ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le «Revenu garanti»

 

Économie de la misère

 

Je reproduis la seconde partie de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999), principalement consacrée au « revenu garanti ». Sur mon ancien site, des extraits (plus courts) étaient répartis en plusieurs articles. Le texte est republié ici intégralement et d’un seul tenant.

Économie de la misère est disponible en librairies. Pour consulter le site des Éditions La Digitale, voir la colonne des liens (à droite sur votre écran).

 

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I. Les sources du « garantisme »

L’idée d’un « revenu garanti » est défendue depuis les années 30, et plus encore depuis la fin des années 70, par des groupes et des personnalités très disparates quant à leur motivations politiques et au contenu qu’ils donnent à cette notion, que l’on retrouvera d’ailleurs sous des appellations variées.

Au fil des vingt dernières années, des groupes militants ont donné à l’idée de revenu garanti le statut de revendication, et favorisé une relative uniformisation des références historiques et théoriques des partisans de son instauration.

Je commencerai par rappeler les sources historiques revendiquées par les « garantistes », avant de proposer une analyse de la nature et de la signification des justifications qu’ils donnent de leur démarche.

L’accord se fait généralement Pour attribuer à l’anglais Thomas Paine la première proposition explicite et détaillée d’une allocation sans contrepartie d’activité.

Dans un texte sur la justice agraire[1], rédigé durant l’hiver 1795-1796, et publié au printemps 1797, d’abord à Paris, puis à Londres, Paine propose :

« Un fonds national pour payer à tous les individus qui auront atteint l’âge de vingt-un [sic] ans, la somme de quinze livres sterling, à titre d’indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés. Et pour payer annuellement la somme de six livres sterling, durant leur vie, à tous les individus qui ont atteint l’âge de cinquante ans, et aux autres, à mesure qu’ils arriveront audit âge. […]

« Je propose d’abord de faire les paiements tels que je les ai énoncés, à tous les individus, pauvres ou riches. Cette mesure commune est propre à éviter toute odieuse distinction, et elle est d’autant plus convenable qu’à titre d’indemnité ou de compensation d’une propriété naturelle, tous les individus y ont un droit égal, indépendamment des propriétés qu’ils peuvent avoir créées ou acquises par hérédité ou de toute manière. […] »

L’idée maîtresse du texte est aussi celle de la Révolution française, c’est le « droit naturel » ; elle s’appuie en outre sur un raisonnement comparatiste à l’effet ravageur : il est inadmissible qu’un individu né dans une société qui se prétend civilisée vive moins bien qu’un simple sauvage à l’état de nature.

« Pour bien concevoir ce que l’état de société devrait être, il est indispensable d’avoir quelques notions de l’état primitif et naturel des hommes, tel qu’il est encore aujourd’hui. On n’aperçoit chez eux aucun vestige de la misère humaine, dont toutes les villes de l’Europe nous présentent le hideux spectacle. L’indigence est donc un des fruits qu’a produits la vie civilisée. Elle n’existe point dans l’état naturel. […] . Considérant en conséquence, comme un principe admis, qu’aucun individu né dans un état civilisé, ne doit se trouver dans une situation pire que celle où il serait s’il fût né avant l’établissement de cette civilisation […] »

L’argumentaire de Paine repose également sur une analyse de classe :

«La propriété personnelle est l’effet de la société, et sans son secours, il serait aussi impossible à l’individu de l’acquérir que de créer la terre. […] Si on examinait la question plus particulièrement, on trouverait que les amas [accumulations] des propriétés [possessions] personnelles se font le plus souvent aux dépens des malheureux, qui, en travaillant pour les produire, ont reçu un trop faible salaire. L’ouvrier languit dans sa vieillesse et périt dans la misère, tandis que celui qui l’exploite nage dans l’abondance […]».

Même si Paine s’intéresse d’abord à la justice agraire, son biographe Bernard Vincent souligne que la « notion d’une dette sociale signifie simplement que toute propriété (spéculation financière par exemple, ou richesse provenant de l’industrie), et non seulement la terre, pourrait être taxée ou redistribuée pour le bien commun[2] ». Toutefois, Paine ne propose pas de taxer la propriété personnelle.

