclarations illustrent régulièrement articles et dossiers.

Imperturbablement, Collaboration diffuse donc la pensée de Jacques Duboin, en y mêlant des éloges de la collaboration avec l’occupant nazi. On remarque, dans le numéro de mars-avril 1943, un encadré qui définit le rôle que s’attribue le groupe dans l’Europe nouvelle : « Trois moyens de bien servir la France : Collaboration groupe les élites grâce auxquelles, en Europe, la France conservera son rang. La Milice, garante de l’ordre intérieur. La Légion des volontaires français contre le bolchevisme, porte-drapeau héroïque de la France dans l’État. »

En 1944 encore, Jean Weiland, l’un des principaux dirigeants, fustige dans une allocution sur Radio Paris (Collaboration, janvier-février 1944) l’irresponsabilité française : « Le Français, hors jeu ou se croyant tel, voulait avoir tous les avantages de cette situation [l’Occupation] et n’en subir aucun des inconvénients, laissant aux autres le soin de le libérer et même, au besoin, de le défendre… »

Au milieu du même numéro figure un encart de quatre pages, dont les deux centrales sont illustrées d’un graphique présentant les avantages de « l’économie socialiste » sur l’économie capitaliste. Pour sortir de la crise, il convient, explique-t-on, d’assurer « le droit à la vie de chaque individu par le versement à chacun, de sa naissance jusqu’à sa mort, d’une quote-part du revenu national sous forme :

a) d’une distribution égalitaire à compter de la naissance jusqu’à l’âge de l’entrée de l’adolescence dans une des branches de l’activité nationale ;

b) d’une attribution variable, tenant compte — sans distinction de sexe — de la hiérarchie professionnelle, de la fonction, du mérite, et des responsabilités assumées au cours de l’accomplissement du service social du travail ;

c) d’une retraite versée au jour de la terminaison du service social jusqu’à la mort ;

d) d’une allocation vitale à tous les dispensés du service social: mères de famille, étudiants, inaptes physiques ou mentaux, etc. […] Une répartition intégrale du revenu national au moyen d’une monnaie de consommation détachée de l’or, gagée sur la production […]. La suppression de la lutte des classes par la fusion du patronat et du salariat. »

En mars-avril 1944, alors même qu’un certain nombre de militants de Collaboration sont tombés sous les balles de la résistance, un nouveau bilan attribue à la section animée par les duboinistes un satisfecit sans nuance ; elle seule a eu une activité et espère-t-on une influence qui dépasse les rencontres de salons : « Si nos sections : Littéraire, Artistique, Musicale, Scientifique, Juridique, ont permis à nos membres de se grouper par affinités et de favoriser les contacts avec les personnalités étrangères ou les organismes correspondants, notre section Économique et Sociale a eu la tâche — et le mérite — d’adapter une contribution décisive à l’élaboration du futur contrat social. » Le 30 avril 1944 encore, éloge appuyé de Jean Weiland lors du Congrès des comités Collaboration de zone Sud, à Vichy, en présente de représentants de Laval, Abel Bonnard, Déat, Philippe Henriot, et de membres de l’Ambassade d’Allemagne[25] : « Notre section économique a silencieusement édifié une structure nouvelle, nous la remercions chaleureusement pour cette élaboration magistrale. »

Ainsi, dans le discours collaborationniste du groupe, comme dans le discours des duboinistes, la réforme économique et singulièrement la notion de revenu garanti qui la symbolise de manière spectaculaire — le duboiniste Jacques Sarrazin n’assure-t-il pas qu’il « pourra être rapidement dix fois supérieur au standing de vie d’un français moyen d’avant guerre[26] » ? — fournissent un contenu positif et les couleurs de l’utopie concrète à la politique de collaboration, auxquels de mauvais esprits « prêtent, écrit Jean Weiland, on ne sait quel caractère de coopération militaire » alors que, « comme l’a proclamé notre Section Économique et Sociale, la collaboration est le contraire de la soumission[27] ».

Le dernier numéro de Collaboration est daté de juillet août 1944 ! Il s’agit d’un « supplément économique » de huit pages, qui reproduit la conférence faite devant la Section économique et sociale par André Regras : « Le capitalisme et ses préjugés ; le socialisme et ses certitudes ». C’est une fois de plus l’énoncé du programme duboiniste.

Rien d’étonnant après cela qu’un autre militant du DAT, Alfred Doerr, ait prêché dans le désert en réclamant, en 1945, « que le micro de la radiodiffusion nationale soit donné, ne fût-ce qu’un quart d’heure par semaine, aux lieutenants de Jacques Duboin[28] ». Maladroit rappel : « Le quart d’heure de “Collaboration” » était précisément le nom de l’émission animée sur Radio Paris par le groupe où militaient nombre des « lieutenants » de Duboin.

 

III. De la bienfaisance à l’autonomie

Après la faillite du duboinisme, il faut attendre la fin des années 60 pour voir — dans la veine de la philanthropie sociale catholique — Joseph Wresinski et l’association ATD (Aide à toute détresse) Quart-Monde préconiser le revenu garanti «comme moyen de résorption des bidonvilles […], base d’une aide à la réinsertion, sans contrepartie de travail[29] ».

C’est par la suite une conception franchement militante et politiquement radicale qui s’incarne dans le mouvement autonome de la fin des années 70, notamment autour de la revue Camarades, à laquelle participe Yann Moulier Boutang, que nous retrouverons. L’action de la revue Cash, organe de l’Association des chômeurs et des précaires (ACP), qui est à l’origine, en 1987, de la publication d’un « Manifeste pour la garantie des moyens d’existence pour tous », ressortit au genre du réformisme radical, qu’il nous sera donné de définir bientôt. Plus modéré, le Syndicat des chômeurs, dirigé par Maurice Pagat, reprend à son compte, dès sa constitution en 1982, la revendication d’un revenu garanti, qu’André Gorz combat farouchement dans les colonnes de son journal Partage, avant de s’y rallier en 1997 dans Misères du présent, richesse du possible (Galilée, p. 140 et suiv.).

En 1994, dans la foulée du mouvement contre le Contrat d’insertion professionnelle (CIP), se crée le Comité d’agitation pour un revenu garanti optimal (Cargo), certainement le groupe le plus original par l’intelligence et l’humour de ses tracts, dont au moins l’animateur principal, Laurent Guilloteau, vient de la revue Cash. Cargo intervient de manière autonome dans les mouvements de chômeurs, et étend son influence à l’intérieur d’AC! via la « commission revenu » de l’organisation.

« C’est en octobre 1995, rappellent les “Cargotistes”, lors des Assises nationales d’AC! que la revendication d’un revenu garanti pour tous, avec ou sans emploi, a été adoptée. […] Un an plus tard, lors des Assises nationales d’octobre 1996, le montant de ce revenu garanti fut défini comme devant être égal au SMIC (c’est-à-dire le salaire minimum indexé sur la croissance[30]). »

Dans un entretien avec Laurent Guilloteau, Christophe Aguiton évoque les débats au sein de l’organisation : « Si des désaccords sont demeurés entre nous, il est toutefois certain que l’ arrivée [de Cargo] a aidé à intégrer dans la pratique politique quotidienne d’AC ! des thèmes comme celui du revenu ou du relèvement des minima sociaux. (…) Un compromis fécond se résume par la formule : “Un revenu c’est un dû, un emploi c’est un droit”. Et ça, dans AC !, ça fait l’unanimité[31]. » On trouve une confirmation, nettement moins enthousiaste, de cet historique et de l’écho grandissant des thèses de Cargo dans un entretien entre Claire Villiers et deux autres militants, publié dans la Lettre d’AC ! : « Le revenu, l’emploi et le travail occupent aujourd’hui dans les débats des mouvements de chômeurs une place grandissante. […] Les positions différentes n’ont cependant pas débouché sur un éclatement des collectifs AC !, mais sur un compromis autour de la revendication: « avec ou sans emploi, un revenu c’est un droit ». Certains y voient le revenu d’existence. Pour d’autres, c’est simplement l’application du préambule de la Constitution […]. [L’image du travail s’étant dégradée — au moins chez les chômeurs — ceux-ci revendiquent leur statut] La honte de l’affichage, par exemple dans les réunions d’AC !, s’en trouve renversée : elle est de plus en plus souvent dans le camp des salariés plutôt que dans celui des sans-emploi. D’où malheureusement un retrait croissant des salariés […]. Longtemps priorité d’AC !, les débats et les revendications autour de la RTT [réduction du temps de travail] sont aujourd’hui relégués au second plan au profit de ceux tournant autour du revenu. La RTT ne fait plus l’unanimité, les militants à la fois n’y croient plus et jugent la revendication trop timorée[32]. »

Dans le milieu universitaire, quelques pôles de réflexion se constituent dans les années 80 et 90, soit autour de l’Association pour l’instauration d’un revenu d’existence (AIRE), présidée par Yoland Bresson, qui se félicite en février 1999 que le Premier ministre ait demandé un rapport sur le sujet au Commissariat au Plan, soit autour du MAUSS, déjà cité, avec lequel, en Belgique, le Cercle Fourier, animé par Philippe Van Parijs, entretient des liens étroits.

Il existe encore une tendance issue de l’autonomie, influencée par Toni Negri, qui s’exprime au travers des revues Futur antérieur, Chimères, et plus spécifiquement Alice [et depuis : Multitudes], qui s’honorent toutes trois de la collaboration de Yann Moulier Boutang, lequel semble jouer un rôle fédérateur, notamment en publiant, en 1998, un article intitulé « Un nouveau New Deal est en marche », dans pas moins de trois revues différentes, et qui prend l’allure d’un manifeste du garantisme.

Dès la fin des années 80, il arrive que les garantistes de diverses tendances puissent se lire les uns les autres, à défaut de se fréquenter. La revue Cash (n°7, juillet 1987) publie un article tiré de la revue du MAUSS (avec son autorisation), et une intervention de Philippe Van Parijs à une réunion organisée par l’Alliance verte alternative au Parlement européen de Strasbourg. À l’intérieur de la mouvance contestataire au moins, on recense volontiers les précédents historiques. La même revue Cash se voit ainsi citée rétrospectivement tant par Alice (automne 1998) que par la Commission revenu d’AC ! (octobre 1998). Des catholiques sociaux, aux agitateurs de Cargo, en passant par les nostalgiques duboinistes ou un « gaulliste de gauche » comme aime à se définir Yoland Bresson, il semble néanmoins que la revendication garantiste ne soit pas, du point de vue de l’idéologie politique, créatrice de cohérence[33]. À moins que cette cohérence ne s’opère malgré les acteurs, et parfois à rebours de leur volonté proclamée. Observons, pour l’heure, les justifications garantistes et la manière dont elles fédèrent ceux qui en usent.

 

IV. Arguments économiques

Peut-être eut-il fallu indiquer dans ce titre de chapitre l’adjectif « économiques » entre guillemets, tant il est parfois difficile de démêler la distance et le premier degré dans l’emploi qui en est fait. Faut-il prendre à la lettre, par exemple, l’argument de M. Yoland Bresson, selon lequel « un bébé, la première année de sa vie, fait tourner l’économie en consommant des couches-culottes et des consultations médicales. Par sa seule existence, il a une valeur économique [34] » ? Sans doute puisque Jacques Berthillier, autre militant de l’AIRE, affirme de son côté que « tout individu, de par son existence, crée un potentiel d’échange, indépendamment de son action propre. […] Si on ne lui donne pas l’équivalent monétaire de son potentiel d’échange, on le tue socialement [35] ». D’une pertinence factuelle incontestable, ce raisonnement pourrait figurer le summum de l’esprit marchand, d’autant qu’il n’y a pas de raison sérieuse de ne pas l’étendre au fœtus (à naître ou avorté), qui lui aussi « consomme » des examens médicaux et des actes chirurgicaux. Dans cet esprit, le revenu d’existence pourrait être versé, dès la conception, sur un compte bloqué (la question se pose de savoir à qui seraient versées les sommes théoriquement dues à des ex-fœtus non viables ou avortés). En allant plus loin, on pourrait considérer que les spermatozoïdes et les ovules, dont l’interdiction de la rencontre suppose le plus souvent la consommation de consultations spécialisées et de produits et objets contraceptifs, ont en eux-mêmes une valeur, et pourquoi pas une existence économique ? On atteindrait de la sorte au comble du « garantisme naturel ».

Dans une perspective économique plus désincarnée, Yann Moulier Boutang estime que « la demande effective ne dépend pas des salaires, mais des revenus » il en déduit que « seul le revenu garanti est un facteur de création d’emplois nouveau[36] ». Pour sa part, Philippe Van Parijs, titulaire de la chaire Hoover d’éthique économique et sociale à l’université catholique de Louvain-la-Neuve (Belgique), juge que l’allocation universelle favoriserait au moins le partage du travail, puisqu’elle «facilitera l’accès à des emplois-marchepieds, et un va-et-vient plus souple entre les trois sphères de l’emploi, de la formation et du foyer. C’est une technique douce de partage du travail puisqu’elle réduit le coût du renoncement temporaire à son travail[37]. »

Les animateurs du collectif Cargo travaillant au sein de la Commission revenu d’AC ! renversent habilement l’argumentaire opposé au revenu garanti, considéré comme un gaspillage d’argent sans contrepartie sociale : «Le revenu garanti comme salaire social est un investissement productif. Le moyen d’aller vers un autre type de développement qui passe nécessairement par une remise en cause du rôle central de l’emploi salarié[38]. » C’est un thème que nous allons voir bientôt largement développé à propos de l’essor de la production immatérielle. Mais il est un autre argument, plus prosaïque, que je veux mentionner auparavant : de nombreux auteurs font remarquer que le salaire social existe déjà, puisque outre les revenus d’activités, une part importante des revenus des ménages est composée d’allocations diverses.

« Les salariés, dans leurs revenus actuels, reçoivent déjà le revenu d’existence explique Yoland Bresson (1998), puisque un salaire aujourd’hui de 10 000 F se décompose, en réalité, en 1 575 F de revenu d’existence et 8 425 F de revenu d’activité[39] ». « Cette réalité, note ailleurs le même auteur, est pour l’instant occultée par le lien emploi—salaire[40] » « Le salaire social est une réalité[41] », insistent de leur côté les militants de Cargo.

L’argument à la fois le plus fécond et le plus sujet à controverse en faveur du revenu garanti est défendu par la tendance contestataire ou « mouvementiste » du garantisme (autonomes, marxistes italiens, Cargo). Il s’agit d’une analyse, parfois visionnaire, du bouleversement de la production capitaliste, de plus en plus immatérielle, liée à la circulation de l’information et du savoir collectif.

Cash, journal de l’Association des chômeurs et des précaires, l’évoque déjà en 1987 : « L’instauration d’un revenu minimum garanti n’aura donc rien de transitoire. Elle ne fera qu’entériner et étendre les implications d’une réalité productive désormais bien visible pour quiconque accepte de regarder la réalité en face[42]. » Mais c’est à la fin des années 90 que sera affinée la présentation d’un avenir capitaliste proche ou déjà présent, selon les différents auteurs, et qui contient selon eux la justification tout à la fois morale et économique du garantisme. La plupart se réfèrent, explicitement ou non, à un texte de Marx extrait des « Grundrisse » , que Moulier Boutang qualifie d’« extraordinaire anticipation théorique de la société capitaliste avancée[43] », texte sur lequel il est préférable de nous pencher tout d’abord:

«À mesure que se développe la grande industrie, écrit Marx, la création de la richesse réelle dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour — leur puissance efficace — n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production. […]

«Dans cette mutation, ce n’est ni le travail immédiat effectué par l’homme lui-même, ni son temps de travail, mais l’appropriation de sa propre force productive générale, sa compréhension et sa domination de la nature, par son existence en tant que corps social, qui apparaît comme le grand pilier fondamental de la production et de la richesse. Le vol du temps de travail d’autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même.»

«Le développement du capital fixe [les machines] indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et, par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle du general intellect, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie[44]. »

Le terme general intellect, qui figure en anglais dans le texte de Marx, peut être traduit littéralement par « intelligence générale » ou de préférence par « intelligence collective ». Si l’on s’éloigne de la lettre, « savoir collectif » ou « intelligence sociale » me paraissent plus pertinents, mais nous trouverons bientôt dans un texte de Cargo, ou chez Negri[45], une « intellectualité de masse » qui n’a pas d’autre origine. Qu’importe le terme retenu, le phénomène dont Marx souligne l’émergence, on comprend que les garantistes pensent être en droit de le reconnaître cent quarante ans plus tard dans l’extraordinaire développement de la « production immatérielle[46] » (« autoroutes de l’information », Internet, etc.) qui abolit d’un même mouvement le temps et l’espace. Le fait que beaucoup de militants garantistes travaillent eux-mêmes dans ce secteur en pleine expansion, mais mal reconnu socialement (et pécuniairement), donne à ce qui prend parfois l’allure d’un plaidoyer pro domo les accents concrets de l’expérience vécue. Je citerai assez longuement les textes mouvementistes afin que le lecteur peu familiarisé avec ce courant puisse en apprécier les raisonnements.

« Qu’est-ce que produisent, interroge Cargo, l’industrie culturelle et l’intellectualité de masse travaillant sous sa domination ? Elles produisent des émissions de télé, la mode, l’habitat, l’aménagement de nos villes, les marchandises que nous consommons, les journaux et les magazines que nous lisons, etc. Elles produisent notre façon de voir et de sentir, notre façon de s’habiller, d’apprendre, de consommer; elles produisent les modes de vie et les subjectivités de nos sociétés […] devenues des nouveaux terrains d’accumulation capitaliste. Plus en général, l’intellectualité de masse donne forme et matérialise les besoins, l’imaginaire, les goûts, la sensibilité, etc. du public/consommateur, et ses produits deviennent à leur tour de puissants producteurs des besoins, d’imaginaire, des goûts […]. L’intellectualité de masse ne produit pas seulement le produit-culturel/marchandise, mais aussi et simultanément le public/consommateur (la production télé et l’Audimat, les journaux et l’opinion, le marketing et les consommateurs, etc.). […] L’intellectualité de masse joue l’interface entre les goûts du public et la création de ces goûts. Elle produit la capacité et le besoin de consommer, et un public pour cette capacité et ce besoin. […] Ce que l’on exige de l’intellectualité de masse c’est qu’elle soit à la fois libre et inventive pour créer continuellement le rapport produit/consommation, et qu’elle soit complètement soumise aux contraintes de l’accumulation et de la rentabilité[47]. »

Parlant au nom de la nouvelle intelligence sociale dont ils sont partie prenante, les animateurs de Cargo, et souvent les mouvementistes en général, ont tendance à sous-estimer la participation subjective exigée par le travail ouvrier classique, que la stratégie moderne de la « qualité totale » vise à formater et à s’accaparer. Il est indéniable cependant que le système sait désormais utiliser non seulement comme consommateur, mais du même coup comme producteur, non plus seulement le travailleur au labeur, mais l’amoureux, le promeneur, le téléspectateur, etc. De sorte qu’il n’y a plus de frontière entre temps de travail et temps libre, et que la production de richesse étant faite par toutes et tous, et qui plus est à tout moment, l’exploitation (et non seulement l’aliénation) elle aussi est de tous les instants de la vie. À côté de cela, que Marx avait justement pressenti, le seul vol du temps de travail a en effet une allure misérable !

Le processus permanent de captation de l’intelligence sociale par le système marchand, d’une amplitude et d’une complexité sans précédent, concerne donc aussi bien le chômeur, et… le militant, qui ne se plaignait jusqu’alors que d’une « récupération », plus grossière et plus conjoncturelle, de ses idées. Je donne encore la parole aux Cargotistes, s’exprimant au sein d’AC ! :

« Les formes d’auto-organisation collective, les systèmes d’entraide ou de débrouille qui permettent de mieux vivre le quotidien, les échanges de connaissances, les initiatives, l’inventivité, que nous développons pour échapper à la misère et à l’ennui qui accompagnent le plus souvent la condition de salarié (qu’on soit en poste ou au chômage) et développer nos propres activités, tout ce travail, toute cette inventivité non rémunérée produisent de la richesse sociale, quand bien même celle-ci n’a pas de valeur marchande. […] C’est dans le vivier de nos idées, de nos pratiques et de notre force que puisent sans cesse ceux qui nous exploitent et nous réduisent à la misère. Si nous voulons un revenu garanti, c’est parce que, quoi qu’en dise l’idéologie dominante, nous ne sommes ni des « exclus » ni des inutiles, ni des assistés. Nous voulons une part de la richesse sociale que nous produisons[48]. »

Yann Moulier Boutang estime lui aussi que « le revenu de citoyenneté universel constitue la reconnaissance du caractère social collectif de la création de richesse », surtout à l’heure « où les conseillers économiques de Clinton (Jeremy Rifkin en particulier) parlent du savoir comme force productive déterminante, de l’économie de l’information et de la circulation comme créatrice des richesses décisives à venir, du contenu nouveau du travail comme le maniement de signes et la construction de réseaux de communication[49] ». À ce moment de son raisonnement, Moulier Boutang renvoie à l’auteur italien Christian Marazzi, très prisé par les mouvementistes. « Communication et production, affirme ce dernier, ne font qu’un, elles se superposent dans le nouveau mode de production. […] Dans le système de production post-fordiste, on est en présence d’une chaîne de production “parlante”, communicante, et les technologies utilisées dans ce système peuvent être considérées comme de véritables “machines linguistiques” ayant pour but principal de rendre fluide et d’accélérer la circulation d’information[50]. »

Le tableau brossé par Marazzi pose le problème de l’actualité du phénomène décrit. Est-il simplement potentialité, avenir virtuel d’une société de virtualité triomphante ou déjà réellement constitutif du monde présent, appelé à le caractériser demain ? Marazzi, on le voit, penche pour la seconde hypothèse. Un autre auteur, Maurizio Lazzarato, semble plus partagé (je souligne moi-même certains passages charnières de son raisonnement) : « L’économie de l’information, industrie d’“avenir”, est là, affirme-t-il, pour nous montrer comment le capitalisme lui-même, dans ses formes les plus avancées, organise le rapport entre les affects, les désirs et les agencements technologiques sans passer par la discipline de l’usine; comment il capte, dans un espace ouvert, les affects et les désirs de “tout un chacun” (sans distinguer entre productif et improductif, entre “subjectivité ouvrière” et subjectivité autre) pour les mettre au service de la production de profit. » Mais il poursuit en ramenant cette réalité tangible au statut de virtualité, que l’instauration du revenu garanti viendra conforter, sinon révéler.

Ce point de vue, que l’on retrouvera, avec diverses nuances, dans les textes de Cargo et de Moulier Boutang a l’inconvénient, au moins théorique, de la tautologie : la production immatérielle justifie le revenu garanti — le revenu garanti rend possible la production immatérielle. Mais laissons poursuivre Lazzarato : « La lutte des chômeurs et des précaires pour un revenu nous disent que, du point de vue des exploités, la condition préalable à la réalisation de cette possibilité inscrite dans le développement du capitalisme contemporain passe par un “revenu garanti” […]. Produire à travers la liberté et non la contrainte, c’est-à-dire produire, travailler, créer sur la base du désir et non sur la base des “nécessités” du travail salarié. […] C’est cette “utopie” que les luttes des chômeurs mettent à l’ordre du jour. Une dystopie[51] parce que fortement enracinée dans la réalité. Une dystopie pour peu qu’on risque d’anticiper et infléchir une réalité qui est virtuellement déjà là[52]. »

Pour Cargo (tract du 24 juin 1995), le revenu garanti anticipe l’avenir en permettant le dépassement des conditions actuelles de la production, et constitue du même coup le sésame, ou à tout le moins une bonne partie de la formule permettant la transition vers une autre société :

«Simultanément contrepartie d’un travail déjà effectué et non reconnu, reconnaissance d’éléments clés de la qualification sociale du travail (mobilité, disponibilité, polyvalence, intellectualité) et pari sur le développement, anticipation d’une production à venir [souligné dans l’original] , le revenu garanti vise un dépassement dans les faits de l’étroite “rationalité” capitaliste (le profit, mesure de toute chose). Le pari politique est le suivant: la production sociale peut être libérée, transformée, développée, si nous parvenons à l’affranchir des diktats économiques. Ainsi comprise, loin d’être platement conjoncturelle, la revendication du revenu garanti participe d’une approche nouvelle du classique problème de la transition vers un autre mode de production.»