Il affirme que la civilisation « est aussi odieuse qu’injuste […], absolument l’opposé de ce qu’elle devrait être, et il est nécessaire qu’il s’y fasse une révolution ». Il ne se présente pas pour autant comme ennemi de l’ordre, des propriétés, et du travail, tout au contraire, c’est en philanthrope qu’il suggère aux maîtres du jour, pour assurer le bonheur commun, de corriger constitutionnellement le vice qui existe dans la Constitution. En cela, il préfigure le réformisme de groupes actuels comme Agir ensemble contre le chômage (AC !), qui se contentent d’ailleurs de réclamer l’application d’un principe déjà inscrit dans la Constitution.

En parlant de la nécessaire réforme constitutionnelle comme d’une « révolution », Thomas Paine entend qu’un bouleversement salutaire est le seul moyen d’éviter une autre révolution, non plus réalisée d’en haut, mais ourdie dans l’ombre par des conspirateurs, royalistes ou babouvistes :

« Depuis l’établissement de la Constitution, nous avons vu échouer deux conspirations ; celle de Babeuf, et celle de quelques personnages à peine connus, qui se décorent du méprisable nom de royalistes. Le vice du principe de la Constitution fut la source de la conspiration de Babeuf. Il se servit du ressentiment que ce défaut avait produit, et au lieu d’y chercher un remède par des moyens légitimes et constitutionnels, ou d’indiquer quelque expédient utile à la société, les conspirateurs firent tous leurs efforts pour ramener le désordre et la confusion, et se constituer personnellement en Directoire, ce qui est formellement destructif de l’élection et de la représentation. […] Quant au vice qui existe dans la Constitution […] , tant qu’il subsistera, il donnera de l’espoir et fournira des moyens aux conspirateurs.»

Selon Bernard Vincent, ce texte eut très peu d’écho à l’époque. Il n’a été redécouvert qu’à la fin des années 90 (en le présentant dans la revue du MAUSS, en mai 1996, Alain Caillé déclare en avoir pris connaissance deux mois plus tôt). Son auteur se trouve, depuis, régulièrement cité comme précurseur de la notion de revenu social. Personne, et surtout pas certains garantistes issus d’une mouvance autonome révolutionnaire (qui sera étudiée plus loin) ne juge utile de mentionner le fait que le premier système de revenu garanti a été proposé comme préservatif contre l’insurrection communiste[3] !

Mentionnons encore dans cette préhistoire théorique du garantisme, la position de Fourier, qui, certainement sans avoir connaissance de la brochure de Paine, affirme cinquante ans plus tard, sous le titre de paragraphe Justice distributive : « Le premier signe de justice devrait être de garantir au peuple un minimum croissant en raison du progrès social[4]. »

« Garantir le minimum au peuple, indique-t-il ailleurs, on en trouve le moyen dans l’énorme produit que fournira le régime sociétaire; sa propriété d’attirer au travail fait disparaître le danger qu’il y aurait dans l’état actuel à garantir au pauvre une subsistance qui serait pour lui un appât à la fainéantise; mais il n’y aura aucun risque à lui faire l’avance d’un minimum de 400 francs, quand on saura qu’il doit en produire 600, au moins, en se livrant au travail devenu plaisir et métamorphosé en fêtes perpétuelles[5] ».

Une fois évoquées ces traces, pour certaines récemment exhumées par un courant de pensée, qui à travers elles se cherche une légitimité idéologique, il faut maintenant étudier les principaux groupes ou « mouvances » qui, des premières décennies du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui, ont défendu le garantisme.

 

 

II. Le duboinisme

Auteur, dans les années 30 et 40, de nombreux livres et articles, le premier théoricien et propagandiste moderne du garantisme français se nomme Jacques Duboin (1878-1976). D’abord banquier, il fut député de Haute-Savoie, et sous secrétaire d’État au Trésor en 1924. C’est donc un notable qui élabore la théorie d’une économie distributive, l’abondancisme, dont le revenu d’existence garanti est une des pièces maîtresses (avec la monnaie gagée sur la production), ou pour mieux dire une des conséquences logiques.

Relatant l’une des conférence-débats tenues dans les années 30 par Droit au travail (DAT), l’organisation qui diffuse ses thèses, Duboin précise sa pensée sur l’idée de « minimum vital », que revendiquent certains groupes de gauche : « Un auditeur [annonce] que la Ligue des Droits de l’Homme, préoccupée de l’ampleur du problème, [a] voté un amendement Rodrigues[6] réclamant le minimum vital pour tous les Français. […] Un minimum vital ! mais les négriers le fournissaient déjà à leurs esclaves pour leur conserver la santé. C’est le maximum vital que veut l’abondance[7]. » Quant au reste, hormis l’idéologie politique que nous aborderons plus loin, Duboin partage avec tous les réformateurs sociaux (dont Fourier, qu’il cite élogieusement à propos du travail attrayant) le souci de l’éducation des enfants, qu’il envisage d’une manière que l’on peut qualifier, sans sentimentalisme excessif, de rude : « On s’efforcera aussi de les habituer progressivement au froid et au chaud afin d’éviter qu’ils ne s’enrhument au plus petit changement de temps. Je propose, à cet effet, qu’on les entraîne à marcher pieds nus aussi bien dans la rosée que sur le gravier, et même à courir dans les chaumes[8] » . Le séjour à la campagne jusqu’à l’âge de douze ans et l’usage des plantes médicinales viennent compléter une vision naturaliste de la vie saine[9].

Malgré un regain d’intérêt récent pour la figure de son fondateur, et le fait que sa fille continue de publier un bulletin intitulé La Grande relève [10], l’école duboiniste connaît, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une éclipse qu’explique sans doute en grande partie les relations du maître et de nombre de ses disciples avec les nazis français et allemands. Cet épisode est abordé ici parce qu’il n’a malheureusement pas retenu l’attention du récent biographe de Duboin, et parce qu’il illustre, dans le genre tragi-comique, les errements auxquels peut mener l’économisme à la fois dogmatique et naïf de certains garantistes. Il ne s’agit évidemment pour moi ni d’affirmer ni de laisser entendre, au-delà des faits établis, que Jacques Duboin et tous ses émules ont été des sympathisants nazis. Encore moins que les duboinistes d’aujourd’hui, et encore moins s’il est possible les garantistes en général mériteraient, par rebond, le même infamant soupçon. Il n’en demeure pas moins que Duboin lui-même, et de nombreux duboinistes avec lui, ont travaillé avec des nazis français et allemands, au sein d’un groupe nazi français, pour un idéal dont ils ont affirmé par la suite qu’ils étaient certains de son inéluctable suprématie sur toute autre idéologie mise à son contact. Dissoudre le maréchalisme, la collaboration et l’hitlérisme dans la réforme économique, telle était paraît-il la stratégie des duboinistes. Elle aboutit dans les faits à ce paradoxe, qui ne pouvait hélas que s’imposer à notre attention dans une chronologie du garantisme, que le premier organisme, officieux mais proche du pouvoir en place[11], à recommander l’instauration d’un revenu garanti, s’intitule le groupe « Collaboration », qu’il réunit duboinistes et nazis français[12] et s’attire les louanges d’économistes nationaux-socialistes allemands. Après la Libération encore, bien que soucieux de justifier l’attitude des duboinistes, un Élysée Reybaud[13] ne peut s’empêcher de noter « qu’aucun parti, sauf de tout nouveaux se rattachant aux thèses de l’abondance n’a de programme économique aussi avancé que celui exprimé par le “groupe collaboration”, justement honni à d’autres titres[14]. » Lire la suite

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Les Systèmes d’échange locaux (SEL)

Économie de la misère

Le texte ci-dessous est extrait de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999, pp. 48-51). Il a été republié dans la deuxième livraison d’un fort stimulant bulletin, intitulé Sortir de l’économie. Ses animateurs lui ont adjoint pour l’occasion le sous-titre suivant : «…ou l’économisme pour la misère».

On peut télécharger les numéros de Sortir de l’économie.

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Généralement incapables d’éviter le piège de l’évaluation du travail échangé (biens ou services), soumis de surcroît à des contraintes administratives, les SEL ou systèmes d’échange locaux ont créé des monnaies à validité limitée dans le temps, donc impossible à capitaliser, et qui étaient, avant la mise en service de l’euro, « indexées » sur le franc.

Le grain [de sel] a dans l’esprit des adhérent-e-s une valeur similaire au franc, lit-on dans un guide rédigé par des créateurs de SEL ; de plus lorsque les échanges sont déclarés pour les impôts ou la TVA, ils sont déclarés en convertissant les sommes en unité de mesure en sommes en francs. Mais il est clair que les grains et les francs ne sont pas du tout la même chose. Alors il vaut mieux éviter d’écrire ou de dire « 1 grain = 1 franc ». La valeur, c’est le service apporté[1] .