 

Moulier Boutang le déplore à son tour :

« Aujourd’hui nos modernes mercantilistes, défenseurs du travail industriel et du travail salarié repoussent comme une utopie tout ce qui pourtant affleure de façon aveuglante dans les transformations du “capitalisme mondial intégré”. » Or ceux-là qui refusent de voir l’aveuglante réalité, risquent fort — en vertu de la tautologie ci-dessus définie — de rompre le charme, c’est à dire d’interdire à la réalité du capitalisme mondial intégré d’avoir lieu ! »

« [C’est] une autre raison, poursuit le même auteur, qui fait du revenu universel de citoyenneté la clé de la transformation de l’économie vers le haut et non vers le bas. Il n’y aura pas de mobilité sectorielle, de “souplesse” des créations d’entreprises, d’investissement dans les secteurs à haute technologie, s’il n’y a pas un nouveau filet de protection qui protège le travail immatériel, ce travail non reconnu pleinement par la société, actuellement exploité sans vergogne par les entreprises pionnières. Tous ceux qui travaillent tantôt comme salariés, tantôt à leur compte, au rythme des charrettes, par à-coups ont besoin d’une garantie de revenu pour déployer leur force d’invention. Tous ceux qui contribuent à la productivité collective, à la création des nouveaux territoires productifs, au développement durable, à la qualité de la vie, à la santé de la population, sont aujourd’hui aussi productifs que le salarié du secteur marchand[53]. »

Nous voilà bien loin du point de vue immédiatement revendicatif, défendu à la fin des années 70 par un militant du Collectif chômage, dans la revue Camarades, à laquelle collaborait Moulier Boutang : « Nous ne luttons pas contre le chômage en tant que tel, mais contre le chômage comme diminution de revenu. Dans ce cadre la seule revendication juste c’est la garantie de ressources pour tous. Elle veut dire : nous voulons vivre, nous avons besoin de fric, aux patrons et à l’État de se débrouiller pour nous trouver en plus du boulot, s’ils tiennent à contrôler ce fric par une contrainte au travail[54]. » Passons sur l’étrange résignation à une éventuelle mise au travail, de quelqu’un qui assure par ailleurs éprouver un « refus viscéral du travail d’usine », et remarquons que vingt ans plus tard, le garantisme n’est plus (plus seulement) une juste revendication, mais symbolise la logique du développement capitaliste, et conditionne son mouvement, ce que ses victimes se voient dans l’obligation de signaler eux-mêmes à une bourgeoise incompétente.

On trouve un argumentaire très voisin chez Antonio Negri, auteur surtout remarquable par son prestige intellectuel dans les milieux autonomes italiens et français. Negri se singularise par ailleurs en ce qu’il croit utile de revisiter — comme disent les metteurs en scène de théâtre — des concepts comme celui d’« homme machine », dont il n’est pas certain qu’il propose un usage aussi matérialiste que monsieur de La Mettrie en son temps.

« Le capital fixe le plus important, dit Negri dans Exil, celui qui détermine les différentiels de productivité, désormais se trouve dans le cerveau des gens qui travaillent: c’est la machine-outil que chacun d’entre nous porte en lui. C’est cela la nouveauté absolument essentielle de la vie productive, aujourd’hui[55]. »

« Mais, en même temps, l’homme est “entier”, le cerveau fait partie du corps, l’outil est incarné non seulement dans le cerveau mais aussi dans tout ce qui appartient au “sentir”, dans l’ensemble des “esprits animaux” qui agitent la vie d’une personne. Le travail se construit donc à partir des outils qui ont été incarnés, mais cette incarnation comprend la vie. À travers l’appropriation de l’outil, c’est la vie elle-même qui est mise en production. » [page 21]

Reprenons : le cerveau est une machine-outil. Est-ce l’effet d’un attachement au vocabulaire ouvriériste ? la métaphore sent son dix-neuvième siècle, quand on songe d’abord à cette autre, déjà bien vieillie quoique emblématique de l’époque moderne, du « cerveau-ordinateur ». Plutôt qu’une machine-outil, c’est bien — dans la logique negriste — un portable qui me sert à penser, à produire et à communiquer. Toutefois, on me précise aimablement que je suis davantage qu’une simple sacoche ; je possède un portable incarné, une machine électronique faite chair. Manque-t-il des émotions à cet androïde ? On lui octroie de curieux « esprits animaux », à la circulation desquels Descartes[56] attribuait le mouvement des muscles, de sorte que le producteur, c’est-à-dire l’homme actuel est un homme machine, « machiné » aurait dit Guattari, sorti des chaînes de montage du capital moderne. Au cas où les développements logiques d’une telle vision paraîtraient trop mécanistes à certains, l’auteur convoque, après les esprits animaux, ce qui représente le mieux l’affectivité, l’émotion, et l’imagination. Les amateurs de poncifs auront reconnu : la Femme.

« On est confrontés à un devenir-femme du travail parce que la reproduction, les processus de production et de communication, les investissements affectifs, les investissements qui concernent l’éducation et la reproduction matérielle des cerveaux, sont en train de devenir toujours plus essentiels. » [page 24]

Certes Negri n’en disconvient pas, les femmes ne sont pas les seules à incarner cette dimension de l’activité cérébrale. Le moment est donc bien choisi pour introduire un peu de dialectique dans son discours : « C’est une masculinisation des femmes et une féminisation des hommes qui est à l’œuvre de manière inéluctable à l’intérieur de ce mécanisme. » [p.24 ] Je ne saurais discuter ici la pertinence de ce nouvel « espoir » — la masculinisation des femmes —, l’auteur n’en dit rien d’autre.

Autre concept que l’on a presque scrupule à moquer, tant sa formulation semble incongrue : celui d’« entrepreneur ». Puisque, croit-on comprendre, la base de la productivité est désormais « l’investissement du cerveau humain socialisé [p.33] » et que chacun, quoi qu’il en ait, est à la fois produit, et producteur, alors pourquoi ne pas revendiquer un statut dont on voit mal pourquoi il serait l’apanage de l’ancien patronat français ! « Je crois vraiment, dit Negri, que le concept d’entrepreneur, en tant que figure du militant à l’intérieur de la structure biopolitique — un militant porteur de richesse et d’égalité —, est un concept qu’il faut commencer à formuler[57] .» [p. 32]

Il nous reste à savoir de quelle manière le « salaire garanti » (qui fait l’objet d’un chapitre particulier) contribue à cette métamorphose sociale et amoureuse… On hésite à l’écrire, le salaire garanti en est la garantie !

« Si l’on assume cette conception dynamique, flexible, mobile, fluide, arborescente de la productivité, il faut la garantir. […] Cela signifie donner le salaire garanti à tout le monde. […] Ce n’est pas simplement un problème d’aménagement du travail et de la productivité. C’est un problème qui touche immédiatement à la fiscalité et à la comptabilité de l’État, qui concerne les éléments fondamentaux de l’organisation : c’est effectivement un processus révolutionnaire. » [page 36]

Voici enfin identifié — dans le fisc — le maillon faible de la chaîne capitaliste ! On conçoit que la découverte fasse voir le monde avec optimisme à son auteur. « Une des choses les plus belles aujourd’hui, c’est précisément le fait que cet espace public de liberté et de production commence à se définir, portant vraiment en lui la destruction de ce qui existe comme organisation du pouvoir productif, et donc comme organisation du pouvoir politique. » [p. 35] Et voilà sans doute comment, selon le garantiste rallié André Gorz, « le capitalisme détruit lui-même les bases de son existence[58] ».

L’État bourgeois une fois empêtré dans ses comptes et ses contradictions (pas assez, on l’espère, pour ne pas verser les revenus à l’heure), les militants biopolitiques auraient l’éternité devant eux pour engager des relations immatérielles avec de belles salariées garanties, certes un peu masculinisées, mais flexibles et arborescentes comme des fougères. Elles auraient, comme dans la chanson, la folie (douce) en tête, et les entrepreneurs du soleil au cœur… « Ce que je ne comprend pas, bougonne Negri [p. 36], c’est comment on peut résister à cela. »

 

Digression : Néo-taylorisme, souffrance & identification

Le travail productif a toujours, même prescrit et répétitif, mobilisé davantage que la seule capacité du travailleur à se soumettre. Dans un texte de 1954, Georges Friedmann note que les divers spécialistes du travail reconsidèrent le producteur dans sa totalité : « L’homme, avec le bloc de sa personnalité, se trouve réintroduit dans toute organisation vraiment scientifique du travail. L’ouvrier abstrait imaginé par les tayloriens — composé rudimentaire de flânerie et d’appétit du gain — fait place à un être complexe, corps et esprit, en qui un acte important entre tous, comme le travail, met la personnalité entière en jeu. Ce conditionnement mental de phénomènes qui avaient été longtemps considérés comme essentiellement organiques a été peu à peu reconnu […]. Aujourd’hui on admet couramment que le travail s’imprègne d’émotions, d’intérêt, de pensée[59]. »

Certes, de nouvelles formes de travail précaire ont accru l’implication individuelle exigée du travailleur, et surtout le contrôle possible par l’employeur de l’effectivité de cette implication. Cette exigence peut prendre la double forme de la pression psychologique sectaire (le travailleur doit se sentir partie prenante d’une organisation militaro-familiale), et du mouchardage électronique. Même si les techniques de conditionnement ont évolué, la première manière ne date pas exactement d’hier. « À la discipline fondée sur la contrainte, observait déjà Friedmann, citant notamment l’exemple de la compagnie United Air Lines, on s’efforce de substituer […] un état d’esprit collectif fondé sur le sentiment d’appartenance à une communauté de travail. » [p. 296] II est vrai que les nécessités internes de la politique de l’emploi capitaliste rendent caduques ou malaisées de telles stratégies, lorsque les licenciements abrupts et massifs viennent casser précisément toute idée de « communauté », et qu’un travailleur maintenu à son poste acquiert une mentalité de « survivant » , avec les troubles psychologiques qui s’y attachent. De ce point de vue, les études sur la souffrance au travail sont éclairantes sur les ravages causés dans les têtes par des injonctions salariales de plus en plus difficilement compréhensibles par des individus isolés, dépourvus de motivations excédant la survie ou la réussite personnelle, et démunis des ressorts théoriques et émotionnels nécessaires pour étayer un refus. L’exemple de ce cadre qui s’est suicidé dans son bureau, après s’être couvert le corps de carrés de papier auto-adhésifs de couleur portant chacun une des tâches qui lui avaient été assignées, représente la limite emblématique de ce désespoir sans énergie[60].