Or c’est bien cette activité monétaire qui séduit une partie de la gauche alternative et certains économistes. L’expérience plus ancienne des réseaux d’échange de savoir, créés au début des années 80 dans la région parisienne, et dont le mouvement fédérateur revendique 40 000 membres en 1994, n’a suscité ni le même intérêt, malgré un recrutement large, ni les mêmes espoirs, pour la raison qu’il n’y est pas question de battre monnaie[2].

« Des gens qui ne pouvaient rien faire agissent, écrit à propos des SEL Bernard Maris, économiste et universitaire, collaborateur du magazine de gauche Charlie-Hebdo (sous le pseudonyme d’« Oncle Bernard »). Pourquoi ne pouvaient-ils pas agir ? Parce qu’on ne leur donnait pas de droits d’échange [sic]. Car qui donne des droits d’échange ? M. Trichet, chef de la Banque de France[3].» On reconnaît ici le raisonnement de la Banque mondiale, à la nuance près que — miraculeusement — les populations précarisées des pays industriels réinventent seules l’économie sans autorisations ni subventions. Ainsi s’approprient-elles pleinement une monnaie, qui pour être de fantaisie n’en est pas moins une monnaie, donc une représentation — désormais conviviale — de l’abstraction qui mène le monde capitaliste : la valeur. Point du tout contradictoires avec un libéralisme Keynésien bien compris, les systèmes d’échanges locaux rencontrent certes encore l’hostilité de l’État français jacobin et des artisans qui s’estiment directement concurrencés, cependant qu’ailleurs le gouvernement écossais reconnaît au contraire l’existence légale des LETS (Local Exchange Trade System, ancêtres des SEL français) et des monnaies qu’ils créent[4].

Les promesses « pédagogiques » de ce type d’expérience n’ont pas échappé à tous les économistes. « L’émergence de nouvelles pratiques monétaires dans les Sel, remarque M. Servet, directeur du Centre Walras (université Lyon II), reflète la recherche de nouvelles valeurs : la confiance, le lien de dette soumis à la confiance, la proximité, la communauté. En ce sens, les Sel traduisent la recherche d’une qualité monétaire et redonnent un caractère social à la monnaie[5]. » « Au fond, ajoute Denis Clerc, directeur de la revue Alternatives économiques, les initiateurs du système ont éprouvé, à leur échelle, les vertus d’une relance économique, que l’État se refuse à effectuer : solvabiliser une demande par la création d’un instrument monétaire[6]. » Jusqu’à Mme Mitterrand, pythie zapatiste de la social-démocratie, qui déclare à propos des SEL que «la finalité commune [des expériences alternatives], c’est de donner à l’argent sa véritable raison d’être, pour qu’il devienne un outil au service de l’homme, et pas une entité désincarnée qui affole le monde[7]

On a pu, probablement à juste raison, reprocher par ailleurs aux SEL de corrompre, par le consentement à la valeur, monétairement sanctionnée, des systèmes d’entraide préexistants[8]. Il faut mentionner néanmoins des témoignages attestant d’évolutions inverses : «Une fois que des personnes ont fait largement connaissance […], elles n’éprouvent plus le besoin de signer des bons d’échanges, tout devient cadeau. Le SEL servirait-il d’étape pédagogique à l’apprentissage et à la redécouverte du don[9] ? » Ce peut être le cas, sans doute, dans une société où les anciennes solidarités paysannes et ouvrières se sont délitées, et où l’isolement fait du club de célibataires et — pire — du Minitel ou d’Internet l’étape obligée de rencontres amicales ou galantes.

Que l’idéologie de la valeur et de la consommation, donc aussi du salariat, tende à régenter tous les rapports sociaux, y compris les plus « intimes », ce ne sont pas les débats sur les « petits boulots » et autres « tâches sociales de proximité » à créer ou à rémunérer qui en feront douter, déboucheraient-ils sur une «économie du bonheur [sic] qui prendrait acte de tous les profits individuels et collectifs, matériels et symboliques associés à l’activité» qu’appelle de ses vœux le sociologue Bourdieu[10]. Après tout, s’assurer qu’un voisin âgé ou malade a de quoi manger et se soigner, balayer la neige devant sa porte, indiquer le chemin à un voyageur, ces gestes pourraient «mériter salaire», puisque indéniablement ils constituent des « services rendus » à des individus ou à la collectivité. On considérerait tout aussi logiquement — un peu comme on incite des paysans à se muer en « jardiniers du paysage » — que la jolie fille qui égaye un matin de printemps par le jeu de ses cuisses, exhibées jusqu’au sillon fessier, participe à l’embellissement des rues, donc à l’élévation du moral des actifs. Une incarnation nouvelle du mobilier urbain, en quelque sorte, dont la rétribution n’aurait rien d’illégitime ! Le dit « travail ménager », presque toujours imposé au seul sexe féminin, pourrait être également rémunéré en fonction de son évidente importance sociale[11]… Il faut craindre pourtant qu’à salarier la vie comme elle va, tarifer les dévouements et « solvabiliser » les désirs, on redécouvre plus ou moins naïvement les catégories classiques de la domesticité et de la prostitution. Malheur aux femmes alors ! premières victimes désignées d’une modernisation par l’économie — donc d’un renforcement — des rôles sexués traditionnels.

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[1] SEL mode d’emploi, col., 1997, p. 27.

[2] Sur ces réseaux, cf. Libération, 8 novembre 1994, et Le Monde, 29-30 octobre 1995.

[3] Charlie-Hebdo, 10 juillet 1996. « Anti-économie, anti-capitalisme », « fondamentalement, le SEL est une société anarchiste » affirme M. Maris, dont on peut douter des compétences en matière d’anarchisme puisqu’il se prononce ailleurs en faveur d’un « gouvernement [mondial] unique qui permettra de gérer, entre autres, les fantastiques problèmes écologiques qui se posent à la Terre. », Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie ! (avec Phil. Labarde), Albin Michel, 1998, p. 24. Philippe Val, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, fustigera pour sa part dans les SEL une visée « absolument contraire à l’éthique républicaine qui fonde tout ce qui reste de gauche dans le monde », des expériences « tolérables […] comme réserves d’Indiens, pauvres parcs à déchets humains [sic] abrutis par leur isolement. […] ; la version en poil de chèvre, la version misérable du terrorisme libéral » (14 janvier 1998).

[4] Silence, n° 320, Lyon, avril 1998.

[5] Alternatives économiques, n° 157, mars 1998.

[6] S.E.L. Pour changer, échangeons, numéro hors-série de la revue Silence.

[7] Libération, 2 avril 1998.

[8] Cf. Dréan André, « Les SEL manquent de sel », Oiseau-tempête, n° 3, printemps 1998.

[9] Plassard François (SEL de Toulouse), Silence hors série, op. cit. « Certains SEL, comme à Grenoble, écrit Michel Bernard (SEL Croix-Rousse, Lyon), ont choisi d’ouvrir dans leur catalogue une rubrique “gratuit” ».

[10] Bourdieu Pierre, Contre-feux, Liber-Raisons d’agir, 1998, p. 46.

[11] C’est ce que réclame, par exemple, la Coordination allemande des associations indépendantes de chômeurs, qui propose la création d’une allocation d’existence, tandis que les garantistes français (CARGO), espagnols (association Baladre) et les Invisibles italiens préfèrent associer la revendication du revenu au concept d’une e nouvelle citoyenneté. Lettre rapide d’AC ! n° 90, février 1999.

DE QUOI TÉMOIGNENT LES SANS-PAPIERS GRÉVISTES (2008)

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e reproduis ci-dessous les témoignages figurant dans le deuxième numéro du Journal des occupants du chantier de la rue Xaintrailles (mai 2008), que l’on m’a remis au Salon du livre libertaire de Paris.

Les travailleurs sans-papiers de ce chantier de démolition du XIIIe arrondissement de Paris sont en grève depuis le 15 avril 2008. Ce site a fait l’objet d’une attaque de militants fascistes ; ils ont blessé à coups de barre de fer une personne faisant partie du comité de soutien.