« Ce qui est très frappant pour nous, cliniciens, déclare le psychiatre Christophe Dejours, c’est que de plus en plus de gens ont des difficultés à penser leur situation de travail. […]. C’est ce qu’on appelle, dans notre jargon, la “pensée discordante”. Lorsqu’ils parlent travail, leurs mots se télescopent. Ils disent des choses incohérentes. Ils sont dans la confusion. Souvent cet état mental s’accompagne de perte de mémoire, de perte de repères. On entend régulièrement “je travaille comme une brute mais je ne sais pas très bien à qui ou à quoi ça va servir”. […] Le système arrive à faire passer pour du courage le fait de participer[61]. »

Deux auteurs garantistes font écho à ces observations dans la revue Alice en abordant la question du travail sous l’angle — aujourd’hui peu en vogue — du sabotage, ou plus précisément d’un sabotage désormais impossible puisqu’il équivaudrait à une démarche d’autodestruction. « Si les finalités du travail sont presque toujours en fin de compte indignes ou dérisoires, ce qui est mobilisé des sujets ne l’est pas. […] Pourquoi tous ceux-là [l’enseignant, le graphiste, l’informaticien] et beaucoup d’autres ne sabotent-ils pas leur travail ? Là encore, pour expliquer cela, nul besoin d’invoquer quelque “intériorisation” que ce soit des injonctions entrepreneuriales. Mais tout simplement, que veut dire “sabotage” lorsque l’activité à saboter […] engage pour être réalisée la puissance mentale, intellectuelle et affective, d’un individu ? […] Que signifie saboter un travail qui mobilise notre virtuosité ? Il y va de ce qui définit la valeur d’un individu à ses propres yeux, c’est-à-dire, à la limite, sa dignité. […] Question d’une résistance à inventer face à la nouvelle forme de “mobilisation totale” (des aptitudes, des affects, des relations intersubjectives…) que requiert désormais le capitalisme pour se perpétuer. Un telle mobilisation, si difficile à contourner que chacun expérimente en soi à cause d’elle une schizophrénie douloureuse, la revendication du revenu la laisse inentamée[62]. » Il faut saluer d’abord l’effort de lucidité des auteurs, confrontés à une limite de la stratégie qu’ils proposent, pour s’interroger ensuite sur leur refus de la notion d’intériorisation, dont ils donnent pourtant, dès la phrase qui suit, un exemple parfait. Qu’est-ce d’autre en effet sinon intérioriser les normes de production que se trouver confronté à elles comme face à soi-même. Ici, le terme d’identification paraîtrait plus pertinent. Que cette identification soit forcée ne change rien à l’affaire, et le reproche de faiblesse coupable, que semblent redouter et repousser par avance les auteurs, serait dépourvu d’efficience sinon de pertinence. La question « que signifie saboter un travail qui mobilise notre virtuosité ? » pouvait se poser dans les mêmes termes à un ouvrier qualifié du dix-neuvième siècle. Constatons simplement que plus la tâche commandée nécessite de créativité, plus le producteur est à la fois contraint et tenté de s’y investir, éventuellement jusqu’à identification. Il importe de préciser que ce mécanisme est d’autant plus efficace que, d’une part, la remise et le contrôle du travail sont individualisés, et que d’autre part le producteur adhère «spontanément» aux valeurs de créativité, d’épanouissement dans le travail, d’émulation, et autres billevesées en usage. Les pirates informatiques (auxquels la revue Alice s’intéresse d’ailleurs) fournissent une preuve assez éclatante que l’on peut retourner ces valeurs contre le système.

 

V. Droit naturel & justice sociale

Dans un « Appel à débat en vue d’instaurer une politique économique et sociale résolument novatrice[63] », lancé à l’initiative du MAUSS, trente cinq personnalités, dont beaucoup d’économistes, demandaient notamment que, « dans un souci de cohésion sociale », le RMI soit versé à toute personne ne bénéficiant pas du minimum de ressources garanti, y compris sans contrepartie d’« insertion ». « Nos sociétés se déshonoreraient, dit le texte, si elles laissaient subsister certains de ses membres en dessous d’un certain niveau de ressources matérielles nécessaires à la survie économique et sociale. »

« Il en va d’une question de justice », dit Moulier Boutang, pour ajouter aussitôt : « Il en va aussi d’une question de compréhension des mécanismes globaux de l’économie. » « Du point de vue de l’équité, confirme Roger Sue, une allocation universelle serait donc justifiable : elle correspondrait au fait, peu contestable, que la majeure partie de la productivité globale d’une société est, d’emblée, sociale[64]. »

« L’exigence d’un revenu garanti, lit-on dans une brochure du réseau antifasciste No Pasaran, est le moyen de faire admettre au pouvoir d’État la nécessité de payer le coût de la précarité. Il s’agit donc d’une revendication d’un droit de citoyenneté (pour renverser positivement la fin du travail[65]. »

On voit que ces trois auteurs ne dissocient pas la justice qu’ils revendiquent d’un mécanisme économique supposé, qui la justifie. Alain Caillé, animateur du MAUSS, tente de rompre avec cette dépendance en étendant au passé le raisonnement inspiré de Marx que nous avons vu défendu par les mouvementistes: chaque individu est, du seul fait de son existence, dépositaire d’un droit naturel à jouir de l’héritage de l’humanité. « Le niveau de production d’une société […] incorpore l’apport historique des générations précédentes. Dès lors, la distribution d’un revenu d’existence vient manifester la part de la production qui relève objectivement de cet héritage commun. […] Partir d’un raisonnement économique, si subtil et pertinent soit-il, pose problème. […] À mon sens, la justification ultime d’un revenu minimum, quelles qu’en soient les modalités, ne peut que résider dans la reconnaissance politique d’un droit inconditionnel à la survie matérielle de chacun[66]. » Si d’ailleurs la société juge réellement immorale toute espèce de droits sans contrepartie d’obligations autre que le paiement de l’impôt, ne serait-il pas logique d’abolir le droit d’héritage ? « Considérons donc, recommande Caillé, le revenu de citoyenneté comme une forme de droit d’héritage social[67]. »

C’est semble-t-il, même si la justification économique y reste importante, une conception voisine que défend Yoland Bresson, au moins quant au caractère naturel du droit à l’existence : « Il s’agit, pour nous, d’un revenu, d’existence calculé sur les ressources du pays et non sur des besoins nécessaires, minimaux, monétairement évalués. C’est un revenu alloué parce qu’on existe, qu’on est reconnu participant potentiel aux échanges, et non un revenu accordé pour exister. » Pour mieux faire comprendre sa théorie, et en faire ressortir la dimension économiquement morale, Bresson détaille le fonctionnement du garantisme tel qu’il l’envisage. Non seulement il ne risque pas d’encourager l’oisiveté, mais «il fonde un nouveau contrat social puisque si d’aventure, chacun voulait se contenter du revenu d’existence sans chercher à multiplier les richesses par son activité, le revenu global diminuerait, [et] avec lui le montant du revenu d’existence[68] […].» C’est donc un système autorégulé, qui devrait, en principe, pouvoir se dispenser de la contrainte. Alain Caillé renchérit, mais en se situant plutôt sur le terrain social et culturel que sur celui de la production classique : « Le fait de ne pas exiger de retour ne signifie pas et ne doit surtout pas signifier qu’on n’en attend pas. Si en effet aucun retour n’était attendu, alors le don, symbolisant un mépris insondable envers ses bénéficiaires supposés, serait bel et bien […] un concentré redoutable de la violence collective exercée à l’encontre de la minorité des exclus[69]. » On peut donc, et même l’on doit faire savoir aux individus bénéficiant d’un revenu garanti que l’on attend d’eux, « en retour », une participation à la production des richesses sociales, ou autrement dit à la production de la société par elle-même, à la condition qu’ils en fixent les modalités de manière autonome. Rares sont, excepté Cargo chez les mouvementistes, les garantistes qui adoptent une position aussi apparemment « décontractée » que celle du sociologue Guy Aznar : « pour garantir mon droit au non-emploi, c’est-à-dire le droit à la liberté existentielle minimale de faire ou ne pas faire, il faut donc inventer un autre type de rémunération que l’on pourrait appeler “le revenu de vagabondage” ou “le revenu libertaire”, ou le “revenu d’échappée belle[70]”… » Ce goût de la provocation poétique s’accommode hélas d’engagements politiques qui n’ont plus rien de « libertaire », Aznar ayant signé le texte de soutien à Nicole Notat et au plan Juppé, lequel plan déclencha le mouvement social de décembre 1995.

 

VI. Le légalisme contestataire

En 1987, l’Association des chômeurs et des précaires, qui édite le journal Cash, lance un « Manifeste pour la garantie des moyens d’existence pour tous », qu’elle qualifie de « plate-forme “moderne[71]” » et qui se présente sous la forme d’une liste d’articles et de dispositions à intégrer dans la législation. C’est, après l’époque de l’autonomie violente, une étape importante du garantisme militant, au point que, dix ans plus tard, deux rédacteurs de la revue Alice croient pouvoir analyser la création du R.M.I. (en 1988) comme une réplique de l’État « visant à briser une dynamique offensive[72] » sur le thème du revenu garanti.

Si les militants de l’A.C.P. ne se privent pas de critiquer l’idéologie du travail, prétendue source de la dignité du travailleur, ils semblent également ne pas entretenir trop d’illusions sur la manière dont un revenu minimum pourrait être octroyé et géré par l’État, dans le cadre capitaliste :

« Ce sera un salaire qui comme toujours tendra à produire la division, la hiérarchie ; un salaire socialisé qui traduira seulement les préoccupations de contrôle du capital social sur la classe ouvrière. Et formellement ce sera un salaire qui prendra l’aspect d’un programme contre la pauvreté, un minimum pour les chômeurs agrémenté pour des raisons strictement idéologiques et disciplinaires d’une obligation de travailler. Un travail qui réaffirmera le contrôle étatique sur la vie des gens par l’intermédiaire d’un emploi ni qualifiant ni même productif. […] Tout cela nous le savons ! Pourtant malgré le rôle régulateur que l’État entend lui faire jouer, ce revenu garanti — qu’il faudra défendre pour qu’il soit le plus élevé possible et pour tous — est le seul espace politique qui puisse permettre l’organisation du travailleur collectif pour l’instant atomisé[73]».

On est frappé du passage abrupt d’une analyse nuancée à une conclusion qui se veut dictée par la nécessité : pas d’autre espace où organiser le « travailleur collectif » atomisé (nous verrons plus loin selon quel mécanisme), reconstituer le corps social de la classe ouvrière, dont les chairs sont éparpillées comme, dans la légende, celles du dieu égyptien Osiris. Aux incrédules, les rédacteurs de Cash répliquent d’ailleurs en usant d’une référence mythologique assez malheureuse : « Le salaire social n’existera jamais ! Quand Icare essayait de voler, certains de ses amis devaient certainement lui dire la même chose. » Peut-être Icare eût-i1 en effet été bien inspiré d’écouter certaines mises en garde… Rien à redire, par contre, à l’implacable évidence qui suit : « Est-ce que la Sécurité sociale existait avant qu’elle n’existe ? » Assez pauvre dialectiquement, cette dernière répartie a le mérite de situer le militantisme de l’A.C.P. dans la perspective historique du réformisme social, recentrage assez considérable par rapport au radicalisme affiché par l’autonomie de la fin des années 70. Il s’agit bien en effet de formuler des modifications législatives, et d’obliger l’État à les prendre en compte. Pour ce faire, le Manifeste proposé à la signature des groupes militants énumère d’abord, significativement, les textes fondateurs sur lesquels il s’appuie — ce sont ceux de la République : article 21 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ; « Charte de la Résistance qui prévoit dès le 15 mars 1944 un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail » ; article 25 de la « Déclaration universelle des droits de l’homme ; préambule de la constitution de 1946 » auquel réfère celle de 1958 ».

Le dernier texte visé (1946) stipule en effet que « tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence. » Mais il précise également que « chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi. [c’est moi qui souligne] » Nous allons voir que, si le Manifeste s’abstient de donner cette précision, et donc de l’assumer, il ne trahira pas l’idéologie de contrainte au travail du texte constitutionnel.

Pour l’essentiel, le Manifeste réclame l’institution d’un salaire social, individuellement versé, égal au SMIC, non imposable, non-cumulable en totalité mais prenant la forme d’un complément de ressources jusqu’au SMIC ; pour tous les résidents français et étrangers, dès 16 ans.