Le mouvement de grève des sans-papiers continue à s’étendre, y compris contre la volonté limitante de la CGT et les réticences de telle ou telle organisation (J’en prends 100, pas plus !). Bien au-delà de la question de la régularisation, évidemment centrale pour les principaux intéressés, la grève des sans-papiers fait apparaître au grand jour le fonctionnement réel de l’économie : importation hypocrite de main-d’œuvre, surexploitation, et patrons dans l’illégalité. Le capitalisme se moque de ses propres règlementations, même s’il préfère encore les supprimer (voir le nouveau code du travail). La grève des intermittents du spectacle avait, de la même manière, révélé au plus grand nombre le rôle économique des intermittents et précaires sur lesquels repose plusieurs secteurs d’activité (spectacles, donc tourisme, donc restauration, etc…).

 

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1.

 

Kande Diarra Je m’appelle Kande Diarra. Je suis arrivé ici le 4 août 2001. Bon. Bon, quand je suis arrivé ici, heureusement qu’il y avait ma grande sœur, car j’ai passé un an sans trouver de taf et tout. C’est elle qui me donnait de l’argent pour manger, acheter des habits, des cartes orange et tout. Après j’ai trouvé un taf dans une société de démolition. Depuis que j’ai commencé à tafer, y a aucun problème, le patron est quelqu’un de très gentil, c’est un portugais. Bon. J’ai fais 7 ans 1/2 dans une entreprise. Bon. A la fin 2007, c’était le 1er décembre, on était six personnes sans-papiers. On partageait le chantier avec d’autres qu’on avait fait venir parce qu’il y avait trop de boulot. Bon. Des collègues sont montés dans une camionnette de la société et ils se sont fait arrêter en chemin. On avait un chantier à 150 kilomètres d’ici, quand on est arrivé les flics étaient déjà là. Ils ont fait arrêter la camionnette au péage, et ils ont arrêté deux amis qui avaient pas de papiers. Ils les ont emmenés dans le commissariat. Après le patron il est intervenu pour savoir qu’est-ce qui se passait. Il a été mis en garde à vue lui aussi ! Une heure de garde-à-vue. Après, quand ils l’ont relâché, ils ont aussi relâché les autres. Les patron nous a prévenus que les policiers savaient qu’il y avait des sans papiers. Ils nous a dit de faire des photocopies de nos papiers et de les envoyer à la préfecture pour qu’elle vérifie. On a fait une petite réunion. Après, il nous a expliqué qu’avec ce problème là on est obligé d’envoyer des photocopies. Moi je lui ai dit que c’était pas la peine, que je savais que ma pièce était pas bonne. Tout le monde a répété la même chose. Après, le patron il a dit qu’il a pas le choix, que maintenant il est obligé d’arrêter sinon ils vont fermer l’entreprise. Bon. On a arrêté. Le patron connaît pas les démarches. C’est pour ça qu’on est parti voir le syndicat. Il a appelé le patron pour lui dire d’aller se renseigner à la préfecture. Après, il est parti là bas, et il a pris un avocat. Il a dit que la promesse d’embauche c’est pas la peine, ça fonctionne pas. Après, il n’y a rien qui avance, jusqu’à cette grève là. Je crois qu’avec cette grève là ça va s’arranger.

 

2.

 

Sadio Dramé Je m’appelle Sadio Dramé. Depuis que je suis venu en France, je suis venu pour travailler quand même. Mais si t’as pas de papiers t’as pas de travail. Donc on a fabriqué un faux, pour travailler avec. Des fois tu trouves du travail, des fois tu trouves pas. J’ai pas trouvé pour travailler avec une boîte, mais je travaille avec une société d’intérim. Cinq ans. Je travaille pour «Lang TP», dans le métro. Je suis venu en France depuis 2000. J’ai pas de papiers, je peux pas repartir, et j’ai pas de moyens ici. J’ai trois enfants au pays, et cette année ils vont devoir quitter l’école parce que j’ai pas d’argent pour leur envoyer. C’est ça. Ici j’ai de la famille, un grand frère et sa femme, mais je vis tout seul. Comme je suis intérimaire, je suis allé voir mon patron, ils ont regardé les documents à remplir et ils m’ont dit que non, ils pouvaient pas remplir les papiers que la préfecture demande. Le contrat ils le donnent pour un mois, et depuis huit mois ils ne m’ont pas fait travailler. Alors comment je fais pour gagner mes papiers ? Pour manger, je vais voir mon grand frère, ou mes amis. Ils me prêtent de l’argent. Mais pour sortir chercher du travail c’est une galère, parce que j’ai pas d’argent pour les tickets, et j’ai peur de voler. C’est vraiment la galère. C’est trop de soucis. Trop. Trop. Je peux pas appeler ma femme tellement je suis galère. Parce qu’à chaque fois qu’elle me demande quelque chose je peux pas lui envoyer. C’est dur la vie ici. Depuis que la grève est commencé, quand j’appelle mon patron il me dit : quand tu auras tes papiers, reviens travailler. Mais comment je peux avoir mes papiers si il ne veut pas remplir les documents pour ça ? C’est bizarre. J’ai le souci, c’est obligatoire. Je suis en grève depuis un mois.

LE «DROIT À LA PARESSE» AU XVIe siècle. Grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire (2008)

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ans sa présentation du Droit à la paresse de Paul Lafargue, dans la petite collection Maspero (1979), Maurice Dommanget évoque un discours rédigé au nom de la « grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire ». Dommanget déplore que l’ouvrage, édité en 1600 à Lyon, « manque à la Bibliothèque nationale ». Il manquait sans doute, égaré peut-être, à l’époque où l’historien entreprit sa recherche. J’eus davantage de chance lorsque je menai la mienne sur les textes de critique du travail, lequel travail (!) prit la forme, plus modeste que prévue, du livre Économie de la misère (La Digitale, 1999).

D’après Émile Picot, dans son ouvrage intitulé La Sottie en France (1878), que cite Dommanget, on connaît au moins quatre éditions des Grands status et ordonnances de la grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire datant du seizième siècle. La Bibliothèque nationale possède une édition lyonnaise de 1620 (in-16°, 24 p.), conservée à la Réserve des livres précieux, d’accès réduit à l’époque de ma recherche, aujourd’hui aisément consultable sous forme de microfiche (MFICHE-RES-Y2-2761). Le texte est repris dans Les Joyeusetez, facécies de folastres imaginacions, t. 12., réimprimé à Paris, par Téchener, en 1831 [1] (BN : RES-Y2-2489).

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Émile Picot estime que, parmi les « témoins » mentionnés par le texte, il est probable que l’auteur est Philippot Platier.

Renonçant pour l’heure aux recherches nécessaires à la constitution d’un recueil de textes contre le travail, je donne ce texte sans plus attendre pour l’éjouissance de toutes et tous paresseux, cossardes, cancres, limaces, canailleux de sieste, couleuvres, poilus ès paumes, feignasses et autres fatigués d’être nés et rétifs à l’exploitation salariée. Sans doute ma version souffre-t-elle de fautes de transcription ; la paresse m’a dissuadé d’expliquer chaque mot ancien, ce qui, d’ailleurs, préserve et le charme de ce texte et les joies de la découverte pour la gent ci-dessus évoquée.

Inutile de t’expliquer ici, ô lectrice, ô lecteur, en quoi cette facétie est réjouissante puisque tu vas la lire et en penseras autant de bien que moi et que voudras.

Nul doute que quelqu’une ou quelqu’un trouvera, quelque jour, la patience d’en offrir une version plus exacte et plus savante.

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Les Grands status et ordonnances de la grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire, ensemble les grands salaires que recevront ceux et celles qui auront bien et deuement observé les dicts status et ordonnances avec les monnoyes d’or et d’argent servans à la dicte cour.

Les statuts de la confrairie de Monseigneur l’Abbé de St Lache

De par Saoul-d’ouvrer, par la grace de trop dormir, Roi de négligence, Duc d’oisiveté, Comte d’enfance, Vicomte de méchanceté, Marquis de trop muser, Connétable de nulle entreprise, Amiral de fainéantise, Capitaine de laisse moi en paix, Garde et gouverneur de tous ceux et celles qui aiment besogne faite et entièrement achevée, Seigneur de rien faire, Ecuyer et Courier ordinaire de la Cour de monseigneur l’Abbé de St Lâche.

À nos aimés et féaux, les Généraux et Conseillers sur le fait de nulle science.

À nos Trésoriers et Argentiers sur le fait de nulle finance, qui sont nos Aides.