S’agissant des modalités de versement du salaire et de sa contrepartie, les rédacteurs acceptent d’avance (outre le commandement de travailler) des catégories idéologiques qui sont celles du contrôle social capitaliste. Ainsi le salaire social doit-il être versé en numéraire : « Le recours à des bons d’achat ne pouvant être qu’exceptionnel (lorsque le bénéficiaire est jugé incapable pour des raisons de dépendance — alcool, drogue —ou psychiatriques graves) ». Cette disposition est assortie de l’illusoire garantie d’une voie de recours devant une commission mixte État — représentants des ayants droit. De manière générale : « En contrepartie les bénéficiaires s’engagent à accepter toute proposition d’emploi respectant le SMIC, la législation du travail[74] […]. »

S’exprimant en janvier 1987 (Cash, n° 5) à propos de ce qui n’est encore qu’un projet de manifeste, les rédacteurs évacuent ce détail sous la rubrique « Contrôle » : « La seule contrepartie du revenu garanti est de s’engager à accepter toute proposition de travail faite par les pouvoirs publics ». Ils expliquent dans le même paragraphe espérer que « de cette manière l’État sera peut-être un peu plus “incitatif” envers les “décideurs” qui eux-mêmes arrêtant le chantage aux licenciements [supposé inefficace du fait que chacun dispose désormais d’un revenu ?], assainiront les rapports humains dans le travail ».

À le considérer au premier degré, dépourvu de toute arrière pensée tactique ou manipulatrice, l’argumentaire apparaît non seulement légaliste dans sa forme, mais plus précisément d’une extraordinaire naïveté. Il s’agirait de rappeler l’État au « respect de la loi », en fait de le « convaincre » que la loi, dûment relue et correctement interprétée, lui impose des obligations auxquelles il s’est jusqu’alors dérobé. Pour instaurer le rapport de forces nécessaire, il faut donc rallier d’abord le plus grand nombre possible de chômeurs, d’associations, et de groupes militants, en les persuadant soit de ce que cette lecture de la loi est pertinente (recrues de bonne foi), soit des vertus d’une simple conviction de façade, pourvu que la proposition de loi joue son rôle de catalyseur des mécontents (recrues initiées). Par la suite, une situation nouvelle étant créée par l’institution du revenu garanti, on compte que se constituera un nouveau rapport de forces. En somme : demeurer dans le cadre de la loi, et proposer son amélioration, dans l’espoir de son éventuel dépassement. C’est toute l’impasse du réformisme « radical », qui croit possible, en entraînant ses convertis dans une stratégie de gestion critique du capital, de les amener — par exaspération devant l’échec prévisible ou par la grâce de quelque situation « objectivement révolutionnaire » inopinément créée — à faire et à obtenir bien plus que ce qu’on les avait persuadés de réclamer.

Peut-être cette stratégie Cashiste de la « bonne volonté » et de la concession préalable — contraire à tous les enseignements historiques du combat de la classe que l’on prétend organiser — rencontre-t-elle des résistances dans les associations pressenties ? À tout le moins exige-t-elle des éclaircissements, qui prennent la forme d’un cours d’instruction civique, d’une étonnante orthodoxie républicaine et juridiste : « Pourquoi le “Manifeste” se présente-t-il sous la forme d’une proposition de loi ? Parce que c’est la loi qui définit les droits et que l’ensemble de la société doit les respecter. Pour le moment, face à l’insuffisance sinon l’absence de pression des exploités, l’État cède à toutes les exigences du capital, au nom de la “raison économique”. Le capital impose à l’État qui impose à la société. Il est nécessaire de mettre en évidence ce fonctionnement et de le renverser . [Le paragraphe qui fait suite est sous-titré : “Conquêtes légales”.] Se battre pour le salaire social sur le plan juridique c’est imposer une nouvelle réalité à l’État qui devra lui-même reprendre son rôle d’arbitre et siffler les hors-jeu du capital, et en cas de victoire il devra faire respecter, dans l’autre sens, les nouvelles règles du jeu[75]. »

Mais le Grand’Œuvre, nous l’avons évoqué plus haut, consiste à recréer l’homogénéité de la classe ouvrière. « Nous pensons, lit-on dans Cash, que seule une position de principe, le revenu minimum garanti, permettra de mettre fin à la surexploitation qui, acceptée par paresse des neurones ou par souci de ne pas dénoncer ce système, nous oppose au reste de la classe ouvrière[76] ». Sans doute faut-il comprendre que, telle Isis reconstituant la dépouille d’Osiris, c’est en redonnant leur dignité de travailleurs aux sans-travail que la création d’un salaire social est supposée reformer « la classe ». La revue autonome Camarades argumentait déjà sur ce point en 1975 : « Que demande le capital au chômeur, sinon d’attendre, parfois sans ressources, le moment où il jugera bon de remettre en route l’expansion économique. Le chômeur demeure donc, même sans emploi, un travailleur à part entière dont le capital refuse de payer la mobilité, élément pourtant essentiel dans sa politique de restructuration[77]. » De ce point de vue, l’alignement du revenu garanti sur le SMIC prend, dans la stratégie mouvementiste, une valeur symbolique qui se trouve explicitée dans un rapport d’étude sur les mouvements de chômeurs déjà cité (1990), à la rédaction duquel a participé Laurent Guilloteau, futur créateur de Cargo. Il ne s’agit pas seulement de considérer que le SMIC constitue un minimum vital acceptable : « La conception du revenu égal au SMIC pose, elle, une revendication globale qui se situe dans la logique du mouvement ouvrier en définissant le chômeur comme force de travail en situation précaire sur le marché de l’emploi pour lequel il s’agit d’établir un rapport de force par le moyen du SMIC. Demander le SMIC suppose donc de faire payer la mobilité comme une qualification de la force de travail[78]. »

La réflexion se poursuit dans le courant mouvementiste au travers notamment de la création d’Alice, en 1998. Dans un article déjà cité, Muriel Combes et Bernard Aspe évoquent la dissolution de la référence ouvrière. Ils estiment que la reformulation récente de l’intuition marxienne concernant la production immatérielle, formule cristallisée dans la revendication garantiste, « peut être vue comme un accomplissement d’un tel processus de dissolution. […] De l’épuisement du paradigme ouvriériste on ne conclura pas pour autant à un épuisement de la perspective classiste en tant que telle. Qu’est-ce qu’un classisme sans référent ouvrier ? Une perspective dans laquelle la revendication du revenu social devient le moyen de soustraire la vie à la mise au travail globale imposée par le procès productif capitaliste. […] Le point de vue du travail vivant cède la place à celui de la vie comme travail. Du point de vue de la subjectivation politique, le capitalisme n’est plus avant tout un système productif, mais un processus de polarisation des existences individuelles et collectives, fonctionnant sur la base d’une manipulabilité inouïe de la vie en tant que telle.  »

Ce dernier texte semble contredire en partie les précédents. En effet, si personne ne peut désormais se dire plus productif ou, si l’on veut, plus « ouvrier » qu’un autre — sur ce point tous les mouvementistes semblent d’accord — à quoi peut correspondre la volonté de conserver le paradigme d’une stratégie « classiste » sans classe ? À soustraire la vie à la mise au travail nous répond-on. Or cette « mise au travail », en fait une captation généralisée, s’effectue, nous l’avons vu, y compris en dehors des « lieux de travail » et du processus de production classique. On voit mal alors en quoi le revenu social universel contrarierait cette captation, puisqu’au contraire il la sanctionne, en garantissant à chacun une rémunération pour sa productivité, réelle ou supposée ! On pourrait dire : Il n’y avait plus de classe ouvrière, il n’y aura plus désormais qu’une classe, une classe d’« ouvriers » qui n’en sont plus… Ne serait-ce pas, réalisé sous le bienveillant (ou l’inconscient) contrôle de l’État capitaliste, l’idéal marxiste de la société sans classes ? Peut-être le caractère improbable de ce résultat est-il en quelque sorte la rançon du volontarisme roboratif sous les auspices duquel nos auteurs se placent d’emblée : « Il faut partir de l’hypothèse, que nous sommes à un tournant des formes de lutte, moins parce que la situation le manifesterait objectivement que parce qu’il est nécessaire de décider de l’existence d’un tel tournant[79]. »

Le lecteur me soupçonnera peut-être d’avoir forcé le trait pour moquer à plaisir un texte qui contient, par ailleurs, des notations plus mesurées sur les limites de la revendication garantiste. Je n’ai pas le sentiment d’avoir versé dans la caricature, d’autant que nous allons retrouver, puisque le moment est venu d’analyser en détail l’article manifeste de Yann Moulier Boutang, des prétentions — tout aussi miraculeuses — à rien moins qu’une espèce d’abolition du salariat par la seule vertu du revenu universel…

Toutefois, avant d’aborder cet Éden, il est juste de noter que les garantistes issus de l’autonomie n’ont pas le monopole d’une pareille vision de l’avenir. Tandis qu’un militant de l’AIRE estimait que « le revenu d’existence n’obéit à aucune idéologie. […] L’idéologie ultra libérale aussi bien que néocollectiviste peut se construire sur la base de cette proposition[80] » , Philippe Van Parijs a pu cosigner un article sur l’allocation universelle, dont nous ignorons malheureusement la teneur, mais dont le titre (en anglais dans le texte) est à lui seul un programme : « A capitalist road to communism[81]. »

 

VII. Un New Deal pour la gauche

Le New Deal (la « nouvelle donne ») est, à l’origine, le plan de réformes économiques et sociales engagées, au début des années 30, par le président démocrate Roosevelt pour pallier les effets du crash de 1929 et consolider le système d’économie libérale des États-Unis. Il comprend le lancement de grands travaux d’aménagement du territoire, des aides à l’agriculture, des lois sur la sécurité sociale et les assurances chômage, une autre encore favorisant la syndicalisation des ouvriers, dont on espère qu’elle facilitera la négociation de salaires élevés, et du même coup une relance de la consommation. En effet, les membres de l’équipe Roosevelt estiment que la « dépression » vient de ce que « les revenus des consommateurs n’augmentent pas assez vite pour absorber les marchandises commercialisées[82] ». En embauchant beaucoup, en utilisant davantage d’hommes que de machines, en donnant des revenus à ceux qui en sont privés, on relance le mécanisme consommation—production : tel est le raisonnement du New Deal, dont on comprend en quoi il peut susciter l’intérêt d’un garantiste actuel.

Bénéficiant d’une connotation à la fois « virilement volontariste » (manche retroussées et campements de toiles) et économiquement positive, l’étiquette New Deal est utilisée, en Angleterre, par le gouvernement travailliste de Ramsay MacDonald, qui crée deux cent cinquante camps de travail forcé, par lesquels passeront, entre 1929 et 1939, 250 000 jeunes chômeurs. Ceux qui refuseront ces trois mois d’esclavage (neuf heures de travail quotidien, maigre salaire, taudis et uniforme) perdront leurs indemnités de chômage. Le fondateur du Labour estimait, sans doute à juste titre, que ce programme était de nature à faire éprouver n’importe quel travail préférable au chômage. Cette variété de New Deal semblait avoir disparu de la mémoire officielle britannique, jusqu’aux révélations, en août 1998, du Sunday Times[83]. Elles interviennent précisément au moment où le programme de M. Blair — lui-aussi baptisé New deal — prévoit que les jeunes chômeurs de dix-huit à vingt-cinq ans risquent de se voir privés du revenu minimum (auxquels ils ont droit en Grande-Bretagne) s’ils refusent les offres d’emplois ou de formation qui leur sont faites.

Ces données historiques tardivement exhumées, et dont Yann Moulier Boutang, dont nous allons étudier l’ode au « nouveau New Deal », n’avait certainement pas connaissance, ne semblent pas devoir ternir l’attrait idéologique d’une « révolution capitaliste » a rééditer.

« Un nouveau New Deal est en marche », c’est l’affirmation qui sert de titre au texte d’abord distribué sous forme de tract en janvier 1998 dans une manifestation de chômeurs, et publié au même moment dans le journal—tract de huit pages Occupation, puis republié — sous des formes parfois légèrement différentes — dans les revues Chimères (printemps 1998 ; le titre devient « Pour un nouveau New Deal » et Alice (automne 1998). C’est sa publication répétée (phénomène assez rare), et la personnalité de son auteur[84], qui me font parler à propos de ce texte d’un manifeste programmatique du garantisme.

Il se caractérise d’abord par son économisme et ses accents roosveltiens : « Un relèvement important des minima sociaux entraînera une crise du travail à temps partiel qui sera beaucoup plus refusé (sauf s’il est cumulable avec le RMI ou l’ASS [Allocation spécifique de solidarité]) et un relèvement du SMIC. Mais […] c’est exactement ce dont l’économie a besoin : un choc salutaire augmentant le revenu disponible des ménages qui dépensent[85]. »

C’est aussi une leçon d’économie et de modernisme donnée, fort courtoisement, à la gauche socialiste, dont la bonne volonté et les mérites supposés sont salués ; c’est peut-être surtout un programme pour une « nouvelle gauche », qui se réjouirait de voir réalisé miraculeusement, par la voie législative, le vieux programme communiste d’abolition du salariat. « Le revenu de citoyenneté universel constitue la reconnaissance du caractère social collectif de la création de richesse. Il abolit le salariat dans son aspect corporatiste, disciplinaire, ostracisant à l’égard des “sans-emploi”. La répartition du temps de travail, de l’emploi disponible, pour être autre chose que la répartition de la misère, et l’accentuation des lignes de fractures, devra se construire sur ce nouveau socle social. C’est la pièce maîtresse d’un nouveau New Deal. Si la Gauche veut réussir à transformer le travail, à redéfinir la législation du travail, à le répartir autrement, à retrouver les chemins du développement, elle devra en passer par là. Nous ne lui demandons pas de forger l’impossible de toutes pièces. Nous lui demandons d’ouvrir les yeux sur ce mouvement de fond[86]. »

En effet, est-il normal que la « gauche de gouvernement » s’accroche au « vieux principe réactionnaire […] du caractère incitatif du travail qui doit être maintenu coûte que coûte de sorte qu’aucun chômeur ne puisse toucher sans travailler, plus que le plus pauvre des actifs salarié ou indépendant ? On ne peut renouveler la gauche avec Edmund Burke[87] et avec la partie la plus ouvertement apologétique et idéologique des idées de droite. »

La gauche socialiste pourrait-elle — si seulement elle y songeait — envisager un « renouvellement » anticapitaliste autour d’un Jospin ou d’un Blair ? Au moins se voit-elle (dans la version plus longue publiée par Chimères), accorder un surprenant satisfecit de météorologique politique : « Du service public (1995), à la politique d’immigration (les sans-papiers), du chômage aux négociations sur les investissements (AMI), de l’accord chez UPS (messageries express) aux États-Unis, au mouvement des transporteurs en France, il règne décidément un vent nouveau dont l’arrivée de la gauche au pouvoir presque partout dans l’Union européenne st la traduction. » Que la gauche mène en France à l’égard des sans-papiers, une politique identique à celle de la droite, c’est-à-dire applique préventivement une partie du programme de l’extrême droite ; qu’elle traite, en France comme en Grande-Bretagne, les chômeurs comme des forçats en sursis, tout cela n’empêche pas le vent de souffler…

Quant au New Deal, c’est un terme dont l’auteur semble déplorer que « tout le monde l’a à la bouche. Tony Blair le premier ». L’Impayable Blair est, selon Moulier Boutang, un homme aussi « indubitablement bien intentionné » que l’est Lionel Jospin (!), mais qui n’a utilisé le terme magique que pour baptiser un « replâtrage habile mais sans nouveauté fondamentale du système d’aide à l’insertion dans l’emploi des jeunes. » On voit que l’économiste Moulier Boutang s’abstient de toute polémique superflue avec le « socialiste » Blair, au point qu’on doit pouvoir trouver des critiques plus radicales de sa politique de contrôle social musclé jusque dans la presse de l’Église anglicane !

Il est vrai qu’un peu d’énergie, voire un soupçon de militarisation sont parfois utiles. Car si le blairisme est habile, mais sans imagination, le New Deal de Roosevelt, lui, « fut certainement une révolution capitaliste, la seule vrai réponse à la Révolution russe, celle qui permit au système capitaliste à la fois de contenir le socialisme pour finalement le réduire, et de battre l’option autoritaire fasciste et nazie qui se présentait partout comme la seule alternative sérieuse à l’anarchie capitaliste et à la dictature communiste. »

Révolution sans révolution qui garantit du risque révolutionnaire — n’était-ce pas déjà la visée de Thomas Paine ? — le New Deal peut encore servir. À condition toutefois que les maîtres de l’heure, dont les intentions sont pures, mais la culture archaïque, soient éclairés par des observateurs, aux intentions sans doute non moins pures, capables d’interpréter correctement les mouvements sociaux et ceux du capital.

 

 

Digression conclusive

Dans une France à jamais guérie, croyait-on, des passions révolutionnaires ou émeutières, et qui s’apprêtait à célébrer avec la condescendance amusée qu’autorise trente ans de recul la plus grande grève sauvage de son histoire, éclata le mouvement « anti-CIP », dont l’occasion fut le projet de Contrats d’insertion professionnelle pour les jeunes. L’année 1994 connut ainsi le mouvement social de la jeunesse scolarisée le plus important depuis 1968, dont la violence des manifestations, dans des grandes villes comme Nantes et Lyon, égala ou dépassa celle des dits « événements de mai ». La justice exerça une sévère répression, visant particulièrement les éléments ouvriers (ou chômeurs d’origine ouvrière) nombreux dans les émeutes, et qui avaient rejoint le mouvement à la faveur de l’ouverture de locaux universitaires occupés. La presse jugea plus prudent de faire silence sur un appel à l’amnistie, pourtant signé — entre tant d’autres — par le Syndicat de la Magistrature (socialiste), et des personnalités peu enclines à pétitionner comme le philosophe Castoriadis. Il s’agissait de faire accroire que les manifestants condamnés étaient rejetés par l’ensemble de la société — dont on sait que les journalistes ont la bouffonne prétention de la représenter —rejetés comme émeutiers s’entend, et non comme « exclus » , en qualité de quoi ils fournissent au contraire une matière inépuisable à éditoriaux, enquêtes et apitoiements en tout genre.

À peine oubliées les victimes dans leurs cachots, éclataient les grèves et manifestations de l’hiver 1995-1996. Mouvement d’une rare ampleur, il toucha toutes les régions de France, et notamment des villes de moyenne ou de petite taille où 1968 n’avait pas, et de très loin, jeté autant de mécontents dans les rues. Cette fois, le travail de la presse nationale consista à taire les très nombreuses manifestations de soutien de travailleurs du privé aux fonctionnaires grévistes. La sympathie à l’égard du mouvement était telle, cependant, qu’il fallut la reconnaître et lui trouver des explications.

On se délectera de celle, encore tout empreinte d’exaspération, qu’avance Mme Schnapper. Les travailleurs du privé « se sont identifiés aux gens du public qui, eux, avaient la possibilité de pouvoir faire grève sans risquer de perdre leur emploi, comme si les avantages que ceux-ci conservaient n’étaient pas objectivement [sic] à leurs dépens. Cette attitude traduit leur sentiment de frustration, leur impression [sic] d’être exploités. Cette identification aux grévistes n’était pas rationnelle au sens de la logique économique. […] Les Français résistent à penser le monde en termes purement économiques, ils réagissent plutôt sur le mode politique ou sentimental[88]. » Le raisonnement économique (plaise à l’histoire que les Français y résistent toujours mieux !) est fondé sur l’idée de rareté ; la richesse, c’est le « quatre heures » qu’on partage à la récré : si deux gourmands s’attribuent la barre de chocolat, il ne reste que le pain aux autres… Hallucination des temps de pénurie, caractéristique d’une génération qui a vécu l’enfance dans les privations de la deuxième guerre mondiale, mais qui ne saurait prétendre au statut de pensée objective. Qui ne voit, au contraire, que le secteur public, dont le démantèlement s’accélère, demeure une des rares barrières contre la libéralisation sauvage du travail ? C’est donc très objectivement et très rationnellement que les travailleurs du privé peuvent considérer que les intérêts des fonctionnaires rejoignent les leurs. Dominique Schnapper a cependant raison sur un point; en effet, le mouvement de 1995 a marqué, plus nettement que celui de l’année précédente, un retour, certes encore timide, de la politique et du sentiment, c’est-à-dire de l’idée révolutionnaire. Des assemblées de quartiers réunissant des centaines de personnes (dans les grandes villes de l’Ouest, dans les XIIIe et XVIIIe arrondissements de Paris, etc.) ont agité, à partir du mouvement en cours, la question d’un bouleversement de la société. C’était la première fois depuis trente ans que de tels échanges se produisaient hors de minuscules cénacles.

Deux ans plus tard, à l’hiver 1997, le mouvement d’occupations animé par des chômeurs et des précaires venait bousculer la pusillanimité paternaliste des Impayables de gouvernement[89]. On remarque, et c’est en quoi cette dernière digression ne nous aura guère éloigné de notre sujet, que la question du travail, de son existence, de sa nature et de sa destination est centrale dans les principaux mouvements sociaux de ces dernières années. On peut conjecturer sans risque qu’il en ira de même dans un début de millénaire où le contraste entre la richesse objectivement disponible et la pauvreté subjectivement vécue tend vers son point de rupture.

L’utopie concrète, que la filiation historique dans laquelle je m’inscris me fait qualifier à la fois de communiste et de libertaire, d’une société où les efforts nécessaires à l’accomplissement d’un minimum de tâches réellement indispensables à la vie collective[90] laisseront d’infinies possibilités d’activités individuelles jouissives — les unes et les autres offrant autant d’occasions de libres associations —, cette utopie, dis-je, trouve dans l’état du monde présent une nouvelle actualité. Pourquoi devrions-nous renoncer à l’utopie, c’est-à-dire à ce que nous jugeons désirable, quand les conditions de sa réalisation sont précisément fournies, tant par les contradictions du système que par le développement technique auquel il a eu besoin d’atteindre. L’utopie n’est-elle pas au contraire plus nécessaire que jamais ? Prenons garde, en effet, que l’intégrisme religieux ne puisse se présenter, et non seulement dans le tiers monde, comme seul rempart contre le dogme triomphant du marché.

Au fil des siècles les tenants de l’ordre ont objecté au révolutionnaire qu’il insultait la divinité et mettait en péril la propriété ; Freud lui a prédit qu’il deviendrait un « fou extravagant [91] », et les nouveaux philosophes un gardien de camp. Stalinien repenti, François Furet assurait que « l’idée d’une autre société est devenue presque impossible à penser, et d’ailleurs, ajoutait-il, personne n’avance sur le sujet, dans le monde d’aujourd’hui, même l’esquisse d’un concept neuf[92]. » « Et le capitalisme ! Qu’a-t-il donc inventé en propre qui fasse de lui l’apogée de l’histoire humaine ? Les stock-options ? Les bombardements humanitaires ? Le maïs transgénique ?