Aussi à nos maîtres de plusieurs affaires, et à notre Bailli : Salut, sans dilation et nul confort.Capture d’écran 2014-12-14 à 12.41.34

Nous avons entendu de par nos bien amés et alliés, les gens de notre Abbaye de Chasse-profit. Et comme sont pauvres souffreteux, endettés, malheureux, mal fortunés, misérables, querelleux, nécessiteux, racheux [galeux] et aussi teigneux ; vuides et aussi indignes de bonne et suffisante complainte, de tous les biens privés et du tout au tout dépouillés : Et que sur peine de cinq marcs d’étouppe, d’être bouilis en bran [merde] et brûlés en la rivière, vous avez à tenir les Ordonnances qui s’ensuivent.

De par notre très-révérend père et indiscrète personne Pencer Maudiné, notre Prélat élu par le Conseil de notre Abbaye de Chasse-Profit que combien tant pour eux que pour leurs prédécesseurs, dont ils sont en [cause], ayant été, sont et seront encore, et demeureront, si Dieu plaît, en bonne saisine et vraie possession, de ne rien avoir, et de toujours moins acquérir pour eux ni pour autres en aucune manière, et de faire toujours de grandes dettes, et pour icelles dettes être toujours emprisonnés ou donner gages, et excommuniés plus souvent qu’un chacun jour.

Et si par aucun cas d’accident ou de fortune il leur avienne à aucun peu de rente ou quelque bonne et valable possession, que, à Dieux ne plaise, ils en doivent ordonner et disputer en cette manière qui s’ensuit.

C’est à savoir, qu’ils aient à laisser tomber leurs maisons à terre et mettre en ruine, afin qu’il ne pleuve dessus et aussi pour se chauffer du bois de la couverture d’icelle maison, s’ils sont gens qui puissent endurer le feu.

Capture d’écran 2014-12-14 à 13.09.47Item. Qu’ils laissent leur terres et héritages sans les labourer, ni rien semer pour la doubte [la commodité] des oiseaux, lesquels mangent les semences et les fruits quand ils sont mûrs, et après laissent venir leurs prés en ruine, épines et buissons, afin que les renards, lièvres et lapins, cerfs, biches, porcs, sangliers, et autres bêtes sauvages puissent habiter auxdits prés et y faire leur retraite, et les oiseaux, si besoin en est, y faire pareillement leurs nids ; en outre laissent leurs vignes venir en herbes et en déserts, pour obvier et résister aux grandes peines, labeurs, missions et dépens qu’ils doivent faire et mettre un chacun an pour les labourer et accoutrer.

Item. Plus, laissent leur bois à couper, rompre, tailler et détruire, pour cause des bêtes sauvages et des larrons, qui en cause de nécessité y pourront faire leurs retraites, afin de les mieux cacher.

Item. Qu’ils laissent rompre et crever leurs étangs, parce que les poissons et autres bêtes, comme écrevisses, brêmes, et carbots qui sont dedans, qu’ils puissent être dehors [mot ill.], et eux ébattre au milieu des champs et changer un peu d’air.

Item. Leurs moulins laissent choir et tomber en ruine, pour cause de la farine qui gâte les robes des bonnes gens qui y viennent moudre. Et pour ce, et à cause que nous gardons et maintenons en notre divine Abbaye de Chasse-profit, Fine-franchise, Folâtrerie, château tout y faut, que jamais ne mourront sans héritiers. Et de leurs autres biens, rentes et revenus que jamais n’advienne si à Dieu plaît, ni un bien ni profit.Capture d’écran 2014-12-14 à 12.41.59

Aucuns de nos autres Justiciers et Sujets, si comme sont écervelé, fous, frénétiques, contrecuidés, cornards, musards, teigneux, pleins de vermines, et autres bavards sans raison, n’ayant bord ni maison, renverseurs de tasses, vuideurs de coupes, blanchisseur de beurre, teinturiers de nappes, rôtisseurs de tripes, écumeurs de pots, tourneurs de rôts, tireurs de chair du pot trois heures avant qu’elle soit cuite, regardeurs et gardeurs de gages en plusieurs lieux par défaut de la plus grande suffisance, quand ils ont à besogner avec ces héros : si comme sont lanterniers, buffetiers[2], crieurs de vin, ruffiens, bordeliers, menteurs, bourdeurs, ivrognes, truands, porteurs d’images, bateleurs, trompeurs ou barateurs et coquillards. Lire la suite