Ça n’est pas, au contraire de ce qu’affirmait Furet dans une vision encore mécaniste de l’histoire, la démocratie, qui « par sa seule existence […] fabrique le besoin d’un monde postérieur à la bourgeoisie et au Capital, où pourrait s’épanouir une véritable communauté humaine », c’est la conscience que prennent les individus de leurs désirs, du passé de l’humanité et de ses ressources. L’historien remarquait, pertinemment cette fois, que l’imposture soviétique pourrait bien connaître un jour prochain un renouveau d’estime. C’est ce qui risque d’advenir, en effet, si l’on décrète la fin de l’histoire, et si les hommes se trouvent réduits à choisir entre l’ignominie totalitaire, le fanatisme religieux et l’horreur capitaliste. Étape déterminante de la fin du XXe siècle, la levée de l’hypothèque stalinienne peut renforcer le parti de la révolution, d’autant qu’elle affaiblit le libéralisme auquel elle servait de repoussoir. Il importe d’abord pour ce faire de refonder le projet utopique sur des principes libertaires — nul besoin de les grimer en « concepts neufs » — aucune fin soi-disant libératrice ne peut justifier ou tolérer l’emploi de moyens qui lui sont contraires (mensonge, meurtre, torture…) ; liberté complète pour chaque individu, sans distinction d’âge et de sexe, de disposer de lui-même (libre circulation, amour libre, liberté de procréer ou non, droit de mourir à l’heure et selon le moyen choisi) ; liberté absolue et en toute circonstance, d’expression, d’ironie et de blasphème; priorité de l’entraide solidaire aux plus faibles (enfants, femmes, vieillards).

Ces conditions nécessaires, sinon suffisantes, sont autant d’antidotes du totalitarisme, que la démocratie libérale ne supporte et n’emploie qu’à doses homéopathiques, comme préservatifs contre la révolte.

En quoi la revendication d’un revenu garanti peut-elle influer sur le terme et l’issue de la présente phase historique ? J’ai exposé, en déroulant l’argumentaire de ses partisans, les griefs et les doutes qu’elle me paraît devoir susciter. André Gorz, qui la juge irréalisable dans l’immédiat, lui accorde néanmoins une vertu pédagogique : « Elle dégage, selon lui, le sens le plus élevé possible sur lequel ouvre l’évolution présente » , ce pour quoi elle doit « être pensée et amorcée dès à présent[93] ». Je crains fort que cela revienne, et le reproche s’adresse également aux variétés de garantisme qui se veulent les moins consensuelles, à ne penser le désirable que dans la limite du possible fournie par l’état des choses présent. Or le présent n’est tel que parce qu’il est subi plutôt que pensé et transformé par ceux et celles qui le vivent. Ce sont mes révoltes, mes passions, mes aspirations, que j’entends « amorcer dès à présent » dans la rencontre avec mes « semblables » divers. Quitte à penser l’irréalisable, pourquoi m’en tiendrais-je à ce qui peut m’être octroyé ? Sauf à entraver sa propre marche, la raison critique ne se soucie pas d’être raisonnable. Or, la stratégie garantiste reste généralement, même lorsque elle prétend les subvertir, bornée aux catégories de l’économie et de la démocratie. Je ne vois nulle raison de considérer que ce soit là « le sens le plus élevé » d’une action collective de bouleversement du monde, projet humain qui rend tous les autres possibles.

Loin de moi l’intention de faire du pire et de son maintien le levier politique de la révolte. L’histoire s’inscrit en faux contre cette cruelle illusion. Qu’un Impayable juge à propos, en réformateur sincère ou en pacificateur habile, de faire garantir par son gouvernement un revenu pour tous, comme hier les congés payés ou les assurances sociales, sans doute les pauvres s’en arrangeront-ils. Que leur importent les arrière-pensées des philanthropes si la vie se fait moins dure !

« Place pour tous au banquet de la vie.

Notre appétit seul peut se limiter

Que pour chacun la table soit servie ;

le ventre plein l’homme peut discuter »,

proclame une belle chanson du début du siècle[94].

Cependant, pour les libertaires, pour les communistes, pour ceux-là, dont je suis, qui n’entendent pas partager le pain, mais toutes les richesses qu’embrasse un appétit sans limite, « [ils] ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par un renversement violent de tout l’ordre social passé[95] ». Proclamons-le donc contre la « paix sociale » et la « guerre humanitaire » impossible de faire l’économie d’une révolution pour en finir avec un monde où l’horreur, la misère et l’ennui sont monnaie courante.

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[1] La justice agraire opposée à la loi et aux privilèges agraires. Précédé de À la Législature et au Directoire. publié dans La revue du MAUSS semestrielle. « Vers un revenu minimum inconditionnel ? », n° 7, 1er trimestre 1996. Le MAUSS est le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales.

[2] Vincent Bernard, « Thomas Paine’s Agrarian Justice : a prophecy for our times », intervention à la conférence internationale du Basic Income European Network (BIEN), Vienne, 12 septembre 1996. Texte anglais aimablement communiqué par l’auteur ; ma traduction.

[3] Je fais allusion à l’article de Patrick Dieuaide et Carlo Vercellone, « Revenu minimum et revenu garanti : mort et résurrection du débat », Alice, n° I, automne 1998.

[4] Le Nouveau monde industriel et sociétaire, op. cit., p. 354.

[5] Théorie de l’unité universelle, Œuvres, t. III, p. 16.

[6] Gustave Rodrigues, théoricien abondanciste, auteur du Droit à la Vie (1934), qui suit d’un an La grande relève des hommes par la machine, de Duboin. Selon Reybaud, il se suicide « lors de l’entrée des troupes nazies à Bordeaux » (donc probablement début juillet 1940). Cf. L’Économie qu’il nous faut, OCIA éditions, 1946, p. 47.

[7] Demain ou le socialisme de l’abondance, OCIA éditions, 1944, p. 32.

[8] Ibid., p. 215.

[9] C’est que, écrit Duboin dans des termes typiques des années 30, « une race saine ne tombe pas du ciel » (p. 214).

[10] On recense également L’Intersyndicaliste, journal des groupes de salariés pour l’économie distributive (Marseille), et le Mouvement pour l’autogestion distributive (MAD).

[11] Laval adresse, le 30 août 1943, une circulaire aux préfets pour leur recommander le groupe Collaboration et les « échanges spirituels » qu’il organise. Cf. Ory Pascal, Les Collaborateurs, 1940-1945, Seuil, 1976, p. 62.

[12] Sous le patronage de Fernand de Brinon. « Délégué général du gouvernement français » (décembre 1940), puis secrétaire général auprès du chef du gouvernement (septembre 1942), de Brinon préside le Comité d’honneur de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF), avec Abel Hermant et Alphonse de Chateaubriant, également membres de Collaboration. Condamné à mort, de Brinon est fusillé le 15 avril 1947. Lorsque je stigmatisais (De la Révolution, p. 88) la préface louangeuse d’un professeur Robert Soupault à l’édition de poche du livre d’Alexis Carrel L’Homme cet inconnu, encore disponible à la fin des années 80, j’ignorais que ce chirurgien avait été membre du bureau de la « section scientifique du groupe Collaboration », ce dont atteste son bulletin. On comprend qu’il ait eu à cœur de faciliter la diffusion des thèses racistes et pro-nazies de Carrel.

[13] Proche de Jacques Duboin, avec lequel il dirige quelques mois en zone sud (octobre-décembre 1940) Le Cri de Marseille, puis Le droit au travail dans l’abondance. Le n° 2 du Cri (17 octobre 1940) reproduit les passages d’un discours économique de Pétain ; Duboin et ses amis se déclarent « légitimement fiers » d’y retrouver leurs idées.

[14] Reybaud, op. cit., p. 7.

[15] La Grande Relève des hommes par la machine, 1932, cité in Le socialisme distributiste. Jacques Duboin 1878-1976, préface d’Alain Caillé, L’Harmattan, 1998, p. 64.

[16] Ibid., p. 64-65.

[17] Repris dans Ce qu’on appelle la crise ! !, Les Éditions nouvelles, 1934.

[18] L’Économie qu’il nous faut, op. cit., p. 15.

[19] Le terme « germanophobe », signe d’imbécillité et d’inculture, surtout pour qui se flatte d’appeler à la réconciliation entre les peuples, se présente ici comme ersatz d’« antinazi » que Reybaud a scrupule à employer (et pour cause !). Guy Tassigny, duboiniste qui se dit hostile aux « collaborationnistes » et fut arrêté par la Gestapo, se vante d’avoir diffusé en novembre 1942 (l’étoile jaune est obligatoire en zone nord depuis cinq mois), en réponse à un discours de Goering, un tract affirmant que « la France entend n’être dominée ni par le Juif ni par le Germain, et agir en conséquence ». Le Paquebot des jours perdus. Dans les griffes de la Gestapo, OCIA, 1945, p. 14.

[20] Sic. C’est ce qu’aujourd’hui encore, les tenants du relativisme historico moral (c.-à-d. de la collaboration) appellent « se replacer dans le contexte de l’époque ».

[21] Toute la citation se trouve p. 18. C’est moi qui souligne la dernière phrase.

[22] Le bulletin est sous-titré : Groupement des énergies françaises pour l’unité continentale. Les mentions suivantes apparaissent en dessous du sous-titre : Rénovation française — Réconciliation franco-allemande — Solidarité européenne. Bien que Reybaud fasse allusion à un numéro de juin 1942, il semble bien que, faute de papier, Collaboration ne commence à paraître qu’en octobre 1942, comme le signale le secrétaire du groupe, Fornairon, dans la livraison de septembre-octobre 1943 (l’absence de numérotation ne facilite pas les vérifications).

[23] Cf. Reybaud, op. cit., p. 53. André Sarger, autre membre du DTA mentionné par Reybaud, prononce une conférence sous l’égide de Collaboration en décembre 1942.

[24] Collaboration, janvier-février 1943.

[25] Cf. Collaboration, mai-juin 1944. La formulation du compte-rendu est ambiguë, de sorte qu’on ne peut décider si certains personnages cités sont présents ou représentés.

[26] « La France sera européenne et socialiste », conférence reproduite dans Collaboration, janvier-février 1943.

[27] Une année d’activité du groupe “Collaboration”, septembre 1940 septembre 1941, plaquette signée J[ean] W[eiland].

[28] Mort ou splendeur de la civilisation, octobre 1945, p. 30 [reprend le texte d’une brochure antérieure, Le Monde de demain, augmenté d’une autre conférence.] « La censure de Vichy coupa vingt lignes de cette brochure. Celle du gouvernement provisoire de la République coupa sept pages. En 1944 la censure interalliée a interdit sa publication. Aujourd’hui c’est le lecteur qui jugera », précise l’auteur.

[29] Baudoin Thierry, Chopart Jean-Noël, Collin Michèle, Guilloteau Laurent, Mouvements de chômeurs et de précaires en France. La revendication d’un revenu garanti, 1990, rapport financé par la Mission interministérielle recherche-expérimentation MIRE, p. 96.

[30] Commission revenu AC !, «Vers un réseau européen pour le revenu», Lettre rapide, n° 88, 16 décembre 1998.

[31] Les Inrockuptibles, n° 178, 16 décembre 1998 au 5 janvier 1999 (rédacteur en chef invité : Pierre Bourdieu).

[32] « Le renouveau du débat sur l’emploi et le travail dans les mouvements de chômeurs », septembre 1998. Synthèse d’un entretien avec C. Villiers, Marie-Claude Bonneville et Marc Moreau. Lettre rapide, n° 86, 29 octobre 1998.

[33] Je précise que les critiques, parfois vives, que j’adresse au garantisme ne signifient pas hostilité personnelle envers tous les acteurs de la nébuleuse garantiste. Je remercie notamment Aris Papathéodorou et Laurent Guilloteau qui m’ont aimablement fourni les documents en leur possession.

[34] Le Monde, 8 avril 1997. C’est moi qui souligne.

[35] Brochure publiée à l’occasion du colloque de l’AIRE, 26 novembre 1998. C’est moi qui souligne. Participant à cette réunion, l’ancien ministre de l’Intérieur Robert Galley voyait dans le « revenu d’existence » la solution aux problèmes d’exclusion et de solidarité.

[36] « Un nouveau New Deal est en marche », 1998. Publié dans plusieurs revues, ce texte fera l’objet d’une analyse ultérieure.

[37] Le Monde, 8 avril 1997.

[38] Contribution aux Assises de juin 1998, Lettre rapide, n° 82, juillet 1998. C’est moi qui souligne.

[39] « Instaurer un revenu d’existence », Manière de voir, n° 41, « Un autre monde est possible », septembre-octobre 1998, publication du Monde diplomatique.

[40] « Le revenu d’existence : réponses aux objections », La revue du MAUSS semestrielle, n° 7, 1er semestre 1996.

[41] « De la misère critique à la critique de la misère. Ressassements pour un parcours possible » (tract), Paris, le 28 février 1995.

[42] Hors-série spécial débat « Pour un revenu garanti », décembre 1987. C’est moi qui souligne.

[43] Préface à Negri Antonio Marx au-delà de Marx, Cahiers de travail sur les « Grundrisse », L’Harmattan, 1996.

[44] Marx, Manuscrits de 1857-1858 « Grundrisse », Le chapitre du capital, VII, 3, Éditions sociales, 1980, t. Il, p. 192, 193, 194.

[45] Negri Antonio, Exil, décryptage du documentaire Retour vers le futur, de Maurizio Lazzarato et Raffaele Ventura (traduction François Rosso et Anne Querrien), Mille et une nuits, 1998.

[46] Il me paraît utile d’ajouter à cette expression des guillemets qui ne figurent pas dans l’original, tant le concept d’« immatériel » est source d’interprétations hasardeuses. Ainsi, Internet illustrerait-il le concept, sans plus d’ouvriers pour [installer les branchements de fibre optique], assembler les pièces des ordinateurs, [et de pauvres pour les récupérer et les trier], etc.

[47] «Alien hypothèses», L’intermittent du spectacle, mutant du travail intellectuel/artistique, Cargo, 1992, repris dans L’insoutenable flexibilité de l’être (brochure), mars 1997.

[48] Contribution aux assises de juin 1998, Lettre rapide, n° 82, juillet 1998. C’est moi qui souligne.

[49] « Pour un nouveau New Deal », version longue, Chimères, n° 33, printemps 1998.

[50] Marazzi Chr., La Place des Chaussettes. Le tournant linguistique de l’économie et ses conséquences politiques, L’Éclat, 1997 , p. 17.

[51] Formé sur le même modèle qu’utopie (littéralement : sans lieu), ce néologisme laisse perplexe. Le préfixe dys, du grec dus, exprime la difficulté, le mauvais état ; il a servi à former de nombreux termes de médecine. La dystomie, par ex., est l’ensemble des troubles de la prononciation. Que peut bien être la dystopie ? Sûrement pas, dans l’esprit de l’auteur, le « mauvais lieu » qu’elle évoque pourtant.

[52] Chimères, n° 33, printemps 1998.

[53] « Pour un nouveau New Deal », version longue, Chimères, n° 33, printemps 1998. Écho des thèses mouliéristes ? Olivier Favereau, professeur de sciences économiques, publie dans Le Monde (13 mars 1998) un article intitulé « Trente-cinq heures : le scénario du New Deal », où il affirme notamment : « La loi sur les 35 heures place donc la société française devant la figure possible d’un New Deal, où les entreprises accepteraient de prendre leur part de la lutte contre le chômage, en échange, par exemple d’une participation réinventée des salariés à la créativité collective, et, surtout, d’un appui démultiplié à la création d’entreprises nouvelles. »

[54] Camarades, n° 4, s. d.

[55] Exil, op. cit., p. 19. Les pages des citations suivantes seront indiquées entre crochets dans le texte.

[56] « Et enfin ce qu’il y a de plus remarquable en tout ceci, c’est la génération des esprits animaux, qui sont comme un vent très subtil ou plutôt comme une flamme très pure et très vive qui, montant continuellement en grande abondance du cœur dans le cerveau, se va rendre de là par les nerfs dans les muscles, et donne le mouvement à tous les membres. » Discours de la méthode [1637], cinquième partie. Negri use du terme « animal » dans un autre passage, qui donne un singulier éclairage à l’immatérialité qu’il revendique : « J’ai toujours été dégoûté par les rapports sexuels et l’érotisme des jeunes, avec leur rapidité, leur violence de désirs animaux. Ce qui me plaît c’est la douceur, c’est le temps ; c’est l’intellectualité, l’immatérialité des rapports. [p. 49] » Ainsi Negri pourrait parler non seulement d’une expérience « de travailleurs immatériels [p. 9] », mais d’amant immatériel. Or, si la virtualité constitutive du désir a son charme propre, pourquoi mépriser la virtuosité d’Éros, qui trouve à s’exprimer dans la chair embrassée, la peau mordue, la fourrure caressée ? Comme si, éternellement, l’esprit devait s’opposer au corps ; comme s’il y avait plus d’« animalité » dans les humeurs vaginales que dans le liquide céphalo-rachidien.

[57] Ibid. p. 32. Il est vrai qu’« entreprendre » une jolie femme ou un beau garçon, ce peut être commencer de faire sa cour… Mais comment cette courtoisie s’exprimerait-elle dans le vocabulaire des conseils d’administration ?

[58] Gorz, Misères du présent, richesse du possible, Galilée, 1997, p. 132.

[59] Friedmann Georges, op. cit., p. 76-77.

[60] Le Monde, 7 octobre 1998.

[61] Libération, 20 avril 1998. Christophe Dejours est l’auteur de Souffrance en France, Seuil. 1998.

[62] Combes Muriel, Aspe Bernard, « Revenu garanti et bio-politique, ou “Toute révolution est un coup de dés” », Alice, n° 1, automne 1998.

[63] Publié dans Le Monde, 28 juin 1995 (supplément, p. IV), et dans La Revue du MAUSS, n° 7, 1er semestre 1996, « Vers un revenu minimum inconditionnel ? » (qui sera indiqué dans la suite : MAUSS. n° 7).

[64] Sue Roger, (Aznar Guy, Caillé Alain, Laville Jean-Louis, Robin Jacques), Vers une économie plurielle. Un travail, une activité, un revenu pour tous, Alternatives économiques-Syros, 1997, p. 75. Les auteurs sont signataires de l’« Appel européen pour une citoyenneté et une économie plurielles » (également signé par Antonio Negri).

[65] Le Travail en question, collectif No Pasaran, éditions Réflex, s. d. [1998].

[66] Ibid. p. 76.

[67] Bulletin du MAUSS, n° 25, mars 1988.

[68] « Le revenu d’existence : réponse aux objections », MAUSS, n° 7.

[69] Caillé Alain, « De l’idée d’inconditionnalité conditionnelle », MAUSS, n° 7.

[70] Aznar Guy, « Pour un revenu de vagabondage », MAUSS, n° 7.

[71] Cash, n° 5, janvier 1987.

[72] Muriel Combes, Bernard Aspe, Alice, n° 1, automne 1998.

[73] Cash, Hors-série spécial débat « Pour un revenu garanti », décembre 1987, p. 43.

[74] Cash n° 7, juillet 1987. Tous les passages du manifeste indiqués en italique sont soulignés par moi. Ont signé le texte, diverses associations locales de chômeurs, le Groupe de salariés pour l’économie distributive (néo-duboiniste), et quelques groupes libertaires : Comité d’action libertaire (Lyon), groupe Humeurs noires de la Fédération anarchiste (Mons-en-Bareuil), etc. Quant à la question du travail, la contribution de Ph. Van Parijs en faveur d’une allocation universelle sans contrepartie, publiée dans le même numéro, est bien plus radicale.

[75] Cash, n° 7, juillet 1987, p. 48. Saluons la performance qui consiste à trouver des anarchistes (rares, il est vrai ; voir note précédente) pour appeler l’État à assumer « son rôle d’arbitre » !

[76] Cash, n° 5, janvier 1987.

[77] Camarades, n° 2-3, avril-mai 1975, p. 18.

[78] Mouvements de chômeurs et de précaires en France, Guilloteau et al., op. cit., p. 105. C’est moi qui souligne.

[79] C’est moi qui souligne.

[80] Berthillier J., op. cit.

[81] Article cosigné par Robert J. Van Der Venn, publié dans la revue hollandaise Theory and Society, vol. 15, n° 15, 1986, évoqué dans Bulletin du MAUSS, n° 23, septembre 1987.

[82] Cité dans Rifkin Jeremy, La Fin du Travail, La Découverte, 1996, p. 56.

[83] Sunday Times, 9 août 1998, Cf. Le Monde, 12 août 1998.

[84] Ancien élève de l’École normale supérieure, Yann Moulier Boutang dirige chez Christian Bourgois la collection Cibles (1979 à 1989), où il édite entre autres Benjamin Coriat (L’Atelier et le Chronomètre) et l’autonome italien converti au compromis historique Mario Tronti (Ouvriers et Capital). Il participe au collectif de la revue Camarades et aux débats du Centre d’initiative pour de nouveaux espaces de liberté (ClNEL) animé par Félix Guattari. Sous le pseudonyme de Yann ColIonges il publie Les Autoréductions : grèves d’usagers et luttes de classes en France et en Italie, 1972-1976 (Christian Bourgois, 1976, en collab. avec P.G. Randal). Maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris (DEA de démographie économique) ; « L’objectif poursuivi par [son] enseignement est de doter les étudiants d’outils conceptuels adaptés aux diagnostics des situations réelles auxquelles se trouvent confrontés la gestion des ressources humaines dans l’entreprise ainsi que les politiques de main-d’œuvre. (Source : I.E.P.) » Membre du Groupe de recherche et d’analyse des migrations internationales (GRAMI, associé au CNRS), il rédige de nombreux articles sur l’immigration, souvent publiés par l’Institut national d’études démographiques (INED) et des rapports sur le même sujet, notamment pour le Bureau international du travail (BIT, 1978) ou l’O.C.D.E. (1994). Il dirige également dans les années 80 la revue Babylone. Publie en 1998 De l’esclavage au salariat. Économie historique du salariat bridé (PUF, coll. Actuel Marx Confrontation). En 1999, adhère aux Verts pour rejoindre l’équipe de campagne électorale de Daniel Cohn-Bendit, bouffon « libertarien » dont il a soutenu les positions militaristes et bellicistes à propos des bombardements de l’OTAN en ex-Yougoslavie.

[85] Dans l’hypothèse où la gauche gestionnaire du capital se laisserait sottement ralentir dans son élan réformateur par la question du financement des mesures sociales, Moulier Boutang lui « suggère » de se rallier à la proposition qui a déjà recueilli l’aval du RPR et du Monde diplomatique : la taxe Tobin sur les mouvements de capitaux.

[86] C’est moi qui souligne la phrase en italique. Les deux dernières phrases du passage ne figurent pas dans la version publiée dans le journal-tract Occupation. réalisé par de futurs créateurs d’Alice, Aris Papathéodorou, Pierre Peronnet, et Ludovic Prieur.

[87] Écrivain et orateur anglais (1729-1797), hostile à la Révolution française.

[88] Schnapper Dominique, op. cit., p. 57.

[89] Sur le mouvement de 1997 et ses suites, on consultera Le Lundi au Soleil, recueil de textes et de récits publié en 1998 par l’Assemblée de Jussieu et les éditions de l’Insomniaque.

[90] Les critères combinés d’utilité sociale (utile n’étant pas incompatible avec futile) et d’innocuité conduiraient une révolution à fermer davantage d’usines (et non seulement de centrales nucléaires) en un mois que les « crises » capitalistes en cent ans. Tant de travail à réduire !

[91] Malaise dans la civilisation [1929], PUF, 1983, p. 27.

[92] Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995, p. 572.

[93] Gorz André, Misères du présent…, op. cit.. p. 149.

[94] Le Triomphe de l’anarchie, de Charles d’Avray. Cf. Manfredonia. op. cit

[95] Manifeste du parti communiste, Marx & Engels, 1848.